‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 40 sur 41 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Un revenant.

Quelle que soit la douleur que l'on éprouve de la perte d'un parent, il est rare qu'elle empêche d'ouvrir son testament aussitôt que la décence le permet, tant est grande la curiosité humaine ! Cette cérémonie eut lieu le lendemain de l'enterrement de M. Denis Vancour. Ce digne gentilhomme , sur la nouvelle de la mort de Sybrandt , avait changé son testament , et institué

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Cafalina sa légataire universelle , au lieu de son cousin. Ce changement n'étonna point les parens; mais il fut loin de plaire à la jeune personne. Elle eût voulu pouvoir rendre ce bien à Westbroock , elle eût voulu faire plus encore; mais elle ne pouvait lui donner que ses regrets, et cet héritage lui semblait presque un vol fait à la mort.

Le colonel, un jour, pensa qu'il devait écrire au fort Georges, pour avoir des détails sur la mort de son neveu , et réclamer ses effets. Il le fit ; mais il se passa long-temps avant qu'il trouvât l'occaiion d'envoyer sa lettre. Pendant ce temps , il ne se passa rien d'important dans la famille. Catalina reprenait graduellement la force nécessaire pour se livrer à ses occupations ordinaires ; mais un ver rongeur dévorait intérieurement cette jeune fleur, et les couleurs qui brillaient sur ses joues n'étaient point celles de la santé. Sa vie s'écoulait tristement, dans la privation totale de toute espérance pour l'avenir, de toute jouissance du cœur dans le présent.

On était dans le sombre mois de novembre , où les champs se dépouillent de leur verdure, où le bruit des vents se fait seul entendre dans les bois. Un homme à cheval , suivi d'un domestique,

approcha de la porte de la maison de feu Denis Vancour, alors confiée aux soins du vénérable nègre ci-dessus mentionné , de sa femme , non moins âgée, et d'une demi-douzaine de leurs petits-enfans. Il était nuit, et tous se tenaient pressés autour du feu dé la cuisine ; car chacun sait que les créatures les plus amies de la chaleur sont le serpent noir et l'homme de la même couleur, soit dit sans vouloir déprécier le dernier par cette comparaison.

Le cavalier et son domestique mirent pied à terre, et tous deux traversèrent l'avenue et s'approchèrent de la maison avec aussi peu de cérémonie que s'ils eussent été chez eux, ou du moins en lieu où ils étaient sûrs d'être bien-venus. Aucun des fidèles gardiens du logis n'entendit arriver les étrangers; car aussitôt que le nègre sent la douce influence de la chaleur, il s'endort. Celui des deux voyageurs qui paraissait le maître frappa à la porte avec le manche de son fouet ; et, comme personne ne vint, il mit en mouvement le lion de cuivre qui gardait ce château enchanté, c'est-à-dire , en anglais, le marteau , que l'on voyait encore aussi brillant que du vivant du bon gentilhomme. L'air d'abandon, le silence de la maison, donnèrent de l'inquiétude

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à l'étranger; il parcourut cinq ou six fois à grands pas la longueur du portique ; enfin il fît le tour du bâtiment, et alla regarder à travers la fenêtre de la cuisine , d'où il vit le groupe endormi.

Celte vue sembla le ranimer; il souleva le loquet et entra brusquement dans la région sacrée. Personne ne bougeait , mais chaque dormeur faisait sa partie dans l'harmonie ronflante , que l'on pouvait entendre du dehors. L'étranger s'avança et secoua l'épaule du partt iarche de la tribu. Mais il aurait aussi bien réussi à réveiller l'excellent maître de la maison que l'on avait enterré deux mois auparavant. Le nègre restait immobile comme ceux qui composaient la compngnie changée en statues de marbre noir, dans le conte du génie et du pêcheur. Alors l'étranger cria de toutes ses forces à l'oreille de l'homme; il ne s'éveilla point. « Vieille souche, «murmura l'étranger, « et il prit un bassin d'eau , qu'il versa sur la face de l'obstiné dormeur. »

« Bou. ..OU...OU...,» s'écria le vieux nègre en se levant indigné de l'alTront. Il s'essuya les yeux, sans doute pour y voir plus clair, et dès qu'il eut considéré l'étranger, il poussa un cri d'une nature si singulière que nous ne tenterons pas de le décrire : il suffit de dire que ce cri réveilla

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le reste des dormeurs et rompit l'enchantement des îles noires. Toutes les statues s'animèrent, et au premier regard jeté sur l'étranger, répétèrent un esprit, un esprit, et se sauvèrent dans toutes les directions, à l'exception du patriarche, qui demeura la face contre terre , hurlant et frappant le plancher de ses pieds.

