CHAPITRE VII
Une violation de droits n-poussée avec vigueur.
Une reine africaine régnait presque despotiquemenl dans la cuisine de M. Vancour. De longs et puissans efforts pour s'emparer de l'autorité et la conserver, avaient donné à cette négresse sur cette partie de l'établissement un pouvoir au moins égal à celui de sa maîtresse , et supérieur à tout autre. Son teint offrait le plus haut degré de perfection, suivant les lois de la beauté en
Guinée ; car la nuit personnifiée n'aurait pu être plus noire que la peau de la tante Nantji, comme l'appelaient dans la maison grands etpetils, jeunes et vieux. Elle était mère de trois générations de noirs, je me trompe, de gens de couleur, qui appartenaient tous à l'établissement. Dès leur naissance, les garçons étaient donnés à Tun des jeunes maîtres, au service duquel ils restaient spécialement attachés toute leur vie ; et les filles étaient de même considérées comme la propriété des demoiselles, qui se chargeaient de veiller sur leur conduite, et leur apprenaient à être vertueuses et utiles. Tous étaient traités avec bonté, comme faisant partie de lafamille. Dans ces temps de simplicité et d'honnêteté, les relations de maître à esclave, les services mutuels, la bienveillance mutuelle, la protection d'un côté, le dévouement de l'autre, avaient quelque chose de doux et de respectable. Les esclaves ne se creusaient point la tête à disserter sur les droits des deux couleurs rivales, comme ils sont quelquefois tentés de le faire de nos jours; mais en récompense ils étaient plus heureux, plus honnêtes, plus utiles à eux-mêmes et à la société que ne le sont ces malheureuses victimes d'une extravagante philanthropie, que l'on voit journellement occu-
|)er les tribunaux de police ou les cours d'assises. Les travaux des esclaves n'étaient pas alors plus pénibles que ceux des propriétaires du sol qu'ils cultivaient; ils laV)Oiiraient les mêmes champs, remplissaient les mêmes tâches que leurs maîtres ; et quand ils avaient employé leur jeunesse et leur maturité au service de ceux-ci , ils trouvaient au foyer de leur cui^ine un asile pour leur vieillesse. Jamais ils n'achevaient kur vie à l'iiôpilal ou dans les prisons.
On aimait à voir l'intérêt que ces anciens et fidèles serviteurs prenaient aux affaires de leurs maîtres, la manière dont ils s'identifiaient, pour ainsi dire, avec le chef de la famille à laquelle ils appartenaient Un maître, une maîtresse de maison, pouvaient s'absenter, et laissera l'un de leurs esclaves la direction de leur établissement, sûrs qu'ils étaient que tout serait fait avec autant ou plus de soins que s'ils étaient présens. Ces bonnes gens ne se regardaient point comme une race injustement tyrannisée, ayant le droit de résister à l'oppression , de s'y soustraire par la fuite; même de voler et de tuer leurs maîtres, si cela se trouvait nécessaire pour recouvrer leur liberté. Bien loin de concevoir ces idées, celle d'une séparation d'intérêt entre eux et leurs maî-
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très n'était jamais entrée dans leur esprit; et si elle l'eût fait, leur cœur l'aurait bientôt repoussée. Mais retournons à notre histoire.
La tante Nantji régnait despotiquement sur cette région que notre siècle de lumières regarde comme la source des bénédictions terrestres : il n'est, je crois, pas nécessaire de nommer la cuisine. Je ne sais où son art lui avait été enseigné ; mais la tradition dit que les plats qu'elle assaisonnait avaient une saveur, un goût, uny'e ne sais quoi auquel rien n'était comparable. Souvent ces mets succulens avaient porté le digne Ariel à d'imprudens exploits gastronomiques. On raconte même que sir Henri Moore , gouverneur de la province de New-York . se trouvant en visite à la maison Vancour, entraîné par les délices d'une certaine sauce dont la recette s'est perdue, en mangea d'une manière si désordonnée , que Son Excellence s'endormit avant le dessert!
L'actif Ariel , outre ses talens pour la greffe des arbres, la médecine vétérinaire, la culture des champignons , était encore amateur distingué dans l'art respectable de la cuisine. Jamais il ne pouvait s'éloigner des fourneaux quand on préparait quelque festin , à moins que la tante Nantji ne l'en expulsât de force en brandissant le gril,
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la pelle à feu , ou quelque autre arme aussi formidable. Il régnait entre eux en eflfet une certaine disposition hostile depuis que l'oncle avait traité la bonne Nantji, devant tout le monde, de vieille folle de négresse, parce qu'elle avait fait rôtir des pigeons ramiers sans les farcir.
Ouand Ariel entendit le colonel décrire le fameux plat indien avec une exactitude vraiment louable, il dressa les oreilles, et prit sur-le-champ la résolution de se concerter avec la tante Nantji, afin de surprendre le colonel par un jac-simik. Dans cette vue , il disparut, comme nous l'avons déjà dit, aussitôt que Sydenham eut terminé s;*s détails, et se rendit dans les domaines de la reine noire , alors profondément occupée dos )>réparatifs d'un souper du bon vieux teujps |)our des convives de bon appétit qui avaient dîné à une heure. L'invasion faite sur ses terres en ce moment ne fut nullement agréable à sa majesté ; son respect pour le frère de son bon maître la retenait assez ordinairement dans certaines limites ; mais elle en sortait si quelque cause d'ir ritation trop forte n'agissait pas sur elle.
