‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 24 sur 41 · PEU · texte numérisé non relu

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Brom avec humeur. Le capitaine alluma sa pipe, Brom suivit son exemple. On voyait de quarl d'heure en quart d'heure passer des sloops qui franchissaient le pas difficile en toute sûreté, guidés par la position du Watervliet, et cette vue augmentait la vexation de nos voyageurs. Mais le capitaine Baltus fumait toujours, en disant de temps à autre : « Plus on se hâte , moins vite on arrive : rira bien qui rira le dernier. »

A mesure que la marée montait, le bâtiment f qui avait échoué sur l'extrémité du banc de sable, penchait insensiblement d'un côté et bientôt il tlevint difficile de se tenir sur le pont.

Le colonel Vancour dit alors qu'il conviendrait peut-être de débarquer, pour attendre que le navire fiit relevé.

ce A quoi bon? » répliqua Baltus, « pourquoi se donner cet embarras , quand nous sommes sûrs d'être hors d'ici dans trois jours au plus? c'est après demain la pleine lune. »

« Trois jours ! » s'écria M. Vancour. « Si je savais cela, j'irais chez moi vous attendre. »

« Ce serait bien la peine ! ne vous faudrait-il pas revenir ensuite? » — « Mais pourquoi n'allége«z-vous pas votre bâtiment, pourquoi ne jetezvous pas une ancre? Jl me semble que la moindre

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chose pourrait nous mettre à flot ; nous sommes si près de la fin du banc! — «Mais pourquoi se donner tant d'embarras, quand on est sûr que l'un de ces jours la marée nous délivrera sans que nous ayons rien à faire? Ne sommes -nous pas bien ? Nous pouvons faire tout ce qu'il nous plaira ici. Cette jeune demoiselle peut s'amuser à vous tricoter une paire de bas. »

« Mais elle ne sait pas tricoter, » dit le colonel en souriant. — «Elle ne sait pas tricoter! par mon ame , à quoi donc est-elle bonne? Du moins elle peut fumer une pipe, je suppose ; car , après le tricot, c'est la meilleure manière de passer le temps. »

«Elle ne fume pas non plus, capitaine. » — « Elle ne sait ni fumer , ni tricoter ! Jésus ! où donc a-t-elle été élevée ? Je ne voudrais pas l'avoir pour femme, quand elle m'apporterait en dot le plus beau sloop du monde. Je ne sais comment elle pourra passer son temps d'ici à la pleine lune, sinon en dormant, car c'est la meilleure manière de se distraire , après les deux que je viens de nommer. »

L'énumération de ces ressources pour passer le temps amusa beaucoup Catalina. Heureusement pour eux tous, la marée suivante fit mon-

ter l'eau sous le bâtiment, suffisamment pour le remettre à flot; un bon vent s'éleva, et il vogua presque aussi vite qu'un bateau à vapeur. Dans l'espace de quelques milles il atteignit et dépassa plusieurs des sloops qui l'avaient laissé sur le banc de sable, s Vous voyez , colonel , » disait Baltus avec une satisfaction marquée , « vous voyez à quoi sert la précipitation. Ils ont été à l'ancre , et nous sur un banc de sable, cela revient au même.» — « Mais il est plus facile de lever l'ancre que de ^ sortir d'un banc de sable. » — « Quand cela serait, qu'importe, si l'on n'est pas à la minute? » répondit l'honnête Baltus.

En ce temps-là une grande partie des campagnes le long du fleuve, que l'on voit maintenant couvertes de jolis villages à maisons blanches et de champs cultivés, étaient encore dans l'étal de nature. Des plantations peu étendues commençaient à se montrer de loin à loin , et quelques Indiens erraient encore dans ces parages, qu'ils devaient bientôt abandonner pour toujours. Les établissemens des blancs ne s'éloignaient pas des bords de l'Hudson, encore habités en certains endroits par des restes de tribus sauvages. Mais ce n'étaient plus les véritables sauvages des forêts ; ils avaient perdu la plus grande partie de leurs

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habitudes de guerre et de chasse, et commettaient rarement des violences contre les blancs , comprenant qu'ils étaient à leur merci.

Le soir du sixième jour, un calme arrêta le sloop au milieu des hautes terres justement en face de l'endroit où West-Point élève maintenant ses édifices grisâtres, séminaires de gloire, de patriotisme, de sciences. Ce n'était alors qu'un rocher solitaire où l'aigle bâtissait son nid, où l'Indien agile gravissait quelquefois pour contemplerJa course des navires, et les maudire comme les usurpateurs de ses anciens domaines. Le capitaine Baltus, se refusant à toute mesure pour avancer leur délivrance , se soumit à ce nouveau délai avec sa résignation ordinaire , alluma sa pipe fidèle , et le noir pilote choisit la planche la plus douce de l'avant, sur laquelle il goûta ce sommeil délicieux qui ne s'achète que par l'exercice cor porel.

