‹ Le collectivisme et l'evolution industrielleChapitre 35 sur 47 · C. — La socialisation intégrale des industries · texte numérisé non relu

C. — La socialisation intégrale des industries

En admettant Thypothèse d'une politique collectiviste^ ayant pour objectif la reprise graduelle des principales industries par les communes ou par l'Etat démocratisés, décentralisés, différenciés des organes autoritaires du pauvoir, il y aurait évidemment lieu^ de s'attaquer, tout d'abord — suivant la ligne de moindre résistance — >aux monopoles naturels et aux monopoles artificiels créés par la concentratioi^ capitaliste.

Lorsqu'il s'agit, en effet, d'industries monopolisées, tous les arguments que les adversaires du socialisme font valoir en faveur de l'initiative individuelle et des avantages qui peuvent résulter de la concurrence, tombent, parle fait même que la concurrence n'existe plus et que, sous le régime de l'anonymat, il n'existe aucune raison pour que l'initiative personnelle des fonctionnaires privés soit plus grande que celle des fonciionndiiTeQ publics — en admettant, bien entendu, qu'on accorde à ceux-ci les mômes avantages matériels et la même liberté d'action qu'à ceux-là.

Mais, hàtons-nous de le dire, ce serait limiter trop étroitement le champ d'action du collectivisme, que de le restreindre aux industries anciennes, concentrées, automatisées, réduites à cette routine, à cette uniformité de méthodes,

qui rendent leur exploitation pour les pouvoirs publics avantageux, même tels qu'ils sont organisés aujourd'hui. A mesure que leur organisation deviendra plus parfaite, les objections que Ton peut légitimement faire à la reprise d'autres industries perdront graduellement de leur force.

Que, dans l'état actuel des choses, l'exploitation individuelle et l'exploitation collective présentent, Tune et l'autre, au point de vue productiviste, des inconvénients et des avantages, c'est ce qui apparaît d'autant plus clairement que l'on oppose les formes les plus divergentes de ces deux modes d'exploitation : l'industrie de métier et le monopole d'Etat. Mais, tandis que les avantages qui appartiennent en propre à l'en-» treprise individuelle — et qui les maintiennent dans les industries d'art et de luxe — décroissent avec les progrès de la concentration capitalisme et l'extension de l'anonymat, les avantages de l'expteitation collective s'accroissent avec les progrès de l'organisation politique et sociale.

Au début, nous avons affaire à l'Etaft-gendarme, soudainement transformé en industriel ou en commerçant, conservant toute la brutalité, toute la grossièreté de ses origines, traitant son personnel à peu près aussi mal que les pires négriers du capitalisme et apportant dans l'exploitation du domaine collectif, non pas des préoccupations sociales, mais des préoccupations fiscales.

A partir du moment, au contraire, où l'intervention du prolétariat dans les affaires publiqueisi

devient.effective, où la politique et récoaomie commencent à se différencier^ où l'Etat-industriel conquiert son autonomie vis-à-vis de TEtatgouvemement, l'exploitation collective, décentralisée et débureaucratisée, s'approprie peu à peu les avantages de l'exploitation par les sociétés industrielles, mais en conservant et en développant tous les avantages de la socialisation.

Et enfin, dans une communauté socialiste, la productivité sociale prendrait un essor d'autant plus grand que la coordination des forces serait plus parfaite et que tous, étant à la fois producteurs et consommateurs, auraient le même intérêt à augmenter la somme des produits.

{ 4. Bésomé et conclusions

Les divers procédés de socialisation que nous venons de passer en revue — expropriation des grandes industries, pénétration de l'Etat dans les entreprises nouvelles, groupement coopératif, av-ëc ou sans intervention des pouvoirs publics — ne s'excluent évidemment pas les uns les autres. Il est infiniment probable, au contraire, que la production socialisée, qui nous apparaît comme l'aboutissement inévitable de l'évolution industrielle, ne se réalisera pas d'une manière uniforme et par l'application d'un système exclusif, mais bien par la combinaison de toutes le,s mesures, de tous les efforts, de toutes loi» fuitiatives, qui cou-

vergent au même but final : suppression dqs revenus sans travail; appropriation collective des moyens de travail. ;

- Ainsi que le fait remarquer Sidney Webb, dans un de ces tracts^ si intéressants, que publie la Fabian societi^j a il n'est paâ un socialiste raisonnable qui considère comme pratiquement réalii^able la reprisé immédiate par la collectivité de toutes les boutiques d'épicerie, La démocratisation du commerce de détail, et de bien d'autres branches d'industrie pe|it — on en voit de triomphants^ exemples — être réalisée par le store ou le wholesale^ bien avant qu'un Etatt)u une administration locale se décide à l'entreprendre*. »

D'autre part, les plus optimistes parmi les coopérateurs sont obligés de reconnaître que la sphère virtuelle de la coopération, si large qu*on la conçoive, est bien loin d'embrasser toutes les branches de la production et de l'échange.

