CHAPITRE
Une jeune demoiselle qui aurait mainlenant cent ans, si Dieu lui eût prêté \ie.
Catalina Vancoiir élait une très-jolie et même une très-bonne fille, quoiqu'elle eTit été élevée dans une pension de iNew-York et qu'elle eût dansé avec un aide-de-camp. Elle avait beaucoup perdu de la simplicité dorique, mais elle avait gagné une dose équivalente d'élégance corinthienne. Souvent elle soupirait pour les amusemens brillans de la capitale., et re<irettait surtout
la société des galans en uniforme rouge ; mais i! lui restait encore assez de bon sens campagnard pour apprécier les jouissances domestiques, et les plaisirs du grand monde n'avaient pas totalement détruit chez elle l'amour des beautés champêtres, ce sentiment si puissant sur les cœurs affectueux. Quelquefois dans son innocente gaieté, Catalina jouait avec la susceptibilité du pauvre Sybrandt, dont elle ne pouvait concevoir l'excès. Elle le raillait sur son humeur sauvage, ne se doutant pas des tortures qu'elle infligeait à son amourpropre irritable , ne voyant pas la souffrance qui se peignait sur ses traits altérés, quand elle disait en plaisantant que les jeunes demoiselles lui faisaient peur.
Les personnes de leur âge jouissaient alors d'une liberté décente , très-différente des manières plus compassées de notre temps. Je ne prétends pas décider entre ce siècle et le nôtre ; mais je me surprends bien souvent à regretter ces communications faciles qui annonçaient une noble confiance exempte de toute puérile affectation. Tout ce que l'histoire ou la tradition nous apprend sur les usages et les mœurs des anciens patriarches d'Albany , forme en effet un contraste pénible avec ce qui les a remplacés. Comment
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ne pas gémir en voyant les prétentions mesquines, l'ostentation parcimonieuse , la frivolité , se raon^ trer où régnaient autrefois la simplicité , la modestie , une généreuse bienveillance , un vif sentiment de la dignité de l'homme? On trouve , à la place de ces sages cultivateurs qui méprisaient les chances hasardeuses des spéculations de banque ou de commerce , des joueurs hardis, pleins d'avidité , étalant un luxe trompeur au moment où ils sont prêts à tomber dans le gouffre qu'ils ont creusé sous leurs pieds, en clierchant la forlune ailleurs que dans le travail et l'économie. Au lieu des magistrats intègres qui administraient sans peine le peu de lois simples nécessaires à une société bien ordonnée , nous avons des législateurs ignorans, havards , visionnaires ou corrompus , occupés de leurs intérêts privés qu'ils avancent sous le prétexte de l'intérêt public, et sacrifiant le bien-être d'une partie de l'état à l'insatiable cupidité de l'autre. Enfin cette ville, jadis si paisible , où la corruption politique était inconnue, où la chicane elle-même, cette maladie universelle des sociétés humaines n'avait pu pénétrer pendant plus d'un siècle, cette ville qui ne comptait pas au temps dont nous parlons un seul légiste, est à préseul 1«^ centre où vitMinent
se rendre les intrigans de toute la province. Si la liberté, suivant les plus grands philosophes de l'antiquité, ne peut subsister long-temps chez un peuple fastueux et corrompu , que pouvons-nous espérer de notre avenir en voyant les sentimens sur lesquels se fondait notre indépendance disparaître rapidement devant l'amour de l'or, le désir de briller, d'exciter l'envie, ne fût-ce que pour un instant? Mais quittons ce sujet dont la gravité répond mal à l'attente de nos lecteurs, auxquels nous n'avons promis qu'une simple histoire des temps passés.
Par une belle matinée de juin , ce mois délicieux où la nature semble inviter tous ses enfans, depuis le bipède jusqu'au centipède, à se réjouir, au milieu des fleurs, de la fraîche verdure dont elle vient de se parer, Catalina et plusieurs jeunes filles et jeunes garçons d'Albany avaient fait la partie d'aller passer la journée dans une petite île située à environ deux milles de la maison Vancour. De semblables parties étaient fréquentes à cette époque de l'année, et les rians paysages, l'harmonie des bois, l'air embaumé, le doux murmure des eaux , enfin les fraises et la crème , qu'il ne faut pas oublier dans la liste des matériaux de la fête , tout cela fournissait à nos jeunes gens
un diverlissemenl bien supérieur à ceux des villes, où tant de vanités se trouvent en conflit, où le concours de tant de mains est nécessaire pour faire passer à un certain nombre de personnes plusieurs heures dans un air étouffé, et, ce qui est pis , dans la contrainte et l'ennui.