Quand le soleil eut disparu derrière les montagnes, ses rayons dorés furent remplacés par la lumière argentée de la lune , qui perçait à travers le feuillage des forêts des montagnes orientales. On ne voyait autour du bâtiment, qui dormait tranquille comme l'alcyon sur les vagues , que le miroir uni et brillant des eaux, le ciel étoile, et

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flu côté éclairé par la lune, tes sinuosités des collines, légèrement tracées, et se détachant sur un fond obscur. Calalina, enveloppée de son manteau, resta sur le tillac pour jouir de ce beau spectacle, et se livrer à ces idées que la vue de la nature en repos éveille toujours dans l'imagination, à ces idées mêlées de doux souvenirs et d'espérances, dont le charmeprouve l'union indissoluble du Créateur et de ses ouvrages. Par degrés, les pensées de la jeune fille se concentrèrent sur Sybrandt. Elle repassa tous les événemens de sa vie: tous indiquaient que la Providence les avait destinés l'un à l'autre , et son cœur sanctionnait avec délice cette décision. En ce moment elle aurait voulu pouvoir lui exprimer sa tendresse; elle se reprochait les tourmens que lui avait causés tant de fois sa feinte indifférence, et se promit bien de réparer ses torts à l'avenir par une conduite sincère.

Tout à coup une sorte de cri sauvage , parti du rivage , retentit au milieu du silence de la nuit, et tira Catalina de sa douce rêverie. Une minute après, le même bruit se fit entendre ; il fut répété une troisième fois après un égal intervalle.

«C'est la vieille femme,» dit le capitaine Baltus, qui fumait sa pipe sur l'écoutille , moi-

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lié endormi, raoilié éveillé. — ^« Quelle vieille femme? » dit Catalina. — « Eh! la vieille femme sauvage qui se tient sur ce rocher contre la rive. Là, ne le voyez-vous pas au-dessous de ce pin? » — « Quelle est celte femme? pourquoi pousset-elle des cris semblables? s — « Quoi ! mademoiselle, vous ne savez pas cette histoire? vous ne savez pas que ce n'est pas une véritable vieille femme, mais un esprit. > — « Un esprit! » — « Oui, oui, je l'ai vu une nuit que j'échouai juste au-dessus de cet endroit , et vous pouvez bien imaginer en quel trouble j'étais pour la première fois de ma vie. Cela avait l'air du diable lui-même perché sur la pointe du rochor, aiguisant un grand couteau , à ce qu'ils disent. » — k <Jui dit cela ?» — a Mon père et mon grand-père, qui sont morts, mais qui m'ont conté cette histoire avan' de mourir. Nous aurons seize dimanches pluvieux de suite, après quoi le temps se remettra par un grand orage de neige. '•> — «Vous êtes sûr de cela? »

— « Aussi sûre que vous êtes assise là. C'est ce qui arrive toutes les fois que la vieille femme se montre et crie comme un vrai diable qu'elle est. »

— « Mais savez-vous l'histoire de cette vieille? » demanda le colonel , dont l'attention avait été attirée par cette conversation. — « Sans doute je

la sais , colonel ; car mon père et mon grand-père me l'ont contée plus de cent fois. Mon grandpère est le premier qui ait fait le trajet tout entier de New- York à Albany. » — « Nous ne pouvons avoir une meilleure autorité. Venez, capitaine, je vois que votre pipe est remplie ; dites-nous cette histoire , ensuite j'irai me coucher. »

Le digne capitaine observa qu'il n'était pas un grands conteur d'histoire; mais qu'il tâcherait de leur dire celle-là, pourvu qu'ils lui promissent de ne pas le presser. »I1 commença en ces termes;

« Il était une fois une vieille femme. » — ■« Diable ! elle est encore là î » s'écria-t-il , pendant qu'un cri aigu et prolongé retentit sur le rivage.

« Allons , allons , ne prenez pas garde à ce qu'elle fait ; continuez , capitaine. » — « Il était une fois une vieille femme...» ^ — Ici le capitaine fut interrompu par le même cri, qui semblait partir du haut du grand mât. Catalina tressaillit.

