CHAPITRE VI
Un Beau de l'ancien régime.
Le colonel Sytlenham était un vétéran de cette vieille école des beaux, que je crois très-supérieure à celle de nos dandics inodernes. Les premiers professaient une courtoisie, une déférence chevaleresque pour les dames, qui, soit qu'elle dérivât de vanité ou d'un sentiment plus noble, contribuait à l'agrément de la société. Les tna-
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nières un peu cérémonieuses de ce temps étaient incontestablement préférables à l'insouciante et brusque familiarité, à l'oubli grossier des convenances d'autrui , que la mode décore aujourd'hui du nom d'aisance, de mâle assurance. Le colonel avait servi dans l'Inde, ce qui lui fournissait un heureux prétexte d'attribuer ses cheveux gris et les autres marques de caducité que montrait sa personne à l'effet d'un climat brûlant. « Ma tête grisonnait déjà à vingt ans, » disait-il; et jamais il ne se servait de lunettes, jamais il ne prenait de canne en nulle occasion , quoiqu'il sentît souvent le besoin de ces utiles auxiliaires. Son cœur était toujours occupé de quelque jeune beauté dont il s'efforçait de fixer l'attention, bien plus par une habitude de vanité que par un sentiment plus vif et d'une nature plus élevée. En peu de jours il devint le favori de tous ; grands et petits, jeunes et vieux l'aimaient, à l'exception du bon Dominus Stettinius, qui avait deviné le relâchement de ses principes, et ne considérait point l'élégance des manières comme une compensation pour l'absence des bonnes niœurs.
Le colonel devait regarder Catalina comme l'objet le plus digne de ses attentions. C'était la plus belle personne du pays, l'unique héritière
d'un homme qui possédait assez de terres pour voter à la diète germanique, enfin l'arbitre du bon ton dans la société albanaise. « Si j'étais assez heureux , pensait - il , pour attendrir cette jolie tourterelle des bois, elle vaudrait la peine de risquer le mariage : sinon je suis consolé d'avance ; un voyageur comme moi ne s'amuse pas à se tourmenter pour les caprices d'une femme. » D'après cette résolution, il se déclara serviteur dévoué de miss Vancour, et les lois de l'étiquette militaire tenaient à l'écart la foule des majors, capitaines, lieutenans et enseignes, tandis que leur colonel faisait l'agréable auprès de la jeune demoiselle.
On ne peut nier que Catalina ne se sentit flattée de la préférence que lui accordait le premier de ces brillans officiers , un homme qui portait avec honneur un beau nom. Il eût fallu une force au-dessus de la nature féminine pour rester insensible à un triomphe si flatteur. Il n'est pas surprenant en effet que les femmes meltent tant de prix à ce genre de conquête, puisque ce sont les seules qui leur soient permises, puisque leur vanité, leur ambition , ne peuvent trouver à se satisfaire qu'en unissant leur sort à celui d'un homme que ses qualités person-
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nelles, sa forlune ou sa naissance ont placé dans un rang supérieur. Les empressemens du colonel pour Catalin;i, et la politesse gracieuse avec laquelle ils étaient reçus, firent bientôt penser aux bonnes gens du pays, auxquels les attentions autorisées par l'usage du grand monde étaient inconnues, que c'était un mariage arrêté.
Parmi ceux qui observaient les progrès de cette intimité avec amertume de cœur, était le jeune Sybrandt Wesfbrook. Sa vie retirée, l'habitude de se concentrer en lui-même, le disposaient à l'espèce de jalousie la plus ridicule et la plus injuste. Persuadé qu'il ne pouvait prétendre à Gatalina, il aurait frémi à la seule idée qu'elle pût jamais se douter qu'elle était l'objet , l'unique objet de ses rêveries. Toutefois il ne pouvait endurer la pensée, bien moins encore la vue des plus légères marques d'attention qu'elle aurait pu donner à un autre. Quand il se trouvait avec elle , et qu'il la laissait aux soins des autres hommes de la société , ces soins , qu'il avait négligé de prendre lui-même, lui causaient les plus vives angoisses , et leur souvenir empoisonnait ses jours solitaires et ses nuits sans sommeil.
