‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 34 sur 41 · CHAPITRE XXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXll

Aventure de nuit-

« Il est bien dur, » dit entre ses dents Timothée , « de ne pouvoir tirer sur cette vermine. « — «Paix. » dit Sybrandt, « on peut nous entendre du rivage. « — « Il s'imagine que je ne sais pas cela , » murmura Timothée en manœuvrant avec une célérité et un silence que son compagnon tâchait vainement d'égaler.

L'eau, la îerre, l'air, le ciel, se confondaient

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dans une égale et complète obscurité, du moins à l'œil de Sybrandt. Pas un souffle de vent n'indiquait par le mouvement du feuillage la place des arbres invisibles pour tout autre que pour Tiraothée, qui paraissait voir mieux dan; les ténèbres qu'à la clarté du jour.

« Chut! » dit-il d'un ton si bas, qu'il pouvait à peine s'entendre lui-même ; et après avoir donné quelques coups de rame pour lancer le canot , il se blottit au fond. Sybrandt l'imita et tâcha de découvrir, en regardant au-dessus du bord , le motif de cette manœuvre de Timothée. Soudain il crut entendre le bruit mesuré de rames frappant légèrement dans l'eau. Bientôt après il aperçut cinq ou six petites lumières qui se distinguaient faiblement au milieu de l'obscurité , et paraissaient dans un grand éloignement. Timothée se leva brusquement, saisit son arme, et la pointait contre l'une des lumières ; mais se rappelant la dé-^ fense de sir William, il reprit sa première attitude. Au bout de quelques minutes, le son des rames et les lumières s'évanouirent. « Qu'est-ce que cela? » dit tout bas Sybrandt. « Les Français nous ont prévenu , je suppose. Ce bateau , si je ne me trompe, est envoyé dans les mêmes intentions que le nôtre. » — «Avec des lumières; ils sont

donc fous? » — «C'étail la lumière de leurs pipes, que l'obscurité faisait briller comme autant de chandelles. Quel beau point de mire cela m'aurait fait , sans la maudite défense de sir William ! » — «Maïs ils étaient à cinq ou six milles.» — « Dites à cinquante toises. J'aurais brisé toutes leurs pipes aussi facilement que je lève la main.» — «A quoi reconnaissez-vous que c'étaient des créatures, comme vous les appelez? » — « Avezvous jamais entendu un pareil nombre de Français faire aussi peu de bruit? »

La réponse était satisfaisante. Us reprirent leur course en silence, et au bout d'une heure ils se trouvèrent à vingt milles du point de leur départ. Après avoir tourné un angle aigu, Timothée arrêta, comme la première fois, le mouvement de sa pagaie, et se blottit au fond du canot. Sybrandt n'eut pas besoin de lui demander la raison de cette action , car, en jetant les yeux sur le rivage, il découvrit dans l'éloignement une grande quantité de lumières qui scintillaient dans l'obscurité. Elles semblaient s'étendre à une longueur de plusieurs milles, et probablement sur la rive du détroit ou du lac, les rayons se réfléchissant en quelques endroits dans les eaux.

fc Les créatures sont là, » dit Timothée avec

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exaltation. «Maintenant, monsieur, permettez-moi «ne seule question : obéirez-vous à mes ordres? » — « S'ils me plaisent. » — « Qu'ils vous plaisent ou non. Je dois être capitaine , du moins pour un temps. » — «Je profiterai volontiers de votre expérience. » — « Pourrez-vous faire le sauvage quand vous serez au milieu d'eux? » — « J'ai vécu quelque temps près d'eux: je connais un peu leurs mœurs , leur caractère. » — " Parlez -vous leur langue? » — «JNon. » — « Ah ! votre éducation a été étrangement négligée. Mais nous n'avons pas de temps à perdre, il nous faut arriver au milieu de ces créatures. Pourrez-vous aller à quatre pattes assez doucement pour ne pas éveiller un grillon ? « — « JNon !» — « Malédiction ! à quoi pensait le chevalier de vous envoyer avec moi? J'aurais mieux fait tout seul. Avez-vous peur? » — & Mettez-moi à l'épreuve. « — « Bien! je tirerai le meilleur parti possible de vous. Je vois où les coquin-; sont campés, d'après leurs feux. Je ne puis vous expliquer tout ; mais restez près de moi, faites ce que vous me verrez faire, et ne dites rien. » — «Il paraît que je vais jouer un joli rôle. » — «Vous ne jouerez point; l'affaire sera sérieuse; asseyez-vous contre moi doucement: ne faites pas le moindre bruit; s'il vous prenait en-

