‹ Le collectivismeChapitre 10 sur 47 · DE LA TRANSFORMATION DE LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE EN PROPRIÉTÉ PRIVÉE · texte numérisé non relu

DE LA TRANSFORMATION DE LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE EN PROPRIÉTÉ PRIVÉE

Même dans les temps les plus reculés, la communauté de la terre n'a jamais été complète, le clan ou la tribu ayant toujours soutenu, à rencontre des autres tribus ou des autres clans, avoir un droit exclusif sur le territoire qu'il occupait.

La terre n'a jamais été considérée comme commune dans le sens absolu du mot. — Même pour les animaux la terre n'a jamais été complètement commune. — La communauté absolue de la terre est contraire à la nature pbysique et à la nature morale.

La terre est faite pour être appropriée d'une manière privative par les nations, par les tribus ou clans, par les familles, par les individus.

Dès que les populations, émancipées de la chasse et dégagées des hasards des migrations, deviennent sédentaires, la propriété familiale, complète, héréditaire, apparaît pour la maison et l'enclos. — La maison est la première manifestation de l'individualisme économique. — L'enclos ou verger suit partout le sort de la maison.

La propriété privée de la maison et de l'enclos développe la propriété privée mobilière. — Dans la société primitive, l'inégalité commence par la propriété mobilière. — Maigre la propriété collective du reste du sol, il se forme deux classes, les riches et les pauvres. — Le louage de services et le prêt à intérêt dans ces sociétés primitives.

Contrairement à l'opinion de Lassalle, l'esclavage n'est pas nécessaire pour ex* pliquer la formation du capital, le louage de services suffit.

L'inégalité de la richesse mobilière détermina l'inégalité de la dotation foncière — Il était nécessaire, dans l'intérêt de la communauté, qu'il en fût ainsi.

Autre cause d'inégalité dans les temps reculés, nécessité de rétribuer les services intellectuels et moraux.

Traits partout communs de la propriété collective. — Généralité de la substitution de la propriété privée à la propriété collective. —Nécessité de trouver à ce phénomène une cause générale qui ne soit pas bornée à l'Occident de l'Europe. — Comment les petites communautés agraires n'ont pu maintenir l'égalité des conditions.

Tout le progrès agricole est venu de l'individu, non de la société. — Démonstration de ce fait par l'évolution de la marke germanique. — 11 s'y est produit la même évolution qu'aujourd'hui à Java. — La propriété privée naît du consentement tacite ou même positif de la communauté. — Cette genèse de la propriété privée est singulièrement éloignée des hypothèses de Karl Marx. — C'est sur les

propriétés privées que les historiens font naître l'assolement triennal. — La forêt et le pâturage de montapne gardèrent seuls le caractère collectif.

Description enthousiaste que fait M. de Laveleye du bonheur de l'ancien Germain. — En réalité, la fjim le hantait toujours et le poussait aux migrations.

Il est temps de rassembler les observations diverses que nous a suggérées l'examen des anciens modes de propriété collective du sol. Au début, à l'origine de l'humanité, la terre paraissait commune; il ne serait venu à l'idée de personne de contester celte communauté; et cependant, même dans cette grossièreté primitive, la famille ou le groupe de familles qui avait pris l'habitude de camper dans un district, finissait par le considérer comme sien et par regarder comme une usurpation, une atteinte à la justice, toute prétention d'une famille voisine ou d'un groupe voisin de familles de s'y établir. Ainsi, même dans les temps les plus reculés la communauté de la terre n'a jamais été complète, puisque le clan ou la tribu, a toujours soutenu avoir un droit spécial, exclusif, sur le territoire qu'il occupait. Dès les temps les plus éloignés de l'histoire, l'occupation, même en l'absence de tout travail, la possession héréditaire a créé un titre de propriété perpétuelle pour les tribus, les clans ou les nations. La terre n'a donc jamais été commune que dans un sens relatif: le territoire occupé était commun par rapport à tous les individus qui composaient la tribu ou le clan ; mais il n'était pas commun pour l'humanité tout entière. Même dans ces âges où régnait la force, quand une tribu plus forte faisait des incursions sur le territoire qu'occupait traditionnellement une tribu plus faible, celle-ci avait le sentiment qu'elle défendait son bien, qu'elle était dans le bon droit.

