CHAPITRE XXIV
Un chevalier el un honorable.
Dès le lendemain de son arrivée , Catalina reçut ia visite de plusieurs officiers, dont deux avaient l'honneur d'être aides-de-camp de Son Excellence le gouverneur : ils méritent donc sous ce rapport une mention particulière.
L'un était sir Thicknesse-Throgmorton ; l'autre, l'honorable Barry-GilfiUan, d'une ancienne et noble maison d'Irlande, à peu près ruinée par
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les confiscations qu'elle avait souffertes pour la cause des Stuarls.
Sir Thicknesse -Throgmorton était un véritable John Bull dans toute la force du terme, c'est-à-dire un composé qui renfermait plus d'élémens de ridicule qu'aucun être vivant. Il était roide, empesé , aussi gauche qu'un automate mal construit , morose , taciturne , incivil , et en même temps rempli de prétentions à une sorte de déférence qui n'est réellement due qu'en retour de la politesse des manières. Ignorant ce qui concernait son propre pays par incapacité, et ce qui regardait le reste du monde par un mépris stupide , il exaltait l'un, et dépréciait l'autre sans savoir pourquoi, sinon que cela devait être ainsi. Son salut, sa démarche, sa danse, visaient à une nonchalance digne et déployaient seulement la disgrâce la plus complète. Il ne sortait jamais de son impassibilité naturelle et calculée, si ce n'est quand un inférieur osait lui adresser la parole, audace qu'il croyait repousser victorieusement par son air de noble indignation. Le fait est que , indépendamment de l'outrage qu'il croyait voir contre la supériorité de sa personne, de son rang, de son grade, dans l'interrogation directe d'un inférieur, il avait des raisons ma^
jeures d'éviter de causer avec des étrangers. Il lui fallait un temps si considérable, avant de pouvoi'' répondre à la plus simple question , qu'il pardonnait difficilement à ceux qui le mettaient dans un embarras semblable. Sa galanterie était d'un genre alors très-peu connu, bien qu'il soit maintenant généralement adopté par les gens du grand monde; elle consistait à se planter comme un piquet vis-à-vis d'une dame, à recueillir ses idées pendant quelques minutes, et à leur faire jour par une grande explosion, telle que « maain, ne pensez-vous pas qu il fait une chaleur étouffante? » ou autre phrase analogue . Ravi d'être sorti à son honneur de ce puissant eflbrt, le chevalier s'éloignait d'un air de triomphe et se reposait tout le reste de la soirée à l'ombre de ses lauriers.
La personne de ce gentilhomme semblait faite exprès pour montrer à son plus grand avantage sa parfaite gaucherie. On pensait en regardant ses membres qu'ils étaient d'une grosseur disproportionnée à celle de son corps; mais si l'on regardait celui-ci avec attention, il paraissait luimême trop gros pour ses membres. Pris à part, chacun des traits de son visage était irrégulier; mais dans leur ensemble ils formaient une com^
binaison de lourdeur, de confusion parfaitement complète. SirThicknesse descendait d'une famille distinguée dans les vieilles annales d'Angleterre; l'un de ses ancêtres s'était fait remarquer dans les guerres de la rose rouge et de la rose blanche , par son attachement inflexible pour le roi de fait, quel qu'il fût; un autre ( le plus grand de tous) était le descendant illégitime d'une courtisane de théâtre et d'un roi débauché , et prouva luimême que bon sang ne peut mentir, en épousant une comédienne de la même trempe que celle à laquelle il devait son origine royale. On ne doit pas s'étonner que notre chevalier tînt à si grand honneur d'appartenir à une telle famille.
Mais quelle que fût la grandeur de ses aïeux , ils ne pouvaient se soutenir à côté de ceux du colonel Barry Fitz-Gerald Macarthney Gilûllan , qui avaient été rois de Connaught, princes de Breffny, seigneurs de Ballyshannon, Ballynamora et autres lieux. Gilfillan était un parfait bail irlandais, par conséquent l'opposé du véritable bail anglais. Il était tout vivacité , amour, esprit, bravoure, folies, hyperboles. Son imagination l'entraînait dix fois en un quart d'heure au-delà des bornes du vraisemblable. Il apprenait tout avec tant de facilité , qu'il n'avait de connaissances
complètes sur rien ; et ses idées se formaient avec une telle promptitude , qu'elles sortaient souvent de sa tête pêle-mêle ou sens dessus dessous. Jamais son ignorance d'un sujet ne l'empêchait de le traiter, et ses discours abondans ressemblaient à un fleuve qui se déborde , gonflé par les pluies, car ils étaient extrêmementbruyans, mais non extrêmement clairs. Une de ses figures de rhétorique favorites était l'hypallage , ou ce que le vulgaire exprime par celle phrase : « mettre la charrue devant les bœufs; » et quand il était tombé dans quelque erreur manifeste, il la soutenait avec une obstination originale et plaisante qui mettait les rieurs de son côté.