A travers les bois, les prairies, nos jeunes Albanais couraient, sautaient, dansaient jusqu'à ce que la fatigue les forçât de se reposer sur l'herbe, à l'ombre de quelque taillis où des vignes entrelacées formaient un berceau au-dessus de leurs têtes. Là ils étalaient les provisions apportées pour une collation que la jeunesse, la santé, l'exercice et l'influence d'une atmosphère vive et pure faisaient paraître délicieuse. Là, plus d'un jeune homme jusqu'alors indifférent s'apercevait des charmes d'une de ses aimables compagnes, et plus d'un sentiment , prélude d'un heureux mariage, datait de ces journées de fête : souvent aussi l'amant d'une beauté Gère ou indécise y trouvait l'instant favorable pour la toucher ou l'amener à déclarer le secret de son cœur.
Catalina s'était mis en tête de se faire accompagner par son cousin dans cette partie. Ce n'est pas que la société du maussade Sybrandl lui parût le moins du monde agréable ; mais c'est que les
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femmes en général ont un certain penchant à désirer les choses qui semblent le plus difficiles à obtenir; soit pour exercer leur adresse et leur persévérance , soit pour se donner la satisfaction de réussir dans ce qu'elles entreprennent , de faire triompher leur volonté. Si ce jeune homme eût cherché les occasions de la voir, se fût montré disposé à s'occuper d'elle, sans doute Cataliua en eût été bientôt mortellement ennuyée, et l'aurait ouvertement repoussé ; mais il se tenait à l'écart , il l'évitait autant qu'il le pouvait; il excitait tour à tour sa curiosité et sa colère par ses habitudes solitaires et sa négligence totale envers elle; bref, on ne pouvait le voir, en disposer comme on voulait, il ne pouvait donc être un objet indifférent à ses yeux. La difficulté était d'attraper cet animal farouche; le bon oncle Ariel se chargea volontiers de ce soin. Cet excellent homme aimait par-dessus tout à être employé pour les affaires des autres , et sa jolie nièce avait gagné son cœur en l'envoyant presque tous les jours à la ville pour lui chercher un écheveau de fil, des épingles, un ruban ou quelque autre chose de cette importance.
Ariel , qui connaissait quelques-uns des lieux hantés par Sybrandt, prit son fusil, et se mft,*
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comme il le disait , à la piste de la bête fauve. Au milieu des collines agrestes qui bornaient ces riches plaines était une vallée profonde , à travers laquelle un beau ruisseau tombait de rocher en rocher, formant à chaque cascade des nappes d'écume. Des pins et des cèdres étendaient leurs vastes branches au-dessus de l'abîme dont elles couvraient la moitié. Les rochers, les troncs desséchés, les branches cassées des vieux arbres, étaient revêtus de mousses veloutées; un doux crépuscule régnait dans cette retraite sauvage ;« toutes les heures de la journée; et pendant les chaleurs brûlantes de l'été , l'on y sentait une fraîcheur vivifiante qui rendait à l'esprit et aux membres fatigués leur naturelle vigueur. C'était là que Sybrandt, plongé dans ses rêveries, essayait vainement de les fixer sur quelque objet défini. Ses pensées flottaient sans cesse dans le vague, faute du stimulant nécessaire d'une passion dominante, d'un but utile, sinon grand et élevé, vers lequel il pût diriger ses forces inlellectuelles.
Ariel était le premier homme du monde pour faire d'une pierre deux coups. Il menait toujours deux affaires de front, souvent même il les manquait toutes dux pour s'occuper d'une troisième.
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On raconte de lui que se trouvant un jour prêt à passer dans un bac avec son cheval , il lâcha la bride de l'animal qu'il conduisait , pour tirer à lui le bateau et l'amener plus vile contre l'escalier; mais voyant son cheval s'enfuir, il quitta la corde, le poursuivit, et le rattrapa. Cependant le bac s'éloignait du bord ; Ariel cria, courut vers la rive de toute la vitesse de ses petites jambes , sans plus songer à sa bête qui prit le galop ; et le pauvre homme arrivé sur la grève vit l'embarcation au milieu du courant , et revint au logis tout essoufflé, envoyant au diable le batelier et le cheval, qui, disait-il, s'étaient entendus pour le faire enrager.
