CHAPITRE XXVII
Un héros en culotte tabac d'Espagne. — Veugeatice de sir Thicknesse.
Peu de jours après, Sybrandt arriva dans son habit tabac d'Espagne , bien propre à renverser à lui seul les espérances de l'amant le plus sûr des affections de sa maîtresse. Quel contraste avec le brillant uniforme écarlate d'un aide -de- camp î Pauvre Sybrandt! quelle supériorité intérieure pouvait lutter contre ce désavantage extérieur? Catalina le reçut, je ne saurais dire comment :
elle ne le savait pas elle-même, comment pourrais-je le savoir? C'était un singulier mélange d'indiflerence affectée et de bon accueil également affecté, de crainte de montrer trop peu de sensibilité et de répugnance à en trop montrer. Bref, cette entrevue avait quelque chose de gêné, de gauche, que Sybrandt augmenta en tombant tout à coup dans l'un de ses anciens accès de timidité et d'embarras. De semblables rencontres après une absence ont souvent été le prélude d'une éternelle séparation.
Le lendemain de son arrivée, Sybrandt débuta avec son habit tabac d'Espagne dans une soirée que donnait le gouverneur pour l'anniversaire de la naissance du roi. Toute l'aristocratie de la ville était réunie en cette solennelle occasion , et plusieurs personnes principales, afin de donner un plus grand air à la fête, n'y vinrent qu'à plus de sept heures du soir. Les paniers et les coiffures étaient prodigieux, et la plupart des dames se rendirent à cette célèbre soirée la tête en dehors de l'une des portières de leur voiture, et leur panier passant en dehors de l'autre. Il est vrai que leurs manches n'avaient pas l'ampleur qu'exige la gracieuse mode actuelle, et qu'un dandy myope ne risquait pas de prendre le bras d'une demoi-
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selle pour son corps , comme l'on m'assure que cela est arrivé dernièrement à un danseur, qui pressa de ses deux mains la manche de la danseuse qu'il avait invitée à walser. Que de jolis petits souliers pointus à hauts talons, ornés de boucles de diamans, triomphèrent pendant cette nuit de cœurs jusqu'alors insensibles ! Les dames les plus âgées, ou plutôt les moins jeunes, étalaient d'anciens bijoux légués de mère en fille , dont l'origine remontait à plusieurs siècles. On remarqua au milieu de ces reliques du temps passé une paire de gants brodés, que la mère de celle qui les portait alors avait mis dans un bal de cour sous le règne du galant Charles IL II était de tradition dans la famille que ce monarque avait été sur le point de danser avec leur aïeule , et l'avait comparée à Nell Gwin et à la duchesse de Cleveland.
Tous les dignitaires de la colonie étaient présens en grand costume ; les magistrats dans ces magnifiques perruques qui , suivant le capitaine Basil Hall , donnent tant de poids aux décisions des juges anglais, et indiquent par leur dimension le degré d'éminence de leur porteur dans l'ordre judiciaire. Dans cette petite cour, comme dans celle qu'elle représentait en miniature, la
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considération se mesurait suivant le rang que l'on occupait auprès de la source de tout honneur, de toutes grâces, le gouverneur ou le roi.
Au milieu de ces grandeurs, de cet éclata quelle figure pouvait faire l'humble et obscur Sybrandt , qui ne se recommandait que par des qualités personnelles, qui ne portait pas avec honneur un nom illustre, qui n'exerçait aucune charge? Ajoutez à cela le contraste qu'il aperçut lui-même entre son habit modeste et les brillans uuiformes des officiers; vous comprendrez qu'il ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible d'infériorité, et ne devait pas oser se mouvoir devant les majestueuses perruques, les imposans paniers, les éblouissantes épaulettes.
A ce sentiment d'infériorité, d'autres raotife de vexation vinrent se mêler. Quand on se fut dit à l'oreille que ce monsieur en tabac d'Espagne était le prétendu de la belle Gatalina, on lui fit subir un examen si minutieux , si direct que le courage d'un lion ne l'aurait pu supporter.
Les jeunes personnes qui enviaient notre héroïne pour la conquête des deux aides-decamp, s'en vengèrent en se moquant dv son amant campagnard derrière leur éventail.
«Seigneur! » disait miss Van Dam à miss Van
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Borsum, « avez-vous jamais vu un jeune homme plus bizarrement accoutré, et plus déconcerté? Il paraît hors de lui-même. » — et Et ses culottes tabac d'Espagne , » disait l'autre ; « il est fort bien cependant; mais qu'est-ce qu'un homme sans épaulettes?
Mes lectrices voudront bien excuser l'insertion d'un certain mol insolite dans la réponse de la jeune demoiselle, en observant qu'elle parlait bas et que la délicatesse de bon ton, c'est-à-dire ce genre de délicatesse qui ne porte que sur les mots , n'est essentielle à conserver qu'en public.
