CHAPITRE XXX
Adieu pour un temps au coin du feu du Hollandais.
Sybrandt retourna chez lui , et renferma son secret dans son cœur. Quand on le questionnait au sujet de Catalina, il répondait quelquefois avec embarras, d'autres fois avec indifférence. Le colonel et madame Vancour se doutèrent bien qu'il y avait quelque chose, mais ils ne purent deviner ce que c'était. Cependant les affaires publiques vinrent bientôt détourner leur attention.
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Des bruits de massacres, d'incendies sur la frontière , et l'approche journalière de ces dangers , troublèrent le repos de tous les habitans d'Albany et des plaines environnantes. La paix fui bannie de ces toits rustiques, et les bons Hollandais, au lieu de s'occuper de leurs travaux agricoles et de leurs douces affections de famille , ne pensaient plus qu'aux moyens de défendre leurs foyers contre un fléau menaçant. Mêaie l'insouciant Ariel avait perdu sa vivacité joviale : il ne parlait plus de museler les porcs et de greffer les arbres; il fourbissait ses vieilles armes, faisait des balles et d'autres préparations militaires, et songeait parfois à joindre l'armée à Triconderoga. « Morbleu ! Sybrandt , » disait-il, « si vous et moi nous faisions une petite campagne, qu'en ditesvous?»
Sybrandt non -seulement méditait, mais avait résolu de partir. Vers ce temps son ancien hôte et ami sir William Johnson fit une visite au colonel Vancour, afin de se concerter avec lui pour la subsistance de l'armée dans les régions incultes Aes lacs Georges et Champlain, Notre héros saisit cette occasion d'offrir ses services , et ils furent acceptés avec joie par sir William. « J'ai besoin d'un aide-de-camp de bonne volonté, «dit -il;
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« vous êtes l'homme qu'il me faut. Quand serezvous prêt?) — « Dans cinq minutes. » — «C'est bon. J'aime les réponses laconiques ; elles annoncent la promptitude d'action. Je vous donne deux jours. »
A l'instant même Sybrandt se rendit auprès de son père adoptif , et lui demanda la permission de se faire soldat. Les paisibles cultivateurs conservaient tous en ce temps au fond de leur cœur des étincelles d'ardeur guerrière , que la proximité des Indiens et l'éloignement des grandes villes et des postes militaires entretenait.
«Pars, mon enfant, «dit le bon Denis, « je suis trop vieux pour aller moi-même défendre nos frontières , mais tu me remplaceras. Prends le meilleur cheval de mon écurie, le serviteur le plus fidèle de ma maison , et reçois ma tendre et paternelle bénédiction. »
Sybrandt s'occupa de ses préparatifs de départ, en s'efiforçant de bannir toute autre pensée. Le lendemain il alla chez M. Vancour l'aîné pour annoncer à sir William qu'il était prêt. Le colonel et sa femme le regardaient attentivement, surpris l'un et l'autre qu'il ne les chargeât d'aucune lettre, d'aucun message pourCatalina. Mais il ne prononça pas même son nom. « Il faut que
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je fasse venir ma fille au logis, » pensait le colonel, « Grâce à Dieu , ce sot engagement est rompu , » pensait la digne madame Vancour; et le frôlement de sa robe de soie prenait quelque chose de plus majestueux lorsqu'elle songeait, dans l'orgueil de son cœur, qu'elle pouvait encore devenir la mère d'une comtesse. Le soir, Sybrandt visita son ancienne retraite; il voulut revoir une fois, avant de les quitter peut-être pour toujours, ces lieux où il avait éprouvé tant d'angoisses et tant de bonheur. Il errait seul à la lueur incertaine du crépuscule, et le calme solennel de la campagne, si différent du bruit confus des villes , le disposait à une douce mélancolie. Tous les objets qui frappaient ses yeux lui rappelaient celle qui s'était fait un jeu de ses affections. Par degrés le sentiment de l'injustice avec laquelle on l'avait traité excitant dans son ame une salutaire indignation, l'aida à triompher de sa sensibilité. Il essuya ses larmes, et revint à la maison, résigné à supporter avec courage le sort qui l'attendait. « Sybrandt, » lui dit le colonel Vancour en lui disant adieu après le souper, « avez-vous écrit à Catalina? » — « Non , monsieur, jj — « Vous a-t-elle écrit depuis votre retour ?» — « Non , monsiour.w — «Que signifie tout cela, jeune homme?» —
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fx Monsieur, » répliqua Sybrandt à demi suffoqué par ses émotions, « elle vous dira un jour ce que cela signifie-: pour moi, je ne le puis, n
Dès le lendemain le colonel écrivit à sa fille de revenir, sous la protection de la femme d'un officier qui devait aller rejoindre son mari sur les frontières.
