CHAPITRE PREMIER
Le collectivisme industriel. — Caractère des écrits des principaux socialises allemands. — Point de vue presque uniquement négatif du livre de Karl Marx et des écrits de Lassalle.
Prétention que dans la société actuelle les individus ne sont pas soumis à la responsabilité économique de leurs actes. — Le monde est dominé par u les liens sociaux » qui agissent comme une force brute de la nature. — Développement ingénieux et éloquent de celte théorie par Lassalle. — Influence de a la conjoncture. »
Grande importance qu'attache l'école socialiste allemande au remplacement de la production de valeurs d'utilité directe pour le producteur par la production de valeurs d'échange. — Aux prétendues abstractions des économistes, Lassalle oppose ce qu'il appelle « l'aspect concret du monde. »
Toute richesse vient des liens sociaux, c'est-à-dire du hasard ; mais les travailleurs sont exclus de ce jeu de hasard. — La « conjoncture » ne peut jamais profiter d'une manière durable aux travailleurs et elle peut, au contraire, leur être très préjudiciable. — Les travailleurs ne sont que « les souffre-douleurs neutres du jeu de la spéculation. » — Les puissantes convulsions du marché universel détruisent toute liberté du travail et toute responsabilité économique personnelle.
Aujourd'hui il n'y a plus de travail individuel isolé, ni presque plus de travail familial, il n'y a que du travail social. — Le travail social se caractérise par ce trait essentiel que chacun produit ce qu'il ne peut pas employer par lui-même. — C'est la production de valeurs d'échange qui est la source de l'immense richesse et de l'Immense pauvreté de la société actuelle. — Le capital proprement dit n'existe que lorsque la production est exclusivement dirigée vers les valeurs d'échange.
Attaques de Lassalle contre la définition que le capital est la partie des produits employée à une production ultérieure, ou bien encore que le capital est du travail accumulé. — Le capital, réplique Lassalle, représenterait en tout cas l'accumulation du travail d'autrui.
Prétention de Lassalle que le capital est formé par « les liens sociaux. » — Exemple qu'il donne à l'appui de cette proposition. — Réfutation. — Les « liens sociaux » sont, pour les capitalistes, une cause aussi fréquente de pertes que de pains. — Les « liens sociaux» ne peuvent jamais créer du capital à proprement parler ; ils peuvent seulement accroître ou diminuer l'utilité du capital existant. — Les natures intelligentes et énergiques savent prévoir la « conjoncture » ou résister à ses effets. — La fatalité est le dernier mot des observations de Lassalle.
Dans le premier livre de cet ouvrage, notre critique s'est bornée au collectivisme foncier. Nous croyons l'avoir complètement réfuté et dans la partie négative et dans la partie positive de sa doctrine.
Nous devons aborder maintenant le collectivisme en ce qui concerne le travail industriel. Ce sont les écrivains allemands qui vont ici particulièrement nous occuper, Lassalle et surtout Karl Marx. Leur doctrine, avec quelques variantes, consiste dans la mise en commun de tous les moyens de production, avec le maintien pour chaque homme de la libre détermination de ses besoins, avec aussi la continuation de la propriété privée des objets de consommation.
Quant au côté positif de la doctrine, on trouve chez ces socialistes hautains et radicaux beaucoup de lacunes et de divergences ; Schœffle seul a donné à cet ensemble d'idées et d'aspirations un corps suffisamment précis.
En ce qui touche la partie négative et agressive du collectivisme, rien ne laisse au contraire à désirer chez les auteurs allemands. Ils ont des armes puissantes et savent en faire un adroit usage : subtilité d'argumentation, connaissances historiques, érudition en ce qui a trait aux conditions de l'industrie moderne, pureté et élégance de style, richesse d'images, éloquence, satire, violences de langage, ils disposent de toutes ces ressources; par dessus tout, une confiance en soi illimitée, un orgueil incommensurable; Karl Marx parlera du « crétinisme prétentieux » des économistes ; Lassalle dira qu'il ne prend pas la plume sans être armé de toute la science de son temps. Leurs ouvrages sont des œuvres littéraires de mérite; l'intrépidité, la bonne opinion de soi, l'absolu des doctrines, la vue pénétrante, mais étroite, le jugement rapide et superficiel, ont toujours été
des conditions favorables au relief de la pensée et de la parole.
