‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 36 sur 41 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

t!<xplicalions. — Funérailles d'un brave ofTicier.

Pendant quelques heures, la vie de notre héros fut suspendue, et l'aurait été pour toujours , sans le fidèle compagnon de son expédition nocturne Timothée Weasel. 11 avait joint l'armée comme volontaire, ou plutôt comme amateur, et se vanta souvent, depuis, d'avoir sacrifié ce jourlà une des maudites créatures à chacune des onir hres des siens. Après avoir sauvé Sybrandt et Gil-

fillan des mains des sauvages, il s'approcha d'eux, et, trouvant le premier privé de sentiment, il exauiina ses blessures. Les habitudes guerroyantes de Timothée le rendaient très-capable d'en iuger.

« Est-il mort? » demanda Gilfillan d'une voix éteinte. — « Non , seulement évanoui , par l'effet de la perte du sang. 11 ne courrait aucun danger sans cela , et ce serait grand' pilié de le voir périr, on peut dire, pour si peu de chose; car c'est, je vous assure , une bonne espèce de créature : il n'a peur de rien. »

« Je le sais, il m'a sauvé du couteau à scalper, et je donnerais mille fois ce qui me reste de vie pour la sienne. Que peut- on faire pour lui?»

Timothée réfléchit im instant. «Oui, c'est cela,» dit-il enfin. « Restez là tous deux, ne bougez pas de cette place que je ne sois de retour. » — « Il n'y a pas de danger que cela arrive , » dit Gilfillan en souriant et en regardant tour à tour sa jambe cassée et le corps inanimé de Sybrandt.

Timothée s'éloigna en courant , et quand il revint avec sir William au commencement delà nuit, ils trouvèrent que l'Irlandais, vaincu par la douleur et la fatigue, était tombé à côté de Sybrandt , comme lui sans connaissance. On construisit à la

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hâle une litière, où les deux blessés furent placés, et des Mohawks les transporlèrenl à Ticonderoga. Pendant la route, le mouvement leur rendit à l'un et à Tautre un peu de sentiment; mais le froid piquant du matin les remit bientôt dans un état qui participait également de la mort et de la vie.

Les blessures de Sybrandt furent trouvées peu dangereuses; mais le sang qu'il avait perdu , el la nuit qu'il avait passée exposé à l'humidité et au froid, faisaient craindre que la fièvre ne se déclarât. Gilfillan donnait bien moins d'espérance. Il avait eu le genou fracassé par une balle, et les chirurgiens prononcèrent que l'amputation de la jambe serait faite aussitôt que le blessé aurait repris assez do force pour la supporter. A ces mots, le patient fit entendre un gémissement plus profond qu'aucun de ceux que la douleur lui avait arrachés ; mais il ne dit rien. Les deux jeunes gens avaient été mis dans la même chambre, à la requête de Gilfillan; et toute la nuit qu'il passa dans ime sorte de délire , Sybrandt, cjui lui-même n'avait pas assez de force pour dormir, l'entendit murmurer de temps en temps : « Non , ils ne feront pas un épouvantail de Gilfillan. » — « A quoi bon payer aussi chèremeni la vie?» — «Que

diraient les jolies filles en nie voyant avec une jambe de bois? »

Le matin, il demanda d'une voix plus calme à Sybrandt, s'il était éveillé, et trouvant qu'il l'était , il lui parla en ces termes :

« Westbroock, j'ai quelque chose à vous dire, et je dois me hâter; car je pense ou plutôt je suis sûr que je suis un homme perdu. » — « Ayez bon courage, colonel. Après l'amputation vous serez mieux. » — « El par la gloire de mes ancêtres! Westbroock, si je ne suis mieux que quand cela arrivera, je ne serai jamais mieux. Je veux mourir avec mes deux jambes. » — «Sans doute une opération ne vous fait pas peur?» — «Peur! à moi?» cria Gilfillan en se soulevant. « Si j'avais mes pistolets, majorWestbroock! Mais que dis-je? ne vous dois-je pas la vie, du moins un reste de vie? Ecoutez-moi maintenant avec attention.» Alors il lui conta toute l'histoire du portrait, et la manière dont Cafalina avait rejeté ses vœux le jour même où Sybrandt l'avait surpris aux piedsde cette jeune dame. « Elle vous aime, elle n'aime que vous, » ajouta-t-il d'une voix faible; « elle me l'a dit de sa bouche adorable , et confirmé par les brmes qui coulaient de ses yeux. »

V Me répondez-vous de la vérité de ce que

D UN IIOILANDAIS. Ô'J'J

VOUS me dites, colonel? » — « Tout est vrai sur la parole d'un mourant. A présent soyons amis jusqu'à mon dernier moment ; je pense que notre amitié n'aura pas le temps de s'user. »

« Quand les chirurgiens vinreht de nouveau les visiter, ils trouvèrent Sybrandt un peu mieux, bien qu'il eût de la fièvre; mais ils secouèrent la tête en examinant les blessures de Gilfillan, et déclarèrent qu'une amputation immédiate pouvait seule le sauver.