Que la terre fût jamais commune dans un sens absolu, cela répugne à la nature même. Par ce seul fait que l'homme occupe une place dans l'espace, que deux hommes ne peuvent être au même moment dans le même lieu, la terre ne peut pas être complètement commune. Si étroite qu'on veuille la supposer, la place qu'un individu ou qu'une famille a choisie pour y reposer sa tête, pour y allumer son foyer, pour y construire un abri si grossier qu'il soit, cette place a toujours appartenu à cet individu ou à

cette famille ; elle lui a appartenu par la force des choses pendant le temps de l'occupation matérielle même ; elle lui a appartenu ensuite par droit, le choix persistant de cet individu ou de cette famille, l'arrangement si modeste et si sommaire qu'il ait donné à cette place, ayant créé à son profit un titre.

Dans les pays encore inhabités, la terre paraît commune aux animaux ; elle ne l'y est pas, cependant, complètement. Chaque fourmilière a son terrain sur lequel elle ne tolérerait pas qu'une fourmilière voisine vint empiéter. Un lapin, un lièvre a son terrier, son gîte, et si en y rentrant ils y trouvaient un nouvel hôte, quelque confuse que soit la conscience chez un animal, le propriétaire évincé ressentirait qu'on lui a fait tort. Les animaux plus forts ont leurs repaires, et chacun considère le sien comme étant à lui.

En dépit de toutes les apparences, la communauté complète de la terre est contraire à la nature : elle est contraire à la nature physique aussi bien qu'à la nature morale; cette communauté absolue n'a jamais existé ni pour l'homme ni pour l'animal. Par le seul fait que l'animal et l'homme ne sont pas de purs esprits, qu'ils ont de l'étendue, la terre doit être morcelée entre eux. Pour le philosophe qui va au fond des choses, la communauté absolue de la terre est un contre-sens, une absurdité, une chose contre nature. Elle n'a pu exister réellement que le jour où il n'y a eu dans le monde qu'une seule famille humaine dont les membres étaient unis. La terre est faite pour être appropriée d'une manière privative par les nations, par les tribus ou clans, par les familles ou par les individus.

Si donc nous admettons, comme formule de langage, que la terre fut commune à l'origine, c'est uniquement dans un sens relatif, pour nous conformer aux manières ordinaires déparier, et en ne considérant que 1 intérieur de la tribu, du clan ou de la nation, car jamais la terre n'a été considérée comme commune pour toutes les tribus, tous les clans et toutes les nations.

Dans ce sens relatif et restreint, la terre peut être regardée comme ayant été commune chez les peuples chasseurs. Elle le reste, mais parfois avec des exceptions, sous le régime des peu-

pies pasteurs. Quand le régime agricole fait son apparition, la communauté persiste encore, mais déjà l'on voit poindre les germes de la propriété individuelle ou du moins de la propriété familiale. L'habitation, la demeure, c'est-à-dire la maison et l'enclos, le verger attenant, deviennent, dès le début du régime agricole, une propriété familiale qui a tous les caractères de la perpétuité et de l'intégrité.

Chez tous les peuples, sous tous les climats, dans tous les temps, dès que la population émancipée de la chasse et dégagée des hasards des migrations est devenue sédentaire, la propriété familiale complète, absolue, héréditaire, surgit au milieu de la communauté primitive. Pour qu'il en soit ainsi, il y a deux raisons, l'une de fait, l'autre d'équité.

Dès la première ébauche de la civilisation , l'homme éprouve de la répugnance pour le communisme complet, pour la promiscuité d'habitation qui lui paraît à la fois incommode et dégradante. 11 veut rester seul avec ses plus proches, ceux qui dépendent de lui. La maison, c'est la première manifestation de l'individualisme. A Java, aux Indes, comme dans l'ancienne Germanie et dans le mir russe, ce sentiment est spontané et fort : c'est à lui que l'on doit la propriété primordiale. C'est un goût naturel, inné à l'homme, et toujours persistant, la liberté du ménage, le secret du ménage.