« Tante Nantji , ma bonne , » dit Ariel , « je voudrais vous faire essayer un plat délicieux que je viens d'entendre décrire au colonel Sydenham.»
« Ah ! » dit la négresse, « massa Muriel toujours a dans sa tête quelque nouveau plat baroque. Eh bien! qu'est-ce que c'est?
— C'est seulement de la volaille bouillie avec du riz, et assaisonnée avec du cw/vy; vous savez ce que c'est, le colonel vous en a donné une bouteille l'autre jour. »
JNantji fit une grimace. «Pouah ! cette mauvaise drogue, bonne pour la langue d'un sauvage. »
— «Mais, bonne Nantji, «dit Ariel d'un ton flatteur, «vous ne serez pas obligée d'en manger; vous ferez ce que je vous demande pour l'amour du colonel , n'est- il pas vrai?
— Le colonel ! je voudrais le voir à cent milles d'ici avec sa bande d'habillés de rouge, qui viennent nous gruger tous les jours, et se moquent de nous en arrière.
— Mais cela fera plaisir à votre maîtresse. Allons, venez, vieille fée, qui faites tout ce que vous voulez , vous réussirez à merveille si vous vous y mettez. Je vous achèterai une pipe neuve , du tabac et un cent d'épingles la première fois que j'irai en ville. »
Pour plaire à sa maîtresse et gagner la récompense promise , Nantji consentit, enfin à essayer de faire le plat étranger en question , ce qui corn-
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hia de joie notre Ariel : il sortait de la cuisine , et y rentrait deux fois en un quart d'heure , donnant de nouveaux avis, ou critiquant quelque détail de l'exécution ; et ce fut avec peine que la dame du lieu se retint bien des fois d'avoir recours au redoutable gril. Cependant la grande entreprise arrivait à l'une de ses crises décisives; Ariel sollicita donc, et obtint la permission de goûter la savante composition. Mais qui pourrait peindre son indignation, quand il découvrit qu'en dépit de toutes ses précautions , de toutes ses injonctions, la lante Nantji, qui aimait passionnément les oignons , avait jiâté toute l'affaire par l'introduction d'une abondance vraiment funeste de cet ignoble végétal. Ariel , confondu , atterré, jeta dans le feu avec horreur ce qui restait dans sa cuiller, en s'écriant :
« Que je sois anéanti, si la vieille folle n'a pas mis de ses éternels oignons dans ce plat ! »
Là-dessus la négresse , oubliant la pipe , le tabac , le cent d'épingles , saisit le gril fatal, poursuivit Ariel avec une force qui semblait surnaturelle, vu son âge avancé, et le chassa devant elle jusqu'à la porte du salon, où elle s'arrêta un instant, brandissant le gril d'un air de triomphe, puis se retira en grondant. On doit à la mémoire
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de tante Nantji de dire que le plat fut servi à souper, et jugé par le colonel aussi bon que ceux qu'il avait mangés aux Indes; ce qui lui gagna pour la vie les bonnes grâces de cette reine de la cuisine.
Le souper se passa gaiement, malgré la déconfiture d'Ariel, qui reprit bientôt sa bonne humeur. Il n'était point de ces boudeurs obstinés qui gardent rancune aux bonnes choses, quand elles n'ont pas été faites suivant leur avis ; et il rendit justice de toutes manières aux talens de son antagoniste , en s'amusant, dans les intervalles de repos qu'il laissait à ses mâchoires , à lancer des traits qu'il croyait fins sur le colonel et Catalina , qu'il regardait sans cesse d'un air significatif. Toutes ces insinuations déchiraient le cœur du pauvre Sybrandt , et le mal -avisé, quoique très-bienveillant, Ariel mettait son jeune ami hors d'état de conserver le peu d'empire qu'il avait sur lui-même en faisant continuellement allusion à ce qu'il aurait voulu oublier. Cependant à force de crier, de rire, de s'agiter, Ariel finit par s'endormir dans un grand fauteuil à haut dossier bien rembourré, qui figurait depuis un siècle avec plusieurs de ses semblables dans les meubles de famille. Le révérend Dominus Stetti-
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nius apprit avec un douloureux étonnement que cette modeste partie de plaisir s'était prolongée jusqu'à onze heures et demie , bien près de l'heure redoutable de minuit.
Un petit incident peu important en apparence qui se passa dans cette soirée , eut une influence majeure, on peut même dire décisive , sur la destinée de Sybrandt Westbrook. Quand la compagnie se sépara le galant colonel supplia Catalina de lui donner le bouquet de violettes qu'elle portait. Dans la gaieté de son cœur ou peut-être à l'instigation du démonde la coquetterie, qui n'est jamais totalement banni de l'esprit d'une femme , Catalina donna les fleurs à Sydenham en lui souhaitant d'heureux songes avec le plus gracieux, le plus séduisant sourire. Ce don , ce sourire , ce souhait, furent autant de coups de poignard dans le cœur de Sybrandt. Les tortures qu'il endura pendant cette nuit, qui lui semblait éternelle , le portèrent à prendre une résolution qu'il exécuta sans délai.