CHAPITRE XXXVI
Lettres sans réponse.
Pendant que notre héroïne cherchait à surmonter le chagrin qui la dévorait, en remplissant avec zèle tous ses devoirs , en acceptant toutes les distractions que sa position pouvait lui oflrir, le colonel et sir William avaient ensemble une correspondance sur les affaires publiques, dans laquelle le dernier parlait souvent avec éloge de Sybrandt Westbroock. Les officiers qui séjour-
LE COIN Dlj FEU D Li> HOLLANDAIS. .)C) >
naient en passant dans la maison Vancour, rendaient unanimement témoignage de sa valeur et de son esprit entreprenant ; et le général , dans ses dépêches au gouvernement , fit une mention honorable de notre héros. Catalina savait tout cela, et ne pouvait s'empêcher d'être fière des succès de l'homme à qui elle avait donné son cœur. « Mais il est perdu pour moi ; il est blessé , peut-être mourant, et il dédaigne de nous écrire, de nous donner de ses nouvelles ! » Telles étaient ses pensées; et combien elles étaient injustes!
Sybrandt, après avoir été long-temps entre la vie et la mort, sortit enfin de cet état de langueur à J'aide de sa jeunesse, de l'espérance qui avait ranimé son courage, et des soins de l'amitié. Aussitôt que ses forces le lui permirent, il écrivit à Catalina pour l'informer de son explication avec Gilfillan, s'excuser de sa jalousie mal fondée, de son brusque départ de New-York, et implorer d'elle un généreux pardon.
Il arriva qu'en ce moment aucun courrier ne devait être envoyé, et le jeune amant n'eut pas la patience d'en entendre un. En cherchant dans sa tête de quel messager il pourrait se servir, il se rappela une sorte de demi sauvage qui flânait sans cesse autour du fort , quand il n'étail pas en
course , dans le pays , pour différens objets. Cet homme se chargeait , pour un peu de rum , soit de commissions, soit de services manuels; il n'avait aucune profession , aucun métier; enfin c'était, dans toute la force du terme, un vagabond. Toutefois, comuie il passait pour avoir du courage , de la sagacité et de l'exactitude à remplir ses engagemens , notre héros se décida à le charger de ses lettres. Il connaissait les plaines qu'il avait explorées autrefois , et il y était connu. La lettre à Catalina était accompagnée de deux autres pour M. Denis et le colonel Vancour; et Sybraudt eut l'imprudence d'y joindre une assez forte somme d'argent , au lieu de se contenter de donner à son messager un havresac et des provisions. Il le dépêcha ainsi , en lui enjoignant de faire la plus grande diligence, d'attendre les réponses aux lettres qu'il portait , et de les rapportersans délai. Mais notre homme, loin de suivre ses instructions , profita de son séjour à Albany pour se régaler à loisir, et ne sortit de cette ville que quand il eut mangé , ou plutôt bu ce qui lui avait été remis pour son voyage. Alors il devint sobre par nécessité ; mais ses dépêches élaienl perdues, gâtées, ou bien on les lui avait volées ; il ne savait pas trop ce qui en était.
Le fidèle Qiessager se mit à réfléchir sur ce qu'il avait de mieux à faire. Aller à sa destination sans ses lettres de créance, était impossible; retourner au fort Georges pour chercher de nouvelles instructions , était un surcroît de peine sans augmentation de profil ; d'ailleurs quelques coups de bâton pouvaient être la suite de l'aveu de sa négligence. Ce digne composé des vices de l'homme blanc et de l'homme rouge , avait une aversion égale et pour les coups de bâton et pour la moindre peine sans espoir de gain. Le résultat de ses réflexions fut la résolution de payer d'effronterie ; en conséquence il entra dans la chambre de Sybrandt avec une audace qui eût fait honneur au diplomate le plus consommé.
« Avez-vous des lettres?» demanda vivement Sybrandt, en se soulevant à demi sur son lit, où il passait encore une partie de la journée.
« ]\on , monsieur, je n'ai rien à vous remettre.» — «Avez-vous vu la jeune dame?» dit notre héros d'une voix émue. — «Oui, monsieur, je l'ai vue en lui donnant la lettre. » — « L*a-t-elle lue?» — « Oh oui! elle l'a lue . et a dit ensuite : /olie lettre, en vérité! puis elle s'est mise à rire. »
Le cœur de Sybrandl se serra; il pouvait à
peine respirer, ic Mais, » reprit-il, elle vous a donné quelque chose?» — « Oui, monsieur, elle m'a donné une guinée, en me disant de retourner bien vite à l'endroit d'où je venais , et que la lettre n'exigeait pas de réponse. » — « Etait-elle pâle? avait-elle l'air souffrant?» demanda-t-il après un silence , pendant lequel mille angoisses lui déchiraient le cœur. — « 0 monsieur! point du touf , je vous jure. Ses joues sont rouges comme des cerises, elle est gaie comme un pinçon, et elle a ri de toutes ses forces, en apprenant que vous étiez au lit. » Il se passa plusieurs minutes avant que Sybrandt reprît assez de courage pour faire d'autres questions. — '.' Avezvous vu le colonel et madame Vancour?» — « Oui, monsieur, le colonel se porte fort bien ; il m'a donné quelque monnaie, et m'a dit : Je suppose que le major Sjbrandt est mort n cette heure. » — « Et sans doute il a ri comme sa fille.» — « Non , il n'a pas ri aussi fort que la jeune madame, il souriait seulement comme cela ; » et le coquin montrait ses dents d'ivoire , tandis qu'une joie maligne brillait dans ses yeux. Chaque mot était un coup de poignard pour le pauvre Sybrandt. « Et madame Vancour , >• dit-il enfin , « qu'a-l-elle dit quand vous lui avez parlé de
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ma situation? » — «Elle a dit: M. Sybranclt n'a que ce qu'il mérite. »
« Toujours de pis en pis, » disait en lui-même le pauvre jeune homme ; « c'est une coupe bien amère , cependant allons jusqu'au fond. — Et mon autre oncle, M. Denis Vancour? » — «Le vieux gentilhomme qui demeure sur la colline? Eh ! il a dit que M. Sybrandt serait probablemenl mort avant que sa lettre arrivât, ainsi que ce n'était pas la peine de l'écrire. »
Dès qu'il put retrouver assez de présence d'esprit pour continuer cet interrogatoire, Sybrandt questionna ce singe malfaisant dans tous les sens ; mais il avait réponse à tout, et son histoire était si bien arrangée d'avance , que notre héros demeura persuadé que Catalina l'avait représenté à ses parens sous de si noires couleurs, qu'elle lui avait fait perdre leur affection et leur estime.
« Très-bien! » dit-il quand il fut arrivé à celte triste conclusion, a Maintenant, allez; »et il lui donna de l'argent, pour le récompenser d'avoir fait sa commission si bien et si vite.
« Je ne l'importunerai plus , je ne les importunerai plus, » dit-il en s'enfonçant dans son lit, avec l'espoir de n'en jamais sortir; et cet espoir semblait devoir se réaliser, car cette journée le
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laissa dans un état de faiblesse et d'irritation nerveuse qui pouvait éteindre, peut-être en peu de jours, peut-être en quelques heures, la dernière étincelle de sa vie.