La seconde raison, toute d'équité, c'est que la maison est bien l'œuvre de l'homme, de l'homme isolé. Quand l'individu a renoncé à chercher un abri dans les cavernes ou dans les forêts, quand il abandonne aussi le toit mouvant de la tente, quand avec quelques arbres coupés, quelques pieux dans le sol, quelques mottes de terre et des branches, il s'est fait une demeure fixe, il dit qu'elle est son œuvre et qu'elle lui appartient, non pas pour aujourd'hui ni pour demain, mais pour toujours. Le terrain immédiatement attenant sur une surface étroite suit la même destinée. C'est le verger , c'est l'enclos ; c'est là que l'homme à toute heure peut mettre la main au travail, c'est là qu'il produit les denrées qui demandent un peu de soin et de la culture intensive, les légumes et les fruits. Quelques ares sont

soustraits à la vaine pâture ou aux cultures errantes. Changeant de main soit chaque année, soit fréquemment, ce verger n'atteindrait pas à la fécondité. Il se distingue peu à peu de la solitude avoisinante. Des arbres à fruits y ont poussé ; chaque année remué et engraissé, le sol y devient plus meuble, plus profond, plus riche. En voyant le contraste frappant de ce petit coin de terre avec l'aridité générale ou la sauvagerie qui l'entoure, l'homme dit qu'il est sa chose. La propriété privée de la maison et de l'enclos ou verger est donc contemporaine des premiers temps du régime agricole. Aussi bien en Afrique qu'en Asie et en Asie qu'en Europe l'évolution se fait de cette manière.

Cette propriété privée, qui prend d'abord un caractère plutôt familial qu'individuel, a une importance considérable. En effet, la propriété privée de la maison et de l'enclos entraîne avec elle la propriété privée mobilière. En quoi consistait, dans ces temps primitifs, la richesse mobilière? En instruments de travail et en produits de la terre : la propriété privée des charrues, du bétail, des chevaux, les approvisionnements de seigle, d'avoine, de laine ou des autres denrées , voilà la richesse des premiers âges agricoles. Dans les sociétés primitives , l'inégalité commence par la richesse mobilière. Certains hommes sont plus laborieux, plus habiles ou plus économes que leurs voisins. Ils tirent de la part allouée dans le champ commun un meilleur parti, ils dépensent moins, ils épargnent davantage ; ils créent ou ils conservent du capital.

Qu'est-ce que le capital dans ces sociétés sans industrie? Ce sont les instruments de travail agricole, le bétail, les chevaux, ce sont les réserves de denrées d'alimentation et de vêtements.

La terre est commune, sauf la maison et l'enclos ; néanmoins il se forme deux classes, les riches et les pauvres ; les premiers ayant amassé un capital ou en ayant hérité ont plus de moyens de cultiver; dans le pâturage commun il leur est loisible d'envoyer un troupeau plus nombreux; grâce à leurs réserves de seigle, de bétail, de vêtements, ils peuvent prendre à leurs gages des serviteurs.

Ces serviteurs, il en existait toujours dans les villages primi-

tifs. Les lots, en effet, étaient périodiques: dans l'intervalle des tirages, surtout quand ceux-ci ne s'effectuaient que tous les trois, quatre ou cinq ans, il se rencontrait des hommes qui n'étaient pas dotés, les nouveaux venus à l'âge mûr; il pouvait y en avoir d'autres aussi très laborieux que leur lot ne suffisait pas à occuper; enfin, surtout même, il se trouvait des hommes négligents, dénués de prévoyance, auxquels un lot était échu et qui n'avaient pas le moyen suffisant en instruments, en approvisionnements pour l'exploiter. A ces derniers, il ne restait d'autres ressources que d'emprunter aux plus riches à des conditions d'intérêt généralement élevées ou sous le régime d'une participation dans les produits, ou dé céder leur lot à un plus fortuné, ou de se placer comme serviteurs à gages.

