‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 5 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une heureuse matinée suivie d'une soirée de deuil.

Le lendemain matin Ariel trouva Sybrandt craignant et désirant à peu près également de se joindre à l'expédition de l'île. Le bon oncle Ariel devait la diriger , et ne se sentait pas de joie d'avoir quelque chose à faire pendant toute une journée. Heureux, trois fois heureux! celui qui peut s'amuser do bagatelles ! le bonheur de l'enfance , la consolation de la vieillesse , se fou-

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dent en grande partie sur les amusemens faciles; l'absence des occupations et des soins sérieux étant une des conditions nécessaires au bien-être de ces deux âges ; mais certains caractères ont le privilège de conserver pendant le cours enlier de leur vie cette insouciante légèreté, qui rend susceptible de s'intéresser aux plus petits objets.

La matinée était une des plus belles qui ont jamais souri sur les riches cacnpagnes de l'heureux Hudson ; des nuages à demi transparens tempéraient l'ardeur des rayons du soleil , et les accidens de lumière et d'ombre qu'ils produisaient, montraient chaque trait du paysage sous des aspects variés et piquans. La douceur, le calme de l'atmosphère, inspiraient les idées les plus riantes, disposait aux plus tendres émotions. De tels spectacles, de telles impressions, ne s'effacent jamais de la mémoire , et quand leur souvenir se représente au milieu des soucis du mond(; , on exagère souvent le bonheur passé et les maux actuels; tandis que chaque partie de notre existence est à peu près également mêlée de bien et de mal.

Notre petite caravane se coniposait, d'abord de 'monsieur le commandant en chef Ariel , aussi gai

qu'un pinçon, aussi bruyant qu'un lévrier que l'on vient de lâcher, aussi affairé qu'une abeille; ensuite de Catalina, de Sybrandt, et d'une demidouzaine de beaux et de belles d'Albany, qui s'étaient réunis de bonne heure à la maison Vancour, dans une toilette soignée, mais simple et convenable pour leur excursion , et les courses qu'ils comptaient faire à travers les églantiers et les vignes sauvages de l'île.

Ce petit paradis, comme l'appellerait un poète, avait été formé par les alluvions du fleuve, et s'élevait à peine au-dessus de son niveau. Un magnifique tapis vert couvrait ce sol fertile, qui donnait trois récoltes par année quand il n'avait pas servi de pâturage. Des saules s'élevaient de tous côtés, et bordaient les rives; des buissons d'églantines , des plantes inconnues , dont les fleurs offraient toutes les variétés de couleur et de parfums, remplissaient les intervalles entre les arbres, et des vignes entouraient leurs tiges et s'élançaient de l'un à l'autre en formant de riches festons, ou bien s'inclinaient jusques sur les eaux, dont le courant les balançait doucement. Cette barrière de verdure renfermait une prairie ombragée par quelques platanes, d'une \aille si gigantesque, que l'on découvrait de leur

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eîrae les collines qui bornaient les plaines des deux côfés du fleuve. Le doux murmure des flots qui caressaient les branches inclinées des saules et des vignes, joint au gazouillement de mille oiseaux, paisibles habitans de cette solitude, fprmait un concert bien supérieur à toutes les harmonies artificielles.

Sous la conduite de l'actif, de l'infatigable Ariel , la petite troupe débarqua sur le théâtre des plaisirs qu'elle goûtait déjà par anticipation. Tous étaient contens et joyeux , hors notre ami Sybrandt, qui , dès l'instant où il rejoignit la compagnie, sentit l'influence de son mauvais génie qui paralysa ses membres, troubla ses idées, et lui donna cet air contraint et embarrassé qu'il avait toutes les fois qu'il sortait de sa sphère accoutumée. Il se trouvait toujours soit en avant, soit en arrière des autres, par conséquent hors de la portée de leur conversation ; en sorte que si l'hilarité naturelle à la jeunesse excitait quelques éclats de rire , Sybrandt ne manquait pas de supposer qu'il en était le sujet. Les autres jeunes gens n'avaient pas beaucoup plus d'aisance et de grâces qu'il n'en avait lui-même, et n'avaient point ses connaissances ; mais ils faisaient leur partie avec cette franchise, cette bonne humeur

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qui plaisent aux femmes dans toutes les situations. Tous avaient fréquenté la société de leur petite ville , et leur amour-propre s'était aguerri dans la poursuite de divers objets, tandis que le pauvre Sybrandt avait passé sa vie à cultiver les fruits dangereux de la solitude , la susceptibilité , l'orgueil et l'égoisme. C'est en effet le commerce avec nos semblables qui peut seul nous arracher à la contemplation de nous-mêmes, et nous apprendre que nous ne pouvons être heureux sans contribuer au bonheur des autres.

