CHAPITRE XIX
Un assaut de ruse. — Notre héros perd sa bonne réputation.
En parcourant toute la population du voisinage, les soupçons de Sybrandt ne purent se fixer que sur Hans Pipe. Il connaissait l'esprit vindicatif des sauvages et leur persévérance , leur dissimulation quand il s'agit pour eux d'accomplir une vengeance. Il se ressouvint du ressentiment que cet homme avait montré lorsqu'il fut chassé de la
tnaison du colonel , et du regard de haine profonde qu'il lança sur Catalina, quand on le conduisait en prison après sa dernière scène. Il savait qu'un Indien ne pardonne jamais! Sa reforme subite , sa piété et sa sobriété apparentes , l'achat du fusil, tout cela se réunit pour indiquer un dessein atroce et médité depuis long-temps. D'ailleurs le caractère paisible et honnête des autres habitans était connu , et aucun étranger ne se trouvait alors dans le pays. Le résultat d^ ces réflexions fut la résolution de veiller de près sur toutes les démarches du capitaine Pipe.
Le premier pas de Sybrandt pour se donner le moyen de surveiller l'Indien , fut de lui offrir un emploi chez M. Denis Vancour. Dans cette vue il le chercha, et le capitaine accepta sa proposition sans paraître en soupçonner le motif. Il vint dès le lendemain , et ce jour-là et les suivans Sybrandt, sous divers prétextes, le tint constamment sous ses yeux. De son côté l'Indien l'observait attentivement, sans avoir l'air de s'apercevoir de la surveillance qu'il exerçait sur lui.
« Qu'avez-vous donc fait de votre fusil? » lui dit un jour Sybrandt à l'improviste; et le regardant alors fixement il crut remarquer un léger mouvement sur son visage , mais ce mouvement
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élait si peu marqué qu'il pouvait être purement imaginaire.
« Je l'ai chez moi, « répondit-ii. — « Pourquoi ne l'avez-vous pas apporté? Nous avons ici autant de gibier qu'on en trouve sur les terres du colonel Vancour. »
« Je n'ai Jamais entendu dire qu'il y eût beaucoup de gibier sur les terres du colonel. »
— «Oh! le gibier est là, très-abondant, la chasse superbe, surtout la nuit. Les oiseaux se tiennent quelquefois assis contre les fenêtres , afin que l'on puisse tirer sur eux. »
L'Indien , qui se tenait penché vers la terre en ce moment , se releva , jeta sur Sybrandt un regard de mépris et dit: — « Je ne suis pas fou. Je sais bien que le gibier des Indiens ne se tient pas aux fenêtres. » — « Pourquoi non? Si vous aperceviez je suppose une belle biche , regardant le soir par une fenêtre, ne seriez-vous pas tenté de l'abattre? »
« Peut-être, » dit le capitaine brusquement.
« Et si votre fusil faisait long feu à cause de l'humidité ou que la biche se trouvât un fantôme, que feriez-vous en pareil cas? »
« Je tâcherais de viser plus juste une autre fois. »
L'Indien comprit bien l'intention de Sybrandt,
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et redoubla d'attention sur lui-même pour né point se trahir. Il ne s'absentait jamais de la maison pendant la journée, et malgré toute sa vigilance , Sybrandt ne put s'assurer s'il s'en éloignait ou non pendant la nuit. Une fois il sortit lui-même en disant de manière à être entendu de Hans, qu'il allait à Albany et ne reviendrait que le lendemain. Il se rendit effectivement en cette ville, et en revint après minuit, en laissant son cheval dans un champ, à une assez grande distance. Il trouva que le capitaine n'avait pas quitté le logis.
Il parut se relâcher par degrés de sa surveillance, dans le but de mettre l'Indien hors de garde. Souvent il le laissait à la maison , mais c'était pour aller voir Catalina. Elle le recevait avec une douce mélancolie , qui lui perçait le cœur. « Vous venez bien rarement à présent; mais j'en sais la raison , et vous en remercie : » c'est ce que ses regards et son sourire lui disaient. Il était visible qu'un sentiment profond et pénible l'oppressait. Sa gaieté , sa vivacité avaient disparu ; les roses de ses joues étaient changées en lis. Sybrandt ne pouvait supporter la vue de ce qu'elle souffrait en sentant le poignard sans cesse levé sur elle ; en pensant que chaque mo-
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ment pouvait être le dernier de sa vie. Une tendresse indicible, une sympathie qui participait du temps et de l'éternité les unissait. La compassion pour un être innocent et souffrant, l'obligation de le protéger, occupaient entièrement le cœur et l'esprit de Sybrandt. Gatalina regardait son cousin comme son unique appui, son attachement pour lui augmentait tous les jours ; mais cet attachement redoublait ses craintes en lui rendant la vie plus précieuse.