Retournons maintenant au manoir, où la famille était rassemblée au coin du feu du salon. Le colonel lisait; madame, oserais-je le dire, madame tricotait; Ariel, suivant son ancienne coutume, dormait bruyamment. Catalina, la pauvre Catalina était à la fenêtre, d'où elle pouvait, à la clarté mourante du jour, voir le déclin de la nature qui sympathisait avec ses sentimens.

En ce moment un des négrillons de la maison voisine entra dans la chambre, tout effaré, en criant d'une voix altérée : « un spectre , un esprit, l'esprit de massa Sybrandt!

« Que dites-vous de Sybrandt , petit lutin noir? » dit Ariel en se réveillant , ce qu'il faisait toujours aussi vile qu'il s'endormait.

« Oh ! massa Sybrandt est revenu au logis. »

— « L'esprit de massa Sybrandt ! Je vais vous donner de l'esprit, moi, petit drôle,» dit Ariel en lançant le coussin de sa bergère à la tète lai-

neuse du jeune garçon. « Venez çà , que voulezvous dire avec cette folle histoire?»

Mais l'envoyé des ténèbres restait à la place où il s'était arrêté , et soutenait son histoire de l'apparition de massa Sybrandt, de manière à étonner les plus âgés de la compagnie, et à faire naître dans le cœur de la jeune fille un conflit de vives émotions. On ne put tirer autre chose de l'enfant, sinon que le spectre avait apparu au milieu d'une grande pluie et avait jeté grandpapa, tout de son long, la face contre terre.

« Allons voir ce que c'est, » dit le colonel en prenant sa canne et son chapeau , « peut-être est-il arrivé quelque chose à ce vieillard. »

«Allons, » dit Ariel en prenant son fusil qu'il avait suspendu à un grand bois de cerf, « peutêtre,... morbleu,... peut-être. Je ne sais que penser de tout cela, »

«Peut-être est-ce lui! » s'écria Catalina: et l'espérance pénétra jusqu'au fond de son cœur.

Les deux hommes semblaient partager son espoir et partirent en grande' hâte.

Cependant l'étranger à force de raisonnemens et de reproches était parvenu à persuader le vieux nègre de sa réalité, a Et jeune massa est donc vivant après tout, « dit le bonhomme eit^

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pleurant de joie du retour de son jeune maître, et de tristesse de la mort de celui qui eût béni ce retour. Il reprit assez de calme pour conter à Sybrandt ce qui s'était passé. La perte de son excellent oncle l'affecta bien plus profondément que la perte de son héritage; il l'en avait privé, il est vrai; mais sans doute c'était par suite des fausses allégations de sa cousine contre lui. Il ne pouvait supporter l'amertune de cette pensée, et cherchait vainement à l'éloigner de son esprit, quand le colonel et son frère entrèrent sans cérémonies. Sybrandt leur fit un accueil froid et hautain, et la conduite du colonel, après le premier moment de joie sincère que lui fit éprouver la résurrection de son neveu, se ressentit du souvenir qu'il conservait de la négligence de Sybrandt pour sa fille, pour lui, pour tous ses amis. Ariel ne sentait que du plaisir, il oubliait tout, il n'avait Jamais fait autant de bruit.

« Mais qui diantre vous empêchait de nous faire savoir que vous étiez en vie ? «dit-il enfin.