A la pointe du jour sir William et son aide-docamp joignirent un détachement qui marchait sur Ticonderoga, sous le commandement provisoire du premier. Ce corps faisait partie d'un régiment distingué par sa discipline technique , son exquise propreté, ses anciens et importans services dans les guerres d'Europe. Les soldats étaient fiers de leurs pantalons blancs, les officiers de leurs brillantes épaulettes, bien que tout cela servît de point do mire aux sauvages , et que plus d'un brave eût perdu la vie, grâce à son accoutrement éclatant. Sir William tâcha de les mettre au fait du genre de guerre qu'ils avaient à soutenir, et donna aux officiers l'exemple d'échanger leurs brillans uniformes contre un simple habil de soldat, en prenant soin d'en ôter les paremens. Les canons des fusils furent noircis par la même raison ; les bottes cirées furent remplacées par des brodequins indiens en drap gros-
sier ; mais ce qui mortifia le plus la vanité de ces héros, ce fut l'ordre péremptoire de couper leurs longs cheveux poudrés, le plus bel ornement du militaire à cette époque. Il leur fallut encore abandonner leur appareil de cuisine, les meubles, les tables, les chaises, tout l'attirail convenable dans une campagne européenne, et qui ne pouvait que retarder ou empêcher leur marche à travers les bois. A la première halte, sir William invita les officiers à dîner dans sa tente , où ils le trouvèrent assis sur une souche , et leur présentant, au lieu de chaises, des peaux d'ours. Le dîner, composé d'im seul plat de porc avec des pois , était placé sur une autre peau de bête. Sir William tira de sa poche un sac de cuir, y prit une fourchette et un couteau , et se mit à diviser avec beaucoup de gravité et de promptitude la viande en portions égales, qu'il désigna à chacun de ses convives. Ceux-ci cherchaient autour d'eux les couverts qui leur étaient nécessaires pour manger, et, n'en voyant point, ils montrèrent autant de surprise que d'indignation.
« Messieurs, » dit sir William , vous ne pouvez espérer trouver dans les déserts de l'Amérique les choses commodes que vous avez coutume de
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trouver en Europe. Cependant ii ne faut pas (jut* leur privation vous fasse perdre un repas ; accommodez- vous suivant la circonstance. » x\Iors il leur fit donner à chacun une fourchette et un couteau semblables aux siens , en leur recommandant de les conserver chèrement', car leur perte serait difficile à réparer dans le pays où ils allaient.
Les officiers se sentirent humiliés de recevoir des leçons d'un officier colonial qui n'avait jamais vu les guerres splendides de l'ancien monde, qui n'avait jamais vu dix mille hommes en ordre de bataille. Ils murmuraient, et donnaient les marques du mécontentement le plus marqué. Mais les murmures, les airs mécontens, ne pouvaient rien sur l'homme auquel ils avaient affitirc , et son sang-froid, sa fermeté, l'ascendant de son espril supérieur, firent bientôt céder la raco la plus in- <locile, la plus hautaine qui ait jamais foulé le sol de l'un ou de l'autre hémisphère.
Cependant notre héros , malgré ses nobles résolutions , se livrait en secret à une tristesse accablante. Il ne parlait que lorsque quelqu'un lui adressait la parole , et remplissait ses devoirs militaires avec peu de zèle et d'activité. Un jour qu'il montait lentement la colline qui borne
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l'exlrémilé méridionale du lac Georges, sir William lui dit brusquement: « Jeune homme, êtesvous encore amoureux? »
Sybrandt tressaillit, et sa vive rougeur répondit à la question. — « Je vois ce qu'il en est, » reprit sir William , « mais écoutez moi. Vous voyez ce lac parsemé d'îles verdoyantes, entouré de montagnes à la cime dorée , c'est le lac Georges. Ticonderoga est à son extrémité opposée ; à Ticondoroga vous trouverez gloire et danger. Décidez-vous à l'instant à être un homme , à vous dévouer au présent, au futur, en oubliant le passé, du moins en tout ce qui pourrait affaiblir le sentiment de vos devoirs de soldat; ou bien retournez dans votre famille. Je ne vous ai pas conduit ici pour rêver, mais pour agir. »
Sybrandt s'approchant de lui, dit d'une voix basse, altérée par ses émotions : « Montrez-moi un ennemi, sir William, vous me verrez agir en homme. )i
« Bien, » s'écria son ami en lui frappant sur l'épaule , « je vois que vous manquez seulement d'action, et fiez-vous à moi, je prendrai soin de vous en fournir. »
Après avoir passé une nuit au fort Georges, ils s'embarquèrent sur des bateaux qui les atten-
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daient et arrivèrent en peu de temps à Ticonderoga. Là , sir William renvoya le détachement qui l'avait escorté à la division à laquelle il appartenait, et prit le commandement des troupes coloniales et des Indiens alliés. La situation de Ticonderoga qui domine la meilleure route du Canada à New -York, en a fait l'objet de contestations fréquentes entre la France et l'Angleterre , dans le temps ou la première possédait le Canada et la dernière les Etats-Unis. A l'époque de laquelle nous parlons, une des plus belles armées qui eussent encore paru dans le Nouveau- Monde était rassemblée sur ce point. Le général qui la commandait ne manquait ni de bravoure, ni d'expérience, ni de capacité; mais il ignorait la manière de combattre des sauvages et des planteurs demi-sauvages, et , ce qui était pis, son orgueil l'empêchait de profiter des avis qu'il aurait pu recevoir de sir William ou du colonel Vancour.
