‹ Le collectivisme et l'evolution industrielleChapitre 8 sur 47 · Bas Kapital, I. Kap. XXXII · texte numérisé non relu

Bas Kapital, I. Kap. XXXII

La propriété privée, acquise par le travail personnel et basée, pour ainsi dire, sur l'union de l'individu, indépendant et isolé, avec les conditions de son trs^vail particulier, a été ^pplantée par la propriété privée capitaliste, basée sur l'exploitation du travaild'autrui.

Aussitôt que ce procédé de transformation, détruisant les petites propriétés, artisanes et paysannes, eut suffisamment décomposé la vieille société ; aussitôt que les anciens travailleurs individuels furent convertis en prolétaires, c'est-à-dire en travailleurs séparés de leurs moyens de production ; que leurs moyens de travail (ancienne petite propriété) furent^convertis en grand capital moderne, là lutte du capital alla encore plus loin : le grand capital — à sa deuxième phase de développement — combattit le petit capitaliste lui-même.

Grâce à la concentration continue des moyens de production dans les grandes industries! un capital en tue beaucoup d'autres ; mais en même temps, dans le domaine du grand capital privé, se développent, également et simultanément, la forme coopérative du travail sur une échelle toujours croissante, l'application de la science à la technique, Texploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation des moyens privés de travail en moyens de travail qui ne peuvent plus être employés que socialement, l'entrelacement de tous les peuples dans, le réseau du marché universel.

Mais, à mesure que diminue le nombre des potentats du capital, qui usurpent et monopo^

lisjent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroît la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière, sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée, par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arri« vent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capi^ lative a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

* — Nous avons tenu à reproduire presque intégralement cette admirable page, pour montrer à quel point il est injuste de prétendre, — comme on le fait parfois, — que le socialisme^ se préoccupant avant tout" des injustices de la répartition, néglige de tenir compte des exigences de la production.

Toute la conception marxiste, au contraire, s'appuie sur cette idée fondamentale que la transformation de la propriété personnelle en propriété capitaliste, et de la propriété capitaliste en propriété sociale, a pour facteur déterminant la supériorité productiviste du capitalisme sur la petite production, du socialisme sur la production capitaliste.

Si les producteurs autonomes, les maîtres artisans, les paysans-propriétaires, en un mot

fous ceux qui travaillent pour eux-mêmes, sans partager avec personne le fruit de leur labeur, tendent à disparaître, c'est, avant tout, parce que leur énergie au travail ne suffit pas à compenser les avantages du travail socialisé.

Si le nombre des entreprises décroît "^ — au moins dans certaines branches d'industrie — tandis que le nombre des ouvriers qu'elles emploient va toujours augmentant, c'est parce que les grandes entreprises sont, généralement, plus productives que les petites.

Enfin, si la propriété sociale doit succéder un jour à la propriété capitaliste, c'est encore parce que la suppression des monopoles privés, des privilèges héréditaires, des revenus sans travail, des entraves de toute nature que Pap^ propriation capitaliste oppose à l'expansion des forcés productives, augmenterait dans des proportions inouïes la productivité du travail social.

Certes, nous ne prétendons pas que ce schéma^ qui essaie d'embrasser toute l'évolution de la propriété moderne dans une formule nécessairement trop simpliste — propriété personnelle ^ propriété capitaliste ^ propriété sociale — s'adapte rigoureusement et absolument à Tefifrayante complexité des phénomènes.

Nous sommes les premiers à reconnaître que les affirmations de Marx, sur la dégradation croissante du prolétariat, expriment seulement une tendance qui peut être et qui est maintes fois contrebalancée par d'autres tendances agis-

sant en* sens contraire ^ Mais ce qu'il importe de noter — avant d'exposer avec plus de détails le procès de la concentration capitaliste — c'est le caractère organique de la conception qui sert de base aux théories collectivistes.

Qu'il y ait encore chez Marx, dans le manifeste du parti communiste par exemple, des passages isolés où Ton retrouve la trace des utopies « catastrophiques y> que le manifeste était précisément destiné à combattre^ des survivances plus ou moins nombreuses de la théorie des coups de force, faisant tomber la révolution dans les sociétés modernes « comme le voleur dans la nuit », nous ne songeons nullement à le contester 2; mais il n'en reste pas moins vrai que, dans son ensemble, la théorie marxiste présente des caractères diamétralement opposés : l'expropriation des moyens de production ^et d'échangé au profit de la collectivité y apparaît comme le dernier terme de révolution même du capitalisme^ comme la conséquence de l'expropriation préalable des petits producteurs par les grands.

Reste à savoir s'il est vrai que, dans toutes les sphères de la production et de l'échange,

1. Kàutskt. Bernstein und das sozialdemokratisch^ Pro^ gramm, pp. 114 à 128 (Stuttgart» 1899). Dans la trad. fr., sous le titre : Le Marxisme et son critique Bernsteiriy p. 217 et s. (Paris, 1900).

2 . Lire , à ce sujet , le 2* chapitre de Bbrnstbin . Die Voraussettnngen des Sozialismus und die Aufgaben det Sozialdemokratie (Stuttgart 1899). Dans la trad. fr., sous le titre : Socialisme théorique et Socialdémocratie pratique^ pp. 53 et s. (Paris, Stock, 1900.)

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