«Diable! » s'écria Baltus, « ne dirait-on pas qu'elle vient à bord? » — « Qu'importe? » dit le colonel, « c'est qu'elle veut entendre si vous parlez d'elle comme il convient; dites toujours.» — « Il était une fois une vieille femme , » reprit-il, si bas qu'on l'entendait à peine ; mais son

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pilote vint encore l'interrompre, en lui disant qu'il serait peut-être à propos de plier les voiles, car le vent paraissait s'élever au nord-est et la lune se couvrait de nuages. « Ne vous pressez pas, Brom. Il sera temps de faire tout cela quand le vent sera venu. Je dis donc, mademoiselle et monsieur, qu'il était une fois une vieille femme.» — En ce moment la lumière de Brom s'éteignit subitement , et le capitaine Baltus reçut dans le visage un coup si violent qu'il le fit rouler sur le pont, en même temps qu'un être invisible proféra un horrible cri tout près de leurs oreilles. Baltus se mit à vociférer contre les manœuvres insolites de la vieille, et Catalina sentit battre son cœur; mais le colonel insista pour que le capitaine se remît sur son séant et achevât l'histoire.

«Il était une fois» ... mais lu légende de l'honnête Baltus, de même que l'histoire du roi de Bohème et de ses septs châteaux, semblait destinée à ne pas dépasser la première phrase. Un étrange et mystérieux frôlement, accompagné d'un grand bruit, d'un grand mouvement dans la cage à poulets , coupa la parole au capitaine , qui s'écria tout consterné , « qui diable est cela?» = — « Et c'est seulement la vieille femme qui met

au pillage votre poulailler, » répondit le colonel.

a Alors je dois aller mettre ordre à cela, » dit Baltus, « et montrant le courage du désespoir, il approcha du lieu de la scène et revint peu d'in tans après tenant un grand hibou qui , sans doute attiré par les charmes de la volaille de Baltus, s'était d'abord abattu sur le mât, ensuite effrayé par la lumière de Brom l'avait éteinte et s'était lancé contre le visage du respectable navigateur. — « Je tiens le diable ! » dit Baltus. — « Et la vieille femme ! » dit en riant le colonel. « Mais tout ce que je vois ne fait qu'augmenter ma curiosité sur cette histoire que je vous supplie d'achever.

« Il était une fois une vieille.... un sourd murmure s'éleva soudain au milieu des montagnes, Baltus s'arrêta. — « C'est encore la vieille,» dit le colonel. «C'est le grand diable, » dit Baltus, en se levant et criant à tous ses hommes de serrer les voiles promptemcnt. Une de ces raffales, si communes en automne dans le voisinage des montagnes , les accueillit avant que la manœuvre ordonnée fût à moitié exécutée, et jeta le bâtiment presque sur le côté. La violence de ce mouvement entraîna Calalina fît son père, qui roulèrent sur le pont, et ne furent arrêtés que

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|>ar les balustrades. Toutefois le Watervliet était un honnête bâtiment hollandais, assez large de base pour qu'il ne fût pas facile de le faire chavirer. Il fut ballotté pendant quelques minutes; mais enfin reprenant son aplomb, il prit le vent et déploya fièrement ses voiles. L'orage cessa aussi subitement qu'il avait éclaté. La lune brilla au-dessus de leurs têtes , et les eaux parurent aussi tranquilles que s'il n'était rien arrivé. Ce fut alors que le prudent Ballus ordonna de baisser les voiles et de jeter les ancres, observant judicieusement « qu'il était bon de prendre ses précautions contre les raffales. »

« Un accident semblable eût été fort grave en nier, » lui dit le colonel. — «Je ne sais ce que vous entendez par là,» rcpliqu le capitaine; « mais, à mon avis, se noyer dans la mer ou dans un fleuve , c'est à peu près la même chose. » Le colonel ne trouva rien à répondre à cela, et se retira avec sa fille dans la cabine.

Quand le jour parut clair et serein, le capitaine, après avoir attentivement examiné l'horizon , au sud, à l'ouest, au nord, à l'est, pour s'assurer ([u'd n'avait à redouter aucune r affale , se décida à déployer avec précaution la moitié de ses voiles pour prendre le léger vent de terre qui soufflait.

264 I-E COIN DU FEU d'uN HOLLANDAIS.

Rien d'important ne signala le reste de ce voyage ; il suffit de dire qu'à la fin du dixième jour le bon sloop le Watervliet arriva sain et sauf à Coenties- Slip , où s'arrêtaient alors tous les paquebots d'Albany. On parla beaucoup de ce passage extraordinaire dans les deux villes; enfin la gazette hebdomadaire, les Nouvelles Lettres^ seule publication de ce genre qui existât en ce temps dans le nouveau raonde, consigna ce, fait; et ce qui mit le comble à la gloire du capitaine Baltus, c'est que plusieurs des sloops, qui avaient dépassé le sien tandis qu'il était sur le bas-fond, n'arrivèrent que quinze jours après lui. I^e digne homme, encouragé par ce brillant succès, répéta plus que jamais son dicton favori : « Dans tout ce que tu fais, hâte-toi lentement.»

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