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CHAPITRE IV

LIS FORUULBS DE BÉPÀBTITlOIt

• L> awitU M aoiib menos ^'avec la eommn-

OomiDuiiiBQie «t t'ërottttian hiitoriqu* est Qne gintr*lisktioa da ooDuoimuina. •

(BODBUTDB).

Nous venons de montrer que l'organisation du travail, en régime socialiste, différerait infiniment plus de l'organisation des monopoles d'Etat, que ceux-ci ne diffèrent de l'organisation capitaliste privée des entreprises. Mais il importe, d'insister, plus encore, sur le changement profond, essentiel — pivotai^ dirait un fourîériste — qui réeulterait de la socialisation des moyens de travail, tant au point de vue de la production que de la répartition.

Ce qui caractérise, avant tout, le système capitaliste, c'est, nous l'avons déjà dit, la production de marchandises, de valeurs d'échange, «k vue de réaliser des profits. « Dans un régime de propriété privée, dit Rodbertns, on ne travaille jamais pour le besoin social . et profond. On travaille pour le marché, pour la demande, qui so traduit par des sommes offertes. Des souffrances profondes peuvent exister j si

elles n'ont pas à leur disposition des valeurs échangeables, il ne sera rien fait pour les alléger. Le travail social ne s'exerce qu'au profit des propriétaires. » Supposons, au contraire, que la propriété devienne collective, c'est au profit des propriétaires collectifs que va s'exercer le travail social. Au lieu de produire pour réaliser des bénéfices, on produi- 1^ pour satisfaire des besoins. Au lieu de> fabriquer des choses inutiles ou superflues, quand des milliers de travailleurs crient famine, on ira, d'abord, au plus pressé; on s'occupera de nourrir, de loger, d'habill^ et d'instruire, avant de consacrer le surplus des efforts à des travaux plus rafiinés. Bref, par un retour apparent aux formes primitives, la production pour l'échange fera place à la production de valeurs d'usage, "*" mais pour la communauté sociale et non plus, comme jadis, pour la communauté domestique. .

On peut, dans une certaine mesure, se rendre compte, pratiquement, de la portée de ce changement, de cette révolution^ en comparant — si parva licet componere magnis — l'organisation d'une société anonyme capitaliste à celle d'une coopérative socialiste, comme le Vooruity de Gand, ou la Maison du Peuple, de Bruxelles.

La Société anonyme y en effet, travaille pour le marché national ou international ; elle produit des valeurs d'échange, dans le seul but de réaliser — pour la collectivité restreinte de * ses actionnaires — la plus grande source possible de profits*

Généralisez ce type d'association, avec ses actionnaires sans travail et ses travailleurs sans actions :-vous avez l'organisation sociale capitaliste. V

La Société coopérative^ au contraire, — ■ dont Fidéal serait d'employer toi:^s ses membres à là production de tout ce qu'ils consomment — travaille avant tout pour les familles associées, et, quand elle res.te fidèle à son principe, poursuit beaucoup moins la réalisation de bénéfices que la production d'^n maximum d'avantages pour les coopéra teurs.

Généralisez ce type d'association, et vous aurez une idée bien imparfaite, bien rudimentaire d*ailleurs, de ce que serait, bu plutôt de ce que pourrait être, le régime socialiste.

Certes, il serait profondément ridicule de prétendre trouver l'image réduite du monde futur dans ces chétifs embryons, non encore sortis de la matrice capitaliste, qui les marque de soii empreinte et leur fournit les moyens d'existence. Mais nous croyons cependant que le meilleur moyen de concevoir, d'une manière tangible et concrète, le mode de production socialiste, c'est de prendre pour point de départ ses^réalisations actuelles, si incomplètes qu'elles soient, d'éliminer, e^ pensée, toutes les survivances capitalistes qu'elles contiennent et de supposer — sur le modèle de nos grandes sociétés belges, par exemple — une coopérative géante, ayant pour associés tous les citoyens d'un pays, ou d'une région plus ou moins vaste, possédant, comme propriété socialei tout Fou-

tiDage productif, ou, an moins, l'outillage productif de toutes les grandes industries, et dans laquelle tous les membres, à la fois producteurs et consommateurs, donneraient leur tra^- ▼mil, intellectuel ou manuel, éliraient, directement ou indirectement, leurs administrateurs ou leurs chefs de service et produiraient toutes les utilités, toutes les yaleurs d'usage, nécessaires à la satisfaction de leurs besoins.