Avant d'examiner les idées positives des écrivains socialistes allemands, il est nécessaire de nous arrêter encore au côté négatif de leur œuvre, puisque c'est là qu'ils sont le plus complets et qu'ils donnent le plus libre cours à leurs idées. Otez les critiques dont sont remplis leurs ouvrages, il ne reste presque rien pour la partie dogmatique. Leurs recherches et leur argumentation sophistique et mordante portent principalement sur la nature et l'origine du capital et sur les profits de l'entrepreneur. C'est à ce travail de dissection que sont consacrées les deux intéressantes études de Karl Marx et de Lassalle: Das kapilal, Kritik der politischen œkonomie, le capital, critique de l'économie politique, du premier; et Herr Bastiat, Schulze vonDelitsch, der Œkonomische Julian, du second.
Les écrivains collectivistes ou à tendances collectivistes adressent aux économistes le reproche de s'être totalement trompés sur la nature et l'origine du capital, sur la nature et l'origine du profit industriel. On aurait fait une sorte d'économie sociale de convention, tout abstraite, se composant de formules simples, qui n'ont en dehors du cerveau de quelques penseurs aucune réalité, et qui répugnent absolument au développement historique et aux conditions actuelles de la société.
L'économie politique, disent-ils, considère les hommes comme s'ils étaient isolés et autonomes, comme s'ils avaient la responsabilité économique de leurs actes. Un tel travaille, il gagne; un tel épargne sur son revenu, il s'amasse un capital, c'est-à-dire qu'il crée des instruments de travail et fait des approvisionnements de matières premières ou de denrées; un tel combine et organise une industrie, il spécule dans le sens heureux du mot, il a l'esprit juste et perspicace, le succès l'en récompense. Voilà la conception des économistes ; elle .est, selon Lassalle et Karl Marx, fausse et chimérique.
Dans la société présente, d'après ces auteurs, les individus ne sont pas soumis à la responsabilité économique de leurs actes. Tel récolte ce qu'il n'a pas semé, et tel ne récolte pas ce qu'il a semé. Cette perversion du droit, cette contradiction entre l'idée
et le fait ne sont pas exceptionnelles en ce monde; c'est le train habituel des choses, la règle, et en quelque sorte la loi ; règles et lois injustes, mais constantes. Ce qui domine tout le monde économique, c'est, dit Lassalle, a les liens sociaux. » Les « liens sociaux i) agissent comme une force brute de la nature. L'écrivain socialiste emploie pour développer ce thème une singulière richesse d'expressions et une merveilleuse abondance d'images. Les liens sociaux, cette force brute de la nature, sont les instruments du destin qui a joue à la balle avec la prétendue liberté humaine. » Et Lassalle se complaît dans cette image : le hasard joue à la balle, et ce sont les hommes qui servent de balles dans ce jeu. Or, là où règne le hasard, la liberté et la responsabilité morale sont annulées.
Toute richesse, tout capital viennent non pas du travail, ni de l'épargne, ni de l'abstinence, mais des a liens sociaux. » Ces « liens sociaux » donnent naissance à la conjoncture (divination) et à la spéculation. La somme des circonstances inconnaissables l'emporte en tout temps sur la somme des circonstances connaissablés, d'où plus le calcul réfléchi du spéculateur est justement et clairement adapté aux circonstances connues, plus il a les probabilités contre lui. Voilà ce qu'écrit sérieusement Lassalle, d'où il résulte , s'il dit vrai , que les seuls dans ce monde à faire fortune seraient les étourdis.
