‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 31 sur 41 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Une bonne résolution vient quelquefois trop tard.

Sybrandt, en>sortant de chez madame Aubineaii , alla droit au quartier du colonel Gilfillan, dans le dessein de lui faire connaître les droits qu'il avait sur Catalina , et de le prier de cesser de s'occuper d'elle. On lui dit que le colonel venait de sortir à l'instant et on le pria de l'attendre. Il en tra dans le salon et apercevant un livre de musique qui se trouvait sur la table il le prit

LE COIN Dr FEl D L \ UOLLA^DAIS. .IC)

pour passer le temps. Le livre s'ouvrit de lui-niêtne ; une miniature en tomba, Sybrandt la releva pour la replacer; mais il vit avec^urprise , avec horreur, que c'était un portrait de Catalina , que Gilfillan , avec une légèreté , un manque de délicatesse inexcusable , avait fait copier pendant les huit jours qu'il avait eu l'original entre ses mains.

Tout le sang de Sybrandt se retira vers son cœur; il se tenait debout, respirant à peine, tremblant de fureur et d'angoisses , quand le colonel entra et lui dit de l'air le plus gai , le plus ouvert :

« Mon cher monsieur Westbroock , vous êtes le très-bien venu, sur mon ame !» — Sybrandt l'interrompit sans cérémonie. — « Colonel Gilfillan , quand vous saurez le profond intérêt que je mets à la question que je vais vous faire, vous y répondrez franchement, je n'en doute point. Comment ce portrait est -il venu entre vos mains? »

Gilfillan, sentant qu'il s'agissait d'un fait qu'il était difficile de justifier, résolut de se renfermer dans une hautaine indifférence , encouragé à suivre cette marche par le malencontreux habit tabac d'Espagne , qui lui faisait croire qu'il avait affaire à un campagnard que l'on pouvait berner,

520 Ui COIN Di: FKL

Iromper, déconcerter à plaisir. Il répliqua donc; avec une certaine négligence qui touchait à l'insolence.

« Assurément, monsieur,... monsieur. Oh!

monsieur Westbroock , vous êtes bien le maître de m 'adresser des questions; mais vous me permettrez de vous faire observer qu'il dépend de moi d'y répondre ou de ne pas y répondre. »

« Monsieur, vous me permettrez de vous dire que vous dei^ez répondre à la question que je vous fais. M — «Je dois? vous ne dites pas cela monsieur, je suppose? »

« Prenez garde , colonel , ce n'est pas le moment de rire , et je ne vous permettrais pas de plaisanter sur un tel sujet. Savez-vous qu'il existe un engagement entre l'original de ce portrait et moi , un engagement sanctionné par nos parens ? »

« Sur mon ame ! monsieur Westbroock , cela m'est tout-à-fait indifférent. Quand une dame prend un engagement, elle a, je pense , le droit de le rompre si «lie en est ennuyée, et je suis homme à l'aider dans une entreprise aussi louable. »

« Fort bien ! alors je présuma que cet engagement vous était connu. » — « Présumez tout ce qu'il vous plaira , monsieur Westbroock , c'est de

n UN HOLLANDAIS. 02 1

quoi je me soucie fort peu. » — « Vous refuserez donc de répondre à mes demandes, bien que j'aie à ce qu'il me semble justifié suffisamment l'intérêt que je prends à ce qui regarde cette dame? » — « Sur ma foi ! je ne veux pas vous répondre, » répliqua le colonel d'un* ton léger. — M Alors permettez-moi de vous dire , monsieur,...» reprit Sybrandt en élevant la voix et lançant sur son rival des regards foudroyans. — « Prenez garde, jeune homme,» interrompit l'officier. « Je vois à vos yeux enflamm<!'S, au son de votre voix, que vous allez dire quelque chose de désagréable : prenez garde, je le répète, aux conséquences de vos paroles. »

V Je réponds à votre avertissement comme vous l'avez fait à ma demande : cela m'est tout-àfait indifférent. Et j'ajoute , colonel Gilfillan , que tout ce que j'ai vu de votre conduite précédente ou actuelle ne vous donne aucun titre au respect d'un honnête homme. »

«Avant d'aller plus loin, mon ami, je dois vous faire une question bienveillante. Avez vous envie de vous battre? Car c'est ce qui arrivera infailliblement si vous répétez la millième partie des paroles ^[ue vous venez de prononcer. «