Le louage de services a été certainement une des formes de la création de la richesse mobilière. Les opulents d'alors étaient ceux qui, sans posséder comme immeubles, en propriété exclusive, autre chose que la maison, l'enclos, des étables et quelques greniers, détenaient de nombreux troupeaux, avaient en réserve de grands approvisionnements de produits du sol et employaient beaucoup de serviteurs.

Lassalle veut donner l'esclavage comme origine à la propriété, au capital, à la division du travail. Son explication est ingénieuse. Certes, l'esclavage se rencontre au berceau de la plupart des peuples : dans les luttes entre les tribus, l'ennemi fait prisonnier, échappé au massacre, devient esclave ; il échoit généralement aux chefs ou à celui qui l'a directement capturé. La loi impitoyable de ces âges de fer, que l'on a pris niaisement pour l'âge d'or, plonge aussi dans la servitude l'homme négligent, imprudent, prodigue ou simplement malheureux qui, ayant contracté une dette envers un plus riche, ne peut s'en acquitter. Il ne faut pas, d'ailleurs, assimiler complètement cet esclavage des anciens temps, parfois humain et paternel, tout au moins patriarcal, avec celui de la décadence de l'empire romain ou celui des nègres en Amérique. L'esclavage n'était souvent alors qu'une forme du louage des services. Si ingénieux que soit le tableau de Lassalle, l'esclavage n'est pas nécessaire pour

expliquer la formation du capital ; le louage de services, absolument libre et temporaire, suffit pour en rendre compte.

L'inégalité de la richesse mobilière qui ne tarda pas à se développer détermina bientôt une inégalité de la dotation foncière. Toutes les communautés de villages ou presque toutes, en Russie, à Java, prirent l'habitude d'allouer soit plusieurs lots, soit un lot plus grand, aux ménages qui possédaient un capital mobilier considérable. La répartition des terres tendit à se proportionner à l'importance du capital d'exploitation possédé par chacun. Il était naturel, nécessaire môme, qu'il en fût ainsi, dans l'intérêt de la communauté aussi bien que dans celui de l'individu. A quoi bon concéder une terre qui exige deux charrues et deux paires de bœufs à un homme qui, par indolence, manque de soin ou prodigalité, n'a qu'une paire de bœufs ou une charrue, qui parfois même ne possède plus, les ayant aliénés, ni charrue ni bœufs? A quoi bon, d'autre part, refuser à celui qui par l'énergie de son travail, son intelligence, son économie, a amassé un capital mobilier considérable, l'étendue de terre qu'il peut bien exploiter? Il est de l'intérêt général du village que la production du blé ou du seigle soit abondante, qu'elle suffise au moins à la nourriture de tous ; comment atteindre ce but, si, dans la répartition des lots, on ne tient aucun compte des moyens d'exploitation de chacun?

Il est une autre cause encore d'inégalité dans ces âges reculés : c'est la nécessité de rétribuer les services intellectuels et moraux dont aucun groupe humain, si grossier qu'il soit, ne peut entièrement se passer. Au président du partage, aux administrateurs du village, au géomètre, on accorde des lots plus étendus. C'est ainsi que, par la force des choses et les nécessités du progrès social, l'inégalité a surgi et s'est graduellement développée dans ces sociétés qui ont eu pour point de départ l'égalité complète et la répartition périodique des terres.

Les traits partout communs de cette propriété collective sont faciles à indiquer : en premier lieu, il fallait une immense étendue de territoire relativement au nombre des habitants puisque, sous ce régime, la culture ne pouvait être que rudimentaire; en

second lieu, cette propriété collective entraînait une sorte de servage de la glèbe, une privation de la liberté de domicile, puisque celui qui quittait le village perdait tous ses droits et que, dans les cas les plus favorables, il ne pouvait même vendre sa maison et son enclos qu'à un vieil habitant; or la plupart de ceux-ci, tous même étaient pauvres ; 3° le système avait encore pour conséquence rigoureuse l'exclusion absolue de tous les étrangers; 4° il en résultait encore la difficulté pour le village de défricher collectivement l'étendue inculte du territoire ; les résolutions collectives, chacun le sait, sont toujours beaucoup plus lentes à prendre et à suivre que chez les natures énergiques les résolutions individuelles. Ces quatre points mettent en relief le caractère singulièrement restrictif et anti progressif de cette organisation terrienne.

