CHAPITRE XX
Enfin la glace est rompue.
Sybrandt se retira le cœur navré, mais déterminé, s'il était possible, à voir Catalina avant son départ; à lui expliquer pleinement les motifs de sa conduite. La nuit était froide , orageuse , les feuilles tombaient au souffle d'un vent de nordest humide et piquant , dont les sifflemens se mêlaient au bruit des vagues sur les cailloux du rivage. Le jeune homme montait la garde
comme à l'ordinaire autour du manoir, et comme à l'ordinaire il ne vit rien qui piit exciter le moindre soupçon jusqu'à dix heures. Alors la fenêtre de Catalina s'ouvrit, et il aperçut la petite négresse qui la servait s'avançant avec une lumière, qu'elle tenait devant elle, et appelant quelqu'un dans la cuisine au-dessous. En même temps il crut entendre un bruit inaccoutumé du côté des taillis près duquel il se tenait, et distingua, pendant les intervalles où le vent se taisait, la respiration contenue de quelqu'un à très-peu de distance. L'obscurité était profonde; aucun objet ne pouvait être discerné, hors ceux qui se trouvaient dans le cercle de la lumière de la fenêtre. Une ombre qui passait et repassait dans la chambre montrait qu'il s'y trouvait une autre personne avec la jeune suivante, et le cœur de Sybrandt battit en pensant que ce devait être Catalina. Ces mouvemens qui avaient attiré son attention devinrent plus forts et plus distincts. « Dois-je appeler Catalina, pour l'avertir de se tenir sur ses gardes? » pensait-il. » Non. Cela ne ferait que l'attirer à la fenêtre et peut-être hâter sa perte. « Irai-je donner l'alarme dans la maison? Mais pendant ce temps elle peut être assassinée. » Ces idées se succédaient dans son esprit avec la promptitude
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de l'éclair. Tout-à-coup il s'élança dans le taillis en voyant Catalina s'approcher de la fenêtre pour parler à quelqu'un au-dessous. En ce moment il entendit un son analogue à celui d'un fusil que l'on arme, et distingua en même temps le mouvement des branches, comme si l'on se frayait un chemin à travers elles ; une basse exclamation frappa en même temps son oreille. Il suivit la direction d'où partait le son aussi vite que possible, et crut voir quelque chose se mouvoir devant lui; mais, quoi que ce fût, il échappa facilement à sa poursuite dans les ténèbres. Quand il revint à la place qu'il occupait auparavant, il vit la fenêtre et les volets de la chambre de sa cousine fermés, et jugeant qu'elle était en sûreté pour la nuit, il ne voulut point alarmer sa famille.
Le jour suivant Catalina, ignorant le danger qui la menaçait , eut la fantaisie de visiter le petit vallon sauvage que nous avons décrit comme la retraite favorite où Sybrandt nourrissait autrefois ses tristes chimères. En des temps plus heureux ils avaient parcouru ensemble ces lieux charmans et solitaires. Elle voulut les revoir encore avant de quitter le pays. La matinée était une des plus belles de l'automne. Les traces de
l'orage de la nuit précétlente étaient effacées , l'air s'était adouci, le ciel était sans nuages, le geai bleu murmurait dans les arbres ses notes plaintives d'adieu , avant d'aller chercher l'été dans de plus doux climats, les sauterelles réveillées par la chaleur du soleil de la torpeur où le froid piquant de la veille les avait jetées , se jouaient dans l'herbe , oubliant le mal passé et heureusement insouciantes sur le mal futur. Le gazon commençait à jaunir, à chaque instant une partie du vêtement des bois tombait sur la terre avec un léger bruit. Tout était calme, touchant, magnifique. C'était une beauté souriant aux charmes qu'elle possède encore, mais soupirant à l'idée que le temps n'amènera plus pour elle que de tristes changemens. De blanches colonnes de fumée s'élevaient au-dessus des arbres et présentaient l'image du bonheur champêtre. Mais l'esprit de Catalina n'était pas assez tranquille pour se livrer aux sensations que cette scène devait inspirer. Elle marcha , plongée dans une sombre rêverie, jusqu'à ce qu'elle parvint à la vallée, où elle s'assit, entièrement occupée de ses doutes et de ses regrets amers.
