‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 37 sur 41 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Retour de Catalina.

En même temps , Catalina était revenue dans la maison de son père ; mais ce n'était plus cette Catalina qui l'automne précédent avait quitté son pays le cœur plein d'espérance et d'amour ! Après le départ de Sybrandt, de GilfiUan, de sir Thicknesse , rien ne pouvait flatter ses affections ni sa vanité dans le séjour de New -York, et la ressource de la dissipation lui était enlevée parla

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fin de la saison des plaisirs et le commencement de la guerre, qui occupait tous les esprits; elle avait donc tout le loisir de se livrer à sa tristesse, que les reproches qu'elle se faisait rendaient plus poignante. Sa santé, son humeur se ressentirent des tourmens perpétuels que ses souvenirs lui causaient; elle devint impatiente de retourner auprès de ses parens, et madame Aubineau ne l'était pas moins , quoiqu'elle ne le montrât point , de se débarrasser d'elle. Jamais cette dame ne lui pardonna ce qu'elle appelait la folie d'avoir manqué l'occasion de devenir une lady.

Les ordres du colonel arrivèrent donc très à propos ; et ces dames se séparèrent avec des complimens d'autant plus affectueux qu'elles sentaient moins de regret de se quitter. Que les moralistes sévères pardonnent cette innocente dissimulation. Où en serions -nous si chacun exprimait sans ménagenient les sentimens qu'il éprouve ? les attacheaiens les plus solides ne tiendraient pas long-temps contre de telles épreuves. La civilité, les paroles obligeante^, sont moins une feinte qu'une juste discrétion , un triomphe de la bienséance sur les impulsions des passions.

Si Catalina avait eu le bonheur de naître dans notre siècle , si elle avait eu le bonheur plus

grand encore de naître dans la vieille Angleterre, un chemin en fer, une voiture à vapeur lui auraient fait franchir en quatre heures l'espace que l'on ne parcourait qu'en plusieurs jours à l'époque de laquelle nous parlons. 'Juelle prodigieuse économie de temps dans cette rapidité de marche!... Pardon! je devrais dire, pour marcher moi-même avec mon siècle, dans cette rapidité de locomotion ! Elle aurait embrassé ses parens trois ou quatre jours plus tôt. — « Oui, mais elle n'aurait pas eu trois ou quatre jours d'attente agréable; et qui peut dire que l'attente d'un plaisir ne soit pas comparable et souvent préférable à la réalité?» — a Mais, me direz-vous, mon cher monsieur , vous ne regardez donc pas les moyens actuels de voyager plus vite comme des perfectionnemens?» — «Non, je l'avoue; car si la félicité , les intérêts ou la supériorité de l'homme dépendaient de la faculté de se transporter promptement d'un lieu à l'autre , la nature en aurait fait un cheval de course, ou bien elle l'eût gratifié des ailes de l'aigle. »

« — Mon bon monsieur, vous êtes de cent ans en arrière de votre siècle. » — « Ce n'est pas une affaire, monsieur: un de ces jours je prendrai

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une machine locomotrice et je le regagnerai bien vite. »

Catalina cependant, en dépit de l'imperfection de son siècle, arriva enfin au logis, et reçut les tendres caresses de ses bons parens avec des larmes amères que lui arrachait le souvenir du passé. Après les premiers embrassemens , ils furent frappés du changement qui s'était fait en elle; ils ne lui en parlèrent point , mais tous deux en devinèrent la cause. Quant à l'honnête Ariel , dont l'esprit s'était monté à la joie pour l'arrivée de sa nièce, et qui ne .sortait jamais du cercle des impressions du moment, il s'écria, lorsqu'il s'aperçut de sa pâleur :

« Catalina , que diable est cela? Qu'avez-vous, mon enfant? Vous avez l'air d'un spectre! » — « Rien , mon oncle. » Et elle fondit en larmes. — « Quoi ! qu'est-ce donc? Seigneur, je ne pensais pas à cela ! Ne pleurez pas, ma chère nièce. » Et le brave homme était prêt à faire chorus avec elle.

(' C'est la fatigue du voyage , «dit la prudente mère. «Venez, ma chère; il faut vous reposer un peu dans votre chambre avant le dîner, n El elle sortit avec sa fille.

« Je veux être pendu si je sais que faire à tout

cela! » s'écria le pauvre Ariel en s'essuyant les yeux. — « Je ne le sais pas davantage , » dit Egbert en lui-même ; « mais patience ! sa mère tirera d'elle son secret. »

Elle le fit comme il le pensait, bien qu'elle sût d'avance toute l'histoire par sa cousine; mais elle n'était pas fâchée de l'entendre une seconde fois de la bouche de Catalina.

« Ah ! ma chère, » dit-elle en secouant la tête, « vous ne serez jamais une dame titrée ! » — « Je ne serai rien du tout , je pense , » répondit Catalina ; et ses larmes inondaient ses joues.

