‹ Le collectivisme et l'evolution industrielleChapitre 15 sur 47 · LES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

LES OBJECTIONS

« Opportet haereses esse. • Tbbtullien.

Si nous tentons d'embrasser d'un coup d'œil l'évolution industrielle que nous venons de décrire, elle nous apparaît comme un gigaùtesque et permanent effort, se poursuivant à travers les siècles, dans le sens de la sojcialisation du travail, par la concentration des moyens de production et d'échange.

Cette concentration se manifeste sous deux aspects distincts, bien que généralement corrélatifs et réagissant Tun sur l'autre : concentration des ateliers ; concentration des entreprises.

D'une part, dans nombre d'industriel, les ateliers individuels, par suite de leur infériorité technique, disparaissent ou ne jouent plus qu'un rôle local et accessoire : la forge des Nibelungen fait place aux ateliers de construction de Sèraing, aux fabriques de rails de Pittsburg, aux fonderies de canons d'Essen ou du Creusot.

D'autre part, lès entreprises individuelles, élargissant toujours Je cercle de leur action, finissent par céder la place à des sociétés, anonymes ou coopératives, indispensables pour

réunir les capitaux exigés par la production sut une grande échelle. Puis viennent les coalitions, les cartels, et enfin le trust, le monopole complet, l'organisation unitaire plus pu moins stable de la production et de l'échange.

C'est ce qui existe déjà, à des degrés divers, pour les industries — ce nipt pris dans son acception la plus large — que l'on s'accorde à considérer comme fondamentales, soit parce qu'elles répondent à des besoins essentiels, soit parce qu'elles fournissent des matières premières aux autres branches de la production, soit enfin parce qvi'elles rendent à la commu* nauté des services ayant un caractère si général qu'ils tendent à être considérés coinme des services publics.

Tels sont, par exemple, les transports par chemins de fer et par canaux, les banques d'escompte et d'émission, lesf postes, télégraphes et téléphones, les assurances, en un mot les organes centraux des vastes appareils qui assurent, facilitent, accélèrent ou régularisent le mouvement circulatoire des richesses et les relations entre les hommes.

Ensuite, parmi les industries productives de matières premières, celles qui fournissent aux autres branches le charbon, le fer, le bois ou la pierre.

Enfin, celles qui fabriquent ou débitent des produits répondant aux besoins les plus généraux, les plus répandus dans toutes les couches sociales : le pain et Feau, le sel et le sucre» le

pétrole et le gB^ d'éclairage, le tabac et ralcool.

Ibb Yét^meoiB^ h^ cbnn&sure^ et, i un moindre degré, le laèt, le t^urré, la joaiargarine, U viande de faQucherie, les deorées €oioiiiale#» ies prp« 43biit6 pharmaceutiquee, eie.

Ces direrses brwches oceupeiM:, incofitestablemeoi, la grande ma^^e «de la population tra« vaiUeu«e. Si eUe« venaient à être appropriés «oIlectiTement, le domaine de TinduiStrie privée «'aurait plus qu'une étendue assi^ reatreiote. Or, des a priéseut, ua assez gmiad nombre d'entre ejUee sont socialiaéea en tout ou en partie : i&eilopole« du fiel, du tabac, de l'alcool; exploitation par rÉtat des ebeuiiiTâ de fer, dea postes, des télégraphes^ des téléphones; nationalisait on plus ou moins eomplète des banques d'émission, avec participation de l'Ëtat dans les bénéfices ; municipalisation de Teau, du gaz, de l'électricité, des tramways, des abattoirs; propriété collective ou communale des forêts, des mines, des canaux, des routes.

Quant aux industries fondamentales qui restent dans la sphère du capital privé, presque toutes présentent «^ à raison même de la pro^ duction en grand que Téteadue de leurs débouchés nécessite*^ un haut degré de concentration capitaliste : les télégraphes, aux £tats*Unia, sont dans les mains de deux compagnies ; quelques grandes sociétés d'assurance-vie se partagent I0 monde ; les banques centrales d'émissions, alorà^mème qu'elles n'pnt pas un monopole absolu^ font le vide autour d'elles; la triple alliance du pétrole, les trusts du sucre et du whisky^ assurent la domination d'une poignée

de capitalistes; Findustrie métallurgique, Tindustrie charbonnière, Findustrie textile, représentent les types les plus parfaits de la grande industrie. Et, ménxe dans les industries alimentaires ou Findustrie du vêtement, qui semblent faire exception à la règle, les grands magasins, les sociétés coopératives, les formes* diverses de la concentration technique ou commerciale, commencent à éliminer ou à complètement asservir un grand nombre de petits détaillants.

Quel que soit donc le nombre des industries accessoires <fli'engendre la division progressive du travail, il n'est pas douteux que, dans un avenir prochain, toutes les industries fondamentales seront socialisées, tout au moins au point de vue de la productiom. Bt ée mouvement de centralisation se manifeste avec une telle évidence, que les^adversaires mêmes du socialisme ne peuvent songer à le méconnaître; mais ils contestent la portée générale du fidt, ils repoussent les conclusions quW en tire et^ d'accojd sur ce point avec quelques socialistes, ils opposent à ce qu'ils appellent le « dogme de la concentration capitaliste », une série d'objec* tions dont voici les plus importantes :

« 1. Le nombre des petites exploitations, tout au moins dans le commerce et Fagriculture^ augmente au lieu de diminuer : on ne peut donc parler d'une loi générale de concentration capitaliste, dans toutes les sphères de la production.

» 2. Au surplus, la concentration de la production n'implique pas la concentration des fortunes ; bien loin de se réduire au profit des

quelques magnats du capitalisme, le nombre des possédants a plutôt une tendance à s'accroître ; la société anonyme démocratise les capitaux.

» 3. Dans les classes ouvrières même, le développement de Tépargne reconstitue, sons une autre forme^ la petite propriété*

» 11 n'est donc pas vrai de dire que révolution du capitalisme aboutit à constituer deux classes antagonistes, caractérisées Tune par la propriété sans travail, l'autre par le travail sans propriété. »

Nous allons examiner brièvement ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces diverses objections.

^ g 1. L'épargne ouvrière

L'enquête belge de 1892, sur les «Sa/â^/re^ et budgets ouvriers, nous permet d'apprécier à sa juste valeur l'importance de la « propriété capitaliste » que le prolétariat accumule dans les caisses d'épargne. Elle constate, en effet, que pour l'ensemble des ménages ouvriers, observés par les conseils de l'industrie, 1.8 0/0 des recettes seulement provenaient d'autres revenus que du salaire ou des secours accordés par l'assistance publique. ^

Certes, les 532 millions déposés à la caisse d'épargne (1898) ne laissent pas de former un ensemble imposant. Plus d'un demi milliard, dira*t-on, c'est une somme I Oui, mais il ne

1. BudgetB ouvrière pour le mois d avril 1691. Propor tion des salaires et autres recettes aux ressources totales pp. 433 et s. (Bruxelles. Weissenbruch, 1892).

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