vie d'éternuer ou de tousser, serrez votre gorge , étouffez plutôt que de nous trahir. »

Sybrandt obéit, et Timothée avança vers les lumières, que les ténèbres faisaient paraître plus éloignées qu'elles ne l'étaient en effet. A peine pouvaient-ils eux-mêmes entendre le bruit de la pagaie, qu'il faisait mouvoir avec une dextérité admirable. Quand ils approchèrent du camp, ils distinguèrent des acclamations , des cris discordans qui augmentaient de violence à mesure qu'ils avançaient. Timothée s'arrêta pour écouter.

« Us sont dans leurs orgies, comme c'est leur coutume la veille d'une bataille. Je reconnais leurs chants d'ivresse. Allons à eux. JN 'oubliez pas ce que je vous ai dit ; faites ce que vous me verrez faire , et taisez-vous. »

Us prirent terre avec des précautions infinies à quelque distance du campement, afin d'éviter d'être vus par les sentinelles , qu'ils entendaient s'interroger et se répondre. Après qu'ils eurent caché leur canot dans les buissons près du rivage, Timothée dit à Sybrandt, en arrangeant leurs fusils de manière à les mettre à l'abri de l'humidité : « 11 faut tout laisser ici hors nous-mêmes ; suivez-moi. » Et, se jetant à terre, il rampa sous

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les buissons avec la célérité et le silence d'un serpent qui glisse sur l'herbe.

«Nous laissons nos fusils? » dit Sybrandt. — « Oui, par ordre supérieur; mais c'est une triste chose. J'aurais eu là une si belle chasse; mon fusil serait parti de lui-même. Mais chut, nous approchons. »

Ils marchaient depuis quelque temps à travers des ronces, qui déchiraient les mains et les jambes de Sybrandt, quand Timolhée s'arrêta subitement,

« Les voici, » dit-il très- bas. — v Où? » répliqua son compagnon. — «Regardez devant vous.»

Sybrandt suivit la direction indiquée, et vil cinq ou six Indiens assis autour d'un feu dont la mourante clarté jetait un jour effrayant sur leurs visages , que la fureur de l'ivresse faisait paraître encore plus féroces. Ils se passaient une cantine, ou plutôt se l'arrachaient l'un à l'autre, et poussaient de temps en temps des cris discordans , chantaient des chansons pleines de fanfaronades, de massacres et de menaces contre les habits rouges qu'ils devaient attaquer le lendemain. Un de ces chants était le récit de la destruction d'un village, et Sybrandt, sans le comprendre, en devina le sujet à la respiration précipitée de son

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coiupaj^noM, ([ui, lorsque le chanteur se lut, prononça avec une énergie concentrée : « Ah ! si j'avais mon fusil ! »

« Restez ici un instant, » dit-il à Sybrandt , et il rampa jusqu'à la place où se tenaient les sauvages, qui tout à coup cessèrent de parier et de gesticuler, et prirent l'attitude de l'attention.

« Hou ! » dit l'un d'eux à voix basse. Tiraothée répondit par deux ou trois mots indiens, et, se relevant , se trouva au milieu du groupe. Ils échangèrent quelques paroles, et Timothée vint chercher son compagnon, qu'il présenta aux Uttawas, qui lui tendirent, comme signe de bienvenue, leur cantine, alors presque vide.

