‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une irruption d'habils rouges.

Il se passa plusieurs jours avant que Catalina revît son cousin , qui fuyait les conséquences ordinaires d'une bonne action avec le même soin que la plupart des hommes mettent à éviter celles d'une mauvaise. Catalina disait à l'esprit féminin qu'elle renfermait en elle : « Il se donne des airs, il imagine que je l'enverrai chercher une seconde

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fois; mais il verra qu'il se trompe, malgré toute sa science. Je hais ces gens orgueilleusement stupides. »Et, Jetant les yeux sur la glace, elle sourit à ce qu'elle y voyait. Je laisse à deviner au lecteur quel était l'objet dont la vue lui paraissait si agréable, n'ayant jamais eu l'habitude de divulguer les secrets des dames. Quand Sybrandt parut enfin devant sa belle ennemie, et s'aventura à braver ce qui lui semblait bien plus terrible que la gueule béante d'un lion affamé, Catalina, irritée de sa longue absence en ces circonstances, et du peu d'intérêt qu'il semblait attacher au service qu'il lui avait rendu, le traita avec un dédain marqué. Sybrandt , qui aurait compris vingt volumes in-folio de métaphysique beaucoup plus aisément que les pensées d'une femme, et qui ne supposait point que sa présence ou son absence pût être de quelque importance aux yeux d'aucun être du sexe et de l'âge de Catalina, se sentit plus embarrassé que de coutume à cette réception. Ils continuèrent ainsi à se méprendre sur leurs dispositions mutuelles, et devaient probablement continuer toute leur vie à mal juger l'un de l'autre.

Peu de temps après l'aventure de l'île, un incident excita une i^rande sensation dans la petite

ville d'Albany et ses environs ; ce fut l'arrivée d'un régiment anglais de JNew-York , en conséquence des hostilités que l'on s'attendait à voir commencer à chaque instant entre la France et l'Angleterre , puissances dont la funeste rivalité a fait couler le sang humain dans les quatre parties du monde. La plupart des officiers de ce régiment étaient des jeunes gens brillans, à la mode, non mariés; et les belles et les mamans d'Albany voyaient dans ces nouveau -venus un objet vers lequel les charmes des unes et l'adresse des autres pouvaient se diriger.

Un des résultats les plus dégradans de l'étal colonial est le sentiment d'infériorité qu'il engendre inévitablement chez le colon , quand il se compare à l'habitant de la métropole, et le dédain arrogant , le manque d'égards que ce dernier affecte envers les colons. Quand nos provinces étaient encore soumises à l'Angleterre, elles étaient bien éloignées de cet esprit de fière égalité dont elles s'honorent aujourd'hui. La Virginie et la Caroline méridionales montraient seules dès-lors quelque tendance vers les idées sur lesquelles notre indépendance s'est fondée; ailleurs, tous les préjugés aristocratiques dominaient , surtout parmi les femmes. L'empres-

sèment avec lequel nos dames recherchaient les attentions des gentilhommes de la mère -patrie, la fierté que la moindre de ces atl entions leur inspirait, contribuaient sans doute à l'abaissement moral de leurs compatriotes , aussi bien qu'à l'exaltation présomptueuse des aventuriers étrangers. Cette sotte manie d'admirer exclusivement ce qui vient de loin était si profondément enracinée dans les treize anciennes provinces des Etats-Unis, qu'elle y subsiste encore, comme le prouve notre aptitude à préférer un talent médiocre dans un étranger au mérite le plus brillant chez un concitoyen , et la facilité avec laquelle nous adhérons à l'opinion d'un ignorant charlatan, par la seule raison qu'elle vient de l'autre côté de l'Atlantique. L'hospitalité en ce sens est loin d'être louable : elle doit se fonder sur de plus nobles motifs que la puérile vanité de fêter un peuple parce que nous le croyons plus puissant, plus considérable que nous.

Le colonel du régiment nouvellement arrivé touchait à l'âge où l'ambition prend la place de l'amour. Il était brave, d'une naissance distinguée ; c'en était assez pour le rendre recommandable aux yeux des belles provinciales. 11 appartenait à une espèce de petits-maîtres qui depuis

long-temps a disparu comme espèce, bien que l'on en retrouve des exemples isolés dans la personne de quelque vieux militaire dont la vivacité et la galanterie ont survécu à elles-mêmes, et subsistent encore par la seule force de l'habitude. L'officier en question se nommait S) denham ; son extérieur était séduisant, surtout en uniforme , quoique son air annonçât la fatuité ; sa bravoure était incontestable, ses principes sûrs et bien faciles à suivre, puisqu'ils consistaient à soutenir les conséquences de toutes ses actions, bonnes ou mauvaises. Il n'était pas dépourvu d'instruction ; mais ce qui le distinguait principalement , c'était le grand usage du monde et l'art de se rendre agréable dans toutes les sociétés par la souplesse de ses opinions et ses manières nobles et prévenantes.

Les autres officiers étaient à peu près égaux en mérite. Tous avaient des habits rouges, qui faisaient leur principale distinction ; tous se croyaient infiniment supérieurs aux bons planteurs dont ils consentaient à boire le vin et à courtiser les femmes et les filles , si le premier était vieux , et les dernières jeunes et jolies.

La maison Vancour avait toujours été ouverte à tous les étrangers do marque . sp cialement

aux officiers qui , dans leur passage de iNew- York à la frontière , y séjournaient en allant el en revenant. Ils étaient reçus avec cette hospitalité aisée qui laisse au maître du logis et à ses hôtes une entière liberté, et dont il ne se retrouve que peu de vestiges de nos jours , excepté dans les états du sud, où elle se soutient encore, malgré les attaques réitérées d'une ostentation égoïste et parcimonieuse. Indépendamment de son hospitalité , comme M. Vancour l'aîné avait une profonde connaissance des intérêts de la colonie, une grande influence sur les Indiens, et qu'il jouissait de l'estime générale dans sa province , les membres du gouvernement ne laissaient jamais échapper l'occasion de le consulter sur les mesures qu'ils avaient à prendre.

