‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 27 sur 41 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Manœuvn-b nialrimotiiales.

Les manœuvres les plus aclives, el en uiêine temps les moins judicieuses , sont en général celles d'une bonne dame pour l'établissement de sa fille, ou de quelque jeune personne qu'elle a prise sous sa protection. MistressAubineau ne faisait que donner des soirées, desbals, des dîners où elle avait soin de placer sir Thicknesse à côté de Calalina. Il ne manquait jamais, en ces occasions.

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de lui faire quelque remarque sur le temps, après laquelle il lui proposait de boire un verre de vin avec lui. On ne sait ce qu'auraient pu produire avec le temps ces attentions séduisantes , si le génie actif de Gilfillan n'eût pas été là pour contreminer tous les plans de Throgmorton. Cet entreprenant Milésien avait toujours l'adresse de s'emparer du siège de l'autre côté de notre héroïne , et de faire oublier, par sa boone humeur, ses récits piquans, sa galanterie, la solennelle stupidité de son rival. On observa souvent que les joyeux propos du colonel poussaient le chevalier à manger de dépit avec une telle voracité qu'il en devenait plus stupide encore ; tandis que son antagoniste, de plus en plus animé par le plaisir d'être écouté, et le vin qu'il ne ménageait pas, fmissait par devenir importun et presque effrayant pour sa voisine. La digne matrone, mistress Aubineau, jugeabientôt que les dîners n'étaient pas les lieux les plus convenables pour faire avancer des affaires de mariage, du moins quand il s'agit d'Anglais ou d'Irlandais.

Mistress Aubineau se borna donc aux soirées. Catalina avait une belle voix, et tout le talent que l'on pouvait acquérir en ce temps barbare, où presque toute la musique de notre monde occi-

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dental se faisait par les oiseaux dans les bois , ou pas une dame ne possédait une harpe à l'aide de laquelle elle pût commettre des meurtres, où la maigre et vieille épinette figurait seule parmi les instrumens employés contre notre liberté. Malheureusement pour notre héroïne , sa cousine avait chez elle une de ces ingrates machines , et la pauvre fille était obligée de se torturer cha(jue soir pour en tirer quelques sons plus semblables à des cris d'animaux qu'à de l'harmonie. Catalina était ennuyée à périr; ses auditeurs n'étaient pas moins fatigués, mais chacun s'écriait: «C'est charmant ! quel joli petit air ! » à la fin de chaque . morceau. Sir Thicknesse assis à côté de l'épinette battait la mesure à faux jusqu'à ce qu'il tombât dans des réflexions profondes, ou s'endormît tout-àfait. Là son rival infatigable se trouvait encore sur son chemin. Sa voix était sonore et touchante ; et, quand il murmurait les chants plaintifs de la vieille Irlande, même sans les paroles, ses accens allaient au cœur; mais s'il chantait avec toute l'énergie de son ame une de ces anciennes mélodies irlandaises, telles qu'Ellen a Roon , tous les yeux se mouillaient, et le silence régnait jusque dans le salon du thé. Il apprit à Catalina quelquesuns de ces beaux airs nationaux; et, lorsqu'ils les

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exécutaient ensemble, leurs voix, leurs cœurs semblaient former ensemble une riche et suave harmonie , et les chances de succès du baronnet étaient renvoyées bien loin.

Mistress Aubineau, voyant que le dieu de la musique ne lui était pas plus favorable que celui de la table, changea encore une fois ses batteries, et convoqua les Orphées et les Arions du jour, Curaçao Bick et Will , dit Ticklepitcher, pour présider chez elle à une soirée dansante. Mais , hélas ! le génie de la vieille Irlande l'emporta encore ici sur celui de la vieille Angleterre. Gilfillan dansait avec la légèreté d'un Mercure ailé, Throgmorton avec la lourdeur d'un ours. De plus, le dernier était si long-temps à mettre en mouvement sa pesante machine, que l'agile Irlandais avait toujours le temps de s'emparer avant lui de la main de Catalina, à la grande confusion de la maîtresse du logis.