Quand ils arrivèrent sur le rivage où le petit bateau qui devait les conduire dans l'île était amarré , Sybrandt prit en lui-même la grande résolution d'offrir la main à Catalina ; mais il fut si longtemps à se préparer à cet acte formidable , qu'il se laissa prévenir par un des jeunes Albanais aussi galant et plus alerte que lui. L'homme timide est comme le tigre, qui ne fait jamais qu'un seul bond pour saisir une proie , et se retire dans ses broussailles s'il a manqué son coup. Je puis garantir d'après ma propre expérience la vérité de ce fait; car je me rappelle fort bien que dans mes jours de galanterie, maintenant, hélas! si loin de n)oi , quand il m'arrivait pendant un diner de rasseiiibler tout mon courage pour porter la

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santé de la maîtresse du logis, si par hasard elle n'entendait pas ma première sommation , je me serais fait hacher plutôt que d'en faire une sef conde. Il en fut ainsi du pauvre Sybrandt ; son premier effort ayant été vain , il se renfonça encore plus profondément dans sa maussaderie ordinaire.

Une fois débarquée la petite troupe se dispersa de lous côtés , soit deux à deux , soit par groupes de trois ou quatre , suivant le hasard ou leur bon plaisir. Dans ces temps de simplicité, d'innocence , il était d'usage, et grâce au ciel il est encore d'usage dans notre heureux pays , que les jeunes gens de sexes différens se réunissent pour faire de ces promenades champêtres ; et cet usage ne saurait avoir pour eux le moindre inconvénient. La vue des beautés enchanteresses de la nature, l'harmonie des bois, l'air embaumé du printemps, possèdent en effet un charme qui dispose à l'amour, mais à l'amour délicat et vertueux; et si ce sentiment conduit quelquefois à des infortunes , on doit les attribuer aux chances ordinaires de la vie, non à la dépravation. Ce n'est pas au milieu des scènes rurales, à la clarté du jour , que les passions grossières se développent dans toute leur dangereuse énergie ; mais.

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bien dans les fêtes nocturnes où l'éclat des lumières, une musique voluptueuse, des vins exquis , des mets recherchés, enflamment les sens et l'imagination. Puisse notre pairie repousser long-temps encore Ja mode de restreindre la liberté des jeunes filles, et d'étendre celle des femmes mariées.

Catalina, satisfaite d'avoir réussi à se faire accompagner par Sybrandt, était disposée aie traiter plus favorablement qu'à l'ordinaire. Elle lui faisait de temps en temps de petites niches, et parfois excitait quelques risées à ses dépens. Heureusement pour nous la pointe la plus aiguë, soit de la peine , soit du plaisir, s'émousse bientôt , après les premières jouissances ou les premières douleurs ; s'il en était autrement ; — mais je deviens insensiblement moraliste, tandis que je ne dois être que romancier. Sybrandt s'accoutuma par degrés à ces plaisanteries amicales , son esprit se monta au ton de celui de ses compagnons , et deux ou trois fois il se surprit à partager la joie générale , à jouir de la scène ravissante qui les entourait. La moquerie des femmes augmente l'assurance des hommes hardis, et donne souvent de l'audace aux plus modestes. De même qu'il n'est rien de plus terrible qu'un

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poltron révolté ; un homme timide forcé dans ses retranchemens , passe quelquefois d'une extré- . mité à l'autre , et devient audacieux. Mais le caractère de Sybrandt avait trop de fermeté , et ses habitudes étaient trop invétérées pour qu'il fût susceptible de subir une métamorphose aussi soudaine et aussi complète.

