‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 39 sur 41 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

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Quelques jours après les événemens rapportés dans le précédent chapitre , un jeune officier s'arrêta dans la maison hospitalière du colonel Vancour en allant du fort Georges à New-York. Le jour baissait ; on l'engagea en conséquence à demeurer jusqu'au lendemain. La conversation tomba naturellement sur les événemens de la guerre et les espérances d'une paix prochaine.

Catalina, assise près d'une fenêtre ouverte, sa joue blanche appuyée sur sa main plus blanche encore, écoutait avec l'attention la plus grande, dans l'espoir d'entendre nommer celui qui occupait toutes ses pensées.

« N'est -il rien arrivé de particulier au fort Georges? «demanda le colonel. — «Rien, à ce que je crois ; du moins je n'ai entendu parler de rien. Il est vrai que je ne m'y suis arrêté que quelques minutes. » — « IN'avez-vous rien entendu dire sur le colonel WestbroockPw continua M. Vancour en baissant la voix, mais non pas assez pour que sa fille ne pût l'entendre. — « Westbroock , Westbroock ! ah ! maintenant je me rappelle avoir ouï parler de ce brave officier, si justement regretté il mourut le jour »

« Chut! pour l'amour du ciel , » dit le colonel à voix basse ; mais la précaution venait trop tard. Les paroles de l'officier étaient parvenues aux oreilles de Catalina , et de là à son cœur, dont elles suspendirent les battemens pendant quelques minutes. Elle ne s'évanouit point, elle ne se tordit point les mains, elle ne poussa point de cris; mais elle resta immobile comme une statue destinée à représenter le silence d'une douleur inexprimable. Sa mère, qui l'observait, vola vers

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elle , appuya sa tête contre son sein , et ne prononça pas un seul mot. Au bout d'un quart d'heure, elle reprit assez de forces pour prier madame Vancour de monter avec elle dans sa chambre , et toutes deux sortirent du salon.

Alors le colonel poursuivit son enquête. «Vous disiez, monsieur, que le colonel Westbroock était mort. Quand vous saurez qu'il était notre proche parent , et un objet du plus grand intérêt pour ma famille, vous m'excuserez si je vous prie de me donner tous les détails possibles sur les circonstances de sa mort. " — « Je suis fâché de ne pouvoir répondre à vos désirs, monsieur; mais, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, j'ai passé très-peu de temps au fort, et c'est pendant que j'attendais mes dépêches dans le cabinet du général, que le domestique de M. Westbroock vint annoncer la mort de son maître. Le général exprima beaucoup de regrets; et comme je reçus en ce moment mes dépêches, je partis à l'instant, et n'entendis rien de plus.»

Catalina le lendemain ne se leva pas, suivant sa coutume, avec le jour, quoique ce fût un des plus beaux de l'été. Elle l'essaya, car elle n'était pas de ceux qui cèdent sans combat au chagrin ou à la maladie. Quand elle vit les rayons du so-

leil briller contre la muraille , quand elle entendit les oiseaux l'appeler à sa fenêtre, elle voulut sortir de son lit; mais un étourdissement l'obligea de retomber sur son oreiller. Sa mère, en entrant chez elle, fut sérieusement alarmée, et toutes ses pensées sur le mariage de Catalina avec un homme de qualité cédèrent aux craintes maternelles.

En conséquence elle se décida , trop tard il est vrai , comme le font bien des gens , à faire un acte de magnanimité mouie , un acte qui mériterait d'être gravé sur le bronze ou le marbre: elle se décida enfin à déserter l'opposition, et à passer du côté de son mari. A l'instant même elle alla trouver le colonel , et lui proposa d'écrire à Sybrandt l'explication de la conduite de Catalina etde ses sentimens, en l'invitant à revenir au manoir.

« Quoi ! maintenant qu'il est mort? » dit le bon Egbert, les yeux humides.