Ce que serait la répartition dans une société de ce genre, tel est, d'après nos adversaires et nos critiques, le problème dont les difficultés se manifestent par la ccmtradiction même des formules que l'on propose.

Si grandes que soient ces difficultés — et nous comptons bien les aborder de front — il convient de remarquer cependant que rien n'empêche de concevoir une société collectiviste, au double point de vue de la propriété et de la production, dans laquelle onàe bornerait à améliorer et perfectionner graduellement l«s modes de rémunération, de répartition, qui existent dans la société actuelle.

De même que les coopératives socialistes emploient des travailleurs salariés, mais eu leur assurant un minimum de salaire > une part dans les bénéfices, une journée de travail qui ne dépasse pas 8 heures — tout au moins à Bruxelles — wx emploi stable et permanent, une série d'avantages en cas de maladie, de vieillesse, d'incapacité de travail^ de même^ dans la grande coopérative que serait en somme une société collectiviste^ il ne serait nuUemei^t

impossible que Ton maintienne, dans une certaine mesure, les formes supérieures du salariat.

Mais, hâtons-nou? de l'ajouter, ce collectivisme partiel, ce collectivisme capitaliste — dirions-nousi si ces deux mots ne hurlaient pas de se trouver ensemble — cette transaction entre le socialisme et Tindividualisme ne serait et ne pourrait être qu'une transition vers le coiïectivîsme intégral. Et, par conséquent, cela ne nous dispense pas d'étudier les formules de répartition mises en avant par les diverses écoles socialistes.

Si nombreuses, d'ailleurs, que ces formules puissent être, on peut les ramener à deux points de vue fondamentaux : le besoin à satisfaire ou le travail fourni — le droit à l'existence ou le droit au produit intégral du travail.

En partant dé la notion du besoin — de la i^aleur d'usage, —; et en se fondant sur le droit à l'existence, les communistes disent : à chacun selon, ses facultés, à chacun selon ses besoins. Se fondant, au contraire, sur la notion du travail — de la valeur d'échange — les collectivistes, au sens étroit du mot, répondent : à chaque travailleur le produit intégral de son travail.

A première vue, ces deux formules sont absolument contradictoires. Nous croyons, cependant, qu'il est possible et nécessaire de les concilier Qt éçT les compléter Tune par l'autre.

i 1. Le droit an produit intégral dn travafl

Le droit au produit întég^al du travail trouve sa réalisation complète, soit dans File déserte de Robinson, soit dans un état social où, la propriété étant collective, l'usage de la propriété commune reste individuel. C'est le cas, par exemple, dans une communauté rurale où sinon chaque travailleur, du moins chaque unité économique, chaque ménage reçoit son lot, produit tout c^ qu'il consomme et consomme tout ce qu'il produit.

Mais à partir du moment où, sous une forme quelconque, la production devient sociale, où le travail associé se substitue au travail individuel, il ne peut être question de donner à chaque travailleur son produit en nature, mais seulement la valeur de ce produit^ l'équivalent de la force de travail dépensée dans Fœuvre commune. Et alors surgit le problème de savoir ^ce que vaut, comme principe de répartition, cette formule mattresse ,' ce leit^motw de tous les programmes socialistes : à chaque travailleur le produit de son travail.

Ainsi que le fait remarquer Anton Menger*, le droit au produit intégral du travail a, dans les théories socialistes, deux fonctions J)ien distinctes, l'une positive, l'autre négative. En vertu de celle-ci, Jes revenus sans travail, con-

1. A. Metvger. Le droit au produit intégral du travail, p, 212-214. Trad. française. (Paris, 1900).

séquence nécessaire de l'appropriation [privée des capitaux, apparaissent comme une injustice qui doit disparaître. En vertu de celle-là ^ chaque travailleur doit Retirer de l'ensemble de la production autant de valeurs qu'il en a créées lui-même par son travail.

Qu'il n'en soit pas ainsi, sous le régime capitaliste, c'est ce qui résulte, incontestablement, de toutes les considérations que nous avons fait valoir.

a Aussitôt que la terre devient une propriété privée, dit A. Smith, le propriétaire demande une part dans chaque produit que peut y faire croître ou y recueillir l'ouvrier. Sa rente est la première déduction que souffre le produit du travail appliqué à la terre. La production de presque tout autre travail est sujet à la même déduction en faveur du profit^. »

Pour qu'il en soit autrement, il faut que les travailleurs soient propriétaires de leurs moyens de travail et consomment eux-mêmes leurs produits^ou en reçoivent l'équivalent exact.

