‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 22 sur 41 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Une séparation au lieu ti'un mariage.

L'histoire que Catalina conta pour expliquer sa longue absence provoqua, comme on peut l'imaginer, les actions de grâces , les bénédictions de ses bons païens envers le ciel et celui dont il s'était servi pour sauver leur enfant chérie. L'honnête Egbert prit la main de sa fille , et la plaçant dans celle de son neveu : cf Vous avez trois fois sauvé sa vie , » lui dit-il ; « puisse-t-elle rendre la vôtre aussi heureuse que je le souhaite ! »

LE COIN DU FEL d'lN HOLLANDAIS. 2!\~

« Que diantre , » disait le petit Ariel , « que diantre, Sybrandt , qui se serait douté cle tout cela? Je venais vous chercher pour aller voir le bœuf du vieux Freling Huysen. Il est maintenant presque aussi gros qu'un éléphant. »

cf Ce n'est pas pour rien qu'il a étudié le grec <;l le latin , « dit à son tour le bon Denis, a Je voudrais que Douiinus Stettinius fût ici. Il verrait que ses leçons n'ont pas été perdues. »

Maintenant il s'agissait de traiter la question du voyage de jNew-York. Fallait-il ou non y renoncer? Tout était prêt, et la cousine de la capitale avait reçu l'avis que son invitation était acceptée. Le colonel voulait qu'on écrivît sur-lechamp pour excuser Catalina. Celle-ci , je suis forcé de l'avouer, était partagée entre son amour et le désir de voir des choses nouvelles. Quelle femme résista jamais à la tentation de changer de place, de voir le monde? Toutefois , en fdle soumise , elle s'en rapporta à la décision de ses parens. Madame Vancour était une excellente femme , mais une femme, et dans toute la force du terme. Elle ne s'opposait pas précisément à I union projetée, mais cette union ne lui plaisait j)oint. L'ambition l'emportait dans son cœur sur la reconnaissance ; et les préjugés, communs aux

dames américaines de son lemps, et peut-être encore à celles des siècles suivans, ces préjugés en faveur des étrangers , spécialement des officiers anglais, lui avaient suggéré d'autres idées sur rétablissement de sa fille. Long-temps elle s'était flattée de la voir unie à l'un des sujets immédiats de Sa Majesté Britannique , décoré d'un beau grade militaire, portant avec honneur un beau nom, ayant le droit d'orner sa voiture d'un écusson chargé de griffons, de licornes, de vau-/tours, de sauvages avec des massues, justes emblèmes des rudes guerriers déprédateurs qui avaient adopté dans l'origine ces sortes de distinctions. La bonne dame , sans se rendre peutêtre un compte exact de ses motifs, espérait un peu que Catalina oublierait son rustique berger au milieu des plaisirs de la ville, et pourrait faire la conquête et devenir celle d'un brillant aidede-camp, ou môme d'un baronnet portant la main sanglante dans ses armes. En conséquence, il fut arièté que le voyage aurait lieu , et que l'on partirait le lendemain, comme on l'avait projeté. Sybrandt accéda fort à contre-cœur et de fort mauvaise grâce à ce qu'il ne pouvait empêcher. Les démons , les fantômes , qui troublaient autrefois son imagination , se réveillèrent , et lui

d'lN hollandais. 2/(9

soufflèrent les plus fâcheuses, les plus tristes prévisions. Elle serait entourée d'élégans , d'aimables admirateurs , car elle était une belle et riche héritière. Elle serait éloignée de sa famille , de ses amis d'enfance , du lieu de sa naissance , dont chaque trait s'associe avec les premiers attachemens. « Et les maudits habits rouges ! » murmurait un malin démon avec une grimace infernale. « Si elle résiste à ces habiles séducteurs , à l'entraînement de la mode, à l'exemple de toutes celles de son sexe , il faut qu'elle soit plus qu'une femme. » Ces pensées irritantes et sombres obsédaient notre héros tandis qu'il accompagnait Catalina au bâtiment qui devait l'emporter loin de lui. Mais son orgueil les tint renfermées dans son sein.

« Je reviendrai au printemps avec les oiseaux,» dit-elle, remarquant son morne silence. » Je désire que vous soyez heureux, mais il ne faut pas m'oublier; » et elle mit sa blanche main dans la sienne. Sybrandt pouvait à peine la sentir , elle était si douce.

« Ceux qui restent n'oublient pas. Ici tous les objets que je verrai aujourd'hui , demain , tous les jours , vous rappelleraient à mon souvenir s'il en était besoin. Comment pourrais-jo changer?»

2 5o LE COIN DU FEU d'uN HOLLANDAIS.

a Vous pensez alors que je risque plus que vous de changer? » dit Catalina avec un tendre sourire. — «De tels miracles se sont vus,» ditil en répondant à son sourire par un triste regard, — «Sybrandt, » dit-elle d'un ton grave , « voyez ce fleuve dans lequel je périssais sans votre secours , c'est le même qui baigne la ville que je vais habiter. Je le verrai chaque jour de ma fenêtre; je serai éclairée par le même soleil qui vous a vu hier me sauver des mains d'un assassin. '' Que dis- je? mon cœur, ma mémoire , tout mon être , me rappelleront sans cesse votre souvenir. Soyez juste envers moi, cher Sybrandt; quand je le voudrais , je ne pourrais vous oublier. »

Le démon de la jalousie s'enfuit à ces paroles dictées par la vérité et la vertu ; et Sybrandt se rassura. Un serrement de main silencieux fut leur dernier adieu, et peu de minutes après le jeune homme était seul sur une pointe avancée du rivage , les yeux fixés sur le navire qui s'éloignait rapidement. Quand il fut impossible de l'apercevoir, il retourna chez lui , et le monde lui parut changé en une solitude aride où rien ne pouvait l'intéresser.

Page 1