Comment cette propriété collective a-t-elle disparu ou s'estelle graduellement atténuée? Par quelle évolution la petite propriété privée, qui se bornait d'abord à la maison et à l'enclos, a-t-elle tout envahi et tout absorbé? C'est un fait matériel, positif, général, presque universel, dont on doit chercher l'explication. Certains disent : c'est la conquête, c'est la féodalité, ce sont les légistes, les usurpations des grands. La raison est tout à fait insuffisante; car si elle peut avoir quelque valeur pour l'Occident de l'Europe, elle n'en a pas pour le reste du monde. Or, le fait dont il s'agit dépasse de beaucoup l'Europe occidentale et le moyen âge ; la sphère en est plus vaste et dans le temps et dans l'espace.

La substitution de la propriété privée à la propriété collective s'est produite chez les Grecs, chez les Romains, dans l'Inde avant l'arrivée des Anglais. Ellle s'opère partiellement à Java. Dans ce pays, la féodalité et les légistes n'ont rien à voir. Certes, que ces dernières causes aient agi dans quelques contrées, qu'elles y aient brusqué, précipité la transformation; c'est incontestable. Mais, à un fait universel, il faut une cause universelle, et non pas accidentelle ; à une cause générale il faut une formule générale et non pas locale comme la féodalité ou la conquête.

Comment se fait-il que ces petites sociétés primitives, ou communautés agraires n'aient pu maintenir l'égalité des conditions? Il y a là un fait humain qui s'est produit partout où existe l'homme. En dépit de tous les liens dont on l'entourait, l'inégalité des conditions s'est partout manifestée avec énergie. Avec la même aisance que Gulliver rompit les cordages dont le garrottèrent les gens de Lilliput, elle a brisé les entraves artificielles. La cause en est unique et simple, c'est le progrès des cultures ; et, si l'on poursuit plus loin, c'est que le progrès cultural a eu pour principal ressort l'action individuelle et réfléchie de l'homme et non l'action collective et confuse d'un village. Les inventeurs, depuis Prométhée qui trouva le feu, Triptolème qui inventa la charrue, jusqu'à Parmentier qui importa en Europe la pomme de terre, dans l'ordre agricole, de même que Watt et Arkwright et tant d'autres dans l'ordre industriel, portent tous des noms propres. C'est que, en effet, le progrès des arts et des sciences s'effectue dans le monde par l'initiative de l'individu. La société peut y coopérer, mais elle n'en est pas l'auteur principal. Les poètes et certains philosophes peuvent chanter le génie des masses populaires: ces masses n'en sont pas moins essentiellement inertes et passives; ce sont quelques individus bien doués qui se dégagent d'elles et font le progrès '.

Étudions encore ces communautés primitives, et il nous apparaîtra de plus en plus nettement que c'est bien l'individu, agissant en tant qu'individu, qui perfectionne la culture, l'étend et crée ainsi la propriété privée.

Observateur attentif, M. Emile de Laveleye a minutieusement décrit un type de propriété collective dont nous n'avons pas encore parlé : la marke germanique. C'est aux constatations de ce

' Proudhon a admirablement décrit ce phénomène : « J'observe, dit-il, que la « vie sociale se manifeste d'une double manière, conservation et développement. « Le développement s'effectue par l'essor des énergies individuelles; la masse est « de sa nature inféconde, passive et réfractaire à toute nouveauté. C'est, si j'ose « employer cette comparaison, la matrice, stérile par elle-même, mais où viennent « se déposer les germes créés par l'initiative privée, qui, dans la société hermaphro- « dite, fait véritablement fonction d'organe mêle. » Contradictions économique», A' édition, 1. 1«, p. 223.

collectiviste modéré et presque inconscient que nous arrachons la justification de la propriété privée.