Sybrandt s'approcha de la table , et un instant

après lendit au colonel un papier sur lequel étaient écrits les mots suivans :

« Demain à six heures du matin, je vous attendrai àHoboken où je répondrai à votre question. »

Le colonel fut un peu étonné d'une si prompte résolution de la part d'un homme en habit tabac d'Espagne. Il ne fut pas effrayé , il n'avait peur de rien au monde, sinon d'un emprisonnement pour dettes. Mais il sentit un respect involontaire pour celui qu'il venait de traiter si cavalièrement. Il changea de ton sur-le-champ, et regardant le papier à mesure qu'il parlait: « A six heures?» dit-il. — « A six heures. » — « Avec des pistolets ?» — « Des pistolets s'il vous plaît , sinon ...»

«Oh! cela m'est égal tout-à-fait. Mais, monsieur , permettez-moi de vous faire encore une seule question. Comptez-vous faire votre testament avant notre rencontre? Si cela était, je vous prierais de me léguer ce portrait après votre mort , puisque je vois que vous n'êtes pas disposé à me le rendre de votre vivant. »

Sybrandt pendant cette conversation avait tenu le portrait serré entre ses doigts sans s'en apercevoir. Mais aussitôt qu'on le lui fit remarquer, il le jeta sur la table avec mépris.

«Voilà qui n'est pas civil pour l'original, » di

le colonel. Sur mon ame ! si vous ne m'aviez pas prévenu , je vous aurais fait querelle pour ce manque d'égards. Une charmante demoiselle, en vérité! Je porterai son image sur mon cœur demain matin. «En parlant ainsi, il plaçait froidement le portrait dans son sein; et Sybrandt se promit bien de viser à cette ressemblance perfide. »

« Nous nous entendons maintenant, colonel? » — «Sur ma foi ! l'on ne peut se méprendre quand on parle en si bon anglais, t — « Alors je vous salue, colonel. » — a Bonjour, monsieur \Yestbroock; » et quand celui-ci fut sorti , le colonel se dit à lui-même : « qui se serait douté que ce grand garçon en culottes tabac d'Espagne était un gaillard de cette trempe ? Je suis déterminé à faire amitié avec lui aussitôt que je lui aurai brûlé la cervelle. »

Un message du gouvernemeni interrompit ces réflexions du colonel. Son Excellence le manda il sur-le-champ au palais , il s'y rendit; et Sybrandt, de son côté, s'achemina lentement vers la maison de M. Aubineau , où Catalina l'attendait, impatiente de mettre ses bonnes résolutions en pratique. Des passions contraires agitaient le cœur de Sybrandt; et lorsqu'il arriva près de la porte

de )a maison il s'en détourna avec horreur, et passa plusieurs heures à marcher dans les champs qui entourent la ville. Tantôt il se décidait à partir sans voir Catalina, tantôt il voulait la revoir une seule fois, lui reprocher d'avoir joué avec son bonheur , et lui dire un éternel adieu.

Gilfillaa pendant ce temps fut informé par le gouverneur qu'un paquebot qui venait d'arriver d'Angleterre avait apporté la nouvelle de la déclaration de guerre entre ce pays et la France,

« Il est nécessaire, » dit Son Excellence , « de prévenir sans délai le commandant de nos troupes à Tieonderoga ; je vous ai choisi pour remplir cette mission. Quand serez-vous prêt, colonel? »

— « Demain matin à huit heures. » — « C'est trop tard. Il faut partir aujourd'hui. Un vaisseau vous attend. » — « C'est impossible, monsieur, » dit Gilfillan brusquement en songeant à son rendezvous avec Sybrandt. — « Comment! impossible? qui peut vous retenir? Vous êtes garçon. Un militaire doit être prêt à partir an premier appel.»

— cf Mais, monsieur, j'ai pris un engagement que je ne puis rompre, >; — «Avec une dame?» — « INon, avec un homme. )i — «Je me charge de vous excuser. « — « Cela ne se peut, » s'écria le colonel. Son Excellence parut offensée. « Colonel

Giifillan, je ne conuais aucun engagement qui puisse dispenser un ofiicier de remplir son devoir envers son pays, w — i' Une affaire d'honneur, monsieur. » — « INon pas même une affaire d'honneur, colonel. Vous vous devez avant tout à votre pays : il a acheté vos services en vous conférant l'honneur d'un grade militaire; vous n'avez pas le droit de disposer d'une vie qui lui appartient. Avec qui êtes-vous engagé?» — « Avec M. Wcstbroock.» — «J'entends l'affaire maintenanl. Mais je vous promets de donner à votre antagoniste des explications suffisantes pour mettre votre honneur à couvert. Allez, et soyez prêt lout-àl'heure. »

