CHAPITRE III
L'aDHIRISTRATIOM DBS CHOSES
(JSAH ItVRtt).
Malgré les protestations, cent fois réitérées, de tous les théoriciens socialistes, ta plupart de leurs adversaires s'obstinent à prétendre que le collectivisme a pour formule : Tout à l'iîitat !
C'est là, évidemment, créer une équivofjue, en jouant sur la double acception du mot État.
L'État, ce peut être,' dans un sens large, toute organisation sociale,^ quelle qu'elle soit ; mais ce peut être aussi l'État-gendarme, l'Etat policier et bureaucratique, l'instrument de règne qui a pour but essentiel de sauvegarder l'ensemble des intérêts de la classe possédante.
Et, par une incroyable défiguration de la doctrine socialiste, ou en arrive à dire que c'est à l'État-gendarme, à l'État dans sa forme actuelle, que nous voulons confier la direction de toutes les entreprises, le monopole de toutes les industries, la haute main sur toutes les brau" ches de la production et de l'échange.
S'il en était réellement ainsi, le Bocialisme
n'aurait pas d'adversaires plus acharnés que let socialistes eux-mêmes.
Nous sommes les premiers à recoiLnaitre, en eflfet, qu'un pareil régime présentbrait, au point de vue de la liberté individuelle aussi bien qu'à celui de la productivité sociale, les plus sérieux dangers. Seulement, ce que l'on oublie, ou ce que l'on feint d'oublier, c'est que le socialisme poursuit, on même temps que l'appropriation collective, une organisation du travail essentiellement différente de celle qui existe aujourd'hui.
Or, pour que cette organisation socialiste du travail puisse s'établir, il faut supposer, au préalable, toute une série de transformatioiis, non seulement dans l'ordre morajL et intellectuel, mais dans l'ordre politico-social, et, notamment, la conquête des pouvoirs publics par le prolétariat organisé, la différenciation de l'État-gouvemement et de TEtat-industriel, la décentralisation des entreprises sociales, caractérisées, aujourd'hui, par la plus étouffante 'centralisation.
S 1« La conquête prdétarientte des ponvotes puMics
La différence fondamentale entre Texploitation par les grandes compagnies et Fexploitation par l'État, la commune, ou d'autres personnes publiques, réside dans le mode de formation de la volonté directrice.
Dans le premier cas, elle émane de Tassem-
hlée des «^oticm&aires, et, par cpii^éq^uent, s'inspire, d'une mani^r^ e^lujsiiye, de leur intérêt privé.
Dans le wcand, au contrairOt elle émane, ou, du moin9, elle est censée émaner de la généralité des citoyens qui composent l'État ou ui Commune, et, par conséquent — dans la mesure où ils participent effectivement à Vexer^ vice du pouvoir ^^ elle ç'in^pire de Tintérét génértd»
Mais il va sans dire que, si le pouvoir appartient à un monarque absolu, ou bien à une oligarchie dirigeante, l'exploitation de^ services publics peut aller directement k l'encontre de l'intérêt du plus grand nombre et profiter, exclusivement, soit au souveraini soit |i la classe maîtresse .^ Aussi arrive-t-il fréquemment que, dans un État capitaliste, ^et surtout dans un État monarchique et militariste, ce soient les socialistes eux-mêmes qui se prononcent avec le plus d'énergie contre certaines extensions du domaine collectif.
Les social-démocrates allemands, par exemple, ont été au premier rang de l'opposition, contre les projets de Bismarck sur le monopole du tabac, de Kaunitz sur le monopole du blé, ou, plus récemment, contre les propositions des agrariens relatives à la transformation de la Reichsbank en une Banque d'Etat, a Demander aujourd'hui la création d'une banque d'État — disait Schœnlank, au Reichstag, en février 1899 — ce serait ^umir des armes aux Junker^ faciliter leurs projets de spolia-
tîon, contribuer avec eux à paralyser les progrès de la production moderne ^ »
De même, dans son livre sur la Question agraire. K. KautBky se déclare nettement contre Z foniules bourgeoises de U n*tion,Ueati„o du sol, laquelle n'aurait d'autre effet, dans une monarchie absolutiste comme l'Allemagne, que d'augmenter le nombre des fermiers de l'État, de fournir à celui-ci des ressources pour fondre des canons, bâtir des forteresses, construire des cuirassés et lui permettre, en un mot, d'effectuer d'énormes dépenses improductives, en échappant à l'intervention financière du Parlement *.
Bref, la première condition pour que l'extension de la propriété collective soit avantageuse pour tout le monde, c'est que le gouvernement appartienne à tout le monde *.
Ef, s'il est vrai que, dans les pays plus ou moins démocratiques, le prolétariat exerce, dès à présent, une influence telle que Tintépèt social prédomine dans l'exploitation de certains monopoles d'Etat, ce qui est aujourd'hui l'exception ne pourra devenir la règle que le jour où la conquête intégrale des pouvoirs publics
1. sténo graphische Beriekte ûber die Verhandlungen des Reichstags, 8 Februar 1899, pp. 725 et s. Ce discours se trouve résumé dans de Greef. Le crédit commercial et la banque nationale de Belgique, p. 159 (Bruxelles, Mayolez, 1899.)