Qu'était-ce que la marke germanique, lors des guerres entre les Germains et Rome, avant l'invasion des barbares? C'était la propriété de village, exactement analogue à celle de Java ou au mir russe. Le village étaU aggloméré; la maison et le verger étaient sous le régime de la propriété privée; tout le reste était propriété collective ; l'immense étendue des terres environnantes restait, pour la plus grande partie, inculte, servant de pâturage ou de territoire de chasse. La terre autour du village se répartissait en lots. La population avait peu de densité : la culture se déplaçait ; une pièce de terre, après un labour et une récolte, se reposait pendant plnsieurs année, quelquefois dix-huit ou vingt ans. La culture n'exigeait ainsi aucune incorporation du capital au sol.

D'après M. de Laveleye, on peut estimer que la Germanie comptait alors trois ou quatre habitants par kilomètre carré, ou par cent hectares, deux millions d'âmes environ pourun territoire correspondant à l'empire actuel d'Allemagne. C'était une population vingt-cinq à trente fois moins dense qu'aujourd'hui.

Les terres vagues, à l'état de pâture ou de bois, occupaient 18 ou 20 fois plus d'étendue que le terrain cultivé. Les anciens Germains consommaient peu de céréales, du blé ou plutôt du seigle. Ils vivaient de laitage, de la chair des troupeaux, et du gibier que leur fournissait la chasse. Dans les partages périodiques les chefs obtenaient un lot plus grand. La culture était obligatoirement uniforme, sous le régime de ce que nos voisins appellent la Flurzwang, culture contrainte ou réglementée. Les habitants du village se réunissaient pour délibérer sur tout ce qui concernait et l'ordre des productions à demander au sol et l'ordre des travaux. Cette simple esquisse indique combien l'agriculture des Germains devait être primitive et routinière.

Le mot d'Eigenlhum, chose propre, propriété individuelle, était alors inconnu, et M. de Laveleye prétend qu'il est d'origine récente. Comment s'est formée au sein de cette communauté la

propriété privée? Par un acte d'initiative individuelle, le défrichement. A deux mille ans et trois mille lieues de distance l'évolution qui s'accomplit alors dans l'antique Germanie était exactement la même que celle à laquelle on assiste dans beaucoup de districts de l'île de Java.

Citons ici toute une page de M. de Laveleye; elle en vaut la peine : « Celui qui clôturait un terrain vague ou une partie de la « forêt commune pour la cultiver en devenait propriétaire héré- « ditaire. Ces terres ainsi défrichées échappaient au partage : on « les appelait pour ce motif exsortes en latin, et en langue teutone « bifang, du verbe bifâhan, qui signifie saisir, entourer, enclore. « Le mot perprisa, en français pour pris, pour prinse, a exactement « le même sens. Beaucoup de titres des premiers temps du « moyen âge donnent pour origine aux propriétés auxquelles ils « se rapportent l'occupation dans le désert ou sur un sol vacant, « in eremo. En France, les chartes des deux premières dynasties « en font très souvent mention. Les coutumes en parlent comme « d'un moyen ordinaire d'acquérir la propriété. M. Dareste de la « Chavannecite la coutume du Mont-Jura qui attribue au premier « occupant la propriété libre et franche de toutes les terres dé- « frichées; mais il était sévèrement défendu d'enclore une partie « des champs communs ou d'y poser des bornes, à moins que ce « ne fût en présence des autres ayants-droit au partage et avec « leur consentement1. »

Qui ne serait frappé de cet exposé? C'est l'initiative individuelle qui soumet au défrichement des îlots dans le désert; la propriété privée naît ainsi, du consentement tacite ou même positif de la communauté. Les terres défrichées échappent au partage : oui, sans doute, puisque la communauté n'a souffert aucun détriment appréciable, ces conquêtes sur la solitude ne réduisant que dans des proportions intimes le territoire de par-