0 Cela est vrai , hélas ! je l'avais oublié. Mai& que pouvons-nous faire ?» — « Nous soumettre h la volonté du ciel. » — « C'est bien contrariant, j'ose le dire. » — « Quoi? de se soumettre à la volonté du ciel? » — « Non , mais qu'il soit mort justement en ce moment. » — « De tels accidens

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arrivent en ce monde. Il est bien plus étonnant que vous et moi soyons parvenus à un âge aussi avancé, qu'il ne l'est de voir périr un homme à la fleur de l'âge. » Ce discours avait quelque chose de peu galant, puisque l'âge avancé a toujours été regardé dans la société polie comme un reproche, quand on l'attribue à une dame. Mais madame Vancour pardonna cette oflense ou ne l'aperçut pas ; elle était alors occupée d'un objet bien plus intéressant. IN 'était-ce pas en effet une digne femme ?

« Mais peut-être , » dit-elle , « ce rapport n'estil pas certain. Une défaillance peut souvent donner l'idée de la mort; et, dans les fièvres lentes, les évanouisscmens marquent parfois les crises. » — « De semblables rapports se confirment en }j;énéral , » dit le colonel. « Toutefois , je veux moimôme prendre de plus amples informations. »

Il demanda son cheval , et se rendit à Albany. L'officier qui commandait celte place avait reçu des lettres par le même gentilhomme, de qui M. Vancour tenait la nouvelle de la mort de Sybrandt; à la fin de l'une de ces lettres étaient ces mots : « Le colonel Westbroock vient de mourir. »

Le bon Egbert reprit le chemin du manoir de

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ses ancêtres, le cœur plein de tristesse; et il communiqua à sa femme la confirmation du rapport de l'officier. lis débattirent ensemble s'ils devaient ou non apprendre de suite à Catalina, que tout espoir était perdu. « Puisqu'elle doit le savoir, » dit le père, «il est inutile de la laisser pliis long-temps dans le doute. Va le lui dire, chère amie ; lu la consoleras; moi je n'en aurais pas le courage , » et il sortit dans la campagne : elle était superbe; mais il la voyait à travers ses larmes, ses beautés n'avaient plus aucun pouvoir sur son esprit abattu.

Catalina tomba sérieusement malade. Quand elle sut que la nouvelle de la mort de son amant était vraie , ses remords , sa douleur prirent une énergie que su constitution ne pouvait supporter sans en être altérée. Que de motifs n'avait-elle pas de gémir , de se faire d'amers reproches! IN'était-ce pas sa folle vanité, ses inconséquences qui l'avaient chassé du toit paternel , qui l'avaient privé d'une vie qu'il devait consacrer à son bonheur? Cependant elle appela à son aide sa piété , ses devoirs envers ses parens , la fermeté de son ame , et finit par triompher de son chagrin ; mais si l'esprit remporta la victoire, le corps s'affaiblit dans le combat, et bien des

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mois s'écoulèrent avant qu elle piit contempler 1« doux spectacle de la nature , qui prenait alors la livrée variée de l'automne.

Elle ne souffrait pas seule. Le bon Denis , le premier ami, le second père de notre héros , qui près de soixante ans avait chaque jour fumé sa pipe dans le même antique fauteuil , entendit la nouvelle de la mort de Sybrandt sans donner aucune marque d'atîliction. Il n'avait pas une grande dose de sensibilité ; mais le choc le plus léger peut entraîner une vieille masure : il secoua les cendres de sa pipe , la posa sur la table d'un air délibéré ; et ce soir-là, le lendemain, le jour d'après , quand elle lui fut apportée , il la repoussa sans dire un mot.

«Massa est certainement dans un terrible état,» disait son vieux domestique noir, qui avait été le camarade de ses jeux dans son enfance et son fidèle, son humble ami pendant sa vie entière; « Massa est bien mal puisqu'il ne fume pas sa pipe. »

Le vieillard raisonnait philosophiquement sans s'en douter, c'est-à-dire qu'il arrivait, comme le vulgaire le fait tous les jours , à une conclusion philosophique par un chemin plus court que celui du raisonnement. Un homme simple dira

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qu'une chose doit ôlre , mais il ne pourra dire pourquoi; i! a seulement observé qu'elle arrivait toujours en tel cas , et cela suffit pour servir de règle à sa conduite.