Giifillan hésitait encore, mais le gouverneur lui dit d'un ton sérieux: « Obéissez, monsieur, ou rendez-moi votre épée. Mon affaire est pressante, la vôtre peut se remettre; je vous proteste encore que votre honneur ne souffrira point de votre soumission à exécuter mes ordres. »

Giifillan , après un instant de réflexion . répondit : « Je suis prêt dans une heure. »

« Allez, soyez exact; je vais préparer vos dépêches. »

Rentré chez lui, Giifillan écrivit à Sybrandt le billet suivant :

026 LE CQIN Dl FEl

«Monsieur,

M Vous apprendrez bientôt que la guerre est déclarée entre le coq et le lion. Celle-ci est pour vous informer que Son Excellence me charge de porter des dépêches à la frontière. Je pars dans une heure; en conséquence, notre affaire privée doit être remise pour l'instant. Mais il y a temps pour tout, et nous devons prendre patience. Quand vous serez las d'attendre , vous me trouverez probablement dans les environs du lac Georges ou de Ticonderoga. Vous savez que la devise de ma famille est « toujours prêt. » Adieu pour le présent.

« B. F. M. GiLFILLAN. »

Cette lettre écrite et envoyée , il se rendit à la hâte chez M. Aubineau pour dire adieu à Catalina, qu'il surprit rêvant profondément, et attendant avec impatience le retour de Sybrandt.

« Colonel, » dit-elle froidement, «je n'attendais ni ne souhaitais votre visite. » — « Ne vous fâchez point , madame. Je viens vous dire adieu pour bien long-temps. Le calumet est brisé, le tomahawk est levé, les deux anciens ennemis vont

d'un hollandais. 327

se ruer encore une fois l'un contre l'autre. » — « Expliquez-vous, colonel? » — « La guerre , madame, la guerre a relevé ses étendards sanglans. Je pars dans une heure pour la frontière , et Dieu sait si vous reverrez jamais le pauvre Gilfillan. Donnez- lui quelque espérance, quelque chose qui puisse soutenir son existence dans ces déserts , quelque petit souvenir pour le consoler s'il vit, et pour reposer sur son cœur quand ce cœur aura cessé de battre. » — « Je ne puis entendre un tel langage. Ecoutez -moi sérieusement, monsieur, car je parle très-sérieusement. J'ai été vaine, légère, imprudente en souffrant comme je l'ai fait les attentions que vous aviez pour moi; mais les plaisanteries que vous mêliez à ces attentions me faisaient croire que vous ne songiez qu'à vous amuser.»

« Par le ciel ! mes paroles, mes regards, mes actions, ne vous ont-ils pas prouvé mille fois la sincérité de ma passion? Je vous aime depuis le premier instant où je vous ai vue , et je vous aijnerai jusqu'au dernier instant de ma vie. » — « Je suis très-fâchée de cela. » — « Vous êtes fâchée de cela? vous êtes fâchée de voir un brave et, j'ose le dire, un .généreux soldat mettre son cœur à vos pieds ; de le voir prêt à donner sa vie pour le

moindre service qu'il pourrait vous rendre? Sur mon ame! je ne puis concevoir quel sujet d'affliction vous pouvez trouver à cela. »

«Je ne voudrais faire Je malheur de personne.» — « Ah! c'est justement ce que je voulais entendre de vous. Alors vous daignerez, oui , vous daignerez faire le bonheur de votre pauvre serviteur? » — (c Je ne le puis de la manière dont vous le souhaiteriez. » — « Pourquoi non, idole de .. mon ame? » — « Mes affections ne sont pas en mon pouvoir. » — « Vous vous jouez de votre serviteur, mon bel ange. Sur mon ame! si nous ne pouvons commander à nos affections, je ne sais ce que nous pourrions commander. Je douterais aussi facilement de mon pouvoir pour commander une ronde de caporal que pour commander à mon cœur. »

« En un mot, colonel, je suis engagée avec un autre. » — « Oh ! c'est votre main seulement. » — « Mon cœur l'a accompagnée, monsieur.» — « Oui, mais vous l'avez repris. » — « Non, monsieur, je l'ai donné à M. Westbroock, et pour toujours, s