Tandis qu'il s'acheminait pour exécuter la commission de Catalina, Ariel aperçut malheureusement une volée de pigeons perchés sur un arbre mort, à une certaine distance. Le dernier objet qui frappait son attention était toujours celui dont il s'occupait aux dépens de tout autre. Il oublia donc ce qu'il devait faire en ce moment, et se hâta d'avancer vers celte nouvelle et puissante attraction. Il traversa en toute hâte un taillis qui le séparait des oiseaux, avança doucement sous le couvert, et lorsqu'il fut à portée, il se plaça de manière à pouvoir tirer son coup sur les
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innocentes victimes ; tuais un hé-Jiem qu'il fit en armant son fusil et en le portant à son épaule, donna l'alarme aux volatiles, qui s'envolèrent à /l'instant. «Diable, w cria notre homme «fant-il « que je manque une si belle chasse? » et il suivit la volée à travers les champs jusqu'à ce qu'il vint à choir dans un fossé , dont il sortit couvert d'une cotte de mailles d'herbes et de fange si épaisse , que force lui fut de retourner au plus vile chez lui en laissant les pigeons à leur destin et Sybrandt à sa solitude.
« Eh bien ! mon oncle , » lui dit Catalina quand elle le revit le lendemain , « avez-vous réussi dans \otre chasse? »
« Non, le diable m'emporte ! tout s'est envolé, » dit Ariel en pensant aux pigeons.
a Envolé ? mais de qui j »arlez-vous, mon oncle ? »
a Et je vous dis qu'au moment où j'allais tirer dessus, ils se sont envolés, et je suis tombé dans un fossé en tâchant de les suivre, w — « Je ne vous comprends point, « reprit la jeune fille qui commençait à croire que le bon Ariel était devenu fou. « Qui vouliez-vous suivre, mon cher oncle? »
«Les pigeons apparemment. >> — « Les pigeons ! «je croyais que vous étiez allez cheicher Sybrandt ? M
« Oh ! merci de moi ! hé -hem ! c'est bien ce que je voulais faire sur mon ame, Catalina ; mais la vérité est que j'avais pris mon fusil seulement par contenance , et voilà que j'ai rencontré une volée de pigeons qui m'ont fait tomber dans un fossé, et que j'ai oublié tout le reste. »
« Catalina fut à demi contrariée, à demi divertie parce récit, quoiqu'il ne lui causât que peu de surprise , car elle connaissait l'habitude invétérée qu'avait son oncle de courir deux lièvres à-lafois , et de se laisser distraire par le dernier objet qui se présentait. Elle savait qu'il avait une fois manqué l'occasion de se marier avantageusement en s'arrêtant en chemin pour montrer à des petits garçons la manière de prendre des moineaux.
« Je pars tout-à- l'heure , » dit Ariel après un moment de silence et d'hésitation, « je vous l'amènerai , soyez-en sûre. »
« Mais vous ne prendrez pas votre fusil? »
— c( Non, non. » — «Vous ne courrez pas après les pigeons? » — ■ « Oh non , je vous le promets bien. »
« Et vous prendrez garde de ne point tomber dans les fossés? »
« Ne craignez rien , » et voilà le bon Ariel
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parti , bien joyeux de n'avoir pas perdu la cou- Gance de sa nièce , et lançant un de ses hé-hem ! ^les plus sonores.
En cheminant vers la maison de son frère Denis, il vit de jeunes pêchers justeaient arrivés au temps de la greffe, et fut vivement tenté de s'y arrêter ; mais heureusement pour la commission de sa nièce il avait laissé sa serpette au logis, et passa outre. Il arriva donc sans qu'aucun autre sujet de distraction se fût présenté , et trouva Sybrandt chez son père adoptif. Sybrandt avait débattu en lui-même toute la matinée la question de savoir s'il irait ou non faire une visite à sa jolie cousine , et il venait de se décider pour l'affirmative, quand Ariel avec son message vint le jeter dans une grande perplexité. En se rendant chez la jeune personne de son propre mouvement et tout seul, il était bien entendu que si le courage lui manquait en route , il g-, wait revenir sur ses pas. Mais la chose prenait une autre face, avec une invitation positive et un compagnon de voyage ; et il se sentit fortement enclin à refuser.
«Venez, venez, morbleu! ne vous faites pas prier de la sorte ; quand j'étais à votre âge , et qu'une jeune fille m'envoyait chercher, je partais comme un trait.
«Oui, mais vous ne frappiez jamais au but, mon oncle , » dit Sybrandl en souriant.