Le vieux philosophe pratique ne se trompait pas. Rien ne dénote mieux un esprit blessé que la cessation d'une ancienne habitude : c'est un symptôme de mort. La résignation tranquille avec laquelle Denis reçut la nouvelle de celle de Sybrandt fit place, un ou deux jours après, à un besoin de mouvement, une impatience tout-àfait opposés à son caractère; il paraissait troublé par quelque conflit de sentiment , s'enfermait souvent dans son cabinet, et là on le trouvait, quand on venait le chercher aux heures des repas , la tête appuyée sur ses mains, examinant de.s papiers étalés devant lui. Lorsqu'on le dérangeait ainsi , il semblait plutôt content que fâché , comme si on l'eût tiré de quelque désagréable incertitude. Le quatrième jour, on le trouva assis sur son fauteuil ; il paraissait dormir , mais il avait cessé de vivre, et probablement sans douleur, car son visage montrait le repos d'un doux sommeil, et il avait son attitude ordinaire.

« Ah! pauvre Massa ! » cria le vieux nègre , «il a fumé sa dernière pipe ! » Et ce cœur glacé par

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l'âge , ces yeux desséchés donnèrent encore quelques larmes au maître vénéré , à l'ami qu'il chérissait.

Denis Vancour était un bon homme. Il ne fut jamais, car ce n'était pas la mode de son temps , il ne fut jamais secrétaire ni président, ou, ce qui vaut encore mieux, trésorier d'une société instituée pour employer l'argent gagné par le travail et l'industrie , à l'encouragement de la paresse et du désordre. Jamais il ne demandait aux autres de donner ce qu'il pouvait donner luimême, et ne passait pas son temps à montrer aux pauvres « qu'il existe , » pour nous servir des termes du sage Francklin , « des moyens de subsister autres que le travail et l'économie. »

Mais ces péchés d'omission, si l'on peut leur donner ce nom , étaient plus que rachetés par de rares et estimables qualités. Jamais il ne mentit, jamais il ne manqua à sa parole , jamais il ne Gt tort à personne dans son propre intérêt. Il obligeait et secourait volontiers ceux qui s'adressaient à lui, suivant l'étendue de ses moyens, et sans s'informer s'ils appartenaient à telle ou telle secte religieuse , à telle ou telle société à la mode. Il parcourut doucement sa carrière sans heurter qui que ce fût, sans se mêler des atl'aires d'aulrui,

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à moins que son assistance ne fut demandée ; et il borna sa bienfaisance au petit cercle dans lequel les hommes ordinaires peuvent l'exercer utilement , celui de ses parens et de ses voisins , dont il fut aimé et respecté pendant sa vie, et sincèrement regretté à sa mort.

Le lendemain de son décès, les cloches de la petite église octogone des Plaines annoncèrent que l'un de leurs paisibles habitans allait être porté à sa dernière demeure. J'ai toujours trouvé dans le son de la cloche des morts, au milieu du silence de la campagne , quelque chose de mélancolique et de touchant. Le laboureur arrête sa charrue, la ménagère suspend ses travaux domestiques, l'enfance insouciante elle-même cesse un instant ses jeux , tous prêtent l'oreille à cette commémoration solennelle de la mortalité : les plus âgés s'occupent de pensées graves et pieuses; les enfans ne se livrent qu'à demi à leur gaieté pendant le reste de la journée , et, le soir, ils cachent leur tête en se mettant au lit.

En un moment, on vit sortir de la maison où le bon Denis avait passé de cette vie dans l'autre, une longue procession composée de toutes sortes de voitures de campagne, de gens à cheval et à pied. La simple cérémonie ne fut pas longue ;

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une prière , un hvmne , quelques larmes qui se mêlèrent à la terre dont le cercueil fut couvert, tandis que les deux parens les plus proches contemplaient pour la dernière fois ce qui restait d'un frère bien-aimé , et tout fut dit.

(t C'était un bon homme, » dit un vieux patriarche presque centenaire. Les cœurs de tous les assistans confirmèrent ce témoignage.

Celui qui souhaiterait une plus glorieuse épilaphe peut choisir, s'il lui plaît, parmi ces légendes emphatiques gravées sur les lombes fragiles de la vanité , où l'on ne trouve peut-être rien de vrai, sinon le hic jacet.

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