La bonne dame eut alors recours aux visites du matin, aux tête-à-tête ; elle invitait sir ïhicknesse sous différens prétextes à passer chez elle , et le laissait adroitement avec Catalina. Cet expédient réussit encore plus mal que les autres. Une conversation tête-à-tête ne pouvait convenir à Throgmorton. Dans le monde son silence pa&«

sait pour de l'orgueil, et n'était, comme la plu-^ part des silences auxquels on donne ce prétexte , que de la stérilité d'esprit. Il passait quelquefois plusieurs heures sur un canapé, dans le salon de mistress Aubineau, frottant sa botte avec le bout de sa cravache, et regardant Catalina bien en face. Une fois, il ouvrit cependant la bouche pour lui demander si elle n'avait pas été à la revue,, et sa réponse négative, lui donna beaucoup d'humeur, parce qu'il avait figuré dans cette revue avec un nouvel uniforme. Il se trouva donc grièvement offensé de cette indifférence de la jeune demoiselle, et passa le reste de la matinée sans daigner la déconcerter par ses regards.

Ces agréables visites étaient fort souvent troublées par Gilfdlan , qui faisait la sourde oreille à toutes ses insinuations polies par lesquelles on fait sentir à quelqu'un que sa compagnie n'est pas tout-à-fait bien venue. Le fait est qu'il demandait rarement qui était au logis ; il arrivait en chantant ou en sifflant, entrait dans le salon sans cérémonie, et s'il n'y trouvait personne, attendait patiemment que l'on vînt. Quand il s'ennuyait de rester trop long-temps seul, il s'en allait aussi gaiement qu'il était venu. Comme sa présence soulageait un peu Catalina de la pesante

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monotonie du baronnet , elle l'accueillait avec des sourires qui allaient presque jusqu'au cœur impénétrable de son rival : en ces occasions ce dernier frappait sa botte encore plus fort et devenait encore plus maussade s'il était possible. Cependant Catalina ne supposait pas que les attentions de ses messieurs eussent aucun but sérieux. Elle prenait trop peu d'intérêt à l'un ou à l'autre, pour voir très-juste à cet égard; d'ailleurs la morgue stupide de l'Anglais et les rodomontades de l'Irlandais rendaient leurs intentions obscures et douteuses. Mais en pareil cas les jeunes demoiselles sont bientôt éclairées par les propos de ceux qui aiment à s'occuper des affaires d'autrui. Il est certain que Catalina avait un peu de coquetterie avec l'un de ses admirateurs et riait volontiers avec l'autre ; mais il n'est pas moins certain qu'elle ne voyait rien de grave dans tout cela , lorsqu'à sa grande surprise des félicitations lui arrivèrent de tous côtés sur son importante conquête. De bonnes dames allèrent même jusqu'à lui demander, « quand se ferait le mariage ; si ses parens avaient accordé leur consentement , enfin comment se portait M. Sybrandt et s'il ne viendrait point passer quelques mois en ville. »

Notre héroïne était singulièrement vexée par ces questions. Quoique belle comme un ange, elle n'était cependant qu'une faible femme. La dissipation d'une grande ville , la nouveauté des objets qui l'entouraient, l'encens que l'on prodiguait sans cesse à cette vanité que l'on trouve toujours dans quelque repli du cœur humain, tout contribuait à obscurcir dans son esprit le souvenir de Sybrandt. Souvent elle pensait à lui avec une tendre reconnaissance; mais elle était aussi souvent distraite de cette pensée par des visites, des bals, une toilette à faire, des billets à écrire : enfin elle cessa d'être sa pensée dominante et le principe régulateur de ses actions.

Les communications entre New-York et Albany étaient peu fréquentées l'hiver; plus d'une fois même elle manqua, faute de temps, des occasions d'écrire à ses amis. Ses lettres à Sybrandt étaient donc rares et à de très-longs intervalles.

« Ma chère, » dit un jour à sa femme M. Aubineau, « madame Twentyman vient de me demander quand nous marierions Catalina avec le baronnet. » — «Mais avez-vous oublié que votre jeune amie est promise à son cousin?» — «Non, mon cher, je ne l'ai pas oublié. Grâces à Dieu, ma mémoire est encore nette. » — « En ce cas , m^

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chère , vous avez doQC le projet de vous jouer de sir Thicknesse-Throgmorton? » — « Non , mon cher, je n'ai pas un semblable projet. » — «Alors c'est de Catalina que vous voulez vous moquer?» — « Je ne vous comprends pas, mon ami. »

« Il me semble, ma chère , que, connaissant, comme vous le faites, l'engagement de celte jeune personne, encourager les attentions de sir Thicknesse pour elle , quand vous savez qu'elles doivent être vaines, c'est ce qui s'appelle se jouer de lui.'»

«Et monsieur, qu'est-ce qu'un engagement pris entre deux jeunes gens sans expérience qui sont devenus amoureux l'un de l'autre parce qu'ils ne savaient à quoi passer le temps à la campagne?»