La maison de M. Denis Vancour était située sur un terrain un peu élevé qui dominait la prai-
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rie jusqu'à la rivière , et d'où l'on découvrait le manoir. Sybrandt vit sortir Catalina, et le chemin qu'elle suivait , joint à ce que son cœur lui disait tout bas, lui fit penser qu'elle se rendait au petit vallon. Il pâlit en se rappelant les circonstances de la nuit dernière, et prenant une route difîerente il courut à la vallée résolu de veiller à sa sûreté sans se montrer. Il arriva bien avant elle et se cacha dans le creux d'un chêne immense qui étendait ses branches à demi desséchées sur le précipice. Catalina parut enfin et s'assit, comme nous l'avons dit, dans un enfoncement au milieu des rochers, où le bassin bouillonnant formé par la cascade baignait la mousse qu'elle foulait. Son attitude mélancolique, sa tête appuyée sur sa main , ses regards distraits attachés sur le torrent qu'ils ne semblaient pas apercevoir , lui donnaient un charme irrésistible, a C'est le moment de lui dire tout , » pensa le jeune homme , et cette pensée lui fit oublier un instant le motif qui l'amenait; mais l'instant d'après il revint à sa mémoire, et il demeura plus d'une demi-heure immobile dans sa cachette. Au bout de ce temps il vit des yeux briller derrière les arbres qui bordaient l'abîme ; il s'enfonça encore plus pour n'être point découvert
et vit une têle s'avancer au-dessus des buissons. C'était celle du capitaine Pipe. Il examinait soigneusement tous les lieux environnans, puis se couchant sur le ventre il rampa, en traînant après lui son fusil , jusqu'aux bords du précipice, d'où il pouvait voir sa victime assise au-dessous. Sybrandt le suivit sans faire le moindre bruit. L'Indien se releva sur un genou , arma son fusil et le plaça contre sa joue. A l'instant cette arme lui fut arrachée, mais il la ressaisit sur-le-champ. ^ Une lutte s'ensuivit, pendant laquelle le fusil tomba ; Catalina leva les yeux et vit un spectacle qui réveilla toute sa tendresse et toutes ses craintes.
Presque sur le bord du précipice, Sybrandt et l'Indien , le robuste, l'agile Indien combattaient à mort. Tantôt l'un, tantôt l'autre paraissait avoir l'avantage dans cette lutte corps à corps. Elle apercevait un instant le dos de l'un des combattans que son adversaire poussait vers l'abîme; l'instant d'après c'était l'autre qui semblait sur le point d'être précipité. En vain elle essaya de crier, de gravir les rochers; sa voix, ses membres lui refusèrent leurs services. Plus d'une fois l'Indien tenta de tirer son couteau , mais Sybrandt donnait tant d'emploi à ses mains et le serrait de si
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près, qu'il ne put accomplir ce dessein. Cependant la vigueur du jeune homme commençait à l'abandonner, car les veilles et les chagrins l'avaient déjà extrêmement affaibli. Son ennemi sentit avec délice le tremblement de ses muscles, sa poitrine haletante. Il redoubla d'efforts, l'étreignit fortement, le souleva et le poussa vers le bord du rocher. Sybrandt fit une dernière tentative, posa l'un de ses pieds contre le roc, et, rassemblant toutes ses forces, détacha de terre, par un prompt mouvement de l'autre pied, les talons de l'Indien. Tous deux tombèrent les jambes en dehors de l'esplanade. Sybrandt était dessus, mais c'était un désavantage; car l'Indien cherchait en cette position a avancer toujours vers le bord des rochers, déterminé à périr avec son ennemi plutôt que de manquer son entreprise cruelle. Un seul moment et tout était fini pour eux , quand Sybrandt aperçut à sa portée un petit arbre qui sortait des rochers ; il le saisit fortement d'une main et de l'autre poussa l'Indien et le fit rouler dans l'abîme; mais il ne put dégager ses jambes des mains du misérable qui s'y tenait accroché, et ses forces s'épuisaient de plus en plus. Il parvint cependant à délivrer une de ses jambes, et, lançant violemment son pied
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contre le visage de l'IndieD , celai-ci lâcha prise et tomba sur les rochers qui pointaient au-dessus du petit lac. Catalina entendit le bruit de sa chute dans l'eau, et, ne sachant lequel des deux était tombé, perdit connaissance. Sybrandt se releva avec difficulté et se hâta de la rejoindre. Elle revint à la vie dans ses bras , et il lui conta la fin de la scène qui venait de se passer.