* Emile de Laveleye : De la propriété et de ses formes primitives, p. 110. Un plaid de l'an 852 s'exprime ainsi : « Manifestum est quod ipsas res (les biens en « litige) relineo, sednon injuste, quia de iremo eas traxi in aprisionen ». La loi des Burgondes dit : « Xullus novum terminum sine consortis prœsentia oui fine inspectore constituât. »

cours ou de chasse. Quand il en est autrement, parfois intervient un contrat formel entre la communauté et la nouvelle propriété privée qui surgit : c'est ce que laisse entendre le dernier membre de phrase de la citation qui précède, qui est emprunté à la loi des Burgondes. Celui qui occupe pour lui seul et qui enclôt une partie du désert, servant de terrain de parcours ou de chasse, donne une compensation soit en service soit en revenu ; et ce peut-être là l'origine des redevances et des impôts ■', Quelle est la terre dont l'impôt foncier ne représente pas plus que la valeur qu'elle pouvait avoir, à l'état tout à fait inculte, comme territoire de chasse ou de vaine pâture? Combien cette genèse de la propriété privée est éloignée des hypothèses de Karl Marx qui ne veut voir que la féodalité, la spoliation des biens des couvents, ou l'usurpation des communaux !

Les hommes d'initiative et d'énergie qui enlevaient ainsi au désert des parcelles pour les enclore et les mettre en culture appartenaient tous ou presque tous aux « familles fortes », lesquelles possédaient une richesse mobilière, c'est-à-dire des instruments de travail, des bœufs ou des chevaux, des approvisionnements et qui pouvaient même commander et rétribuer de la main-d'œuvre. C'étaient ces familles seules qui, par leurs ressources, pouvaient se créer dans la forêt un domaine enclos. Ce territoire étant borné, il fallait, pour en tirer une utilité réelle, le soumettre à une culture relativement intensive; les clôtures qui l'enserraient le permettaient. Aussi c'est sur ces enclos, soustraits à la communauté collective, que les historiens et les érudits font naître l'assolement triennal. Ce premier grand pro-

1 Nous devons dire, cependant, que M. Emile de Laveleye s'exprime ainsi : « Toutes les prestations imposées à la commune étaient supportées par les terres du « domaine collectif. Le propriétaire de l'ornum (biens indépendants et clos) « n'ayant pas droit à la jouissance du pâturage et du bois de la communauté, était « naturellement dispensé de prendre part aux prestations en travail ou en nature a dont les communiers avaient à s'acijuitter. » D'après ce passage, on peut conclure que, dans certains cas, les possesseurs de domaines indépendant renonçaient, en les créant, à leur part dans le territoire resté commun. Les titres de la propriété privée n'en seraient que plus justifiés, puisque celle-ci «e serait alors constiluée en quelque sorte par voie d'échange.

grès, qui tripla ou quadrupla la productivité de la terre, fut ainsi l'œuvre de la propriété individuelle et en est la justification. Les terres encloses étaient soustraites à la culture obligatoiremont uniforme, flunwang ; la culture temporaire et errante ne leur convenait pas.

Une fois créée comme une exception, la propriété privée devint envahissante. L'homme est essentiellement imitateur ; c'est à l'instinct d'imitation chez le vulgaire qu'est due l'action profonde que les grands hommes et les natures énergiques exercent sur la société. Chacun les copie et prend leur mode d'agir. Quelques familles fortes, c'est-à-dire riches en instruments de travail et en approvisionnements de denrées, ayant ainsi créé dans la forêt un certain nombre d'enclos qui prospérèrent, ce fut un encouragement pour d'autres à suivre leur exemple.

La marche régulière des choses, il est vrai, fut précipitée par des événements d'un autre ordre. Les guerres, les exploits des chefs, l'organisation féodale, les dons au clergé, réduisirent peu à peu, non moins que l'action pacifique que nous venons de décrire, le territoire commun. Il reste, néanmoins, constant que, même dans les districts où la féodalité et les couvents n'eurent aucune prise, l'action continue et bienfaisante de l'initiative individuelle ne cessa d'étendre la propriété privée héréditaire. La terre arable partout finit par être placée sous ce régime; la forêt et le pâturage de montagne gardaient seuls le caractère collectif: « Pour nous représenter l'organisation sociale de ces o démocraties rurales, qui ont existé à l'origine dans toute « l'Europe et chez toutes les races, il suffit de nous transporter « dans un des cantons forestiers de la Suisse ou dans le Val-d'An- « dorre, où l'on retrouve au milieu des Pyrénées des institutions « tout à fait semblables à celles du pays des Ditmarschen ou de « Delbrùck. Le temps a respecté l'antique organisation ; seule- « ment la propriété des terres arables a cessé d'être collective ; « celledes pâturages et des bois l'est restée1.» Cet aveu démontre que par l'action lente de causes naturelles, en dehors de toute