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Je ne m'étonne point, comme le font beaucoup de gens, du goût des femmes pour les amans un peu entreprenans. Le rôle du beau sexe est de se tenir sur la défensive ; rien n'est plus moilifiant pour sa fierté , plus pénible pour sa délicatesse . que l'obligation d'encourager par des avances inconvenantes l'homme orgueilleux ou timide, qui ne montre son affection qu'en s'éloignant , en négligeant avec obstination toute occasion de se rendre agréable.
Catalina , bien que Sybrandt tînt en sa présence une conduite aussi bizarre qu'impolie , se doutait néanmoins qu'il nourrissait au fond du cœur un sentiment de préférence pour elle. Une sorte d'inslinct commun à toutes les femmes, et qui leur tient lieu de raison et de philosophie , l'avait avertie que les actions de son cousin ne devaient pas être interprétées d'après leur apparence ; elle l'observait donc attentivement, tout en recevant les galantes attentions du colonel avec d'encouras:eans sourires. En ces occasions elle tâchait de pénétrer ce qui se passait dans l'ame de Sybrandt à travers son enveloppe d'indifférence ; et sa vanité, même sa sensibilité, puisqu'elle n'oubliait pas qu'elle lui devait la vie.
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ijJaient souvent flattées de ce qu'elle découvrait. On voyait briller en lui de temps en temps des éclairs d'intelligence , de vivacité , qui indiquaient les trésors que sa timidité, son indolence, ses habitudes rustiques , l'empêchaient de mettre au jour. Ces observations inspiraient à la jeune fille tantôt le désir de l'encourager, par des manières iifl'ectueuses, à se montrera son avantage dans la société des nouveaux-venus , tantôt l'envie de le tourner en ridicule, pour l'obliger à quitter le rôle d'impassible qu'il soutenait évidemment avec peine, et qui provoquait, quant à elle, son dépit féminin. Plus d'une fois en effet ses railleries lui firent éprouver des tourmens inouïs: sans iivoir aucune méchanceté dans le caractère , elle faisait ainsi du mal , beaucoup de mal. Que de jiaroles légèrement prononcées n'ont -elles pas porté de coups mortels ! Il est des âmes d une nature si sensible que la moquerie les met à la torture , et le mépris les tue. Elles souffrent le martyre , tandis que la timidité jette un voile si épais sur leurs sentimens , qu'elles ne montrent à des yeux inattentifs que de l'indifférence ou une morgue insupportable. Tel était le malheureux jeune houimc qui semblait destiné en ce ;lîiomentà n'être jauiais apprécié même par l'amie
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de son cœur ou la femme de son choix, puisqu'il ne posséderait probablement jamais une amante ni une épouse.
Quoiqu'il s'éloignât autant qu'il le pouvait du manoir de famille , son esprit inquiet l'y ramenait quelquefois en dépit de lui-même ; d'autres fois le bruyant , le remuant Ariel le forçait jusques dans les relranchemens de ses bois , et l'amenait bon gré mal gré dans le cercle brillant qui se rassemblait presque journellement chez le colonel Vancour. Un soir le colonel Sydenham , deux ou trois de ses officiers , Ariel , Sybrandt et les filles des principaux bourgeois d'Albany, se trouvaient en visite dans la maison Vancour; un orage survint au commencement de la soirée, et l'on décida que l'on resterait où l'on était si bien, et que l'on ne s'en irait qu'après souper. L'oncle Ariel fut prrt à sauter de joie à cette résolution ; car ce qu'il aimait le plus au monde c'était un bon repas en joyeuse compagnie. Une perspective aussi agréable pouvait seule le tenir éveillé après l'heure de retraite des coqs et des poules. Dans la conversation le colonel décrivit un mets indien composé de riz et de volaille bouillie . qui frappa merveilleusement l'iuiagination d'Aricl. Il disparut aussitôt après.
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le récit, et tout le reste de l'après -dîner on le vit entrer et sortir conlinuellement , sans que personne s'en étonnât, parce que chacun savait qu'il ne pouvait demeurer en repos tant qu'il trouvait quelque chose à faire dans la ni'îison.
« Sybrandt , » dit madame Vancour , dans l'intention bienveillante de le tirer de la torpeur où il restait plongé depuis son arrivée , (f Sybrandt , venez nous aider à trouver ce que signifient ces mots. » On se rassembla autour de la table sur laquelle se trouvaient des livres que quelques personnes s'amusaient à lire, tandis que les autres causaient.