«Hé-hem,» fit Ariel, «je crois qu'il commence à nous plaisanter. Mais parlons , j'ai cinquante choses à faire ce matin. Voyons, — d'abord j'ai promis auDominus de lui enseigner à museler ies porcs ; ensuite je dois aller chez la veuve Van Amburg , pour lui dire comment elle doit s'y prendre pour faire couver ses oies ; l'écuyerVervalen m'attend à l'heure du dîner pour que je lui montre à conserver les champignons; après cela j'irai chez Brom Van Repie, voir si ses poires sucrées sont mûres... et... mais venez, morbleu, je ne pourrai pas faire la moitié de mes affaires si vous me faites ainsi perdre mon temps. » Alors prenant le bras du jeune homme , il l'entraîna moitié de gré , moitié de force. Souvent un homme n'est pas fâché de souffrir en certaines occasions un peu de violence ; cela le dispense de prendre un parti quand il ne sait pas bien exactement ce qu'il voudrait. Les femmes se trouvent souvent dans ce cas, par l'effet des seniimens opposés qui agissent en elles , mais elles sont toujours sûres de trouver qui les oblige à sortir de leur incertitude.
'c Enfin le voilà! je l'ai pris, » criait kriel en
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entrant dans la salJe où Catalina respirait le frais près de la fenêtre qui donnait sur la prairie. « Qu'avez-vous pris, mon oncle? le pigeon?» dit la jeune fille , souriant encore au souvenir de l'aventure de la veille, « Non pas le pigeon , l'oison, n répliqua l'oncle Ariel , applaudissant luimême par un gros rire à sa spirituelle répartie.
Lecteur, si tu te trouves être ou avoir été un jeune homme timide, sauvage, orgueilleux comme Lucifer , d'une sensibilité aussi facile à prendre l'alarme qu'une perdrix veillant sur res petits; et si tu t'es vu l'objet de la risée, des plaisanteries des autres, tu pourras juger des angoisses que sentait le malheureux Sybrandt , tandis qu'il se tenait immobile , respirant à peine à côté d'Ariel, avec l'intime conviction qu'il jouait un rôle ridicule. On ne peut se douter de ce qu'un homme peut souffrir en pareil cas si l'on n'a pas soi-même les dispositions que je viens de décrire. Mais je suis sûr que si l'on pouvait pénétrer au fond du cœur de ces êtres susceptibles, et voir comment un seul mot , un seul geste, en font vibrer douloureusement toutes les fibres , la malignité ellemême craindrait de toucher avec trop de rudesse un instrument que le moindre choc met en désordre. Que de jeunes gens d'une intelligence
supérieure ont souffert des tourmens inouïs par les railleries peu ménagées de leurs parens , pendant leur temps d'épreuves , avant que leur esprit eût pris la souplesse et la force que donnent les communications plus étendues avec le monde.
Sybrandt était alors dans un de ces momens si pénibles. Son amour -propre venait de recevoir cent blessures. Son orgueil défiant murmurait à son oreille que sa cousine l'avait envoyé chercher pour se faire un jeu de sa faiblesse. Son esprit perdit tout équilibre, ses facultés furent suspendues , et il resta debout avec l'apparence d'une stupidité complète ; tandis que sa tête et son cœur étaient remplis d'idées , de sentimens qui auraient étonné son oncle et réveillé dans l'ame sensible de Catalina la compassion et le respect , s'il avait eu la hardiesse de les exprimer. Tel qu'il se montrait, sa cousine le considéra comme un orgueilleux pédant qui négligeait sa société par indifférence pour sa personne, et par mépris pour son intelligence. Dès cet instant il devint un objet important à ses yeux : elle résolut soit de vaincre son indifférence et son mépris , soit de venger la dignité de son sexe en humiliant la fierté, en confondant par
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l'ironie les airs de supériorité du jeune savant.
Sybrandt tournait gauchement son chapeau ^ entre ses doigts, quand Ariel , lui Frappant sur Pépaule , lui cria d'une voix qui le fit tressaillir: « morbleu 1 mon garçon , êtes-vous muet? pourquoi ne demandez -vous pas à votre cousine ce qu'elle désire? Ah! que si j'étais à la place d'un jeune gaillard comme vous, je l'aurais bientôt fait expliquer ! hé-hem ! Mais il vaut mieux laisser le jeune couple seul à seul. » Alors après avoir jeté sur Catalina et Sybrandt un regard malin , il sortit pour aller montrer au Dominus à museler ses porcs.
