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circonstances de )a vie, et dont l'.'ibsence est aussi incommode que le serait la privation de petite monnaie. Il n'existait rien sur la terre qui lui parût plus redoutable qu'une femme, surtout une jeune femme , dont la seule présence suffisait pour le pétrifier. Cependant les femmes étaient les divinités qu'il adorait, auxquelles son cœur rendait un secret hommage dans ses promenades solitaires. Quelque maîtresse idéale était toujours présente à son imagination ; et le penchant à l'amour, naturel à son âge , devenait chez lui d'autant plus intense, qu'il était plus éloigné de vouloir et de pouvoir y céder. Ainsi , tandis que la conscience de sa gaucherie lui faisait éviter avec soin toute communication avec les dames, son ame entière était pénétrée d'un feu caché, mais ardent; et ce sentiment, qui n'avait pas encore assez d'énergie pour se manifester extérieurement, devait un jour avoir l'influence la plus puissante sur son existence.
Sybrandt était d'une beauté remarquable ; mais son air, ses manières, avaient une rudesse, une disgrâce vraiment choquantes. Si quelqu'un s'avisait de le tirer de ses méditations en lui adressant quelques mots, son embarras lui donnait l'apparence de la stupidité , et il répondait sou-
vent les choses les plus incohérentes. Il se trouvait ainsi parvenu à l'âge d'homme sans avoir f d'autres qualités pour obtenir l'estime ou l'amitié de ses semblables . sinon une sorte d'apathie inoffensive , que le bon Dominus décorait du nom de sage gravité. Sa vivacité, si la nature lui en avait accordé, était complètement comprimée par ses études sédentaires et continues , l'absence <le toute société et l'austérité inaltérable du révérend Stettinius, qui lui imposait des tâches et pour le jour et pour la nuit. Ses épaules s'étaient voûtées comme celles d'un vieillard; et l'habitude qu'il avait prise de se replier sur luimême ôtait à sa taille svelte et bien proportionnée la noblesse et la grâce qu'elle était susceptible de déployer.
Pour lui les heureuses années de l'enfance s'étaient écoulées dans des travaux sans délassement. Quand il voyait de sa fenêtre ceux de son âge sauter, courir à travers la prairie , la nature cherchait quelquefois à réveiller dans son cœur le goût de ces plaisirs, qu'elle a destinés à embellir la première période de la vie; mais le moindre de ses regards qui se serait écarté de l'éternel livre de tâche était épié par le Dominus , qui depuis long-temps avait oublié les sensations
de sa jeunesse, et chez qui toutes les impulsions naturelles étaient étouffées sous le fatras d'érudition que soixante ans de travail assidu avaient entassé dans sa mémoire. Le savoir est sans doute d'une valeur presque inestimable , mais n'est- il pas acheté parfois à trop haut prix? Pourquoi faut-il que cette époque de notre existence , que Dieu a destinée aux jouissances pures, sans mélange de peines et de soucis, devienne un temps d'anxiété , de travail forcé , pour obtenir des connaissances prématurées, qu'un jeune esprit ne peut comprendre sans un effort qui nuit à son développement d'une manière souvent irréparable ! L'instruction doit suivre une marche analogue à celle des facultés; lorsqu'elle dépasse la puissance de la raison et du jugement, l'esprit devient semblable à une bête de somme chargée de trésors dont elle ne peut faire usage. Quand je vois un pauvre petit garçon , qui devrait jouir de ce temps de fôte de la nature, eî renforcer par des exercices salubres sa constitution , afin de pouvoir supporter plus tard les vicissitudes de la vie ; quand je le vois , le havresac de l'école sur le dos, aller s'asseoir sur un banc pendant quatre ou cinq heures pour apprendre par routine ce qu'il ne saurait concs voir, je ne puis iirempôcher de h'
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considérer comme une victime de la vanité de ses parcns et de la folie de ses maîtres. Un tel sys- / tème arrête en môme temps le développement du corps et celui de l'esprit, et produit les effets de la maladie et de la décrépitude.