L'influence des circonstances extérieures, incontrôlables, est d'autant plus grande que le travail de l'individu consiste à produire des « valeurs d'échange; » elle est d'autant moindre, au contraire que l'individu s'applique davantage à la production de « valeurs d'utilité pour son propre usage. » L'école socialiste attache une grande importance au remplacement chaque jour plus accentué de la production de valeurs d'utilité directe pour le producteur par la production de valeurs d'échange. Cette évolution, cette substitution n'est pas, en effet, indifférente; c'est un tort des économistes de ne s'en être pas inquiétés. Ainsi aux abstractions des économistes les socialistes allemands opposent ce qu'ils appellent l'aspect concret du monde. Toute richesse vient des liens sociaux, c'est-à-dire du hasard.
Néanmoins, ce hasard ne peut faire tomber ses bienfaits sur chaque membre de la société indifféremment. Les travailleurs sont exclus de ce jeu de hasard, parce qu'ils ne peuvent fournir la mise qui est le capital.
« Tout ce dont nous venons de parler, Monsieur Schulze, « écrit Lassalle, se rapporte à nos conditions économiques en « général, et tout à fait en particulier aux commerçants et en- « trepreneurs, dont vous représentez les intérêts. Mais dans une « toute autre situation se trouvent les travailleurs. Ils sont a exclus, eux, de ce jeu de hasard individuel qui exerce sur nos « commerçants et entrepreneurs un tel charme, qu'ils oublient « que les accidents heureux qui lancent certains d'entre eux très o haut dans la richesse, ont leur contre-partie dans leur propre « classe, et que c'est pour cela que des masses d'hommes de
« leur classe sont précipités sous les roues de la misère 11
« n'y a d'admis à ce jeu de hasard que ceux qui vendent despro- « duits pour leur propre compte et disposent d'un capital suffisant « pour fabriquer, dans des circonstances favorables, ces produits « en grandes masses, ou les accaparer afin de se faire un ins- « trument des conjonctures, concours des circonstances favo- « râbles, et se faire lancer, par ces circonstances et surles ailes « de la spéculation, sur les hauteurs de la grande richesse. C'est « pourquoi la classe travailleuse, ouvriers et paysans, est exclue « comme telle des chances favorables de ce jeu de hasard, car « le travailleur n'est jamais vendeur d'un produit pour son propre « compte. Ensuite, le petit artisan qui fabrique lui-même et vend a pour son propre compte ses produits, doit être aussi considéré « comme exclu. Car l'engrenage capitaliste le rejette constamment « dans le prolétariat et, d'une part, malgré son activité autonome , « il est empêché par son manque de capital de se servir des con- « jonclures favorables, tandis que, d'autre part, il est écrasé par « les conjonctures défavorables contre lesquelles il est sans dé- « fense '. »
Quelque enfermé qu'il soit dans son système, Lassalle ne peut
' Ferdinand Lassalle : M. Dastiat Sthu'ze (De Delitsch), traduction de B. Malon, page 5t.
210 LE COLLEC11VISME.
nier que les circonstances favorables n'amènent dans certains cas une hausse des salaires; mais, dit-il, elle est très fugitive et à peine sensible pour deux raisons : en premier lieu, quand la « conjonture » favorable n'a qu'une durée médiocre, la résistance acharnée qu'opposent les entrepreneurs à toute élévation du prix de la main-d'œuvre; en second lieu, quand la conjoncture favorable a un peu plus de durée, l'accroissement des mariages et de l'offre des bras qui fait bientôt retomber le salaire ou plus exactement la situation du travailleur1 au niveau précédent ou même au-dessous. Il est remarquable que tous les socialistes soient malthusiens ou que, du moins, ils s'emparent des constatations de Malthus pour battre en brèche l'économie politique et la société moderne.
Les circonstances défavorables, au contraire, retombent sur le travailleur avec un poids bien autrement écrasant. « Laditni- » nution immédiate du salaire, la réduction du travail, les « chômages sont les coups de massue dont les conjonctures « défavorables et la surabondance des produits causés par l'avide « concurrence des spéculateurs frappent les travailleurs.