Mais la prudence du sauvage ne s'endormait pas un instant. Rarement il se prévalait de l'absence de Sybrandt pour quitter la maison et son ouvrage, encore n'était-ce jamais que pour trèspeu de temps. Toutefois les soupçons élevés contre lui n'étaient pas effacés, et quand sa besogne fut achevée et qu'il n'y eut plus aucun prétexte de le retenir , Sybrandt ne cessa point de le surveiller. Aucun peuple de la terre ne surpasse les Indiens pour la ruse et la méfiance ; toujours en guerre avec leurs voisins ou les bêtes féroces , ils sont obligés d'être sans cesse sur leurs gardes. Mille apparences qui échapperaient à un homme civilisé, sont pour le sauvage des leçons, des indications utiles; ils les aperçoivent comme ils aperçoivent les chemins dans les forêts,
qu'ils reconnaissent , tandis qu'il nous est impossible d'en distinguer la trace. Ainsi, malgré le soin extrême de Sybrandt pour cacher son espionnage, l'instinct du capitaine Pipe lui révélait qu'il était soupçonné et surveillé.
Un jour, c'était peu de temps après que le capitaine eut fini son ouvrage chez M. Denis Vancour, il vint au manoir, et annonça qu'il allait quitter la province pour finir ses jours parmi les restes de sa nation , en Canada. <( Vous m'avez empêché d'être brûlé par les Mohawks ,» dit-il au colonel Vancour, « vous m'avez sauvé la vie ; mais vous m'avez chassé de votre maison. L'Indien n'oublie jamais rien. » M. Egbert lui fit présent de plusieurs choses qui pouvaient lui être utiles parmi ses compatriotes , en lui recommandant de se souvenir de ce qu'il devait aux blancs, et d'être toujours leur ami quand il le pourrait.
« L'Indien n'oublie jamais , et ne pardonne jamais , » ajouta-t-il à voix basse , en grinçant des dents. Le colonel Vancour ne fut point trompé sur ses dispositions. Il disait en lui-même: cet homme est mon ennemi , l'ennemi de tous les miens ; je rends grâces au ciel de son départ. »
Le jour suivant , la misérable cabane que le capitaine s'était construite fut trouvée déserte. On
Pavait vu lui-même au lever du soleil , son paquet et son fusil sur l'épaule, suivant la route du Canada. Son départ délivra Catalina des inquiétudes, des terreurs qui la tourmentaient depuis plusieurs mois. Cet état de soufifrance morale , joint à la privation de ses promenades à cheval , de ses courses dans la campagne , avait altéré sa santé, * et attiré sur elle l'attention de ses parens. Souvent ils la questionnaient sur la cause de son abattement; mais tantôt elle niaitreffet, d'autres fois elle répondait d'une manière évasive qui ne faisait qu'exciter leur curiosité. Ils continuèrent à la presser de reprendre ses exercices accoutumés , jusqu'à ce que, l'éloignement de l'Indien ayant calmé ses craintes , elle reprit ses amusemens , et bientôt le sourire de la joie revint animer ses traits. Il n'en était pas ainsi de Sybrandt. Rien ne pouvait le rassurer sur les intentions du capitaine, qu'il supposait caché dans les bois, et rôdant autour de l'habitation de Catalina. Cependant il pensa qu'il serait cruel d'ôter à celle-ci la sécurité qu'elle avait recouvrée depuis si peu de temps, et ne lui dit rien de ses soupçons. Il se contenta de l'accompagner partout, et de faire sentinelle autour de sa maison pendant la plus grande partie de la nuit. L'honnête Denis lui fit
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plusieurs sérieuses remontrances sur les dissipalions nocturnes auxquelles il paraissait se livrer, et Sybrandt eut la mortification de voir qu'il offensait journellement son bienfaiteur sans pouvoir s'excuser à ses yeux. Bientôt la nouvelle de son dérangement se répandit dans le voisinage; car quel secret est long-temps gardé dans une société de campagne? Celui-ci parvint au manoir de famille, enrichi de notables additions, telles que le jeu, le vin, la séduction. Le colonel et madame Vancour commencèrent à traiter leur jeune parent plus froidement. Catalina ne lui fit aucun reproche, mais ses regards et sa pâleur lui en adressaient de bien sensibles. Enfin elle s'éloigna insensiblement de lui, et paraissait rarement dans le salon quand il s'y trouvait.
Sybrandt , à moitié fou de chagrin et d'anxiété, se demandait souvent s'il devait troubler la tranquillité de Catalina et de ses parens en leur disant la cause de ses courses nocturnes ; laisser la pauvre fille dans l'ignorance de son danger, et cesser de la protéger ; ou bien enfin sacrifier sa propre réputation et tout son bonheur. « Il vaut mieux sans doute qu'elle me croie un fou , un libertin , que de languir de désespoir comme elle le faisait avant le départ de Hans. S'il faut une
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victime , c'est à moi à me dévouer pour elle. » Il continua donc ses rondes de nuit, et l'irrégularité supposée de sa conduite le bannit enfin de la société de celle qu'il aimait plus que la vie. Catalina refusa de le voir davantage , et sortit fort rarement.