Je plains celui qui n'a jamais senti le charme inspirateur de la nature ; il doit être privé et de sensibilité et d'imagination. Sybrandt n'était point du nombre de ces êtres imparfaits; et malgré sa froideur apparente , son cœur renfermait un feu que le moindre choc pouvait faire jaillir. A mesure que la matinée avançait, il se sentait plus à l'aise , son embarras se dissipait insensiblement. Il se hasardait à causer avec quelques-unes des jeunes personnes, et enûn il eut l'assurance inouïe de suivre Cataiina dans une course à travers le taillis qui bordait la petite île.

De môme que les semences qui restent étouffées sous l'ombre des forêts jusqu'à ce que les rayons du soleil viennent les frapper et les appeler à la vie , les sentimens de Sybrandt , longtemps comprimés au fond de son cœur, prirent tout-à-coup assez d'énergie pour triompher de sa timidité. Ses vives émotions prêtaient à son lan-

gage une éloquence qui surprit Catalina, et lui causa une sorte de plaisir. Les trésors d'images que ses longues contemplations et ses lectures avaient amassés dans son esprit, furent rais au jour , et déployés sans effort et sans affectation , dans les observations frappantes que lui suggéraient les objets au milieu desquels il se trouvait. La jeune fille écoutait avec un étonnement mêlé d'admiration la statue animée; et comme elle le regardait tandis qu'il parlait avec l'enthousiasme d'un poète , elle vint à penser, en voyant ses traifs briller d'un feu divin, que son cousin était presque aussi beau qu'un aide-de-camp.

Lui-même se sentit élevé à ses propres yeux ; pour la première fois de sa vie il entendit le son de sa voix, sans que son cœur battît de crainte; pour la première fois il put se rappeler une heure passée dans la compagnie d'une femme sans éprouver une angoisse de regret et de mortification.

« Svbrandt, » dit enfin Calilina , «Pourquoi ne parlez - vous pas tous les jours ainsi? » — « Parce que tous les jours ne ressemblent pas à celui-ci ; et vous-même, ma cousine , vous n'êtes pas toujours comme vous êtes maintenant. »

Ils restèrent quelques instans dans le silence.

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et en furenf tirés par les joyeuses acclainations d'Ariel , qui avait préparé la collation, et invitait à grands cris les jeunes gens à venir proûter de sa prudente prévoyance. Pour lui, dîner était une affaire de la plus haute importance ; et jamais il ne s'engageait dans aucune partie sans avoir la certitude que les vivres n'y manqueraient point, et seraient d'une espèce confortable. 11 comptait d'une manière si touchante l'histoire mélancolique de deux canards sauvages, les meilleurs qu'il eût jamais vus , et que son cuisinier avait gâtés en les faisant bouillir au lieu de les mettre à la broche, qu'il tirait des larmes des yeux de la plupart de ses auditeurs. Le bon Ariel avait étalé ses provisions sur une immense nappe étendue sur le gazon , à l'ombre d'un bosquet de sassafras, dont les fleurs exalaient une odeur aromatique. Il distribua sa troupe avec une grande discrétion, plaçant alternativement un jeune homme et une jeune demoiselle, et enjoignant au premier d'avoir les plus grands soins pour sa voisine. Quant à lui, il ne pouvait jaiuais s'asseoir tant qu'il restait quelque chose à faire. Il tournait autour du couvert comme un épagneul , lançait ses bons mots , en riait le premier, et le plus souvent tout seul , ce qui ne faisait que redoubler .sa gaieté ; il

se servait lui-même, mangeait et parlait en môme temps, mettant à tout cela une franche hilarité, qui se communiquait à tous les convives. Les oiseaux chantaient an-dessus de leurs têtes ; leurs pieds foulaient une herbe fraîche et fleurie ; un vent tiède caressait leurs joues ; l'espérance remplissait leur cœur, et la jeunesse , la santé, donnaient à leur repas un goût exquis. Une situation semblable devait naturellement exciter la joie , les rires inextinguibles.

Mais telle est l'inconstance de la fortune , tandis qu'ils jouissaient de ces tnomens délicieux sans songer à ce qui pouvait les suivre , un orage se formait, et déjà le ciel Se' couvrait au couchant d'une masse de nuages noirs et menaçans.