Espérer la généralisation de pareil état de choses, sur la base de la propriété individuelle, serait — nous Tavons montré dans nos cha-, pitres sur la concentration industrielle — la plus rétrograde des utopies. Mais, d'auti^ part, est-il possible que la formule du droit des travailleurs au produit intégral de leur travail trouve sa réalisation dans un état socialiste, sur la base de la propriété collective ? Et, en sup-

1, Rechereheê sur la nature et Uê causes de la richesse des nations, Trad. Garnier, I, pp. 181 «t 182.

posant que ce foit possible, cette formule de répartitidxi serait- elle conforme à la justice ? Telles «ont les deux graves questions qui s'im* posent à notre examen.

Pour que chaque travailleur reçoive le pro* duit intégral de son travail, dans un régime de production socialisée, il faudrait «— et c^est IHine des principales objections que Ton croit fikire au collectivisme «*^ pouvoir isoler ce produit, déterminer la part qu'il représente dans le produit total du travail associé. Or, après les innombrables discussions que ce problème a iait naître, nous avons à peine besoin de dire que cette détermination se heurte à des difficultés qui paraissent insurmontables.

A molbà de se borner à des évaluations empiriques ou d'attribuer la même valeur à toutes les journées de travajl, skilled et unskilled, comment apprécier la valeur produite par chacune des forces individuelles de travail^ cérébrales ou musculaires, opératrices ou directrices, qui concourent à l'extraction, la fabri* cation et la circulation d'un produit?

Rechercher la part du travail individuel dans un produit social, c'est, dans l'immense majorité des cas, vouloir retrouver une aiguille dans tme meule de foin.

D'ailleurs, en admettant que l'on ait une commune mesure pour déterminer la valeur de tous les travaux individuels, encore ne seraitil pas juste de répartir entre les producteurs directs le produit intégral du travail associé. Ce serait méconnaître le droit des producteurs

indirects, de tous ceux dont la coopération immatérielle apporte à l'œuvre commune un indispensable concours ; ce serait dénier également le droit à l'existence des faibles, des incapables, de tous ceux qui naissent pour souffrir; enfin, et surtout, ce serait attribuer aux individus qui composent la société les résultats obtenus par la société même.

« Le travail individuel, dit avec raison Hodbertus, n'est, pour une grande partie, fécond que par la coopération. Comment reviendraitil à l'individu ce qu'il n'a pas créé ? La collectivité, dont l'effort d'ensemble fait seul les résultats utiles, a son droit à une part du produit social, laquelle ne sera pas partagée^ »*

Dès l'instant donc où la production sociale se substitue à la production individuelle, la formule du droit au produit du travail ne peut plus être prise dans son sens individualiste. Elle signifie seulement que l'ensemble des travailleurs doit jouir intégralement des fruits clu travail social — sans qu'aucun prélèvement puisse être exercé, du chef de l'appropriation individuelle des moyens de production.

Mais cela ne nous dit paç encore ce qui doit revenir à chaque travailleur, dans les richesses produites par la communauté dont il fait partie ; et c'est ici que nos adversaires — soulignant l'antithèse du droit à l'existence et' du droit au produit du travail -** croient avoir trouvé ^la

1. RoDBSRTUS. Das Kapital, p. 86, cit. par Aiidlbr. Les origirtêê du sociaiiêm$ dEiat en AlUmagM^ p^ S35. (Paris, AXwa^ 1397),

pierre (Tachoppement du socialisme coUec-* tiviste.

Le collectivisme, dit-on, n'a pas de formule de répartition. Des économistes, comme Leroy- Beaulieu, tombent d'accord sur ce point avec des communistes-anarchistes, comme Kropotkine, qui opposent à la formule collectiviste, le principe communautaire : « A chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. »

S 2, Le droit à Texistence

Dans son livre, La conquête du pain^ Kropotkine, développant la formule d,u droit à l'existence, ou plutôt du droit à l'aisance, déclare que le seul principe de répartition qui puisse être adopté dans une société communiste, c'est le principe adopté déjà par les communautés agraires, en Europe.

Si la commune possède un bois, par exemple, tant que le petit bois ne manque pas, chacun a droit d'en prendre tant qu'il çeut^ sans autre contrôle que l'opinion publique de ses voisins,^

11 en est de même pour les prés communaux.