« Alors je suis un homme mort , « dit-il , » car ma jambe me suivra au tombeau ; nous avons passé notre vie ensemble , et je ne me séparerai point d'une ancienne amie au dernier moment. Cherchez d'autres moyens de guérison , docleur. » — « Je n'en connais point d'autre. Si vous le rejetez , vous n'existerez pas dans vingt-quatre heures ; encore est-il douteux que même en recourant à ce moyen nous puissions vous sauver.» « Alors tout est dit. » — » Et vous êtes un homme mort. » — « Ainsi soit-il. »

Pendant le reste de la journée et la nuit suivante, Gilfillan fut alternativement dans le délire ou dans des crises de douleurs violentes; mais vers le soir du lendemain ses angoisses se calmèrent, il ne sentit plus aucun mal, et il

adressa des discours raisonnables à Sybrandt.

« Vous êtes mieux, » lui dit celui-ci avec un sentiment d'espérance. — « Je ne sens aucune douleur. » — « Alors vous êtes mieux, sans doute.» — « Je suis mieux à présent , mes souffrances corporelles sont passées; au coucher du soleil je serai bien. »

Sybrandt le comprit , et ne fit aucune réponse. Après un silence de quelques minutes, Gilfillan dit encore :

«Westbroock, pourriez-vousme donner le petit coffre qui est là sur la table? » — « Je ne puis me lever , » dit vSybrandt.

« Peut-être pourrais-]e l'atteindre , » et se soulevant avec peine, le blessé tâcha de prendre luimême le coffre , mais il fut près de succomber à cet effort. En ce moment l'homme qui les gardait entra, et fit des reproches à Gilfillan sur ce qu'il parlait.

«Qu'importe maintenant?» dit -il. «Allez à vos affaires, l'ami , je vous prie. Mais non, demeurez , et soyez témoin que je confie ce coffre au major Westbroock. Quant au reste, fort peu je me soucie de ce qu'il en adviendra. A présent, laissez-nous. »

«Westbroock , > conlinua le colonel, « dans ce

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cofifre est une miniature qui vous appartient. Je me la suis procurée comme un coquin , je la rends comme un honnête homme. Il y a de plus quelques souvenirs de ma sœur, qui s'est mariée en France, où elle est morte. Donnez-les à Catalina, elle ne craindra pas que je vienne les réclamer. Vous voudrez bien aussi prendre la première occasion d'envoyer ma montre à mon père. Je ne puis maintenant lui écrire, vous le ferez pour moi. Dites-lui que j'ai béni sa vieille tête grise, et que je suis mort comme un digne fils de mon père et de la vieille Irlande. A cette montre est attaché un cachet, sur lequel sont gravées mes armes, les armes des anciens rois de Connaught; portez-le en mémoire de moi... et... »

Ses idées devinrent confuses, et Sybrandt ne put comprendre ce qu'il lui disait pendant une ou deux minutes ; enfin , il dit en prononçant avec peine: «Westbroock, adieu , je pars. » — «Appellerai-je du secours? » — « Non ; mais je voudrais pouvoir touchervotremain.» — «N'importe, nous sommes amis. » — « Dieu vous bénisse ! — Mon père, — Catalina, — la vieille Irlande! » Ces derniers mots furent à peine entendus de Sybrandt , et peu de secondes après l'ame du brave Gilfillan avait quitté ce monde.

38o LE COIN DU FEU

On enterra le colonel avec tous les honneurs de la guerre. Les funérailles d'un officier, dans le lieu même où il a trouvé une mort glorieuse , sont un des spectacles les plus touchans que l'on puisse contempler. Le reste de l'armée suivit le convoi avec les armes renversées, et les tambours voilés; tandis que la musique du régiment du défunt jouait son air favori , la mélodieuse et tendre musique d'Ellena Roon. Les coups de fusil tirés de minute en minute étaient répétés par les échos des montagnes, et retentissaient le long des rives du lac à mesure que le triste cortège avançait; enfin trois décharges annoncèrent que le corps du brave Gilfillan était déposé dans le sein de notre commune mère.

« Tout est fini , » dit Sybrandt, qui avait écouté de son lit de douleur la musique et les décharges de mousqueterie. « 11 est parti le pauvre garçon ; peut-être ne tarderai -je pas à le suivre! « Cette idée était pénible ; car il avait maintenant des motifs d'aimer la vie.

L'armée française n'avait pas profité de sa victoire , grâce à l'insubordination et à la désertion des Indiens, qui formaient alors un ingrédient indispensable dans ces guerres de frontières. Ces circonstances donnèrent aux Anglais le temps de

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se rallier et de se retirer sur le lac Georges. Cependant l'état de Sybrandt continuait à donner de grandes inquiétudes à sir William, qui lui prodiguait des soins paternels : une fièvre lente le consumait, et sa faiblesse était si grande que , malgré les précautions que l'on prit pour le transporter doucement de Ticonderoga au fort Georges , il arriva dans cette dernière place presque mourant.

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