« C'est du grec , » disait l'un. — « C'est de l'hébreu , )i disait un autre. — <- Du haut-hollandais , » disait un troisième. — «Point du tout, c'est du mohawk . » répliquait un quatrième ; et tous étaient d'avis différens. «Laissez -moi voir, » dit Ariel, qui venait d'entrer dans la chambre le visage plus rouge que du feu. Il plaça ses lunettes sur son petit nez après les avoir soigneusement essuyées, et se posant sur ses deux jambes étendues à peu près en angle droit , il chercha à déchiffrer les mots mystérieux; mais il ne put y réussir.
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« Colonel ! » cria-t-il à Sydenham qui affectait d'être tout entier à sa conversation avec Catalina ! « Colonel ! venez ici morbleu ! Vous entendez l'indou et toutes sortes de langues , vous allez nous expliquer cela. »
Tous les autres se joignirent à sa demande , et le livre ayant été remis au colonel, il commença très-gravement à l'examiner en le tenant à l'envers.
« Eh bien ! le diable m'emporte , colonel ! « s'écria l'oncle, «vous tenez le livre à l'envers, ce n'est pas le moyen de le comprendre. Prenez mes lunettes; je vois que vos yeux commencent à vous refuser le service aussi bien que les miens. »
Le colonel aurait mieux aimé marcher contre une batterie de canon , que de se servir de lunettes devant tout autre que son valet de chambre, sur la discrétion duquel il pouvait compter. Dans son empressement à réparer son étourderie si malheureusement proclamée par le trop officieux Ariel , il tourna la couverture du livre devant lui , tandis qu'il repoussait les lunettes avec un salut et un sourire qui annonçaient qu'il n'en avait pas besoin.
«Mais, colonel,» reprit le pétulant Ariel en
éclatant de rire, «ne voilà-t-il pas que vous tournez maintenant le livre du côté de la couverture. J'insiste pour que vous preniez mes lunettes. Je parie qu'elles vous iront parfaitement, car nous devons être du même âge. » 11 continua sans merci à presser le colonel jusqu'à ce que le pauvre homme pût à grand' peine commander ses fidèlei auxiliaires les saluts et les sourires. Toutefois, comme il s'était fait une loi de n^ montrer en aucune occasion ni mortification tii colère, et ne s'était jamais écarté de celte règle depuis plus de vingt ans , il se contenta de passer le livre à Sybrandt, en avouant qu'il ne comprenait point ces mots. 11 aimait mieux paraître ignorant que d'être soupçonné d'un commencement de vieillesse; et i! réussit à faire penser à toute la compagnie qu'il avait d'aboid affecté de ne point voir le passage , parce qu'il ne pouvait l'expliquer. Sybrandt dit que ce n'était qu'un proverbe anglais impriujé en lettres grecques, comme on en trouve dans certains vieux livres où ils ont été placés par forme de plaisanterie scolaslique. Il n'existait pas encore de basbleus en ce pays à l'époque que nous décrivons ; mais en tout temps , chez tous les peuples , dans toutes les classes do la société, les connaissances
ont toujours attiré le respect. La science est indépendante des caprices de la mode , et l'esprit humain ne peut refuser son hommage à ce qui le rend évidemment meilleur- Ce petit incident éleva Sybrandt bien au-dessus du colonel , spécialement aux yeux de Catalina, qui tenait de sa mère une profonde vénération pour les connaissances utiles.
Les actions du colonel baissèrent donc après l'aventure du livre, et celles du pauvre Sybrandt montèrent dans la même proportion ; car une des qualités inhérentes à ces sortes de caractères susceptibles , est une disposition à se sentir exalté ou comprimé à l'occasion de choses tellement insignifiantes , qu'un autre ne les apercevrait même pas du tout. Une pause dans l'orage au dehors et dans la conversation au dedans , fut interrompue par le son discordant de voix en colère. Ce bruit paraissait venir de la cuisine ^ bâtiment détaché et situé à cinquante toises de la maison , avec laquelle il communiquait par un passage couvert. On semblait se quereller vivement, et bientôt Ariel entra tout boufli de rage , les joues en feu , et s'écriant : « Vieille tête de laine , vieille folle 1 elle ne s'entend pas plus en cuisine qu'une sauvage mohawk. » Chacun s'eni-
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pressant de demander la cause de cette violente sortie , Ariel se hâta de l'expliquer aussitôt qu'il eut repris ihaleine.