Tant qu'il y en a assez pour la commune, personne ne contrôle ce que les vaches de chaque ménage ont mangé, ni le nombre des vaches dans les prés. On n'a recours au partage, ou au rationnement, que lorsque les prés sont insuffisants.

Et, si vous allez dans les pays de l'i/urope orientale, où le gros bois se trouve à discrétion

et où le sol ne manque pas, vous voyez les paysans couper les arbres dans les forêts ^lelon leurs besoins, cultiver autant de sol qu'il leur est nécessaire sans penser à rationner le gros bois, ni à diviser la terre en parcelles. Cependant, le gros^bois sera rationné et la terre partagée selon les besoins de chaque ménage, dès que l'un et l'autre manqueront, comme c'est déjà le cas pour la Russie.

En un mot : prise au tas de ce qu'on possède en abondance ; rationnement de ce ({\x\ doit être mesuré, partagé. Sur les 350 millions d'hommes qui habitent l'Europe, 200 millions suivent encore ces pratiques, qui trouvent leurs racines au plus profond de la nature humaine ^

Remarquons, cependant, que ces modes primitifs de répartition se rapportent, le plus souvent, à des richesses naturelles, dont la production n'exige aucun * travail. Dèi^ l'instant, au contraire, où l'élément travail entre en scène, où la ^nécessité d'un effort productif se fait sentir, l'application du principe communiste se heurte, généralement, à de formidables résistances. On est, du reste, en droit de se demander quelle intensité ne devraient pas avoir les sentiments altruistes des travailleurs, pour que leur énergie productive ne soit pas affaiblie par l'absence de tout intérêt direct et personnel, dans l'accroissement de la production.

C'est pourquoi, tout en reconnaissant, avec I^opptkine, les tendances communistes qui se

1. Kropotkimb. La conquête du pain, pt>« 78 tt 79* (Parît» Stock, 1892).

manifestent, dès à présent^ dans les sociétés modernes — tendances qui prendraient un bien plus considérable essor en régime socialiste — il nous parait aussi impossible d'admettre que, i^iïs la répartition du produit social^ on tienne compte seulement des besoins de chaque individu, à l'exclusion de son travail, qu'il nous a été impossible d'admettre que l'on tienne compte seulement de son travail, à l'exclusion de ses besoins.

Au fond, les deux formules — à chacun selon son travail et à chacun selon ses besoins — représentent le point de départ et le point terminus d'une évolution, qui dégage du régime actuel les formes les plus imparfaites du collectivisme, pour aboutir, finalement, aux formes les plus libres et les plus intégrales du communisme.

Nous tombons, au surplus, d'accord sur ce point avec certains, et non des moindres, parmi les communistes-anarchistes eux-mêmes.

« Lorsque les peuples, dit.E. Carpenter, ont appris la leçon du commercialisme et de la concurrence aussi profondément que ceux d'aujourd'hui ont appris celle du chacun pour soi, il leur faut le temps de l'oublier. Le sentiment de la vie commune, depuis si longtemps étouifé et réprimé, croîtra et s'élargira de nouveau, mais lentement. Il faut donc avouer qu'afin de laisser à de nouvelles idées et à de nouvelles habitudes de vie le temps de se développer, il faudra passer par l'étape intermédiaire du collectivisme. Des formules telles que « lanationa-

lisation d^ sol et de tous les instruments de produ€tion », bien que vagues et en vérité impossibles à appliquer rigoureusement, serviront de noyaux d'où se développera ce sentiment.

Leur application partielle exercera Thomme a l'effort du travail commun et à l'idée de l'œuvre commune * ».

Ainsi, l'apparente contradiction des principes mis en avant par les diverses écoles socialistes tend à disparaître dès l'instant où l'on admet qu'ils correspondent à des stades différents de l'évolution sociale.

Notre idéal, à tous, notre fin dernière, c'est le communisme, et, dès à présent, dans un nombre toujours croissant de services publics, nous en trouvons des applications partielles : c'est le cas, par exemple, pour les dépenses de l'enseignement gratuit, l'entretien des enfants (cantines scolaires) dans les écoles diriges par des municipalités socialistes, les garanties d'existence réconnues — du moins dans certains pays — aux malades, aux vieillards, aux invalides du travail, i

Peut-être le temps viendra-t-îl où les progrès de la moralité et de la solidarité générale, l'abondance dé la production, les inconvénients et les difficultés de tout autre mode de répartition des richesses auront pour effet de généraliser l'application du principe communiste.