1 Emile de Lareleye. De la propriété et de ses formes primitives, p. 121.

violence, la terre arable, c'est-à-dire la partie du sol qui est soumise à l'action directe et à l'arrangement de l'homme, est sortie presque partout de la communauté.

La propriété collective, régime des anciens temps, assuraitelle à tous la satisfaction de leurs besoins physiques, le calme et le repos de l'esprit? M. de Leveleye, cédant à un accès de lyrisme, fait une description enchanteresse des anciens Germains : « Quelle différence, dit-il, entre un de ces membres de ces com- « munautés de village et le paysan allemand qui occupe aujour- « d'hui sa place! Le premier se nourrit de matière animale, de « venaison, de mouton, de bœuf, de lait et de fromage, le second « de pain de seigle et de pommes de terre; la viande étant trop « chère, il n'en mange que très rarement, aux grandes fêtes. Le « premier se fortifie et se délie les membres par des exercices « continuels; il traverse les fleuves à la nage, poursuit l'aurochs « des jours entiers dans les vastes forêts, et s'exerce au manie- « ment des armes. Il se considère comme l'égal de tous et ne « reconnaît nulle autorité au-dessus de lui. Il choisit librement « ses chefs, il prend part à^l'administration des intérêts de la « communauté; comme juré, il juge les différends, les querel- « les, les crimes de ses pairs; guerrier, il ne quitte jamais ses « armes, et il les entrechoque (wapnatak) lorsqu'une grave réso- « lution est prise. Sa manière de vivre est barbare en ce sens « qu'il ne songe pas à pourvoir aux besoins raffinés que lacivi- « lisation fait naître; mais elle met en activité et développe ainsi « toutes les facultés humaines, les forces du corps d'abord, puis « la volonté, la prévoyance, la réflexion. Le paysan de nos jours « est inerte; il est écrasé par ces puissantes hiérarchies poli- « tiques, judiciaires, administratives, ecclésiastiques, qui s'élè- « vent au-dessus de lui. Il n'est pas son maître; il est pris dans « l'engrenage social qui en dispose comme d'une chose '... »

A lire ce riant tableau du bonheur de l'ancien Germain, on croirait que ce mortel fortuné ne pouvait porter envie à personne. Et cependant il jalousait son voisin, le paysan gallo-

< Emile de Laveleye. De la propriété et de ses formes primitives, p. 91 et 92.

romain qui, grâce à la propriété privée héréditaire, obtenait des produits plus abondants, possédait un gîte mieux clos et plus confortable, menait une vie plus douce. Si l'habitant des forêts de la Germanie, le participant de la marke, avait un sort si favorable, comment expliquer qu'il abandonnât si facilement cette propriété collective dont on nous vante les appâts, qu'il quittât le sol natal, avec sa femme et ses enfants, pour se ruer sur des peuples voisins aux mœurs douces? Quelle est la cause des migrations des barbares, notamment des Germains, si ce n'est les souffrances et, entre autres, la faim? C'est la faim qui poussait hors de leur domaine, comme des loups, les copropriétaires de la Marke Germanique. La propriété collective — les faits avec leur rude éloquence le démontrent en dépit de toutes les théories — ne pouvait pas préserver de la faim, les deux, trois ou quatre millions d'hommes qui se trouvaient alors sur les 500,000 ou 600,000 kilomètres carrés de la Germanie. Nous vanter aujourd'hui le bonheur de ces barbares qui se précipitaient comme des hordes affamées en dehors de leurs vastes territoires sans culture, c'est vouloir lutter de description poétique avec Ovide.

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