‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le portrait voie.

Sybrandt reçut rinvitation de M. Aubineaii, et obtint avec quelque peine le consentement de W. Denis Vancour pour l'accepter. Le colonel approuva ce voyage, et madame Vancour ne s'y opposa point , bien qu'elle eût la plus grande envie de le faire. Elle reconnaissait et suivait le principe anté-diluvien , que dans les affaires qui regardaient les hommes, c'était à eux qu'il ap-

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partenait de décider. Mais cet arrangement lui déplaisait fort. Une secrète correspondance entre elle et madame Aubineau avait eu lieu dernièrement, et la probabilité de devenir la mère d'une lady lui avait été montrée , et l'avait singulièrement flattée. Sans doute aucune mère dans ce vaste hémisphère n'aurait pu résister à une semblable tentation. La pomme d'Eve n'était rien en comparaison. La bonne dame ne pensait à autre chose tout le jour, et trois nuits de suite elle rêva qu'elle voyait sa fille avec une couronne de baronne au lieu de son bonnet de nuit. Cependant elle ne fit rien pour empêcher la visite de Sybrandt , se fiant d'ailleurs aux assurances contenues dans une lettre de madame Aubineau, apportée par le même mCvSsager. Cette dernière affirmait qu'elle se chargeait de rendre nulle l'impertinente intervention de M. Aubineau.

Le bon Denis, voulant que son neveu et héritier lui fit honneur à la petite cour du gouverneur, commanda pour lui deux habits complets à son propre tailleur, qu'il regardait comme le plus habile homme de sa profession. Il est certain qu'il demandait la plus grande quantité d'étofl'e possible; mais ce qui le distinguait particulièrement , c'est qu'il l'employait avec la plus

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scrupuleuse lidélité. Les couleurs favorites de Denis étaient le tabac d'Espagne et le gris de fer; elles furent donc désignées pour les deux habits , que l'on recommanda de faire très-amples, parce qu'il est toujours probable qu'un homme grossira avec le temps, et que même dans le cas contraire on a de la ressource avec un vêtement trop large. Ariel avait fait cette sage observation d'après sa propre expérience , et il se chargea d'aller de temps en temps stimuler la lenteur de maître Goose Ten Broeck, qui, au bout de trois semaines, rapporta l'ouvrage complet, aussi triomphant qu'Hercule à la fin de ses douze travaux. Sybrandt mourait d'impatience ; mais l'ouvrage de l'honnête Goose était si parfait, qu'il était impossible de se plaindre de l'avoir attendu. Il n'allait pas précisément comme de cire^ il flottait au contraire librement à une distance respectueuse du corps. Quand cette importante affaire fut terminée , le bon Denis donna sa bénédiction au jeune voyageur, en y joignant une abondance de sages avis et une bourse bien garnie. « Le diable m'emporte, Sybrandt, » disait le petit Ariel, a si je ne serais pas tenté d'aller avec vous; mais je pense que je ne le puis maintenant , car je viens de promettre au vieux Ten

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Broeck de greffer ses pêchers aux premiers jours du printemps. »

« Bon voyage , massa Sybrandt , » dit le fidèle Tjerk; « bon voyage, vous jamais plus voir le vieux nègre. » Sybrandt, touché jusqu'aux larmes, tendit la main au vieux compagnon de ses premières aventures ; et la prédiction du bon homme s'accomplit en effet, car il mourut d'une crise de rhumatisme, quinze jours après le départ de Sybrandt. Paix à ses mânes , tout noirs qu'ils sont ! sa mémoire doit être honorée , puisqu'il fut un de ses serviteurs dévoués dont la race s'est éteinte depuis long-temps, grâce aux soins de ceux qui s'occupent sans relâche d'améliorer la condition humaine , et veulent se mêler des affaires de tout le monde.

Tandis que ces choses se passaient à la campagne, notre héroïne n'était pas peu embarrassée de se rendre compte de ses sentimens. En certains momens elle se réjouissait de l'arrivée de son cousin, en d'autres elle la redoutait. Quelquefois il lui semblait qu'il tardait beaucoup trop, et son orgueil en était blessé; d'autres fois elle souhaitait qu'il ne vînt point, n'étant pas sans inquiétude sur l'effet que produiraitparmi le beau monde de New-York, surtout parmi les aides-de-

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camp, les manières et le costume provincial de Sybrandt. SirThicknesse et Gilûllan continuaient leurs assiduités ; le premier rassembla même toutes ses forces, à l'instigation de madame Aubineau , et sa galanterie prit un tel essor, qu'il parla trois fois à Catalina pendant toute une matinée. Quant à l'infatigable Milésien , il jurait à cette belle, au moins une douzaine de fois par jour, qu'elle était un ange, et qu'il mourrait pour elle avant la fin de la saison. Il est sûr qu'il était profondément atteint, mais comme peut l'être un militaire, un Irlandais ; car, en dépit de l'amour qui le consumait^Jl ne laissait pas d'être l'homme le plus gai , le mieux portant du monde , riant , dansant, chantant, jouant, buvant comme si de rien n'était.

Catalina était souvent très-empêchée pour le contenir dans les bornes du respect. L'amant irlandais est le plus entreprenant de tous les amans. Les gens de ce pays n'ont peur de rien, pas même de leur maîtresse. Notre héroïne était souvent obligée, quand elle se trouvait seule avec lui, de se fâcher sérieusement. Un jour il entra en chantant sa ballade favorite ; et voyant sur la table un portrait de Catalina , qu'un habile pein^- Ire venait de finir, il s'en empara, exprimant le

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galant désir de le garder, au moins quelque temps. Catallna lui fit de justes représentations sur l'inconvenance de son procédé ; il se mit à rire ; elle se mit en colère, il rit plus fort; elle voulut lui faire entendre les conséquences désagréables que pourrait avoir pour elle cette faveur qu'il sollicitait, tout fut inutile ; il répondit par des rodomontades et des sermens de lui rendre ce trésor précieux quand il l'aurait adoré pendant une seule nuit , pourvu que ses baisers ne l'eussent pas effacé ; enfin il tourna si bien la chose en plaisanterie, qu'il emporta le portrait, en promettant solennellement de le rapporter le lendemain.

Cependant le jour suivant il ne restitua point le portrait, et donna de si bonnes excuses pour le retenir, que Catalina avait presque honte de prendre au sérieux toutes ces bouffonneries. Enfin ce n'est qu'au bout d'une semaine qu'il rendit la miniature, en assurant que sans la vénération qu'elle lui avait inspirée comme l'image d'une divinité, elle eût été détruite par l'intensité de sa dévotion. En peu de temps cette incartade fut pardonnée et oubliée par Catalina.

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