Mais, dans Fétat actuel des choses, force nous est de compter avec l'égoïsme, avec l'intérêt

1. E. Carpbtvter. Etapes vers la liberté. ÇHamçnité nov^ ççlfe^ Janvier ï8^.) -<

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étroitement personnel, dans la mesure nécessaire pour assurer le maximum de productivité au travail social.

$ 8. Résuné et condnsioBS

En résumé donc, il est impossible de formuler un principe de répartition qui soit universellement applicable à tous les degrés de l'évolution sociale. La supériorité, toujours relative et transitoire, de telle ou telle formule dépend, en dernière analyse, de la faculté qu'elle possède d'assurer, mieux que tout autre, — à un moment donné — la plus grande expansion des forces productives, le plus grand essor de la production intégrale.

Remarquons, au surplus, que dans un état socialiste ces questions de « partage » n'auraient pas l'importance essentielle qu'elles possèdent aujourd'hui et que, pour ce motif, les économistes bourgeois continuent à leur attribuer, quand ils se transportent par hypothèse dans un état social différent.

Actuellement, en effet, la plus-value tout entière se répartit entre les détenteurs du capital privé ; c'est postérieurement au procès de répartition qu'une partie de cette plus-value — celle qui n'est pas consommée improductivement — sert il développer les moyens de production, à rémunérer les producteurs indirects, ou bien à défrayer les dépenses publiques.

En' régime socialiste, au contraire, il ne sau-

rait être question de partage que pour une fraction, relativement minime, de la plus-value produite par le travail social. Avant toute répartition de cette plus-valu^ entre les individus, la communauté prélèverait les resources nécessaires au développement ultérieur de la production, à la rémunératioi^des travailleurs qui ne participeraient pas directettient à la production matérielle, et à Falimentation des services publics, mis gratuitement à la disposition de tous les citoyens.

Or, dans un état social où l'influence des principes communistes irait toujours croissant, ces prélèvements effectués dans l'entente de tous limiteraient de plus en plus le champ de la répartition individuelle.

Que l'on suppose, par exemple, une société qui réglerait elle-même par des actes de volonté collective le développement de ses moyens de production, qui reconnaîtrait à tous Jes travailleurs, ainsi qu'à tous les invalides du travail, un droit égal à la satisfaction de leurs besoins essentiels, qui organiserait en services gratuits l'instruction et l'entretien des enfants, le logement, l'éclairage et le chauffage, la distribution des eaux potables, le transport des lettres, des voyageurs, des produits, en un mot, toutes les fonctions de la vie sociale qui répondent à de» besoins généraux, sensiblement les mêmes pour tous les individus : n'est-il pas évi-dent que, dans une société de ce genre ,' tout imprégnée de communisme, le problème de la répartition individuelle -— d'après la quantité eu

la qualité de travail fourni, par exemple — n*aUrait plus qu'une importance relativement secondaire ?

C'est déjà, dans une «certaine mesure — et nous y revenons encore une fois pour rendre notre pensée plus concrète — - le mode de répar^ tition en vigueur dans, les coopératives socialistes. '

A la Maison du Peuple de Bruxelles, notamment, avant de procéder à un partage des bénéfices, les statuts garantissent aux travailleurs du personnel un salaire normal, auy groupes du Parti Ouvrier le logement, le feu et la lumière, aux membres malades le pain quotidien et les secours médico-pharmaceutiques, aux sections d'art, d'enseignement, d'éducation, de propagande, des subsides proportionnels aux ressources dont l'assemblée des coopérateurs dispose ; et c'est seulement après avoir effectué ces prélèvements, après avoir déterminé les sommes que l'on affecte à la réserve, à l'amortissement et au développement de l'outillage social, que l'on distribue ce qui reste entre les associés.

De même, dans un État socialiste, c'est après avoir satisfait à tous les besoins d'intérêt général, après avoir assuré le droit à l'existence de tous les membres de la communauté, que l'excédent des produits ou plutôt des valeurs produites pourrait faire l'objet d'une répartition différentielle.

lians la mesure où il serait socialement utile, au point de vue de la production^, d'attribuer

âéd ava&taged spéckat à certains trâTailleurs ou à certaines catéfifories de travailleurs, pour stimuler leur énergie et leur puissance de travail, rien n'empéchers^it une société collectiviste de maintenir — mutatis mutandis — la hiérarchie des traitements qui existe, aujour d'hui, dans les services publics.