Lassalle, appelant à son secours quelques passages d'un « chef de l'économie bourgeoise libérale », Mac Culloch, sur les crises commerciales, et des exemples tirés de la classique histoire des prix de Tooke, s'écrie dans un style pittoresque et imagé : « Le « dos des travailleurs est le neutre tapis vert sur lequel les en- « trepreneurs et les spéculateurs jouent à ce jeu de hasard qui « est devenu ce que l'on appelle aujourd'hui la production. Le « dos des travailleurs est le tapis vert sur lequel ces messieurs « encaissent les monceaux d'or que leur envoie le coup de rou- « lette favorable, et sur lequel ils se consolent du coup défavoa rable par l'espérance de meilleures chances à venir. C'est le « travailleur qui paye parla réduction de son salaire, par le saa crifice d'épargnes péniblement amassées, par le manque de « travail et, par conséquent, par la perte de ses moyens d'exis- « tence ; c'est lui qui paye les insuccès inévitables de ce jeu des
4 Lassalle se sert du mot Arbtiterstand «fui est beaucoup plus général que le terme technique salaire.
a seigneurs du travail et des spéculateurs, bien qu'il ne soit « pour rien dans leurs fausses spéculations, dans leurs faux « calculs, ni dans leur avidité, et bien qu'il n'ait aucune part « aux heureux résultats. Et vous appelez tout cela même, sans « avoir le moindre soupçon de l'existence des liens sociaux et « spéculant sur l'ignorance des travailleurs qui surpasse encore « quelque peu la vôtre, — car ils ne peuvent s'expliquer comte ment leur sort individuel se détermine par les rapports du « marché universel et en ignorent même les causes — vous « appelez tout cela, excellent Schulze (c'est à Schulze-Delitsch « qu'il s'adresse), la responsabilité de soi-même et la responsabi- « lité morale des travailleurs, et par ces mots sacramentels vous « cherchez à aigrir les travailleurs même contre les gens qui « veulent établir pour eux la vraie responsabilité, tandis que à « présent ils ne sont que les souffre-douleurs neutres du jeu de « la spéculation '. »
Il nous a plu de faire ces longues citations. Le lecteur qui ignore Lassalle y aura vu quel est le procédé tout littéraire, la manière élégante, l'entrain oratoire, la verve pittoresque du socialiste allemand. Rien d'étonnant qu'avec toutes ces images et ces formules frappantes et brèves il ait fasciné les ouvriers et soit devenu pour eux un prophète, presque un dieu.
Les liens sociaux, les rapports du marché universel, « les puissantes convulsions du marché universel » , détruisent toute liberté du travail et toute responsabilité économique personnelle. Voilà ce que Lassalle pose en principe, presque en axiome, plutôt qu'il ne cherche à l'établir par quelques développements rapides sur l'ouvrier et les crises.
Après ce tableau brillant, Lassalle précise, substitue à l'invective et à l'éloquence la dialectique et s'attache à la définition même que M. Schulze-Delitsch donne du capital et de sa formation, a 0 sublime Schulze », s'écrie-t-il avec ironie. L'un fabrique du drap, écrivait dans son catéchisme le chef des coopérateurs allemands-, un autre fait des habits, un autre du blé, et chacun échange avec l'autre les produits gagnés qu'il n'emploie
' Lassalle, op. cit., )>age oo.
pas lui-même. Ainsi, l'économie politique, réplique Lassalle, se représente les hommes comme des entrepreneurs autonomes, comme un monde d'entrepreneurs. Mais rien n'est plus faux; il n'y a plus de petits entrepreneurs autonomes ; personne ne produit plus ce qu'il consomme. C'était la forme de travail dans les temps éloignés du moyen âge, ce n'est plus celle de la société actuelle.