Le colonel avait une forte dose de cette disposition à devenir amoureux à la première vue , qui distingue les vrais Irlandais. Un jour il avoua, je me trompe , il se vanta , car il n'avouait jamais rien, il se vanta, dis-je, d'avoir pris de l'amour aux courses de Kildare pour six dames à la fois, et d'avoir été refusé de toutes six dans les vingtquatre heures. « Mais, » disait -il , « je crevai deux chevaux pour leur courir après, et ce fut une consolation. » — « Comment cela? » dit un de ses amis. — «Et n'était-ce pas la preuve que je n'étais pas de ces fats indolens qui attendent
tranquillement le consentement des dames au lieu de l'aller chercher? » Il n'est pas nécessaire d'ajouter que ce digne enfant de l'Irlande était brave, généreux, plein de franchise et d'honneur, excepté dans les affaires d'amour, et parfois dans celles d'intérêt quand il perdait au jeu l'argent destiné à solder les mémoires de ses fournisseurs. Sa personne, d'une beauté mâle, montrait une surabondance de jeunesse , de santé, de force. Il chantait à ravir, jouait du violon avec une expression qui tirait des larmes de tous les yeux, dansait, riait, babillait, faisait des méprises comiques, flattait, courtisait les dames avec une confiance joviale , une audace militaire , qui rendaient sa société agréable, mais très-dangereuse pour celles qui joignaient à une imagination vive un jugement peu solide. Comme la plupart des hommes de sa profession , ses principes sur certains sujets n'étaient pas très-sévères. Il n'aurait pas volé dans les poches, mais il ne se faisait aucun scrupule de dérober le cœur d'une jolie femme; «car, » disait-il,» un échange n'est pas un vol, et je ne prends jamais le cœur d'une belle sans lui donner le mien. » Quand ses camarades le plaisantaient sur cette quantité de cœurs dont il pouvait disposer, il répliquait : « Eh! mes amis, que ferais-je si
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je n'en avais qu'un seul? Je serais comme le pauvre diable qui n'a qu'un schelling , et qui , n'osant pas le changer, meurt de faim à côté. »
Ce combustible gentilhomme devint amoureux de Catalina dès qu'il l'aperçut, et jamais passion subite ne fut mieux justiGée par son objet. INotre héroïne était arrivée à l'époque où la beauté , dans toute sa fraîcheur , est pleinement développée. Ses Irails fins et réguliers avaient une expression de sensibilité, d'intelligence et de candeur qui séduisait au premier coup-d'œil; sa taille offrait des proportions d'une élégance, d'une harmonie parfaites; et la blancheur délicate de son teint, la douceur de sa voix, la grâce de ses mouvemens, auraient suffi pour faire paraître aimable une personne moins favorisée de la nature sous les autres rapports. Il était donc aussi impossible à notre Irlandais de résister à des charmes si touchans, qu'il le serait à un baril de poudre de ne pas éclater au contact d'une étincelle. Toutefois je n'affirmerai point qu'un grain d'intérêt ne se mêlât à beaucoup d'amour dans le sentiment qui remplit le cœur de GilfiUan à la vue de notre héroïne; d'autant que l'on peut dire, sans faire injure à la nature humaine, que l'amant le plus désintéressé ne trouve jamais aucun inconvé-
nient à ce que sa maîtresse possède avec ses avantages personnels une belle fortune.