« L'homme aux culottes tabac d'Espagne! Jésus, où en sommes-nous? » pensait le colonel. Alors, entraîné par une ardeur vraiment mile-

d'un hollandais. 029

sienne, il donna cours à toute son éloquence passionnée , la conjura de l'aimer, de l'épouser, de fuir avec lui, d'avoir pitié de ses tourmens, enfin de le tuer sur la place. Il tomba à ses genoux, et ni ses prières ni ses menaces ne purent l'engager à se relever. Elle parut offensée ; quelle femme ne l'aurait pas été? Elle fut touchée ; quelle femme ne l'aurait pas été ? Il s'empara de ses mains, et les baisa l'une après l'autre avec un transport qui lui faisait oublier le monde et tout ce qu'il renfermait, excepté lui et sa maîtresse, quand l'apparition d'un homme en habit tabac d'Espagne le réveilla de son extase. Il se leva, plein d'amour et de fureur.

« Excusez-moi, >^ dit le nouvel arrivant, « que je ne vous dérange point, colonel, » et il disparut.

Catalina se leva en s'écriant : « Laissez -moi, monsieur, laissez-moi à l'instant. Vous avez détruit toutes mes espérances de bonheur! )>et elle fondit en larmes. •

Le cœur sensible de Gilfillan ne put résister à la vue de cette douleur profonde. « Si elle aime véritablement ce gentilhomme tabac d'Espagne , je serais désolé de troubler leur mutuelle affection , )> se disait-il à lui-même. « Je vois qu'il n'y a

pins rien à faire ici pour moi ; va pour le tomahawk et le couteau à scalper. II me seuable en ce moment que je boirais le sang d'un chrétien ; quant à ces payens cuivrés , je les réduirais en poudre ! » Après ces sages réflexions, il s'approcha de Catalina , qui s'éloigna de lui avec toutes les marques de la crainte et de l'aversion.

« Miss Vancour , » dit Gilfillan , « aimez-vous réellement ce jeune homme en tabac d'Espagne? »

•( Je l'aime ; j'ai toutes les raisons possibles de l'aimer. 11 m'a sauvé la vie. w — « S'il en est ainsi, je regrette d'avoir agi comme je l'ai fait , et j^ vous en demande pardon. » Il allait répéter cette demande à genoux; mais Catalina le retint, et s'écria : « C'est assez ; pour l'amour du ciel , plus de ces démonstrations. »

« Eh bien , madame , recevez seulement l'assurance que je ferai tout ce qu'il me sera possible pour réparer mes torts. Adieu ; puissiez-vous être dix mille fois aussi heureuse que je l'aurais été si vous m'eussiez préféré ! mais cela serait impossible. » En achevant ces mots , il la salua avec une profonde humilité, et sortit, laissant la jeune fille dans cet état le plus pénible de tous , où le

D UN HOLLANDAIS. ÔO \

sentiment du malheur se mêle à celui du remords. « Si uia vanité ne m'avait pas poussée à encourager cet homme, je me serais épargné et ce que j'éprouve en ce moment, et les infortunes que je redoute dans l'avenir. Tout arrive par ma faute ; je voudrais être seule punie ; mais , hélas! j'ai blessé deux cœurs généreux. »

Après le départ du colonel , Sybrandt prit sur lui d'entrer dans le salon où se trouvait sa cousine, bien décidé à rompre ses chaînes sans retour, à lui rendre sa liberté. Elle le reçut avec une humble contenance ; aucune trace d'orgueil féminin ne se montrait sur sa physionomie altérée. Elle essaya de commencer une explication.

«Sybrandt Sybrandt j'ai quelque chose

à vous dire je »

«Il n'est pas nécessaire, je sais tout,» répliqua-t-il d'un air calme et fier. «Adieu, Catalina , vous êtes libre. »

Quelques heures après il était sur la route d'Albany. Le billet de GilûIIan lui avait appris que leur rendez-vous devait être diflféré , et il espérait se trouver en même temps que lui à Albany , et là renoncer franchement à ses droits sur Catalina. Il avait soutenu un violent combat entre le sentiment de la vengeance et une

332 LE COIN DU FEU d'uN HOLLANDAIS.

plus noble impulsion : enfin la dernière l'avait emporté ; mais Gilfillan avait trop d'avance sur lui , il ne put le rejoindre, et il se passa bien du temps avant qu'ils se rencontrassent de nouveau.

Page 1