Aujourd'hui il n'y a plus ou preque plus de travail individuel isolé, ni de travail familial, il n'y a que du travail social. Personne n'échange son superflu contre le nécessaire. Le travail social se caractérise précisément par ce trait essentiel que chacun produit ce qu'il ne peut pas employer pour lui-même. Les travailleurs sont comme un nombre infini de Tantales.
Le caractère distinctif, rigoureusement stable, du travail dans la période antérieure, c'est qu'on produisait alors avant tout pour son propre usage et qu'on cédait le superflu. Cette organisation toute simple constituait l'économie naturelle. Le caractère distinctif, définitif et spécifique du travail dans la société moderne consiste en ce que chacun produit ce qu'il n'emploie pas, des valeurs d'échange, et non des valeurs d'utilité à l'usage du producteur même.
C'est cette production de valeurs d'échange qui est la source de l'immense richesse et de l'immense pauvreté de la société actuelle. De là vient ce fait dominant qui a créé le marché universel, puis la surabondance des produits, les crises, les stagnations du commerce et du travail.
Reprenant l'invective et s'adressant à M. Schulze-Delitschavec cette hauteur qui impressionne toujours les foules et les ignorants, Lassalle s'écrie : a Vous ne comprenez donc pas que c'est « là ce qui rend la condition de la classe ouvrière si misérable, « si incertaine et exposée aux plus cruelles souffrances? Car « certainement la condition du fileur et du tisseur était encore « plus assurée au temps où (comme par exemple en Angleterre « jusqu'à la fin du siècle dernier) l'ouvrier cultivait encore un « petit champ, avait une vache et produisait pour son propre a usage.
IXAMKN CRITIQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. gl3
« Celui qui produit lui-même les moyens de subsistance pour « son propre usage ne peut pas être jeté si rapidement et si pro- « fondement dans la misère, comme notre travailleur qui, sans « la moindre force de résistance d'un capital, est journellement « livré tout entier au marché universel et dépend de chaque « mouvement convulsif de ce dernier! Vous ne comprenez « donc pas du tout la cause générale qui a créé notre prolé- « tariat?
« Vous ne comprenez pas non plus et certainement encore a moins que toute autre chose ; mais par une explication que je a vous donnerai plus tard, je vous forcerai à comprendre que <« ce n'est que lorsque la production est exclusivement dirigée vers « les valeurs d'échange, lorsque le travail a pris la forme et la na- « tare de son exécution où chacun ne produit que des objets qui ne « servent pas à son propre usage, ce n'est qu'alors, dis-je, qu'existe « le capital proprement dit.
« Vous ne comprenez donc rien, rien, mais rien du tout de « nos conditions économiques !
« Et à ce babillage d'enfant je dois opposer l'économie poli- « tique !
« Les temps à venir, auxquels, du reste, mes peines et mes « efforts sont destinés, me tiendront compte d'avoir accepté « l'humiliation volontaire de vous critiquer '. »
C'est avec cet emportement et ce dédain que Lassalle traite un homme qui a fait d'aussi grandes choses que Schulze-Delitsch. Qu'est ce qui vaut donc au célèbre chef des coopérateurs allemands le mépris dont son adversaire cherche à l'accabler? C'est la définition que Schulze-Delitsch donnait du capital. Le capital, c'est la partie des produits employés à une production ultérieure, avait-il dit en substance2. Le capital, c'est du travail accumulé, dit plus brièvement l'économie politique usuelle. Les machines, les matières premières, les moyens de subsistance accumulés pour faire vivre l'ouvrier pendant la production jusqu'à la cbn-
1 Lassalle, op. cil., p. 87.
2 C'est Lassalle qui résume ainsi, d'une manière d'ailleurs exacte la définition beaucoup plus longue de Schulze-Delitsch.
fection de l'objet ou plutôt jusqu'à ce qu'il soit consomma ou vendu, voilà ce qui constitue le capital.