Sybrandt avait vu très -rarement sa cousine Catalina avant le départ de cette dernière pour New-York ; et quoiqu'elle eût toujours passé les vacances chez ses parens , il l'avait vue bien moins souvent encore depuis celte époque , son asssiduité à ses études ou sa timidité lui ayant fait éviter presque toutes les occasions de se trouver en sa compagnie. Devant elle il était sûr d'être deux fois plus sot et plus emprunté qu'à l'ordinaire; en sorte que celte jeune fille l'avait long-temps regardé comme un lourd campagnard que sa science ne rendait que plus maussade. Le jeune homme cependant considérait l'arrivée de Catalina et son séjour habituel dans la maison de son père comme un événement d'un grand intérêt pour lui. Il est vrai qu'il était parfaitement convaincu que jamais il n'aurait la hardiesse de la regarder en face , ni de jouir sans trouble de sa société. Mais sa présence si près de lui devait fournir un nouvel et charmant objet à ses rêveries; elle sérail à l'avenir la coni-
pagne idéale de ses courses solitaires, la vision brillante de son imagination ; elle donnerait à son existence dans le monde qu'il s'était créé, tout le charme d'une félicité réelle. Il avait la plus vive impatience de la voir, et ne pouvait cependant soutenir la pensée de se présenter à ses yeux : aussi tant que le mauvais temps dura, il fut assidu au manoir pour savoir des nouvelles , parce qu'il savait que ces dames ne pouvaient arriver immédiatement; mais sitôt que l'on eut signalé le Dauphin, le cœur lui manqua, et il se retira dans les champs pour jouir en idée de ce qu'il n'osait affronter en réalité. Il saluait sa cousine , l'embrassait, lui adressait les discours les plus galans , les plus éloquens; bref, il se représentait une scène entièrement opposée à celle que la réalité aurait offerte. Heureux, trois fois heureux celui qui peut se faire un paradis en lui-même, tirer de son propre fonds les matériaux de ses jouissances ! Cette espèce de manufacture domestique mériterait, ce me semble, d'être encouragée par le gouvernement.
M. |Denis Vancour était indigné au fond de l'ame de la retraite honteuse de Sybrandt, auquel il fit une semonce en hollandais sur sa sotte timidité. Le bon homme oubliait tolalemenl que
celte timidité était la suite nécessaire de l'éducation qu'il avait reçue sous la tutelle du Dominus. Il insista pour que son fils adoptif réparât sa faute , en l'accompagnant le lendemain matin au manoir ; en conséquence, une entrevue eut lieu entre les deux jeunes gens. Du côté de Sybrandt l'embarras la roideur, furent extrêmes ; l'orgueil et la timidité contribuaient également à le déconcerter. Catalina se montra dans son caractère habituel, vive, gaie, aimable, mais non sans un certain air de légère supériorité , très -propre à augmenter le sentiment de gêne, le trouble de son interlocuteur, et à le faire paraître plus complètement stupide. Le bruyant, mais bienveillant Ariel rendit les choses encore plus difficiles, en poussant de temps en temps le jeune homme, pour l'engager à s'avancer, à paraître comme un galant chevalier élevant une jolie dame, à prendre ses avantages. «. Du courage, «disait-il. « attaque , ami Sybrandt. » Les jeunes demoiselles aiment les braves. Le pauvre garçon aurait voulu être à mille lieues. Quand on se mit à table , il sentit sa tête pesante et son cœur oppressé par l'idée qu'il se faisait du mépris que sa conduite ridicule devait inspirer, et qu'il croyait lire dans les yeux de chacun, mais surtout dans ceux de data-
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lina. Ariol , assis à côté de lui, ne cessait de le press/^r tout bas de faire quelques civilités à sa cousine ; enfin il parvint à le persuader de porter sa santé; ce qu'il fit, mais d'une voix si basse, que personne ne l'entendit. — « Essayez encore, « dit Ariel à son oreille ; « à peine pouviez-vous vous entendre vous-même, comment vous auraitelle entendu? » Sybrandt recommença, mais ses paroles se perdirent en murmures inintelligibles. Ariel , impatienté , cria d'un ton qui fit frémir son voisin :« Hem! Catalina, votre cousin vous prie de boire un verre de vin avec ui. » On remplit les verres, mais par malheur Ariel , qui n'était pas des plus minces, se trouvait entre sa nièce et son cousin; et lorsque celui-ci se pencha pour rencontrer les yeux de Catalina, Ariel fn fit autant, par son inhérente sympathie avec le mouvement et sa haine invétérée pour le repos; il se recula ensuite en même temps que l'autre , enfin ils se balancèrent tous deux en avant et en arrière assez long-temps pour que la jeune fille ne pût retenir ses éclats de rire. Les personnes du caractère de Sybrandt ne peuvent entendre rire sans croire qu'on se moque d'elles, et la chose n'était pas sans quelque apparence en cette occasion. Le malheuieux jeune homme respirait à
peine; et quand il eut enfin la possibilité do saluer la dame , ses nerfs étaient si fortement agités, qu'après avoir porté son verre à ses lèvres 'd'une main tremblante , son gosier se resserra, le vin faillit l'étouffer, et il ne put échapper à la suffocation que par une toux violente et convulsive, pendant laquelle il envoya tout le breuvage à la face de l'honnête Ariel.