— « Je ne savais pas que vous me croyiez mort. »

— «C'était bien plus que de le croire; nous en étions sûrs. Pensez-vous que sans cela mon frère Denis vous aurait dés. . . , hem? » — « Assurément, » reprit le colonel: « cette disposition a

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été faite d'après cette supposition. C'est à moi de remédier aux conséquences d'une semblable méprise. )^

— « Il a très-bien fait, » dit Sybrandt; « il a laissé son bien à celle qui le mérite le mieux. »

— « Morbleu ! mon garçon , vous parlez comme un fou,» dit Ariel. «Vous laisser sans un sou, comme un mendiant ! INon , sur ma parole! Je puis empêcher cela , moi. » — « Mon cher oncle , je ne suis pas un mendiant : j'ai une épée , une commission , un cœur, des bras. »

— « Vous parlez en brave ; mais ou je me trompe fort ou vous aurez encore quelque chose, outre ce cœur et cette épée. ■>

— "Je suis satisfait de tdou sort. » — « Moi , je ne le suis pas, » dit le colonel. « 11 est certain que mon frère n'a changé son testament que parce qu'il était pleinement convaincu (comme nous l'étions tous) que vous n'existiez plus... »

— « Je ne puis concevoir comment une semblable nouvelle a pu se répandre , et comment vous avez pu la croire, n — « Je l'ai vue dans une lettre écrite au commandant d'Albany. )> — «Estil vrai? Dans ce cas, monsieur, je ne suis plus surpris que vous l'ayez crue. » — « Mais venons au point essentiel , » reprit le colonel. « Catalina

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est majeure, et elle ne serait pas ma fille si elle retenait ce legs une minute de plus que le temps nécessaire pour vous transférer ses droits : je vous proteste sur mon honneur qu'elle le fera. » — te Et moi , je vous proteste sur le mien que j'aimerais mieux mendier, mourir de faim , que d'accepter une seule obole de cet héritage; Dieu merci ! je ne suis pas assez lâche pour cela ! » — « Cet héritage est à vous en toute justice. » — « Il ne sera jamais à moi. » — « Puis-je vous demander pourquoi? » dit le colonel un peu offensé. « Peut-être le donataire n'est-il pas assez bien dans votre estime pour rendre le don acceptable ? w — « Kpargnez-raoi sur ce sujet, monsieur. Je préfère n'en point parler, à moins que cela ne soit absolument nécessaire. Demain , je retourne à l'armée : cette nuit , cette seule nuit, je me prévaudrai de l'hospitalité de ma cousine , si elle veut bien me le permettre. »

— «Vous viendrez à la maison, »dit le colonel avec une franche cordialité , bien qu'il se sentît intérieurement mortifié du langage et de la conduite de son neveu ; « vous viendrez à la maison. Ma... ma femme, votre tante , sera heureuse de vous voir. » — « Vous viendrez chez moi, » dit Ariel. « Mais non; je n'y pensais pas : je passerai

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môî-même cette nuit cheî: mon frère , pafce que j'ai mille choses à faire dans son jardin de grand matin. »

Sybrandt antionça qu'il était déterminé à tester où il Se trouvait pour la nuit.

« Eh bien ! » dit le colonel en lui prenant la mâiti, «promettez-moi sUr l'honneur de voir votre tante avant de partir. » — "Assurément, monsieur : c'était mon intention. Je dois trop à .'tes boftlés pour négliger de lui présenter mon respect. J'espère qu'elle se porte bien?» — « ToUtà-fait bien. » — « Et ma cousine? » dit Sybrandt avec effort. — « Elle est bien aussi ; c'est-à-dire mieux qu'elle n'a été. » — « Comment! A-t-elle été malade ?» — « Très-malade ; justement après la nouvelle de votre mort ; il y a deux mois environ. Elle est à peine convalescente. Vous serez étonné de la voir si pâle , presque aussi pâle que vous. Mais bonne nuit. Je ne puis différer plus long-temps de rendre la mère et la fille heureuses en leur annonçant que l'une a retrouvé un neveu, l'autre un ami d'enfance. Vous tiendrez votre parole , et nous viendrez voir demain malin. »

— «N'en douiez pas, monsieur. — Les rendre heureuses! » disait notre héros en répétant les

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dernières paroles du colonel. « Elles s'embarrassent bien peu de moi l'une et l'autre; car s'il n'en était pas ainsi, Catalina aurait répondu à ma lettre : mais... peut-être ne l'a-t-elle jamais reçue, comme sir William voulait me le persuader. C'est possible ; et demain je prendrai sur moi d'en faire la question , quoi qu'il en puisse coûter à mon orgueil. Il est juste de donner à d'anciens amis l'occasion de se disculper de leur négligence ou de leur froideur, si par bonheur elles n'étaient pas réelles.

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