La petite île était entourée , comme nous l'avons dit plus haut, par une ceinture de saules, de buissons et de vignes, qui dérobait à la vue la rive opposée. La tempête, qui se formait à l'ouest, avait donc échappé à l'observation de la petite société jusqu'à l'instant où ses chants, ses propos joyeux furent interrompus par un éclair, que suivit de près un violent coup de tonnerre. Quand la voix du Créateur se fait entendre , la nature se taît ; on dirait que le bruit majestueux de la foudre impose un silence Se vénération à

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tous les êtres. Le rire cessa, les oiseaux restèrent muets sous la feuillée, les branches légères des arbres cessèrent de s'agiter; on ne vit plus dans l'air ni sur les eaux les nombreux insectes qui semblaient une minute avant donner de la vie à la moindre partie de l'espace ; même le murmure des vagues devint insensible ; tout était silencieux, hors la voix menaçante que l'on entendait à de courts intervalles sortir des profondeurs d'une vaste obscurité.

Nos jeunes gens se rangèrent, dans une attente inquiète, les uns à côté des autres, osant à peine prononcer un mot. Ariel essaya un lié-Jieni ; mais il manquait, il faut bien l'avouer, de sa vigueur accoutumée. Sybrandt tâcha de gagner une position d'où il pouvait voir au-delà de la barrière de l'île, et il revint en courant annoncer que l'orage avançait avec une telle rapidité , qu'il était impossible de traverser le fleuve, et d'arriver à la première maison assez promptement pour échapper à sa furie. A celte nouvelle, les demoiselles regardèrent les jeunes gens ; ceux-ci regardèrent les demoiselles. Les unes craignaient pour un chapeau neuf, une jolie robe, un beau schail ; les garçons, comuie on appelait alors les jeunes hommes et comme les appellent encore nos vieux

patriarches, les garçons avaient lous leur habit des dimanches, qu'ils tenaient à conserver le plus long-temps possible, n'étant pas dans l'habitude de contracter des dettes avec leur tailleur. Tous ces objets de leur sollicitude seraient probablement dédaignés, môme par les laquais et les femmes de chambre dans notre siècle de perfectionnement; toutefois leur simplicité n'ôtait assurément aucun avantage personnel à nos grandpères et grand-mères. Que fera cependant la petite troupe en cette conjoncture si critique? L'approche de la tempête était indiquée parles éclairs plus fréquens , le bruit plus éclatant du tonnerre, et le calme solennel qui avait précédé ces phénomènes.

Ariel était aussi affairé qu'un alderman dans un incendie, et à peu près aussi utile. On conçoit facilement qu'un homme qui s'agitait quand il n'y avait aucun motif de s'agiter, devait être en un cas semblable tellement excité , qu'une résolution ne pouvait s'achever dans sa tête sans être croisée par une autre. C'est justement ce qui lui arrivait; il jurait après les jeunes gens qui ne faisaient rien, proposait mille choses tout-à-fait impraticables, et conclut enfin, le brave homme! par souhaiter, du fond de son ame, d'être snin

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et sauf au vieux manoir avec lous ses compagnons.

Catajina s'était accoutumée, dans la pension où elle avait été élevée , à craindre le tonnerre. Ce n'est pas que la maîtresse n'encourageât les jeunes personnes à vaincre leur frayeur sur ce point ; mais elle-même disparaissait aussitôt qu'il tonnait, et on la surprit une fois cachée entre deux lits de plume, à demi-suffbquée de chaleur et de peur. Il est fâcheux que le sentiment de crainte religieuse qui accompagne cet imposant phénomène de la nature dégénère si souvent en une terreur abjecte et superstitieuse. Un bel orage devrait éveiller dans l'esprit les associations les plus élevées, exalter Timagination jusqu'aux régions célestes ; mais les idées vulgaires de crainte personnelle détruisent tout l'effet de ce grand spectacle.

