‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 33 sur 41 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Sybraodl commence à agir au lieu de penser.

Sir William continua les instructions nécessaires pour l'expédition de notre héros. Aller par terre était impossible sans être découvert. 11 avait donc fait préparer uu canot indien que conduirait un seul homme avec une pagaie, et à la faveur de la nuit qui promettait d'être extrêmement sombre, Sybrandt devait passer silencieusement le long du détroit jusqu'au lac Cham-

phiin, en n'avançant pas plus loin qu'il ne fallait pour revenir avant le jour. Il lui fut enjoint de ne pas négliger cette précaution , car le détroit étant peu large, et sans doute bordé par des partis de sauvages, l'exposait, au lever du soleil, à être aperçu et massacré.

« Si vous découvrez l'ennemi , c'est voire propre sjigacité et celle de Timothée Weasel qui décideront de ce que vous aurez à faire. » — «Qui est ce ïimollîée ?» — « Quoi ! n'avez-vous jamais oui parler de Timothée Weasel? » — « Jamais. »

« Alors je vais vous dire son histoire avant de vous le présenter. Il est né dans le New-Hampshire, où, suivant la coutume de ces provinces, il s'est marié jeune , et a pris en môme temps possession d'une terre, sans doute par droit de découverte , dans ce qu'on appelait alors les concessions du New-Hampshire. D'autres colons le suivirent et ils formèrent un petit établissement de soixante et dix hommes, femmes et enfans. Tout cela croissait en richesses et en nombre, quand, par une nuit d'hiver, un parti de sauvages du Canada les surprit , et Timothée échappa seul au massacre. 11 vit périr sa femme et ses huit «nfans, et fut laissé pour mort au milieu d'eux. Au point du jour les Indiens se hâtèrent de se

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retirer àiiivantleur usage, et le malheureux tâcha, malgré ses douze blessures, de se tramer à travers les décombres furaans , les membres épars , la neige ensanglantée. Il parvint par des efforts incroyables à un établissement éloigné de quarante milles, où il fut recueilli et soigné. Les gens de cette petite colonie se rendirent le lendemain sur le lieu du massacre pour enterrer les corps de leurs infortunés voisins. Aussitôt que Timothée eut repris ses forces, il alla visiter la tombe de tout ce qui lui avait été cher, et dévoua solennellement le reste de sa vie à la vengeance. Il se retira dans les bois, se bâtit une cabane à environ douze milles de son ancienne habitation , et placée dans une situation favorable pour tuer les Indiens, ou , comme il les appelle , les créatures maudites. Depuis lors il a sacrifié presqu'une hécatombe aux mânes de sa famille: ses ruses, son intrépidité sont inimaginables. Tout demi-sauvage que je suis, le récit de ses aventures, de la miraculeuse nianière dont il a échappé tant de fois, m'a souvent fait penser que je ne suis qu'une femme , pour me servir du terme des peaux rouges, en comparaison de cet homme. Rien n'égale l'avidité avec laquelle il poursuit un Indien , et la joie féroce qu'il montre en contcm-

plant les dernières angoisses de ses ennemis. C'est un horrible penchant; mais si jamais il fut excusable , c'est en lui. Je l'emploie quelquefois, et ses services me sont très-utiles. C'est un mélange des deux races qui réunit toutes les qualités nécessaires dans l'espèce de guerre que nous avons à faire. Je l'attends en ce moment. »

Comme sir William achevait de parler , Sybrandt entendit un hé-hem prolongé au -dehors .. de la porte : « c'est lui , je reconnais le son par lequel il exprime sa satisfaction d'être employé contre ses anciens ennemis. Timothée , entrez. »

Timothée parut, ne salua point, et garda le silence. Sybrandt examina son associé avec la plus grande attention. C'était un homme de taille élevée, sec, tanné, avec des traits angulaires, la tête presque chauve , une barbe de plus d'un mois, un œil vif d'un bleu clair qui ne restait jamais tranquille , mais regardait à droite, à gauche, on haut, en bas, avec des mouvemens d'une rapidité incroyable , comme s'il eût été à la recherche de quelque objet désirable ou dans la crainte de quelque danger. C'était une alarme silencieuse et perpétuelle.

«Timothée, j'ai besoin de vous cette nuit; pouvez -vous partir sur-le-champ? » — «^ Oui. »

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— « Avez-vous votre fusil? » — «Les créatures ne sont -elles pas à nos portes. » — « Avez-vous des munitions suffisantes ? « — « Et que diable ferais-je d'un fusil sans munitions?» — «Pourrez-vous conduire un canot sans que personne vous entende ?»

— «Qui le pourrait mieux que moi? » — «Et vous êtes prêt maintenant?» — « Je savais que vous ne me demandiez pas pour rien; je me suis préparé. » — « Avez-vous quelque chose à manger? » — «iNon, si je ne reste que deux ou trois jours, je n'ai besoin de rien. » — <■ Mais vous aurez un compagnon.» — «J'aimerais mieux aller seul. »

— « Il est nécessaire que vous ayez un compagnon. Monsieur doit aller avec vous. » — Timoihée soumit alors Sybrandt à l'examen le plus rigoureux. Ses yeux perçans parcouraient loute sa personne avec la promptitude de l'éclair. «J'aimerais mieux aller seul,» dit- il encore. — «11 n'est pas question de cela. Pas un mot de plus. Êtes-vous prêt? » — « Oui. »

Sir William expliqua le motif de l'expédition à Timothée, à peu près comme il l'avait fait pour Sybrandt.

« Mais ne pourrais-je tirer sur quelques-unes de ces maudites créatures si j'en trouve sur mon chemin?» — «Non, vous ne devez pas briilcr

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une amorce, ni vous permettre la moindre hostilité , à moins que ce ne soit pour défendre votre vie. » — «Bien ; c'est une condition un peu dure; mais il plaira peut-être à Dieu que ma vie soit en danger , c'est ce qui me console. »

Le chevalier leur montra deux habits indiens, dont il leur dit de se vêtir, ce que Timothée ne fit qu'avec une extrême répugnance . observant que s'il se voyait dans l'eau, il prendrait son image pour un sauvage, et tirerait dessus. Sir WilHani peignit de sa propre main le visage de Sybrandt , pour le rendre semblable à celui d'un Indien. Timothée n'avait pas besoin de cette cérémonie , son teint ne laissait rien à désirer. Cela fait , la nuit étant venue, sir William les conduisit doucement, en leur imposant un silence absolu, vers une des portes d^' Ticonderoga , qui fut ouverte par la sentinelle. Ils trouvèrent au pied de la falaise élevée qui borde le détroit devant le fort un petit canot dans le fond duquel ils s'assirent, leur arme à côté d'eux, leur pagaie à la main.

« Maintenant , » dit le chevalier d'une voix trèsbasse, « bonne chance, mes enfans; souvenezvous qu'il faut que vous soyez ici avant le jour.»

«Mais sir William, «dit Timothée d'un ton

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suppliant, « ne pourrais-je envoyer quelques-unes de mes balles à ces maudites créatures si j'en apercevais en cheminant? r

« Non, vous dis-je, à moins que vous ne vouliez être envoyé dans l'autre monde quand vous repasseriez par la même route. Partez , enfans. »

Ils saisirent les pagaies, et le léger canot glissa sur l'eau avec la rapidité d'une flèclie lancée dans les airs.

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