CHAPITRE XXVIII
où l'on verra combien la couleur des habits d'un héros peut influer sur sa destinée.
INoTRE héroïne était une femme charmante, mais une femme, une jeune femme, et comme telle, la mode, les propos du monde, l'opinion des autres personnes de son sexe, avaient un grand pouvoir sur son esprit. Il était donc impossible qu'elle résistât à la contagion de moquerie excitée par l'habit tabac d'Espagne. Le chuchottemenl des jeunes personnes, les remarques dé-
daigneuses des dames, les discours détournés et malicieux de madame Aubineau, joints à la conviction intérieure que Sybrandt jouait un rôle assez insignifiant dans cette imposante assemblée, tout cela ne la disposait pas très-favorablement pour lui. Faut-il la blâmer de cette faiblesse? faut-il l'attribuer au caractère féminin, si naturellement enclin à se laisser entraîner par l'exemple d'autrui, même sur les objets les plus importans? Arrêtons-nous à cette dernière supposition ; et, pour ne pas être injustes envers les femmes, avouons que malgré les petits défauts qu'on peut leur reprocher, elles sont encore la plus délicieuse partie de la création, la consolation de l'homme à tous les âges et dans toutes les conditions de la vie. Mais je prêche sans doute des convertis, et j'oublie de continuer l'explication du changement qui s'opéra dans les affections de Catalina par le funeste effet des culottes tabac d'Espagne.
S'il est vrai qu'un vêtement élégant, de bon goût , prête souvent des charmes à une personne ordinaire, un vêtement disgracieux et baroque peut produire l'eflét contraire. Catalina ne se représentait plus son cousin sans l'habit tabac d'Espagne; et le ridicule du dernier s'identifiait si
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bien avec le premier, qu'elle en vint insensiblement à rougir de son ancien admirateur. Elle reçut ses attentions avec un embarras évident, une froideur hautaine qui l'offensèrent d'tmtant plus, qu'il avait assez de jugement pour apprécier la foule dorée qui l'entourait, et sur laquelle il ne pouvait se dissimuler sa propre supériorité. 11 ne parla plus à sa cousine pendant le reste de la soirée ; et bien qu'elle sentît que cette négligence était méritée, elle augmenta sa mauvaise humeur contre lui. « Gilfillan n'aurait pas agi de la sorte, » pensait-elle ; « plus je le traite mal, plus il devient attentif et soumis. » Elle prenait sa soumission à ses caprices et à ses dédains pour la preuve d'une forte passion ; erreur dans laquelle bien des femmes sont tombées pour leur malheur, et qui sera encore fatale à bien d'autres, malgré tout ce que je pourrais dire à ce sujet.
Avant la fin du bal, chacun put apercevoir un refroidissement marqué entre les deux amans; et le colonel, qui les examinait avec l'œil exercé d'un homme du monde , redoubla de soins et d'empressement. Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'ils furent reçus avec un redoublement d'indulgence; car, je l'ai déjà dit tout à l'heure, Catalina était femme ; et quelle femme manqua jamais.
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de payer avec usure la négligence d'un ainanl, même quand elle a été provoquée par sa faute? M Si elle croit m'inspirer de la jalousie, elle se trompe fort, » disait en lui-même Sybrandt, tandis qu'il respirait avec peine.
Le lendemain au déjeûner de famille il parla peu et pensa beaucoup : c'est le vrai moyen de paraître stupide. Madame Aubineau lui fit cent questions sur le bal , et spécialement sur miss Van Borsum. Mais elle ne put rien tirer de lui , sinon que cette demoiselle lui plaisait infiniment : c'était faux. Catalina répliqua par l'éloge de Gilfillan, qu'elle termina en disant qu'il lui plaisait infiniment : c'était également faux. Il l'amusait, flattait sa vanité, mais dans le fond elle n'avait pour lui ni amour, ni estime. Notre héros, quoiqu'il vînt de présenter sa tasse à madame Aid^ineau, qui servait le thé au moment où Catalina dit que le colonel lui plaisait, notre héros, disje , se leva sans mot dire, prit son chapeau et sortit, malgré les efforts de la maîtresse du logis, qui lui criait qu'elle avait pris un engagement pour lui ce matin.