Sybrandl, an milieu de la consternation générale, songeait à ce <[u'on pourrait faire dans le pou de temps qui restait , avant que l'orage éclatât sur eux. Tout à coup il lui vint une idée; il l'adopta, et ne perdit pas une minute pour l'exécuter. A l'aide de ses compagnons, il tira sur la grève le large bateau plat qui les avait amenés , le retourna, et le plaça, en le soutenant d'un

côté par des bâtons, sur un plan incliné, de manière à présenter un abri dans la direction de la pluie. L'intervalle qui s'écoula entre la fin de cette opération et le commencement de l'averse fut rempli par les jeunes gens à garnir de branches et d'herbes l'espace que laissaient ouvert les côtés du bateau. Il n'y avait place que pour les jeunes lilles sous ce hangar improvisé, mais Ariel trouva moyen de s'y glisser avec elles ; car, malgré son bon cœur, il aimait mieux se mettre à couvert par le mauvais temps que de céder une position avantageuse sous ce rapport à qui que ce fût. Les autres hommes se blottirent sous les saules et les vignes, et l'on observa que Sybrandt resta le plus près possible du côté de la barque où Gatalina était placée , et qu'il avait pris un soin particulier d'arranger les herbes et les branches en cet endroit.

Au bout de quelques minutes de profond silence , la petite troupe entendit rugir la tempête avec tous ses accompagnemens de vent, de pluie, d'éclairs , de tonnerre. Les arbres étaient fracassés; la terre, bientôt saturée d'humidité, en vidait le surplus dans le fleuve , qui commençait à s'enfler en grondant. Cet orage resta long-temps ^ dans la mémoire des Albanais, et plus d'un demi-

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sfècle après on parlait encore des ravages qu'il avait causés.

Les personnes réfugiées sous le bateau s'y trouvaient passablement garanties; mais le reste de la troupe fut bientôt mouillé jusques aux os. Les branches flexibles des saules se courbaient, et laissaient pénétrer les torrens de pluie ; mais les ormes, les platanes, résistaient à la tempête, qui les dépouillait de leurs branches , qu'elle faisait voler dans l'air comme des plumes ou des brins de paille. Le bruit du vent, des vagues mugissantes, était accompagné d'éclairs qui se succédaient sans interruption , et de ces coups de tonnerre aigus et secs, signes certains de l'approche du fluide électrique. Enfin nos jeunes gens entendirent, avec un redoublement de terreur , une explosion si violente, qu'il semblait que la voûte du ciel se déchirait, et virent un superbe platane, à cent pieds de distance en face d'eux , brisé par la foudre comme un roseau. La pluie cessa pour un instant après ce coup terrible , et le tronc, à demi brisé, resta tremblant, et s'inclinant de côté et d'autre comme un homme subitement atteint par une maladie mortelle. Cependant les vents reprirent leur euipire, et l'orgueilleux monarque de l'île, cédant à leur puissance.

tomba sur la terre avec un épouvantable craquement, montrant par cette destruction soudaine de l'ouvrage de^ plusieurs siècles la force irrésistible du Créateur.

Les jeunes filles poussaient des cris ; les jeunes gens contemplaient en frémissant le géant des forêts vaincu en un instant par la toute-puissance. Mais bientôt ils furent détournés de cette contemplation par l'approche d'un nouveau danger. On sait avec quelle rapidité nos fleuves, nos rivières croissent après les orages, surtout près de leur source et lorsqu'ils traversent des pays montagneux. La petite île où se passait la scène que nous décrivons n'était élevée au-dessus du niveau de la rivière que de quelques pieds , et sa surface était parfaitement plate. Déjà les vagues commençaient à monter, et la position de la petite société devenait extrêmement périlleuse. Les hommes s'occupèrent immédiatement à retourner le bateau , et se préparèrent pour l'inondation. On se plaça dans l'embarcation , et les jeunes gens se tinrent prêts à se servir des rames aussitôt que le bateau serait à flot. Bientôt le torrent s'élança sur l'île, et la couvrit en un instant d'une énorme masse d'eau noire mêlée de blanche écume. La difficulté était d'éviter les arbres

el les buissous, dont la tète surmoulaieut les eaux. Il fallait tâcher de conduire la frêle barque dans le sens du courant jusqu'à ce qu'elle put gagner quelque petite baie où l'on pourrait laisser passer la violence de l'inondation.

Dans les momens de danger, les caractères supérieurs prennent naturellement la direction des choses, et les inférieurs leur obéissent par une sorte d'instinct. Depuis le commencement de la tempête Sybrandt n'était plus le même homme. Une ame nouvelle semblait l'inspirer; ses résolutions, ses actions, indiquaient un courage , une présence d'esprit qui excitaient l'admiration et provoquaient la confiance de ses compagnons.

