CHAPITRE XXXIII
Un combat dans les bois.
Quand les officiers se séparèrent pour se rendre à leur destination respective, Sybrandt chercha Gilfillan , qui de son côté s'empressa de le rencontrer.
«Colonel Gilfillan,» dit-il, «permettez-moi de vous rappeler une affaire commencée à New- York , et qui n'est pas encore terminée. » -— « Major Westbroock , » répondit Gilfillan, « au-
jourd'hui pour notre pays, demain pour Catalina. I) — « Vous me rappelez un devoir plus essentiel : demain soit, » et il toucha son chapeau en le saluant avec une courtoisie militaire.
"Demain, » dit Gilfillan , en lui rendant son salut avec une civilité encore plus marquée : ils se séparèrent.
« Venez^ Westbroock, » dit sir William , v nous pouvons faire notre testament, l'obstination de cet homme conduira plus d'un de nous autres pauvres diables à la boucherie. Mais n'importe, le devoir commande ; et vous verrez demain que sir William Johnson est fidèle à son pays, soit qu'il approuve ou non le service qu'on lui impose. «
Les bords du lac Champlain n'avaient jamais vu déployer un plus magnifique appareil militaire. Les oûiciersde l'armée régulière semblaient anticiper la victoire et les promotions; les officiers des troupes coloniales , au contraire, montraient le courage de la résignation , du dévouement; mais leur connaissance de l'état réel des choses ne leur faisait que trop pressentir le désastre qui les attendait.
Leur marche, encombrés comme ils l'élaienl de bagages inutiles, devenait de moment en moment plus difficile à travers des bois , des mare-
d'un hollandais. 367
cages, sur un terrain inégal , où nul chemin n'étail tracé. Sir William et d'autres officiers du pays avaient en vain suggéré la nécessité d'envoyer en avant des éclaireurs pour s'assurer contre les surprises ; le général , infatué de l'idée qu'il allait lui-même surprendre l'ennemi , négligea tout moyen d'éviter un malheur semblable.
Vers la fin d'une journée où la chaleur avait été accablante , l'armée se trouva engagée sur un terrain marécageux, au milieu d'une forêt immense et inculte. La route qu'elle suivait, si l'on pouvait lui donner le nom de route , était un espace d'environ trente toises , et bientôt fantassins et cavaliers , haletans, épuisés de fatigue, s'enfoncèrent dans la boue , tombèrent les uns sur les autres, et rompirent leurs rangs. En ce moment , un horrible cri de guerre , suivi d'une décharge sur leur front et sur leur arrière-garde , frappa leurs oreilles , et porta l'épouvante dans leur esprit abattu. Des guerriers blancs, rouges , noirs, semblaient sortir de terre par enchantement ; chaque arbre, chaque buisson, cachait un hôte invisible qui lançait des flèches , envoyait des balles toujours sûres de leur coup. Il ne s'agissait pas là d'évolutions bien exécutées.
en masse; tous avaient à répandre personnellement à des adversaires avantageusement placés.
Dès que le cri de guerre se fit entendre , sir William dit à Sybrandt : « Les voilà, je m'y attendais ! Le malheureux extravagant !» — « Vos ordres , sir William ? » dit le jeune homme. » — « Mes ordres ? Personne n'en peut donner maintenant, hors le Dieu des armées; chacun pour soi , et Dieu au-dessus de tous , » cria-t-il d'une voix qui retentit à travers la forêt ; et , tenant un pistolet , il courut aussi vite que les buissons et les marais pouvaient le permettre , dans la direction d'où le cri était parti. Sybrandt le suivit de près , et tous deux n'aperçurent d'abord aucun ennemi, mais seulement la trace des balles, des flèches, des tomahawks sur les arbres et sur les corps sanglans de quantité de victimes de la folie d'un seul homme.
Peu d'instans après, cependant, quelques partis des cinq nations se rallièrent autour de leur chef, et sir William commença avec eux un combat dans le système de nos guerres de forêts , où chacun agit de son côté avec la ruse, la valeur, que peut inspirer l'instinct de sa propre défense. Les vaillans Mohawks , si long-temps la terreur de tous les sauvages , depuis l'Atlantique jusqu'aux
d'un hollandais. 369
bortls du lac supérieur, et leur vieux roi Hendrick , qui disait à son ami sir William qu'il avait rêvé d'un bel uniforme d'officier, les vaillans Mohawks pouvaient lutter sans désavantage avec les autres Indiens hostiles. Sybrandt ne déployait pas moins de courage et d'activité; il combattait à pied, et triomphait des ennemis les plus lorraidables quand il pouvait les attaquer de front; mais , en général , les peaux rouges évitent de mesurer ouvertement leurs forces avec celles dos blancs, soit pour se prévaloir de leur habileté dans les guerres d'embûches, soit par crainte de la supériorité de leurs adversaires sous le rapport de l'intrépidité et de la persévérance.