«Je penserais quant à moi, madame, qu'une promesse faite à la campagne est aussi valable que si elle eût été faite à la ville.

« Mais monsieur Aubineau , vous extravaguez. Manquer un établissement ! un titre ! et pour rien. Pensez-vous à ce que vous dites? »

« Je dis qu'aucun établissement, aucun titre ne peut servir d'excuse pour agir déloyalement.» — «Juste ciel ! de quels termes vous vous servez , monsieur! » — «Cette jeune personne vous a été

confiée par ses parens, qui ont sanctionné son engagement avec son cousin ; et nous sommes en quelque sorte responsables de sa conduite. Que dira son père?» — « Peu importe ce qu'il dira. » — « Et sa mère ?» — « Elle dira sans doute que nous avons bien fait de rompre ce fol engagement campagnard ; elle nous remerciera de l'avoir rendue la mère d'une lady. »

«C'est de quoi je doute très - fort. » — «Si elle nous en savait mauvais gré, ce serait la mère la plus dénaturée. Comment, madame Van Borsum, madame Van Dam et madame Twentyman , et toutes les autres dames qui ont des filles à établir, sont prêtes à mourir d'envie. »

« Quelles en meurent si cela leur plaît. »

« Quelle dureté! homme barbare, n'êtes-vous pas honteux de vous-même ? Les pauvres femmes! »

« Mais il n'est pas question d'elles. Il ne s'agit pas de ce que les autres peuvent penser ou dire , mais de ce que nous devons faire. C'est làdessus que je voudrais vouS consulter. »

« Vous me consulterez autant qu'il vous plaira; mais je dois vous prévenir d'avance que tout ce que vous pourrez dire ne changera en rien mes opinions et ma conduite. »

«Oh ! s'il en est ainsi, madame, je suivrai ma vo-

lonté. J'écrirai aujourd'hui même pour inviter Sybrandt Westbroock à venir passer avec nous le reste de l'hiver. Il faut bien que lui-même veille à ses intérêts, puisque vous ne voulez pas le faire. » « Si vous l'invitez, je vous avertis que je ne serai pas fort polie envers lui. w — « alors je serai doublement poli. » — «Vous le serez?»

— « Oui. »

Le monosyllabe le plus bref indique toujours une ferme décision , et celui-ci fit trembler madame Aubineau. « Nous ne pouvons le loger dans la maison, » reprit-elle, après avoir passé quelques minutes à débattre en elle-même si c'était le moment de se mettre en colère.

« Je ferai mettre un lit dans ma bibliothèque. »

— «Alors il faudra faire enlever les tablettes. »

— « On les enlèvera. » — On les enlèvera? » — «Oui.» — Autre monosyllabe diabolique; une femme, une épouse, pouvait-elle le supporter? « Moucher, permettez-moi de vous dire. ...'> —

f 11 n'est pas nécessaire de me rien dire , ma chère. » — « Vous avez bien voulu me prévenir tout-à-l'heure que tout ce que je dirais ne changerait ni vos opinions ni votre conduite ; je suis exactement de la même humeur. Un messager dn gouvernement part demain pour Albany, il

portera ma lettre. » En achevant ces mots , M. Aubineau prit son chapeau et sortit pour aller au club perpétuel , ancienne institution alors florissante dans la bonne ville de New- York. Un certain nombre de ses membres devaient toujours être rassemblés d'après le règlement, et c'est de là que dérivait son nom de club perpétuel.

« Quelle mule obstinée! » s'écria madame Aubineau , quand son mari fut assez éloigné pour ne pas l'entendre. « Un homme qui se refuse à écouter les bonnes raisons que l'on veut lui donner est aussi détestable, — aussi détestable,... qu'une femme qui ne veut pas entendre raison, murmurait sa conscience. » Madame Aubineau était au fond une femme assez raisonnable , elle prêta l'oreille à ce moniteur secret qui lui suggéra quelques idées plus justes sur l'objet en question. Elle résolut donc d'être extrêmement polie envers Sybrandt, s'il venait, et de se dédommager de cette contrainte, en nuisant à sa cause de tout son pouvoir. Le soir même , M. Aubineau informa Catalina de l'invitation qu'il avait faite à Sybrandt. A cette nouvelle, une vive rougeur couvrit son visage; était-ce le plaisir, la surprise ou la crainte qui causait son émotion ,

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c'est ce que je ne saurais dire. Quels que fussent ses senlimens, elle les renferma dans son sein et ne prononça pas une parole.

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