En admettant que le capital soit du travail accumulé, il s'agit de savoir, réplique ingénieusement Lassalle, si l'accumulation et le travail se rencontrent dans la même personne, ou si le capital ne représente pas en réalité l'accumulation du travail d'autrui.
Le capital, disent la plupart des économistes, c'est le produit de l'épargne, de la non-consommation d'une chose. Cette formule met le socialiste allemand en fureur. Il la trouve d'une incomparable niaiserie; les railleries à ce sujet s'amoncèlent sous sa plume. Le capitaliste, dit-il, est un martyr silencieux; les travailleurs se gobergent donc ; ils ont des vices et des débauches secrètes puisqu'ils n'ont pas de « salaire de privation. » Reprenant son procédé habituel, Lassalle écrit : « Les voilà donc, nos « capitalistes européens, voyez leurs faces pâles et blêmes, ils « sont silencieux et consumés de chagrin! Soucieux et les yeux * baissés, ils ne pensent qu'à leur douloureuse carrière pleine « de privations et ils rougissent presque de pudeur de ce que « leurs grands mérites, qu'ils auraient volontiers cachés à tous « les yeux, soient dévoilés avec tant d'éclat et devant l'univers « tout entier1. »
Non, dit Lassalle, ce n'est pas l'abstinence qui est la mère du capital. Ce n'est pas par la privation de quelques individus que ce dernier se forme. Ce qui crée actuellement le capital, ce sont les liens sociaux. Un exemple frappant en est offert par les variations des valeurs de bourse et par les oscillations de la propriété foncière. « Je suppose le cas où, à la fondation du chemin « de fer de Cologne-Minden j'aie souscrit pour 100,000 thalers « d'actions au pair. Sans me soucier davantage de ce chemin a j'ai touché pendant longtemps, pendant des années, d'abord 5, « puis 8, ensuite 10, 12, 13 0/0 de cette mise de capital, un « dividende vraiment énorme, et je l'ai dépensé jusqu'au dernier « liard. Je vends maintenant ces actions de Cologne-Minden, « qui valent, suivant le cours, 175 thalers, et je gagne un nouveau
4 Lassalle, op. cit., page 12t.
« capital de 75,000 thalers, sans avoir jamais ni accumulé, ni « épargné un denier de mon revenu. Ce nouveau capital, comment « s'est- il formé? Par les liens sociaux, M. Schulze. » Et Lassalle explique comment le mouvement des voyageurs et le transport des marchandises ont augmenté ; il ajoute que l'invention d'un ingénieur anglais a amoindri les frais d'exploitation. Tout cela, ce sont les « liens sociaux », et l'épargne n'a rien à y voir. C'est la doctrine de la plus-value imméritée, unearned incrément, dont parlent beaucoup d'écrivains anglais.
Le capital foncier, suivant notre auteur, s'accroît aussi par les liens sociaux, et uniquement par cette cause. Si ce dernier membre de phrase n'est pas dans le texte de Lassalle, il se trouve dans son esprit et, à coup sûr, dans son raisonnement. Voilà un homme qui a acquis un bien fonds pour 100,000 thalers ; il en reçoit annuellement un revenu de 5 0/0 qu'il dépense à mesure; bien plus, c'est un négligent ou un prodigue, il mange plus que ses revenus, et s'endettant au bout de dix ans il est débiteur de 50,000 thalers. Que fait-il ? Il vend son bien. Pendant ces dix années la population s'est accrue, le prix du blé s'est élevé, le prix de la terre a crû en proportion, et notre mauvais administrateur vend sa terre 200,000 thalers au lieu de 100,000, si bien que, après avoir payé ses dettes, son capital est de 80,000 thalers plus considérable qu'au début. Quelle en est la cause générale? Les liens sociaux. Les causes particulières peuvent être diverses : elles se ramènent toutes à la cause première et prédominante : les liens sociaux. « Bref, dit Lassalle, cette aug- « mentation de capital a pu avoir toutes sortes de causes, excepté « le travail et l'épargne du propriétaire. »