La scène qu'il venait de contempler avait fait disparaître sa timidité et mis en jeu des qualités qu'il possédait sans les connaître. Lui , qui tremblait à l'idée d'entrer dans un salon , ou de rencontrer l'œil souriant d'une jolie femme , déployait au milieu des périls une mâle intrépidité , et conduisait d'une main ferme le petit esquif à travers les tourbillons formés par les courans qui se croisaient eu tous sens. Tous les autres restaient dans la stupeur, à peine capables d'exécuter ses ordres. Ariel lui-même était immobile et muet Mais ni le courage , ni la force de l'homme

ne pouvaient lutter bien long -temps contre la puissance des eaux , à chaque instant renforcée par de nouveaux torrens. En tournant une pointe, autour de laquelle les vagues tourbillonnaientavec une impétuosité toujours croissante, le bateau heurta contre le tronc d'un arbre au - dessous de la surface de l'eau, et fut renversé. Heureusement pour quelques-uns, mais non , hélas! pour tous, le courant prenait tout à coup une autre direction après la langue de terre , et venait aboutir à une baie, où il perdait toute sa violence. Ils avaient frappé contre l'arbre, cause de leur naufrage , en cherchant à gagner ce lieu de refuge. C'est avec un sentiment de profond regret que je raconte que cet accident coûta la vie à deux des innocentes jeunes filles et à un jeune homme qui , se trouvant assis sur l'avant , furent lancés, quand la barque chavira . dans le fort du courant . qui les entraîna. Deux jours après, on retrouva leur corps à quelques milles plus bas. Les autres, à l'exception de Catalina, furent poussés par l'angle soudain que formait le courant dans la petite et tranquille baie, où ils purent prendre terre. Catalina , moins forte , moins accoutumée aux j<Hix et aux dangers de la vie rurale . perdit connaissance au moment du

choc , et aurait infailliblement péri si son cousin ne se fût pas jeté à la nage contre le courant furieux qui l'entraînait , et ne l'eût ramenée en sûreté près de ses compagnes.

Le reste de la petite troupe regagna tristement le logis, en déplorant amèrement la perte de leurs amis, en comparant avec un profond sentiment de mélancolie la gaieté de leur départ et l'affliction qui accompagnait leur retour; cette matinée si belle , si pleine d'espérance, et la soirée désastreuse qui l'avait suivie. Le souvenir de cette scène et de la conduite de Sybrandt, nonseulement avant, mais pendant l'orage, et surtout au moment du plus grand danger, ce souvenir se présentait par la suite à tout moment à l'esprit de Catalina , et réprima souvent l'envie qu'elle avait, soit de rire, .soit de se fâcher de la timidité guindée de son cousin.

Il n'est pas nécessaire de décrire l'horrible anxiété du père et de la mère de notre héroïne , non plus que celle du bon Denis, qui, au milieu de ses alarmes, ne pouvait s'empêcher de maudire la mode, qu'il prétendait nouvelle, de ces promenades dans l'île, bien que la tradition prouvât que cet usage datait du premier établissement de la colonie. Il sufQt de dire que ces ex-

^4 f't: COIN DU FEU D UN HOLLANDAIS.

ceJlens parens reçurent leur (ille unique comme un présent que le ciel daignait leur faire une seconde fois, et que leur reconnaissance fut sans bornes envers Sybrandt, qui paraissait alors abandonné par son esprit inspirateur. La crise terrible <[ui avait éveillé toute l'énergie de son ame étant passée, il retomba dans ses anciennes habitudes de sauvage indolence ; au lieu d'exprimer sa joie d'avoir été l'instrument choisi par la providence pour sauver Catalina, au lieu de montrer sa sensibilité à sa famille, il resta silencieux, embarrassé , et finit par s'esquiver. 11 ne faut pas oublier de noter que le bon Ariel, depuis cet événement, ne manqua jamais d'assister aux sermons du Dominus deux fois chaque dimanche , ce qu'il ne faisait point auparavant, sous le prétexte, assez plausible , de sa disposition à s'endormir, et de son habitude de ronfler en dormant, qui pouvait causer du trouble dans la congrégation.

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