Le collectivisme n'implique donc pas nécessairement égalité de rémunération.

Et ceci nous permet de répondre à cette objection banale que, dans une société collectiviste, tous voudraient exercer les métiers les plus agréables et les plus faciles. 11 faudrait donc, dit-on, employer la contrainte pour obtenir une juste répartition des forces de travail : la vidange serait obligatoire comme Test actuellement le service militaire.

Remarquons, tout d'abord, que le jour où il en serait ainsi, l'on aurait bien vite réalisé les inventions nécessaires pour réduire les « travaux répugnants » à très peu de chose. Mais, pour rencontrer l'objection dans toute sa force, avec la portée générale qu'on lui donne, ne voiton pas qu'à ce point de vue le régime collectiviste disposerait des mêmes moyens d'action que le régime capitaliste ?

Qu'advient-il, aujourd'hui, lorsqu'il y a trop ^'ouvriers dans une branche d'industrie? Les salaires baissent. Ils s'élèvent, au contraire, lorsqu'il y en a trop peu. La môme sanction existerait en régime collectiviste : les prélèvements nécessaires effectués et la rémunération minima payée, la part de chacun dans l'excé-

dent à répartir pour chaque branche de la pr^ duction serait d'autant plus petite que les partageants seraient plus nombreux. Par conséquent, les métiers encombrés seraient relativement peu rémunérateurs ; les métiers désertés, les tâches ingrates et périlleuses recevraient une rémunération plus considérable. Il n'y aurait qu'une dififérence, toute en faveur du collectivisme : c'est qu'aujourd'hui, par suite des défectuosités de l'enseignement professionnel, le passage d'une branche à Tautre présente généralement des difficultés extrêmes, que dans un état socialiste on pourrait dans une large mesure éviter.

Faut-il que nous tentions d'aller plus avant dans l'examen des problèmes que soulève Inorganisation du travail en mode collectiviste ; que nous recherchions, par exemple, comment et dans quelle mesure les collectivités de travailleurs participeraient à la gestion des entreprises et à la désignation du personnel directeur? Ce serait méconnaître que de telles solu-. tiens doivent nécessairement varier d'après les temps, les lieux, les industries, le degré de développement intellectuel et moral des producteurs.

Autant il importe d'être précis et pratique lorsqu'il s'agit de mesures à prendre du jour au lendemain, autant il serait, à notre sentiment, téméraire et chimérique de vouloir tracer par avance le plan détaillé d'une organisation cfont les grandes lignes apparaissent seules à l'horir zon Bocialf

Nous renvoyons, au surplus, ceux dont l'esprit se complaît en ce genre d'hypothèses aux multiples « esquisses du régime de l'avenir » qui ont vu le jour depiais quelque dix ans. Ils n'auront que l'embarras du choix entre la précision scientifique de Schaeffle *, l'ingéniosité un peu terre à terre de Bellamy *, l'imagination délicieusement poétique de William Morris ' et, quand ils auront parcouru le cycle des utopieà contemporaines, la diversité même dé ces conceptions idéales leur en montrera le caractère essentiellement subjectif.

Loin de nous, d'ailleurs, l'intention de méconnaître l'utilité réelle de ces productions littéraires : elles concrétisent agréablement l'abstraction des systèmes ; elles répondent aux mille objections de- détail qui se pressent sur les lèvres misonéistes; elles habituent notre pensée à se mouvoir librement, en dehors des catégories historiques du monde bourgeois; mais, quand elles nous ont aidé à précis^er nos rêves, il importe de reprendre contact avec la réalité, de mesurer les obstacles qui nous séparent de la terre promise, et de rechercher par quels moyens y pourront atteindre les peuples en marche vers un meilleur avenir.

1. Schaeffle, La quintessence du socialisme. Trad. Malon (Paris, 1880). ,

2. Bellamt. Looking hackward, Trad. fr. de P. Ret, ayec Une préface de Th. Reinagh.

S. MoRBis. News fromNowhere, (London, Reeves and Turner, 1886). Deux trad , Tune complète, l'autre par fragments dans la Bibliothèque socialiste, sonu le titre :^02^ velles de nulle part, 1902. (Paris. Société nouveUe de Librairie et d'Édition).

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