Tout ce tableau est brillant, mais fantaisiste. Que les événements extérieurs, les liens sociaux, puissent augmenter les fortunes individuelles, c'est incontestable, de même qu'ils peuvent aussi les diminuer ou les anéantir. Les mêmes liens sociaux, comme nous l'avons démontré plus haut, réduisent souvent à moitié ou à rien une fortune laborieusement acquise : que l'on parcoure la cote de la bourse qui est un nécrologe, et l'on s'en convaincra. 11 se rencontre autant de propriétaires ruinés par la
concurrence extérieure, par la découverte de quelque nouveau produit, qu'il s'en trouve d'enrichis par des causes indépendantes de leur action. Il en est de même pour les industries. Les liens sociaux, dans leur jeu aveugle, sont aussi souvent cause de perte que de gain. Dans l'ensemble on peut les considérer comme des causes neutres, puisque leurs effets sont en sens contraires. Il se rencontre des périodes d'années et des pays où les liens sociaux, c'est-à-dire les circonstances extérieures, sont généralement favorables à l'ensemble des propriétaires, des industriels ou des capitalistes. Ce sont les époques de prospérité, caractérisées souvent par le débordement de la spéculation et de l'agiotage; ces époques sont suivies, d'une façon presque régulière, depuis le commencement du genre humain, par des époques de dépression où les liens sociaux ont une influence inverse et compromettent la situation tant des propriétaires que des industriels ou des capitalistes. Le célèbre et antique apologue des vaches maigres et des vaches grasses en est la preuve. Au moment où j'écris ces lignes (fin de 1883) les liens sociaux frappent rudement toutes les fortunes et tous les revenus du continent européen.
Avec son imagination d'artiste et sa partialité de tribun, Lassalle dénature complètement le sens du mot capital. Les liens sociaux, même dans les conjonctures les plus favorables, ne peuvent jamais créer du capital à proprement parler : ils peuvent seulement augmenter l'utilité du capital. Que les actions du chemin de fer de Cologne-Minden se vendent 100 thalers ou 175 thalers, le capital social, à savoir le chemin de fer, les rails, les gares, les machines, n'aura pas changé ; il sera ce qu'il était auparavant, à moins que, profitant de la prospérité, on ait doublé le nombre des voies , augmenté la quantité des locomotives et des wagons , agrandi les gares; et ces améliorations , ce ne sont pas « les liens sociaux » abandonnés à eux-mêmes qui auront pu les effectuer, c'est le travail et l'épargne.
Le procédé de Lassalle est celui des polémistes et des agitateurs, non des hommes de science : transformer l'exception en règle, substituer le cas particulier au cas général. Écrire que
par suite des enchaînements sociaux chacun est responsable de ce qu'il n'a pas fait, c'est émettre une proposition qui est vraie dans un certain nombre de circonstances, mais qui est fausse dans la généralité. Autant vaudrait dire que comme certains hommes naissent boiteux ou le deviennent, tous les hommes sont destinés à devenir boiteux; ou bien que certaines épidémies faisant des victimes dans toutes les situations, la bonne constitution et le bon régime ne sont pas des conditions de longue vie. Les hommes intelligents, prévoyants et énergiques savent, dans une grande mesure, se mettre à l'abri de l'influence défavorable des liens sociaux et tirer parti au contraire de leur influence favorable. Les natures molles, endormies et paresseuses n'ont, d'autre part, ni la volonté, ni le pouvoir de bénéficier largement des circonstances extérieures les plus avantageuses. C'est choquer le bon sens public que prétendre assimiler l'homme laborieux, économe , prudent , perspicace au fainéant, au prodigue, à l'imprévoyant, à l'obtus, et que d'affirmer que l'un et l'autre ne doivent la différence de leur sort qu'aux circonstances extérieures, c'est-à-dire à la fatalité. La fatalité, c'est, en effet, le dernier mot de la doctrine de Lassalle sur les liens sociaux, et c'en est aussi la condamnation.