Le colonel Sydenham et ses officiers se trouvèrent donc bientôt familiers dans la maison de M. Egbert Yancour ; ils montaient ses chevaux, faisaient fête à sa bonne chère, buvaient ses excellens vins, et déclaraient que c'était une sorte de vieux roquentin de provincial tout-à-fait présentable. Ils poussaient même leurs égards pour lui à tel point qu'ils ne le tournaient jamais en ridicule que lorsqu'ils étaient entre eux. Sydenham choisit d'abord Calalina pour en faire l'objet de

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ses soins ; et les autres trouvèrent parmi les Van Amburgh , les Van Outerstoup , les Volek - Maar , les Ver Valer du voisinage des divinités rurales qui pouvaient parler anglais avec les yeux, sinon avec la langue. A cette époque il n'était pas de bon ton d'avoir pour les dames mariées d'autres attentions que celles qui s'accordent avec un profond respect. Mais quand il eut été d'usage de faire autrement, l'air calme et réservé, les manières modestes et. pleines de dignité de madame Vancour n'auraient pas permis à l'homme le plus impudent ou le plus étourdi de hasarder auprès d'elle la moindre galanterie. Un des jeunes ofliciers se plaignait un jour à ses camarades de ne pouvoir trouver aucune femme dont il pût devenir amoureux. « Faites la cour à la maîtresse du logis, « dit un d'eux en plaisantant. — « Madame Vancour! » reprit l'autre- « Autant vaudrait-il me proposer de jeter un verre de vin au visage du roi. »

L'arrivée et le séjour de ces jeunes militaires firent une profonde sensation dans cette partie du pays , et y produisirent en peu de temps de grands changemens. Indépendamment du relâchement général dans les mœurs, suite ordinaire de la vie incertaine, errante, du soldat , tout corps

de iroupe un peu considérable traîne toujours après soi un certain nombre de gens vicieux des deux sexes. La corruption marche à la suite des années ; et rien n'est plus pernicieux pour la morale d'un peuple qu'une association de quelque durée avec des troupes régulières.

lies dieux des rivières, qui dormaient ordinairement tranquilles dans leur bassin de cristal, où leur repos n'était jamais troublé que lorsque les glaces qui les couvraient se brisaient au souffle du printemps , ou que les torrens des montagnes les forçaient à sortir un instant de leurs lits, s'étonnaient d'entendre nuit et jour les bruyans ébats des nouveaux-venus. Jusqu'alors on n'aurait pas entendu, passé huit heures, aboyer un chien dans ces retraites paisibles, à moins que ce ne fût pour signaler l'approche de l'homme sauvage ou de la bête féroce. « Maintenant, Dieu nous soit en aide ! » disait le bon Dominus Stetlinius en joignant les mains, « une partie de la nuit est employée à danser, à se divertir, et ces réjouissances se prolongent souvent jusqu'à neuf et dix heures du soir!... «Plus d'une fois les vaches, accoutumées à voir, dès la pointe du jour, les laitières entrer dans leur étable , tournaient en vain la tête du côté de la porte , tandis que les

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jeunes filles qui devaient leur donner la nourri ture dormaient encore, après les fatigues d'une danse champêtre , ou préparaient quelque nouvel ajustement. Ces jeunes Hollandais, si rangés, si modestes, qui jusqu'alors avaient regardé une partie en traîneaux à Noël comme le comble de la félicité humaine , se glissaient maintenant à minuit hors du grand dortoir où la surveillance du bon père croyait les avoir laissés bien endormis. Ils couraient perdre leur temps , leur santé , leurs mœurs, et dépenser leur argent dans des orgies nocturnes que le soleil semblait rougir d'éclairer quand il s'élevait au-dessus des cimes dorées des collines. Les paisibles retnnchcmens derrière lesquels nos ancêtres ba laves ont si obstinément conservé en d'autres parties du pays leurs mœurs antiques presque jusqu'à nos jours. cédaient graduellement aux coups qui leur étaient portés Inondant cette espèce d'invasion.

Le digne Stetlinius contemplait avec un élonnement douloureux les dispositions à la révolte que montrait son troupeau, si docile autrefois. Il se décida en crtte conjoncture à prendre, pour résister à l'ennemi qui venait troubler ses tranquilles domaines, les armes que comportait son âge, son caractère et ses fonctions sacrées. Met-

tant de côté le zèle modéré qu'il avait toujours montré dans ses exhortations , et qui suffisait pour maintenir dans la bonne voie ses simples auditeurs, il employa les menaces, les reproches sévères : son éloquence , son savoir, ses hautes vertus, lui inspiraient des paroles imposantes et touchantes, dignes des premiers réformateurs. Mais hélas ! que pourrait la voix des anges euxmêmes , quand le mauvais exemple , la tentation, les occasions de mal faire, ont déjà commencé à corrompre le cœur? Quelques-uns sans doute, surtout parmi les plus âgés des paroissiens, se sentaient émus par les sermons de l'excellent pasteur, et s'arrêtaient dans la carrière du vice ; mais parmi les plus jeunes, les plus étourdis des deux sexes, il s'en trouva bon nombre qui eurent à déplorer tout le reste de leur vie le jour où le régiment planta ses tentes au milieu des riches prairies de l'Hudson.

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