« Mon frère ne parle point, »dit Timothée. — « Est-il muet? » dit le chef des Uttawas. — « Non, mais il a juré de ne pas ouvrir la bouche avant d'avoir frappé un habit rouge. »

«Qu'il soit le bienvenu, w répliqua l'autre; cependant il examinait Sybrandt d'un œil soupçonneux; et quoique déjà à moitié ivre, il continua de boire et de chanter.

«Je ne me rappelle pas avoir jamais vu ce jeune guerrier ; est-il de notre tribu ? a — « Oui, mais il a été pris par les Mohawks, et n'est revenu que depuis peu de temps. » — « Comment

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s'est-il échappé? » — 0 11 a tué deux chefs pendant leur sommeil, et s'est enfui.» — « C'est bon,» dit rUttawas. Il resta quelques minutes dans une sorte de stupeur, puisse relevant brusquement, il brandit son tomahawk devant les yeux et sur la tête de Sybrandt , qui ne fit aucun mouvemento — « C'est bon! » répéta le chef , « l'Uttawas regarde toujours la mort en face. Je le reconnais pour mon frère ; il ira demain à la bataille avec nous. » — « INous SOU) mes donc arrivés à temps?» dit Timothée; « le chef blanc marchera demain contre les habits rouges?)» — «Oui. » — « A-t-il assez d'hommes pour les combattre? » — « Ses guerriers sont aussi nombreux que les feuilles des arbres. »

Timothée sut tirer adroitement de ces sauvages le nombre de Français, d'Indiens et de coureurs de bois qui composait l'armée; l'heure où elle devait se mettre en marche, le chemin qu'elle prendrait, le plan que l'on devait suivre, soit dans le cas où les Anglais les attendraient, soit dans le cas où ceux-ci sortiraient de leurs retranchemens. Pendant cette conversation toute la bande s'endormit , à l'exception du chef, qui parlait à nos aventuriers : ces derniers feignirent

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de dormir eux-mêmes; et le chef bientôt après tomba dans un profond sommeil.

ïiraothée attendit quelques instans; puis, s'étant assuré que chacun des Uttawas était complètement endormi, il se leva doucement ainsi que son compagnon ; mais il se recoucha proraptement, et Sybrandt l'imita sans savoir pourquoi il agissait ainsi, jusqu'à ce qu'il entendit deux personnes approcher et vit deux officiers supérieurs, dont l'un dit à l'autre en français: « Les brutes sont toutes endormies, il est temps de les réveiller. Nos espions sont de retour, il faut marcher. »

« Pas encore, » reprit le second , « laissez-les dormir une heure déplus, leur ivresse sera tout-à-fait dissipée. » Ils passèrent , et Timothée , lorsqu'il cessa d'entendre leurs pas , se leva en faisant signe à notre héros de rester tranquille , s'assura du sommeil des Uttawas et se hâta de vider leurs poires à poudre , et de secouer les amorces de leurs fusils avec une adresse et une célérité prodigieuse. Après cela il prit le tomahawk du chef et le tint un moment au-dessus de lui avec une expression de haine profonde que Sybrandt n'avait jamais vue, ni sur le visage de cet homme lui-même, ni sur aucun autre. Enfin malgré le

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violent désir de vengeance qui l'agitait, sa soumission aux ordres de sir William l'emporta, il jeta la hache, et reprit le chemin du lieu où il avait laissé le canot avec les mêmes précautions. Ils firent avancer la petite barque le plus rapidement possible, un léger vent leur annonçant l'approche du jour; et ce ne fut qu'après avoir tourné l'angle qui cachait le campement indien, qu'ils risquèrent de parler.

« II est heureux pour nous que le bateau qui nous a croisés soit déjà de retour, sans cela nous serions en danger, il fera jour tout à l'heure. Je ne regrette qu'une seule chose : c'est de n'avoir pas emporté cet Uttawas ivre à bord; il eût été dépêché en un clin d'oeil. »

« Et vous auriez été poursuivi et tué,» dit Sybrandt.