«Catalina, » dit cette dame, «comptez-vous épouser cet original avec son habit tabac d'Espagne?»— « Il a d'excellentes qualités. » — « Mais il
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a des culottes tabac d'Espagne. » — « Il est brave, généreux, sensible; il a des connaissances, des talens. » — « Avec tout cela , il porte des culottes tabac d'Espagne. » — « 11 a l'approbation de mes parens. » — « Et la vôtre ?» — « Il l'avait quand il a obtenu la leur. » — o Et maintenant vous vous en repentez , » dit madame Aublneau en regardant fixement sa couMue. — « Il m'a sauvé la vie. »
— « Cela exige de la reconnaissance, non de l'amour. » — « Il me l'a sauvée deux fois, trois fois.»/
— «Alors soyez doublement, triplement reconnaissante. » — " Mais, ma chère dame, — je crois,
— je crois ; — non , je suis siire que j'aime mon cousin au fond du cœur. » — « Comment? avec son habit tabac d'Espagne? » — k J'avoue que je ne suis pas tout-à-fait sûre de cela, du moins ici, au milieu des beaux uniformes rouges, des brillantes épaulelles : mais je suis parfaitement sCire que je l'aimerais à la campagne. » — « En tabac d'Espagne? » — « En toutes couleurs, je pense. A vous dire la vérité , ma cousine , je suis honteuse de la réception que je lui ai faite après une si longue absence , et de la manière incivile dont je l'ai traité hier au bal. Je ne sais quel mauvais démon m'inspirait. » — « C'était votre bon génie féminin qui vous difait ù l'oreille qu'une perspective plus
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brillante s'ouvrait devant vous. Ne savez-vous pas que vous pourriez être un jour comtesse? )>
«Peut-être; mais j'aimerais encore mieux être une femme heureuse qu'une grande dame. » — «Vous pensez réellement ainsi ? » dit la cousine en levant les yeux au ciel. — « Oui , je le pense. » — « Alors vous êtes plus ou moins qu'une femme , » répliqua la dame, confondue d'étonnement. »
« Ecoutez- moi , chère cousine, je sais que vous n'avez en vue que mon bonheur quand vous encouragez sir Thicknesse et le colonel GilfiUan. Mais je dois avouer que je n'aime ni l'un ni l'autre, et que je suis attachée à mon cousin Sybrandt. Le baronnet est un orgueilleux stupide , sans cœur et sans esprit. Le colonel, avec mille bonnes qualités, ou plutôt mille bons sentimens, n'est pas, je le crains, même j'en suis certaine , un homme intègre, un homme d'honneur. »- — « Il n'est pas homme d'honneur! » répliqua madame Aubineau. — « Il s'est battu six fois en duel. !) — « Oui , mais il ne paie pas ses dettes, et ne tient pas sa parole. » — « I! ne reculerait pas devant un dragon furieux. »
— « Oui ; mais il est des hommes , et des hommes très-paisibles, dont il craint la présence : ce sont ses fournisseurs. L'autre jour je me prome-
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nais avec lui , et je fus très-surprise de le voir insister pour nie faire passer dans une petite rue fort étroite et fort malpropre. II n'eut pas plus tôt pris ce chemin, qu'il changea encore de résolution, et m'engagea avec la môme instance à passer par un antre côté. Je ne voulus point céder à cette nouvelle demande, et bientôt nous fûmes accostés par un artisan qui s'approcha respectueusement, et demanda à parler au colonel. — « Allez au diable , impudent faquin , » cria-l-il en colère , et il m'entraîna presque rudement en marmottant : « Audacieux coquin ! arrêter ainsi un gentilhomme dans la rue! » — « Le colonel avait raison, c'était une insolence.)? — « Mais je connais assez nos artisans pour savoir qu'ils ne voudraient pas agir de la sorte envers un officier s'ils pouvaient espérer le rencontrer ailleurs que dans la rue. J'ai appris de mon respectable père que notre premier devoir est d'être juste , de remplir fidèlement nos engagemens. »
« On prend de singulières idées à la campagne. Mais ma chère, que comptez -vous faire de vos adorateurs? »
« D'abord je me flatte , d'après la conduite du baronnet la nuit dernière, qu'il me débarrassera de ses assiduités; et si le colonel vient ce matin,
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je lui parlerai franchement des promesses et des affections qui me lient. J'en appellerai à son bon sens et à sa droiture sur Tinconvenance de continuer ses soins; s'il persiste, j'éviterai soigneusement sa présence jusqu'à l'époque de mon départ. »
«Et moi, » pensa madame Aubineau, «je prendrai soin d'empêcher tout cela. » — « Mais que ferez-vous, » dit-elle, « de l'homme à 1 habit tabac d'Espagne?»
« Je le traiterai comme il mérite de l'être. C'est moi qui me suis donné le premier tort avec lui, c'est donc à moi à faire les premiers pas pour une réconciliation. Je la provoquerai aussitôt que j'en trouverai l'occasion pour l'amour de lui, pour l'amour de moi-même; car d'après les sentimens que j'éprouve depuis deux jours, je suis bien convaincue que je ne puis le rendre malheureux sans être également malheureuse. »
«Bien! j'avoue que vous êtes incompréhen-^ sible pour moi , Catalina; mais je ne puis m'empêcher de vous aimer et de souhaiter votre bonheur. »
«Sur ce point, » dit Catalina avec gaieté, « peut-être suis-je assez âgée pour voir moimême ce qu'il convient de faire. » — « Peut-être
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que non, ma chère enfant. Les femmes ne peuvent guères savoir ce qui peut les rendre heureuses avant d'avoir été un an mariées. Mais quels sont vos projets pour aujourd'hui?
— « J'ai le projet de rester à la maison jusqu'au retour de mon cousin. Plus tôt nous nous expliquerons ensemble, mieux ce sera. » — «Moi j'irai faire des visites , n'ayant aucune explication, aucune réconciliation à faire avec M. Aubineau. Bonjour, je suppose que tout sera arrangé avant que je revienne. Mais Catalina, » dit-elle, en revenant sur ses pas, «ma chère amie, vous tâcherez de l'engager à quitter l'habit tabac d'Espagne. »
— « Je vous laisserai traiter cet article , ma cousine ; quant à moi, j'endurerai la mortification que ce costume peut me causer, comme une juste punition de ma folle conduite. » Hélas! Catalina n'eut jamais l'occasion d'exécuter celle bonne résolution.