« Je vous dois encore une fois la vie, » dit-elle , « et cependant vous rendiez grâces au ciel de^ mon départ?» — « N'en comprenez-vous pas le motif maintenant? Refuserez-vous de m'entendre aujourd'hui comme vous l'avez fait hier? » Elle jeta sur l'étang un regard inquiet. « J'ai cru, » dit-elle, «entendre un gémissement. Peut-être ce malheureux vit encore? On pourrait le sauver. »
«Laissez-le périr,» dit Sybrandt indigné. «Oh! si vous saviez quels jours, quelles nuits affreuses il m^a fait passer? * — « Et à moi , » reprit Catalina ; cependant j'en ai pitié. » -— « Désirez-vous qu'il vive? « — «Si j'étais siire, si j'étais bien sûre qu'aucun de nous ne pût jamais le revoir ! Allez, cher cousin, voyez s'il est encore en vie; mais prenez garde à vous.
Sybrandt tira de l'eau le corps mutilé de Pipe y
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qui paraissait tout-à-fait privé de vie. Catalina recula d'horreur à sa vue. Allons-nous-en, ditelle. — «Ne voulez-vous pas m'écouter un instant? Vous partirez demain 'ît nous ne nous reverrons peut-être jamais. «
«Non, cher Sybrandt, toute explication est inutile. Je comprends tout. Vous saviez que ce méchant homme n'avait pas quitté le pays.
«Du moins je le soupçonnais d'après diverses circonstances. « — « Et vous passiez les nuits à me garder, tandis que moi ingrate, je vous accusais de les passer au jeu , dans des orgies ; je vous accusais même de séduction ! Tels étaient les contes qui nous avaient été rapportés. DIcmi puissant! combien nous sommes faibles et aveugles ! » Et ses yeux en pleurs semblaient implorer le pardon de son amant. «Dites, » reprit-elle, « tout n'est-il pas comme je le dis ? » — «Je l'avoue. » — <' Mais pourquoi me cacher vos soupçons sur le séjour de l'Indien ? » — « Pourquoi ? Pour ne pas empoisonner ce repos, ce bonheur que son départ vous avait rendus. Je croyais pouvoir vous garantir du danger , sans vous donner le tourment de le connaître. » — « Et vous me laissiez endurer celui de vous soupçonner ! « — « Chère Catalina , songez que je ne pouvais
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prévoir vos soupçons. « — «Il est vrai. Et vos craintes pour ma sûreté vous arrachèrent celte exclamation si peu galante, ajouta-t-elle en souriant: « Dieu , je te rends grâces! vous partez! » — «A quelle autre cause pourriez-vous l'athibuer? Toutefois , je ne me doutais pas encore de la moitié des dangers qui vous menaçaient, r II lui conta les incidens de la nuit précédente. Elle pâlit et garda le silence quelques instans.
« Il me souvient que je restai quatre ou cinq >■ minutes à la fenêtre pour voir ce qui faisait aboyer les chiens. Vous m'avez encore une fois sauvé la vie ; et maintenant ma dette envers vous devient immense; comment pourrais-je l'acquitter? » — « En ne doutant jamais de moi tant que je ne vous aurai pas trompée. »
« Et cela n'arrivera jamais! » s'écria-t-elle vivement.