En Angleterre même, cette terre promise du coopératisme, le socialisme municipal se développe beaucoup plus rapidement que l'organisation coopérative. Les capitaux engagés par les pouvoirs publics, dans la seule industrie du gaz, sont plus élevés que tout l'avoir social des 1.767 sociétés coopératives du Royaume-Uni 2,

1. Sidust Webb. Engliêh progresa towards social demO" cracr. Fabian Tract, n^ 15. (London, to be obtained at the Fabian Sopiety, 276, Strand W. C.)

3. Bn 1899, les capitaux engagés pap les mnnicipalltés anglaises dans l'industrie du gaz s'élevaient à 28.600.000 1.

Espérer en la conquête des grands moyens de production par Tassociation privée des travailleurs, c'est se bercer et bercer le prolétariat de chimériques espérances. La coopération peut préparer le socialisme; elle ne saurait le réaliser. Seule, l'expropriation de la classe capitaliste, par des actes de la volonté collective, peut assurer l'émancipation intégrale des producteurs.

Quant à savoir comment se fera cette expropriation — graduellement ou bru^squement, pacifiquement ou révolutionnairement, avec indemnité ou sans indemnité — ce sont là des questions qui dépendent bien moins, hélas, de nos préférences individuelles que des conjonctures sociales.

Certes, tout homme de cœur doit désirer 7— fût-ce contre toute espérance — que la libération des travailleurs ne coûte pas à l'humanité autant de sang et autant de larmes que les guerres civiles et les hécatombes internationales qui ont marqué Favènement du Tiers - Etat. Mais, quand on voit les résistances aveugles, tenaces, féroces, que toujours les classes privilégiées opposent aux plus modestes revendications des classes populaires, il est impossible de ne pas songer à ces paroles du Wallenstein de Schiller: ' t

(715 millions de francs) ; les capitaux appartenant aux sociétés coopératives, y compris les WholescUes^ à 258.000.000 1. (645 millions de francs). Y. pour renseignements complémentaires, Harrison, Municipal Trading. (Economie journal june 1900, p. 251) et Zbo, La coopération en Î898. (Avemr social, février 1900.)

/ « Large est le cerveau, étroit est le monde ; les pensées n'ont pas de peine à subsister, les unes à côté des autres, mais les choses s'entrechoquent durement dans l'espace; partout où une chose prend sa place, une autre chose doit céder. Pour ne pas être chassé, il faut chasser soi-même; la lutte règne, et c'est la force qui triomphe I »

Cette force donc, souveraine du monde, le prolétariat doit la conquérir. Il faut que les travailleurs — mettant en œuvre la devise de l'Internationale — éveillent chez ceux qui dorment encore la conscience de leurs intérêts de classe, ruinent par d'incessantes propagandes les antiques disciplines qui imposent aux armées l'obéissance passive, s'attachent avec une inaltérable patience à la conquête des droits et des pouvoirs politiques. Il faut que, par un constant eflfort sur eux-mêmes,. ils élèvent leur puissance intellectuelle et morale à la hauteur de leurs espérances et qu'ils préparent, en développant l'organisation libre et spontanée de la classe ouvrière, des générations qui soient mûres pour l'organisation républicaine du travail social. Il faut, en un mot, que la pensée socialiste pénètre toutes les institutions, s'infiltre dans tous les cerveaux, dissolve toutes les résistances.

Dès à présent, d'ailleurs, cette conquête s'achève et, de l'aveu même des plus conscients de ses adversaires ^ le socialisme peut s'appro-^ prier les paroles que TertuUien, deux siècles

1. YiLFREDo Pareto. Le péril socialiste, (Journal des Éco^ nomiêtes, 15 mai 1900).

après la mort du Christ, adressait aux puissances du paganisme finissant : c Nous ne sommes que d'hier et déjà nous remplissons toute votre contrée : vos villes, vos places fortes, vos municipes. vos réunions, vos armées même, les tribus, les décuries, le palatin, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples! »

Et ces temples mêmes commencent à être désertés.

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