Ces mots de jeune couple choquèrent la modeste Catalina, et augmentèrent le trouble du pauvre Sybrandt. Enfin la première dit en prenant un air d'humilité ironique, à travers lequel perçait une hauteur provoquante: «je crains que M. Westbrook ne se trouve olFensé de la liberté que j'ai prise de l'envoyer chercher.» — «En effet, je... je ne pouvais imaginer... j'étais surpris... M ici sa langue se collant à son palais, il ne put continuer.
— «Je voua prie d'excuser cette liberté. J'avais supposé qu'il pouvait vous être agréable de vous joindre à une petite partie que nous ferons de-
main si le temps est beau; mais vous préférerez probablement rester avec vos livres. Ces pa'=setemps champêtres ne conviennent point aux grands philosophes comme vous, » Et les lèvres de rose de la jeune fille s'enir'ouvrirent et laissèrent voir une rangée de perles , quand elle termina par une petite mine dédaigneuse ce discours véritablement féminin.
« Je voudrais.... je serais assurément très-heureux d'aller avec vous... mais... » et le démon de la mauvaise honte lui suggérait mille raisons pour refuser.
« Fort bien ! je suppose que M. Westbrook juge la compagnie des gens ordinaires , surtout celle des jeunes personnes qui n'entendent pas le grec, tout-à-fait indigne de lui. »
Sybrandt se sentit vivement piqué , et la colère surmontant en ce moment sa timidité, il répondit : — « Miss Vancour est aujourd'hui disposée à la satire, pour ne pas dire à la malice. »
«Miracle! comment donc? il a retrouvé sa voix ; M. Weslbrook daigne condescendre à parler à une pauvre demoiselle. Sans doute c'est une erreur, il la prend pour l'un des sept sages de la Grèce. Ah monsieur! comment pouvez-vous dé-
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roger ainsi à votre dignité?» et elle lui fit une profonde révérence.
f Le visage et le cœur de Sybrandt étaient brùlans d indignation.
« Miss Vancour ne me rend pas justice, si elle me croit orgueilleux. Elle ne peut connaître mes sentiniens, les mortifications que j'éprouve journellement par la conscience de... de...» Sa fierlé recula devant la houle de dévoiler tous les mystères de son caractère et de sa conduite. Il resta silencieux et embarrassé ; mais ses traits étaient animés par une expression , ses yeux brillaient d'un feu, queCatalina ne leur avait jamais vus; elle fut enchantée de découvrir qu'il avait de la sensibilité, et qu'elle-même avait le pouvoir d'exciter cette sensibilité , preuve certaine qu'il ne la croyait pas au-dessous de son attention.
'< Quelle raison peut donc vous éloigner de la maison de mon père, où vous êtes toujours le bien-venu ; de la société des gens de votre âge , qui seraient flattés de se trouver avec vous ; enfin de toute participation aux amusemens de nos jeunes amies? si cet éloignement ne vient pas d'orgueil, d'où vient-il?»
Un instant Sybrandt se sentit le courage de faire une exacte analy.se de ses sentimens à sa
cousine ; l'instant d'après il frémissait à l'idée d'un tel aveu , et le conflit de ces impulsions diverses le mit dans une confusion si grande que, quand il se fût agi de la vie , il n'aurait pu prononcer une seule phrase.
« C'est assez , M. Westbrook , » dit Catalina , après qu'elle eut attendu quelques minutes le résultat de ce combat intérieur; «je ne veux ni surprendre vos secrets, ni vous engager à faire la moindre démarche contre votre volonté. D'ailleurs vous n'obtiendrez peut-être pas la permission du Dominus , et je serais fâchée d'interrompre vos études pour un divertissement frivole. » Alors la jeune demoiselle sortit de la chambre en se disant à elle-même : « il n'est pas aussi impassible que je l'imaginais; un homme qui rougit doit avoir un cœur. »
Sybrandt aurait volontiers donné de la tête contre les murailles. 11 courut se cacher dans ses bois , et là son orgueil mortifié , sa sensibilité blessée , lui rappelèrent tous les détails de cette malencontreuse visite , où il avait fait une si ridicule figure. Il croyait encore entendre le rire d'Ariel , les sarcasmes piquans de sa cousine ; enfin il ne souffrit peut-être jamais dans
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les infortunes réelles qui l'assaillirent par la suite, une peine aussi vive, aussi poignante, que celle qu'il sentit en ce moment.