Cependant le colonel et sa femme observant la tristesse et la pâleur de leur fille , après avoir consulté ensemble à ce sujet , et formé diverses conjectures, s'arrêtèrent à l'idée que Catalina aimait son cousin , et que la mauvaise conduite de celui-ci causait son chagrin. S'il était vrai, le meilleur parti à prendre était de séparer les deux jeunes gens pour quelque temps , et ils se décidèrent à accepter l'invitation qu'une de leurs parentes avait faite à Catalina devenir passer l'hiver chez elle, à New-York. « Le plus tôt sera le mieux,» dit le colonel, « l'automne est avancé; je la conduirai en ville immédiaten^ent. »
La proposition fut faite à Catalina, qui ne fit aucune objection. Les préparatifs ne furent pas longs : on ne voyageait pas alors avec un monde de coffres et de cartons comme nos jeunes dames rpodernes. Quand Sybrandt vint au manoir chargé d'un message de son bienfaiteur, Catalina voulut le voir encore une fois, une seule fois, avant de
s'en aller pour plusieurs mois. «Je lui dois une vie qu'il a rendue , il est vrai , bien misérable ; mais je ne veux pas partir sans le voir. »
Elle descendit au salon, où Sybrandt était seul. Ses parens étaient allés rendre une visite dans le voisinage. En voyant le changement que quelques semaines avaient produit sur le visage de la jeune fille, Sybrandt tressaillit. De son côté, elle vit avec étonnement et compassion les joues creuses, les yeux enfoncés de son cousin. « C'est l'effet du remords et de la dissipation , u pensaitelle. Alors rappelant la dignité d'une femme vertueuse, pour vaincre son attendrissement, elle lui parla toutefois avec une franche amitié, qui le toucha sensiblement. «Je vais passer l'hiver à New-York,» dit-elle, «nous partons après-demain. » — « Dieu ! je te rends grâces ! » s'écria Sybrandt en joignant les mains. » L'indignation remplit le cœur de Catalina à cette exclamation impolie, insultante même. Une pâleur subite fut suivie d'une vive rougeur, et son œil bleu s'anima d'un feu passager. L'instant d'après ses joues avaient repris leur mortelle pâleur. Enfin elle eut assez d'empire sur ses sentimens pour lui dire avec un sourire mélancolique: «Ainsi vous vous réjouissez de mon départ? » — « Oh oui î plus
que je ne puis l'exprimer ! » — «Vraiment,» dil-elie, en retenant avec peine ses larmes prêtes à couler, «vraiment, vous êtes... vous... mais je dois admirer votre franchise : vous n'êtes pas au moins un hypocrite maintenant, »
Sybrandt comprit tout à coup combien sa conduite était en apparence grossière et dure , et rougit excessivement.
« Pardon , chère Catalina ; je ne savais ce que je disais, ou plutôt je ne pensais pas à l'étrange apparence que mes paroles pouvaient avoir. Pardonnez-moi, je vous en supplie 1 »
«Je vous pardonne; mais,» continua-t-elle en dévorant l'amertume que lui faisait sentir sa fierté et son affection blessées, «puis-je vous demander, cousin Sybrandt , si vous pensez ce que tous m'avez dit?» — «Je le pense assurément; mais...» — « C'en est assez , adieu. Puisque vous êtes si heureux , il est inutile que je forme aucun souhait pour vous ; mais c'est du fond du cœur que je désire la continuation de votre bonheur : il se passera long-temps avant que nous nous retrouvions ensemble. Adieu. »
«Restez , chère cousine , chère Catalina. »
— 0 Chère Catalina ! » dit-elle avec un dédain amer, «rendons -nous grâces au ciel pour le
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départ de ceux qui nous sont chers? Épargnez vos feintes, monsieur, et recevez mon dernier adieu. »
— « Catalina, avant de nous séparer il faut que je vous explique ma conduite. Permettez-moi de vous voir demain : vous saurez tout. » — «Je sais tout maintenant ; je suis satisfaite , » et elle se retirait lentement. — « Vous regretterez un jour d'avoir refusé de m'entendre : oh ! je vous en conjure , écoutez-moi , puisque nous ne devons plus ' nous revoir. » Il se plaça entre elle et la porte. — «Laissez-moi passer, monsieur,» dit-elle avec impatience, «je vous le répète, je n'ai nul besoin d'explications ; vos paroles et vos actions ont été assez claires en dernier lieu : laissez-moi passer.»
Il obéit , salua profondément et tristement. Quand elle fut prête à sortir, elle se retourna , le regarda en face, et, joignant les mains, s'écria avec ferveur : « Grâce à Dieu ! je pars. »