Le premier n'était pas homme à demeurer sans rien faire en de pareilles conjonctures; d'ailleurs il avait résolu de ne pas laisser à Svbraiidt le temps de se livrer au chagrin qui le dévorait. En conséquence il le chargeait sans cesse de diverses missions, dont il s'acquitta généralement avec
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beaucoup de prudence et de courage. « Bravo , y> disait sir William , «votre vocation était de commander, non d'obéir; de conduire des hommes et non d'être mené par une femme. Je ferai (juelque chose de vous. Ce soir je veux éprouver tout ce que vous valez. »
« Disposez de moi, » répondit Sybrandt.
(f Notre général , » reprit sir William , « a des connaissances et de la valeur, mais il est tout-àfait impropre à conduire une guerre en ce pays. Il ignore les moyens de son ennemi, et le méprise, deux choses également dangereuses. 11 ne peut se persuader qu'une armée de sauvages soit à vingt pieds de lui quand il n'entend et ne voit rien ; car il s'obstine à croire qu'une armée ne saurait marcher sans fourgons, sans chevaux d'artillerie, sans magasins de vivre. Il ne sait pas que les ennemis qu'il aura à combattre voyagent aussi vite que le vent et avec aussi peu de bagages. En conséquence de ces fausses idées , je ne doute point qu'il ne soit surpris et ne cause la perte de ses belles troupes. Or voici mon plan.
«D'après certaines observations dont un Indien ou un habitant des forêts est seul capable, je suppose que l'ennemi est beaucoup plus nombreux ({ue le général ne veut le croire; c'est de
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quoi j'ai besoin d'être assuré avant demain matin, parce que j'ai su que notre général regardait comme honteux pour les armes de Sa Majesté de se laisser bloquer dans un fort par un ennemi inférieur en forces, et qu'il avait le projet de marcher dès demain enseignes déployées avec tout l'attirail propre à éclairer nos adversaires sur ses mouvemens. S'il le fait, il ne faut pas être grand sorcier pour prédire qu'il sacrifiera non seulement les intérêts du pays, mais la vie de mille braves gens. Le service que je vous demande est périlleux, je ne vous le cache point. C'est presque aller à une mort certaine. Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire; je vous connais, je sais (jue vous marcheriez sans sourciller contre la bouche d'un canon , si cela était nécessaire. J'irais moi-même où je vous envoie, si mon grade, le commandement qui m'est contié,le permelluient. »
« Donnez-moi vos ordres, sir William. La vie a peu de valeur pour moi. » — « Ce n'est pas cela,» s'écria le chevalier avec impatience, « le dégoût de la vie est une impulsion trop ignoble pour conduire à des actions héroïques. Je veux vous voir animé par l'amour de votre pays, le dé.sir de la gloire. De tels motifs doivent seuls (U ter-
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miner un homme à exposer sa vie à un immtnent danger. »
« Sir William Johnson,» dit Sybrandt avec fierté, « vous êtes mon supérieur en grade et en mérite , mais cela ne vous donne pas le droit d'insulter à mes sentimens; et je ne le souffrirai point. Comme soldat vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira. »
« Vous avez raison, jeune homme, et je vous " demande pardon. Laissons vos motifs être ce qu'ils seront ; l'ambition ou l'amour sont des sentimens également puissans, également nobles. Si votre maîtresse est fidèle , son cœur se réjouira de vos succès; si elle vous a trahi, vous lui ferez regretter de n'être pas associée à votre gloire. Donnez-moi votre main. »
Sybrandt serra la main de son ami avec la reconnaissance et le respect le plus sincères. « Quelle escorte me donnez-vous?» — «Aucune; ce serait le moyen de vous faire découvrir. Un bateau et un seul hoQime pour le conduire, c'est tout ce que je vous donnerai, n
— « C'est assez. Je suis prêt. » — '< Dans une heure venez dans ma chambre et j'achèverai de vous instruire. »