Cependant notre héros, déjà affaibli par deux ou trois blessures , rencontra en face l'un des principaux chefs ennemis. Il avait un habit de peau de daim collant, un bonnet militaire orné de plumes, et le tomahawk qu'il portait à la main paraissait sa seule arme. Sybrandt n'avait que ses pistolets , seul héritage que lui avait laissé son père. L'Indien et le blanc s'examinèrent mutuellement d'un œil scrutateur, pour découvrir leurs moyens respectifs d'attaque et de défense. Le chef crut Sybrandt désarmé , parce que celui-ci avait caché son pistolet dans son sein à la
5^0 LE COm DU FEU
vue de l'Indien , qui vint à lui le tomahawk levé , mais avec la circonspection ordinaire à sa race ; et Sybrandt , lorsqu'il fut à portée, tira l'un de ses pistolets, et le blessa à l'épaule. Le chef, croyant maintenant son ennemi à sa ujerci , se jeta sur lui ; mais il fut accueilli par une décharge du second pistolet , qui le fit tomber mort.
« Bravo, major! » dit sir William , qui parut en ce moment couvert de sang et de boue. « Bravo! Cet hom(ne était l'ame des Indiens ennemis; ils vont se disperser dès qu'ils apprendront sa perte. Si nous survivons à cette journée, vous êtes colonel. » ♦
La prédiction du chevalier s'accomplit; les sauvages se ralentirent dans leurs attaques, et bientôt disparurent tout -à -fait à la nouvelle de la mort de leur chef. « Le combat est fini de ce côté , -» drt sir William en appelant ses Mohawks à le suivre dans une autre direction où les coups de feu continuaient à se faire entendre. Là , ils trouvèrent une scène de confusion horrible, mais principalement dans les rangs des Anglais. Surpris à l'improviste, ignorant complètement la manière de combattre de leurs adversaires, tous leurs efforts avaient été vains. Les provinciaux seuls résistaient encore, et, à l'aide
d'un Horr.ANDAis. 571
du renfort de sir William , ils repoussèrent l'eiinenii, qui se retira en bon ordre avec Irès-peu de perte. En passant d'une extrémité du champ de bataille à l'autre , Sybrandt fut séparé de son ami; et, comme il cherchait à le rejoindre, un faible cri se fit entendre à ({uelque distance. Il lui sembla que quelqu'un des leurs demandait du secours ; il courut vers le lieu d'où ce bruit paraissait venir, et découvrit un officier gisant au pied d'un arbre, et se soulevant à deuii, appuyé sur une main. Près de lui un Indien, armé d'un couteau, se préparait à lui enlever sa chevelure. Le visage de cet officier était tourné vers Sybrandt; et, malgré sa pâleur, il reconnut Gilfillan. En un instant, sa mémoire lui rappela toute son histoire passée , sa colère , ses regrets ; mais cessentimens cédèrent bientôt à une pitié généreuse , qui le détermina à sauver son rival , au péril de sa propre vie. Quand il fut à portée, il tira sur le sauvage , qui tomba mort à côté au blessé ; et Sybrandt, une minute après, serrait la main de Gilfillan.
« Major Westbroock , » dit le colonel d'une voix mourante , « je vous remercie , non de m'avoir sauvé la vie, car je sens que tout est fini pour moi, mais d'avoir sauvé la peau de mon
372 LE COIN DU FEU d'uN HOLLANDAIS.
crâne ; et , sur mon ame , j'en suis très-reconnaissant. J'ai quelque chose à vous dire > et le plus tôt sera le mieux. »
En ce moment, Sybrandt vit un autre Indien s'approcher avec son tomahawk. Il essaya de se lever; mais le sang qu'il perdait depuis des heures et la fatigue du combat avaient épuisé ses forces; il retomba sans connaissance, et distingua seulement, avant de fermer les yeux , le bruit d'un fusil , accompagné de cette exclamation : a Voilà pour vous, maudite créature ! »