« Dieu nous bénisse ! » dit à demi-voix Denis, tout confus de la maladresse de son fils adoptif , qui faisait si peu d'honneur à son éducation.
o Hem! h(.'m ! diantre soit de vous! >» criait Ariel en s'essuyantles yeux. « On dirait, Sybrandt, que vous avez pris ce vin pour une médecine. » Catalina regarda sa mère en souriant, et le bon Egbert, suivant sa coutume, ne dit rien.
Le dîner se termina sans autre catastrophe, quoique le pauvre Sybrandt tremblai de la tête aux pieds à chaque bouchée qu'il prenait, dans la crainte qu'elle ne fît encoi^e fausse route. Il s'échappa le plus tôt qu'il put, et courut chercher son amie , sa consolatrice ordinaire , la solitude. Là son imagination lui créa des sujets de lourmens, en lui peignant avec les couleurs les plus exagérées les scènes qui venaient de se passer. Ce jeune homme cachait sous la rustique simpli-
cité de ses manières une sensibilité profonde , jointe à une noble fierté, qui se révoltait à la seule pensée d'avoir été un objet de ridicule. L'ombre de la moquerie ou du dédain suffisait pour le jeter dans un abattement qui tenait du désespoir, et le souvenir du rôle qu'il venait de jouer, lui causait une douleur si violente que les battemensde son cœur lui permettaient à peine de respirer, tandis que son front était baigné d'une sueur glacée. Les esprits ainsi disposés donnent aux sujets les moins iiuportans une gravité exagérée. Ils travaillent avec une activité continuelle à nourrir le mal qui les mine, et mesurent d'après la susceptible délicatesse de leurs sentimens, les sentimens et les actions des autres. En cinq minutes Sybrandt avait repassé en lui-même toutes les circonstances de la journée qui venait de s'écouler, et n'avait rien oublié de ce qu'elles avaient pu produire de mortifiant pour lui ; le même temps avait suffi pour en eflfacer le souvenir dans l'esprit de tous ceux qui en avaient été les témoins ; mais il était .si loin de croire à cet oubli, que, long-temps après, toutes les fois qu'il se présentait chez le colonel , il se sentait encore attristé par ces idées pénibles. Son air guindé, sa gaucherie , ne pouvaient donner à Catalina beaucoup de goût pour sa
société ; aussi la cherchait-il rarement , bien qu'elle fût toujours la compagne fidèle de sa solitude, le sujet de mille fictions enchanteresses qu'il formait sans avoir l'espérance , sans avoir même le désir de les voir jamais se réaliser. La solitude engendre presque toujours l'égoïsme. Celui qui ne vit qu'en lui seul et par lui seul, devient bientôt l'objet de sa propre idolâtrie. Rien d'extérieur n'attire fortement son attention, les désirs, les besoins , les actions des autres n'entrent dans les chimères qu'il se forge que comme des obstacles à son bonheur, à sa suprême domination. Le sentiment social , cette source de tant de vertus, n'opère sur lui que pour donner à son imagination quelque impulsion de tendresse momentanée , qui s'éteint avant d'avoir pris assez de force pour influer sur les actions. Il vit, il se meut, il pense, il sent pour lui seul . §es peines , ses plaisirs se rapportent tous à lui-même.
Sybrandt était un exemple de ces vérités. Ses principes étaient bons , sa conduite exempte de vices; mais ses lalens, ses vertus ne s'exerçaient jamais dans aucun rapport avec ses semblables. L'orgueil, la timidité, une sensibilité excessive fais aient fuir la société , le livraient à une éter-
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nelle contemplation de lui-même , lui représentaient sans cesse les inconvéniens que son caractère et ses habitudes pouvaient avoir pour lui hors de sa solitude chérie. Ainsi des qualités , des connaissances rares dormaient en lui, contenues par la violence des sentiraens et des considérations toutes personnelles. On ne pouvait savoir ce qu'un être semblable était susceptible de devenir , s'il se trouvait une fois excité par les passions et les tentations qui influent ordinairement sur les hommes.