« L'honorable colonel Gilfillan est, je crois, sur la frontière. » — << Qu'il soit où il lui plaira , pourvu que ce soit loin de moi ! » pensait la jeune fille. — « Et Sybrandt Westbroock y est aussi,» continua la mère. Catalina ne souhaita point qu'il fût assez loin pour qu'elle ne pût le revoir ; mais la dame le souhaita pour elle : « C'est un jaloux extravagant, » dit-elle. — «Qui, madame? » — « Sybrandt. » — « Vous vous trompez , ma chère maman ; croyez-moi. » — « Alors^ vous lui aviez donné de jusies sujets de jalousie?» répliqua-t-elle d'un air de satisfaction. — « Non pas, réellement : c'est-à-dire que s'il avait connu mes vrais sentimens, il aurait été satisfait. »

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« Oh ! nous y voilà , » jiensa la mère , « les jeunes filles sont toutes de même; elles maltraitent leurs amans comme des petits démons qu'elles sont, et les blâment ensuite de n'avoir pas lu dans leur cœur. Il serait à peu près aussi facile de lire dans, ... elle ne pouvait trouver une comparaison , et je crois qu'elle finit par se contenter d'un grimoire qui se présenta à son esprit.

Madame conta l'ailaire à son mari, et presque aussitôt elle fit un petit voyage à la ville, dont personne ne sav;iit le motif; mais je le devine maintenant d'après les suites. En ellet, peu de jours après ce mystérieux voyage , l'histoire de Catalina fut l'entretien de plusieurs tables ii thé, sans que l'on pût découvrir qui l'avait divulguée.

u J'écrirai à Sybrandt pour arranger tout cela, » dit le colonel avec sa droiture et son bon sens accoutumés. «Coumient! » s'écrièrent à la fois madame et Catalina , « comment ! » disait celle-ci , » vous lui diriez que je meurs de chagrin pour lui? Oh ! mon père ! j'aimerais mieux être morte ! »

« J'aimerais mieux la voir mariée au colonel,» pensait la mère.

(( Sans blesser la délicat«'sse d'une jeune per-

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sonne bien née, on peut tirer d'une erreur fâcheuse sur sa conduite un homme qui lui est attaché. Vous savez qu'il vous aimait sincèrement. »

« Mais, mon père, il peut en aimer une autre maintenant. »

«Oh, certainement! » dit le colonel en souriant, « quelque belle sauvage? » — «Les hommes n'ont point de sensibilité, » pensait Catalina^ « comment mon père a-t-il le courage de plaisanter sur une passion qui fait le malheur ou le bonheur de la vie ! »

Ainsi Catalina et sa mère s'opposèrent à ce que le colonel écrivît à Sybrandt. La dernière voyait cependant avec inquiétude sa fille dépérir et s'attrister chaque jour davantage. « Mais personne ne meurt d'amour,» se disait-elle, et elle disait vrai. Mais si l'amour n'est pas une maladie mortelle, souvent il en fait naître d'autres qui minent la constitution et amènent une fin prématurée. Quoiqu'il en soit, le bon Egbeit céda malgré sa répugnance : elles étaient deux , et deux femmes, et il n'était qu'un homme.

Je n'ai jamais pu concevoir bien clairement si Catalina fut plus contente que fâchée d'avoir obtenu que son père renonçât à écrire à son

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cousin. Peut-être cette victoire lui fit-elle dire comme à Pyrrhus , après l'une des siennes : Le ciel me préserve d'en remporter encore une semblable ! Elle pouvait maintenant se livrer tout entière à la douleur ; mais il n'est pas dans notre nature de l'endurer long-temps -a un degré violent ; et nous sommes toujours disposés après les premiers inomens, à chercher du soulagement dans l'exercice de nos devoirs envers les autres ou envers nous-mêmes.

Catalina s'efforça donc de s'occuper des affaires domestiques , et quiconque cherche de bonne foi à s'employer utilement finit toujours par s'intéresser à ce qu'il fait. Il existe mille petits .soins de bonté , d'attention , de délicatesse qu'une femme seule peut prendre, et qui se concilient parfaitement avec l'élégance des manières et la culture de l'esprit. L'union de ces dernières qualités avec celles qui rendent capable de ces soins intérieurs, n'est pas commune , je l'avoue ; mais je l'ai vue assez souvent pour en sentir le prix; d'ailleurs si toutes les femmes ne sont pas des anges, est-ce à nous de nous en plaindre? car s'il en était ainsi , quel homme oserait se croire digne d'elles? Notre héroïne réuni.ssait tout ce qui pouvait contribuer à son bonheur et à celui

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de sa famille , sans cela nous ne l'aurions pas choisie entre toutes celles de son sexe pour en faire notre héroïne. Elle n'était pas un être parfait , mais une femme parfaite; et celui qui ne se contente pas de ce degré de perfection mérite de mourir vieux garçon.

Le colonel avait une bibliothèque, composée il est vrai en grande partie de majestueux volumes latins de l'école hollandaise, mais contenant aussi quelques livres d'une espèce plus légère. Il s'y trouvait peu de romans, ils étaient rares en ce temps; mais ils n'en étaient que plus séduisans, et comme ils excitaient un intérêt profond qui ne naissait point des circonstances du moment, on pouvait les lire plusieurs fois avec délice. Catalina avait encore la ressource de la musique, la société de ses amies, et la libéralité de son père lui donnait les moyens de se procurer toutes les distractions raisonnables.

Quelle honte d'être malheureuse au milieu (le tant de sources de bonheur! Toutefois notre héroïne n'était pas heureuse. Une seule chose lui manquait, mais c'était un besoin du cœur. C'était le compagnon de son enfance, le choix de sa jeunesse , son sauveur. Bien souvent elle visitait la |)lace où elle avait vu le terrible combat

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avec le capitaine Pipe, et toujours elle en revenait plus affligée. Tous les objets qui l'environnaient rappelaient à son souvenir celui dont elle regrettait l'absence et les droits qu'il avait à sa tendresse, à sa reconnaissance. Mais elle l'avait perdu et perdu par sa folle vanité !

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