Tandis que les jeunes filles critiquaient la toilette de notre héros, leurs mamans discutaient ses aulres mérites. « On le dit fort riche», dit l'une. — «Qui vous a dit cela? » reprit l'autre. — «Il a deux oncles vieux garçons et riches comme Grésus. » — « Quel est ce Crésus? Je n'en ai jamais entendu parler. » — « Quelque riche marchand de Londres, je suppose. » — « Mais est-il certain qu'il héritera de ces deux vieux garçons?» — «Très- certain ; l'un des deux l'a adopté, l'autre lui laisse tout son bien par testament. » — « Quelle pitié qu'il épouse une coquette comme miss Vancour!» — « C'est pitié en effet! il mériterait une meilleure femme; » et elle pensait à sa fille.
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« C'esl bien vrai, v dit l'autre, et elle pensait aussi à sa fille. Toutes deux , commençant à désespérer d'avoir des aides-de-camp , se seraient volontiers rabattues sur un riche propriétaire.
Peu d'heures après cette conversation , Sybrandt. à la requête de ces dames, leur fut présenté, et elles le présentèrent à leurs filles. — « Est-il assez riche pour me ramener au pays? • dit miss Van Borsum à sa mère. Le pays signifiait alors la vieille Angleterre, les habitans des colonies dédaignant de reconnaître celle-ci pour leur patrie " Est-il assez riche pour me ramener au pays? n — « Il est riche comme Crésus, le grand négociant de Londres. » — « En ce cas je suis décidée à faire sa conquête en dépit de ses culottes tabac d'Espagne , » pensa miss Van Borsum.
Par une de ces manœuvres inextricables dans lesquelles les dames sont expertes , Sybrandt se trouva engagé à danser un menuet avec miss Van Borsum. Cette jeune personne égaluit presque Catalina dans cette noble et gracieuse danse , et son joli petit pied y trouvait l'occasion de porter des coups meurtriers aux spectateurs. Notre héros dansait passablement , mais les culottes tabac d'Espagne ! elles le perdirent auprès
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de toutes les uières et de toutes les filles qui ne savaient pas qu'il était l'héritier de deux riches célibataires.
Gilfillan ayant appris par le babil communicatif des vieilles dames, que Sybrandt était le rival vraiment formidable, l'examina d'un air moqueur. Sybrandt lui rendit avec usure ses regards provocans ; mais le bon naturel de l'Irlandais, l'emportant sur sa jalousie, lui fit bientôt reprendre à l'égard de Sybrandt cette bienveillance que les gens de son pays ont coutume de montrer à un étranger.
« Par les braies de mon noble aïeul le prince de Breffny ! » se dit-il à lui-même, « que puisje craindre d'une paire de culottes semblables?» et il s'introduisit auprès de notre héros avec une si franche cordialité , que celui-ci se sentit entraîné vers lui, bien qu'il sût aussi qu'il était son rival. Comment le savait-il? la chose est toute simple. Après avoir causé avec madame Van Borsum et dansé avec sa fille, il ne pouvait rien ignorer de ce qui concernait Catalina.
La conduite de sir Thicknesse fut absolument l'inverse de celle du colonel. Il affecta de ne point prendre garde à Sybrandt , et passa devant Catalina sans paraître la voir. Il ne lui répondit
point quand elle lui adressa la parole , ne l'invita pas une seule fois à danser, et fut prêt à faire sa cour à miss Van Dam ; mais il ne sut comment s'y prendre: enfin il se retira dans un coin où il passa deux heures à bouder. Ce ne fut pas tout ; pendant le souper il refusa net de découper un dindon, à la prière de la femme du gouverneur: audace inouie , qui fit tomber la fourchette des mains de tous les convives. La nuit il se consulta avec son oreiller et prit la résolution de briser le cœur de Gatalina en l'abandonnant. Jamais il n'entra dans l'esprit de ce digne gentilhomme qu'elle pût être charmée de se débarrasser de lui; et pour la mortifier encore davantage, il se proposa de montrer de l'amour à une autre. A cet effet il choisit la femme d'un honnête bourgeois de la Grande-Rue, à laquelle il écrivit un billet-doux en anglais. La bonne femme, qui n'entendait que le hollandais , pria son mari de lui dire ce que contenait ce billet. Le bourgeois n'en savait pas plus que sa femme , et comme Gilfillan était un de ses chalands, il lui confia l'épître pour qu'il leur en donnât l'explication. Après l'avoir eue pleine et entière, il se rendit chez le baronnet, auquel il fit de sages remontrances sur sa conduite. « Vous ne poufoir pas
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épouser ma femme » , disait-il, « puisqu'elle afoir téjà un mari. C'est lonc un grand pêtise de faire la cour à elle. » Gilfillan fit courir cette anecdote avec des embellissemens de sa façon , et l'important baronnet fut si piqué des railleries que son aventure lui attirait, qu'il demanda un congé et repassa en Angleterre, où il trouva bon nombre de gens disposés à prendre la stupidité pour la dignité , et l'insolence pour la noblesse des manières. Je prie le lecteur d'observer que je parle d'une époque reculée ; car chacun sait à quel point le dandy anglais s'est perfectionné de nos jours.