« Mais voulez -vous, pouvez -vous m'aimer, avoir confiance en moi, très-chère Catalina?w — «Oui, y> dit-elle, «je vous promets devant le corps de ce misérable qui vient d'expier ses criminels desseins par vos mains , devant l'Etre éternel qui m'a préservée de sa vengeance , je vous promets de dévouer cette vie , que vous avez tant de fois défendue, à votre bonheur, autant qu'il
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me sera donné d'y contribuer. Je suis à vous, Sybrandt; que ce baiser, tel qu'aucun homme n'en a reçu , n'en recevra jamais de moi , soit le eage de notre union. » Et ses lèvres vermeilles se posèrent légèrement sur le front de son amant.
((Béni soit ce jour et cette heure! » s'écria l'heureux Sybrandt en la pressant contre son cœur. ((Je ne puis vous remercier, chère amie, je succombe sous le poids de mon bonheur inespéré. » Alors il appuya sa tête sur l'épaule de la jeune fille, épuisé par les émotions et les fatigues qu'il venait d'éprouver, et qu'il éprouvait depuis si long-temps.
<( Vous êtes blessé, » dit Calalina effrayée.
— « Won , c'est l'excès de la joie. » Et il pencha de nouveau sa tête sur le sein palpitant de son amie. Un cri perçant qu'elle poussa le fit relever. et il vit tout près de lui l'horrible Indien couvert de sang, le bras levé, et tenant son couteau. Avant qu'il pût faire un seul mouvement pour se défendre, le coup était porté. Le couteau pénétra dans le sein du jeune homme; il chancela, fit quelques pas en arrière , mais ne tomba point. Evitant un second coup, il saisit le scélérat demimort , et le terrassa. L'agonie se peignit sur ses traits hideux, mais la soif de la vengeance ne s'é-
teignit dans son cœur qu'avec son dernier souffle; à chaque convulsion il enfonçait avec rage son arme dans la terre , et mourut dans un de ces efforts désespérés.
Catalina, dont l'esprit et le corps étaient trop faibles pour supporter de si violentes émotions , resta pendant ce terrible et dernier combat assise à terre , se tordant les mains, répétant dans une sorte de délire : « Exposer sa vie une fois, deux fois, trois fois, quatre fois! c'est acheter bien'* cher une pauvre fille ! »
Sybrandt courut à elle , et lui dit : « Ne crains rien , cher amour, tout est fini. Il est mort. >.
«Qui? Sybrandt, mon protecteur, mon ami? C'est bien! peu importe! je vais mourir aussi. L'Indien peut me tuer quand il voudra, maintenant que mon cher défenseur n'est plus. » — « Reviens à toi , mon ange ; c'est l'Indien qui n'est plus. 11 ne nous causera plus d'alarmes. » — « Je ne puis le croire , » dit-elle en recouvrant un peu de raison. « J'ai vu le couteau s'enfoncer dans votre sein ; cependant je ne vois pas couler votre sang. Vous êtes blessé, j'en suis sûre. IN'avezvous plus de sang? »
Sybrandt ouvrit sa veste pour la rassurer, et comprit alors ce qui l'avait sauvé. La pointe du
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couteau de l'Indien s'était cassée, et restait encore engagée dans la pièce d'or que Catalina lui îivait donnée à son départ pour l'Ouest. « Voyez , Catalina , vous m'avez sauvé la vie à votre tour. Nous sommes quittes. Me reprendrez-vous le don que vous m'avez fait tout -à -l'heure? » — « C'est une grâce du ciel ; c'est lui que nous devons remercier. Mais êtes - vous certain que cet homme soit mort?» — «Il l'est. Venez, soyez sans crainte. » — «Laissons là cette affreuse créature, et j'allais dire ce lieu funeste; mais il me sera cher tant que je vivrai, tant que vous m'aimerez,» dit- elle d'une voix aussi faible, aussi douce que le souffle du zéphir parmi les feuilles. «Ce sera donc toujours, » s'écria Sybrandt, et tous deux reprirent le chemin du manoir.