Quelques heures de navigation les ramenèrent en vue de Ticonderoga, juste à la pointe du jour, et Timothée , en débarquant à la place d'où ils étaient partis le soir précédent , serra la main de Sybrandt et lui dit: « Vous êtes une intrépide créature. Je dirai à sir William que vous avez regardé ce maudit tomahawk aussi tranquillement que si c'eût été une pipe. »

Ils se rendirent aux quartiers de sir \>illiam.

qui les attendait avec une extrême inquiétude* Il leur tendit à chacun une main en s'écriant : « Quel bonheur! je vous revois. J'ai veillé toute la nuit pour vous attendre. » — « Alors vous êtes sur de bien dormir celle-ci, » dit maître Timoihée , déridant un peu son front soucieux. « Je suis d'avis que si l'on veut avoir une bonne nuit, il faut rester ('veillé toute la nuit précédente. » — '«Paix, Timothée,» dit en souriant le chevalier, et ou plutôt parlez-nous de votre expédition. Avez-vous été au camp ennemi? » - — «J'ai pénétré dans ses entrailles. »

Sybrandt et Timothée contèrent alors les détails de leur voyage, et donnèrent au chevalier les importans renseignemens qu'ils avaient recueillis; ce dernier congédia Timothée avec de grands remerciemens et une bourse pleine de pièces d'or, qu'il reçut avec beaucoup de satisfaction.

« Elles ne sont pas d'un grand usage pour moi,» dit-il en sortant, «mais j'aime à voir ces créatures , je ne sais trop pourquoi. »

«Quant à vous, Sybrandt,» continua sir William , « vous avez justifié tout ce que j'augurai de vous à notre première connaissance. Une plus haute récompense vous est due, car vous avez

;igi par de plus nobles motifs et déploya autant de courage. Sa Majesté sera inioriuée de ce fait , et vous pouvez dès à présent prendre le titre de major. Suivez-moi chez le général en chef, qui doit apprendre de votre bouche ce que vous avez vu et entendu, w Etre nommé avec éloges (iii roi, était alors un grand honneur pour un modeste habitant des colonies; mais ce qui flattait bien davantage notre héros , c'était la pensée que Catalina apprendrait ses succès, et regretterait peut-être, comme son ami le lui avait prédit, de ne point les partager.

Sybrandt suivit le chevalier chez le général, qu'ils trouvèrent entouré d'officiers, parmi lesquels se trouvait le colonel Giliillan. Notre héros et lui se reconnurent à l'instant, se saluèrent froidement , et leurs joues devinrent couleur de pourpre.

Quand Son Excellence eut entendu le rapport de Sybrandt et loué son intrépidité, elle annonça l'intention d'aller à la rencontre de l'ennemi, au lieu de l'attendre derrière des retranchemens comme des lâches.

« On peut être prudent sans être lâche , » dit sir William. « Il est certain que l'ennemi nous est supérieur en nombre. De plus, il ne faut pas

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espérer le surprendre , puisque deux mille Indiens l'accompagnent. Si j'osais donner mon avis, ce serait de rester où nous sommes, et de les y retenir le plus long-temps possible , car les Indiens déserteront les uns après les autres , faute de vivres ou fatigués des longueurs d'un siège. Il sera plus avantageux de tomber sur eux dans leur retraite ; une armée qui se replie est à demi vaincue. »

Le général ne goûta point cet avis salutaire , par deux raisons sans réplique : il pensait d'abord qu'un officier colonial ne pouvait lui donner un bon conseil ; ensuite qu'un Anglais pouvait toujours battre deux Français sur mer ou sur terre. Les jeunes officiers se rangèrent tous à son-opinion; il annonça que l'on marcherait à l'ennemi , et les ordres furent donnés en conséquence.

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