Gilfillan fit ouvertement la cour à Catalina la dixième fois qu'il se trouva avec elle , et la onzième il lui offrit sa main et sa fortune , consistant, comme il l'avouait, en son épée , qu'il mit aux pieds de la belle Américaine. Il donna cependant à cette déclaration hardie quelque chose de si gai , de si original , l'emphase et le comique se mêlaient si singulièrement dans ses expressions et ses gestes, que Catalina, au lieu de se fâcher, rit beaucoup de cette rodomontade, et s'accoutuma ensuite sans s'en apercevoir à écouter ses extravagances , qui l'amusaient , ne supposant pas qu'il y eût le moindre inconvénient à recevoir les attentions d'un homme de ce caractère. En même temps elle se livrait à tous les divertissemens de la saison, et devint la beauté régnante.
Ce fut alors que sir Thicknesse-Throgmorton sentit quelques velléités d'honorer Catalina de son attention. Il est remarquable que les plus insipides personnages ne manquent jamais d'entourer les femmes les plus brillantes, de même que l'on voit les insectes attirés par l'éclat des lumières. Outre cette disposition générale, un
iiutie motif excitait notre Anglais. Il était spécialement envieux de Gilfillan, dont la vivacité, la bonne humeur, l'esprit, l'offusquaient sans cesse, et jetaient dans l'ombre sa maussade fierté.
L'intention que le chevalier anglais avait de faire ^a cour à notre héroïne se manifesta pour la première fois dans une soirée chez Son Excellence, où il se baissa pour ramasser son éventail, chose dont personne ne l'aurait cru capable pour qui que ce fût. Là-dessus, grand chuchottement parmi les dames qui avaient des filles à marier. Ce qui rendit cet acte plus remarquable , c'est que pour l'accomplir, sir Thicknesse, grâce à sa roideur naturelle et à la gêne de son grand uniforme, fut forcé de mettre un genou en terre. Les jeunes demoiselles riaient derrière leur éventail , et Gilfillan assura qu'il avait cru voir une idole de bois informe présentant de l'encens à une jolie prêtresse , comparaison qui pouvait passer hardiment pour un hu/l irlandais. Après cet exploit glorieux, sir Thicknesse se retira dans un coin du salon , où il se renferma dans son indifférence dédaigneuse , persuadé qu'il en avait fait assez pour une première fois.
Malgré le peu de cas que ce gentilhomme semblait faire de l'opinion des autres, l'idée de
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Voir associer son nom à celui de ia beauté régnante flattait son orgueil. En conséquence , sa première galanterie fut suivie de démonstrations encore plus significatives, et bientôt madame Van Borsum, madame Van Dam , madame Twentyman et les autres matrones décidèrent à l'unanimité qu'il n'y avait plus rien à espérer pour leurs filles de ce côté , et que Catalina serait lady Throgmorton. Pas une d'elles ne croyait possible que l'on pût ^ refuser un chevalier baronnet , un aide-de-camp du gouverneur, un homme né dans la vieille Angleterre. D'après cette décision, notre héroïne devint l'objet de leurs attentions marquées et de leur haine secrète.
Mistress Aubineau, avec le vif instinct d'un cha^ peron de jeune fille à marier, s'aperçut des deux importantes conquêtes de Catalina , et se mit à peser en elle-même les divers avantages de Tune et de l'autre : quant au pauvre Sybrandt, elle regardait l'engagement pris avec lui comme un arrangement de campagne qu'il était facile de rompre. «Si Catalina épouse GilfiUan, » pensait mistress Aubineau, «. elle pourra un jour devenir comtesse, mais avec un titre seulement irlandais et point de terres. Si elle épouse sir Thicknessc, elle devient tout de suite femme de qualité ^
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femme d'un baronnet anglais; le degré ne fait rien , il suffit d'être noble , et puis il a de la fortune; et si ses biens sont un peu grevés, la dot de Catalina remettra tout en bon ordre.» Après ces réflexions , elle se détermina à encourager les prétentions de l'Anglais.
Mais Gilfillan, en vrai Milésien , n'était pas homme à se laisser décourager. «Par mon ame,>? s'écria-t-il, « décourager n'est pas un mot de notre laugue, c'est une importation anglaise. » Il n'était donc pas possible de le rebuter, et mistress Aubineàu employait en vain à cet effet toutes les petites négligences, toutes les petites impolitesses qu'une femme de bonne compagnie pouvait se permettre. Gilfillan ne paraissait pas s'apercevoir des unes, et lui reprochait les autres avec une gaîté si comique, que souvent elle se raccommodait avec lui en riant, et d'autres fois elle se disait avec dépit qu'il fallait renoncer à l'éloigner.