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LA THÈSE DE KARL MARX SUR LA NATURE DU PROFIT

L'épargne est une injonction de produire des objets d'une utilité durable, au lieu d'articles frivoles et passagers. — Une grande parlie de l'épargne annuelle est une épargne populaire.

L'épargne n'est pas toujours un prélèvement sur le profit.

De la thèse de Karl Marx que le capitaliste s'attribue une partie non payée du travail de l'ouvrier. — Le capital, d'après Marx, étant essentiellement stérile, peut avoir droit à un amortissement, non à un intérêt ou à un profit. — Le propriétaire et le locataire sont quittes, si celui-ci se charge de l'entretien de la maison du premier.

De l'analyse du profil industriel. — Complexité des éléments dont il se compose.

Le prétendu travail impayé. — La dîme et la corvée auxquelles seraient assujettis les travailleurs. — Le capitaliste et le boyard. — La corvée, d'après les collectivistes, ou le travail extorqué, dépasse aujourd'hui presque toujours le travail payé. — Les six heures six minutes de corvée journalière dans l'industrie française. — La répartition des corvées d'après le journal ['Égalité.

Prétendue démonstration statistique de ces corvées. — Grossières erreurs de calcul des collectivistes : les éléments qu'ils négligent. — Comparaison des profits et des salaires dans l'industrie houillière du Nord. — Faible importance des premiers relativement aux seconds.

Les causes du profit : la capacité directrice, c'est-à-dire l'intelligence industrielle ou l'art d'organiser et l'intelligence commerciale ou l'art d'acheter et de vendre. — Les profits ne se mesurent pas au nombre d'ouvriers employés. — La doctrine collectiviste nie le talent de l'entrepreneur et ne lient aucun compte des risques courus. — Les faits démentent la doctrine collectiviste sur la corvée des travailleurs modernes.

Des chapitres précédents, il ressort que, malgré les objections ou plutôt les négations de Lassalle et de Karl Marx, l'épargne est bien l'un des éléments, si ce n'est le seul, de la formation du capital.

D'après les documents officiels, au 31 décembre 1882 les fonds d us aux déposants par les caisses d'épargne françaises montaient à 1 ,745 millions environ et, bien que les caisses d'épargne achètent beaucoup de rentes pour le compte de leurs déposants, le solde dû à ces derniers s'est accru de 1 milliard 85 millions depuis 1875 l. C'est donc bien là une des sources du capital.

Nous avons démontré qu'il n'y a aucune contradiction dans l'idée que le capital, qui est un élément positif et actif, doive sa naissance à l'épargne, qui en apparence du moins est un élément purement négatif. C'est que dans le monde moderne la réalité ici ne répond pas à l'apparence. L'épargne, depuis l'abandon des inodes de thésaurisation a cessé d'être un élément négatif; ce n'est plus seulement la non consommation d'une chose ; c'est une direction particulière et favorable que l'on imprime à l'industrie en lui faisant produire des matières premières et des instruments de travail au lieu d'objets de consommation immédiate. On sait que l'épargne en France égale 1 milliard et demi ou 2 milliards par an ; il en résulte que l'on fait des commandes de locomotives, de bateaux à vapeur, de rails, de matières premières, de constructions, d'instruments de travail, etc., qui seront soldées avec l'épargne de l'année suivante. On anticipe ainsi de plus en plus l'épargne au moyen de l'émission incessante d'actions ou d'obligations partiellement libérées de sociétés anonymes. C'est, en effet, la société anonyme qui joue le plus grand rôle dans cette utilisation immédiate et même dans cette anticipation des épargnes produites sur toute la surface d'un grand pays. L'épargne cesse d'être simplement une abstinence, une non consommation, un élément uniquement négatif; elle prend un autre caractère; elle est une injonction de produire des objets d'une utilité durable, au lieu d'articles frivoles et passagers. Voilà ce que Lassalle a oublié ; un autre point aussi qu'il a négligé, c'est qu'une grande partie de cette épargne annuelle, dans les pays du continent et notamment en France, est une épargne populaire.

4 Bulletin de slalUtique de mai I8S3, page C43; Annuaire de statistique pour 1883, page 237.

Si l'épargne, comme nous l'avons démontré, engendre le capital, celui-ci ne peut-il pas avoir un autre auteur? Ou bien encore, cette épargne, qui engendre le capital, n'est-elle que l'épargne du produit du travail d'autrui ? L'épargnant met-il de côté, au lieu du fruit de son propre travail, une partie du fruit qu'il s'est légalement mais illégitimement appropriée du travail des ouvriers manuels. Telle est la pensée de Lassalle qu'il a formulée dans cette frappante antithèse : Eigenlhum Frembdthum, propriété, altruité. C'est aussi l'idée de Karl Marx et en général de tous les collectivistes. L'épargne, quels que fussent ses bienfaits matériels, perdrait ainsi tous ses droits au respect, puisqu'elle constituerait, si ce n'est un vol brutal, du moins une spoliation habile. Cette théorie mérite qu'on l'étudié de près.

L'épargne, selon ces critiques du capital, est formée sur le profit, et le profit n'est que l'appropriation par le capitaliste d'une partie non payée du travail de l'ouvrier. Cette proposition suscite dès l'abord une objection partielle; en admettant qu'elle fût exacte doctrinalement, elle ne laisserait pas que d'être excessive ; car l'épargne tout entière n'est pas un prélèvement sur le profit; elle est souvent un prélèvement fait par le salarié sur son propre salaire, parle petit paysan propriétaire sur son propre revenu, par l'homme adonné aux professions libérales sur ses propres émoluments.

Ce serait donc une partie de l'épargne seulement, la plus grande si l'on veut, qui représenterait le produit non payé du travail de l'ouvrier et qui serait ainsi viciée è sa source; l'autre épargne, celle qui a une origine populaire, resterait respectable.

Comme les collectivistes se sont beaucoup étendus sur cette appropriation par le capitaliste d'une partie non payée du travail de l'ouvrier, il faut nous arrêter sur ce point de leur doctrine; c'est en réalité le nœud de toutes leurs théories.

D'après Karl Marx et la généralité des collectivistes, le capital est naturellement stérile. Tout ce qu'il peut demander, c'est de prélever sur la production de quoi s'entretenir, se maintenir en état. Le capital peut avoir droit à un amortissement, non à un intérêt, encore moins à un profit.

Cette croyance que Marx a entourée d'une forme pédante, un des orateurs des réunions publiques de la fin de l'empire, Briosne, l'exprimait avec naïveté : le propriétaire, disait-il , au lieu de recevoir un loyer, devrait payer le locataire, parce que celui-ci empêche la maison de se dégrader et l'entretient en bon état. Sans aller aussi loin et s'arrêtant à mi-chemin, les collectivistes admettent que le propriétaire et le locataire sont quittes si ce dernier se charge pour toute redevance de l'entretien de la maison du premier. Il n'en va pas autrement, selon eux, des machines et des fabriques ; l'industriel n'a aucun titre à un intérêt ou à un profit: l'amortissement seul de son matériel ou de son usine, de manière qu'il retrouve toujours l'un et l'autre en bon état, doit suffire à ses exigences raisonnables.

Pour trancher cette question de droit, il importe d'analyser l'idée de profit. Le profit n'est pas quelque chose de simple; dans le sens économique il contient des éléments divers: il est d'abord la rémunération légitime de celui qui a créé le capital et qui ne l'a fait que pour en tirer parti, pour en recueillir un avantage ; il représente ensuite le salaire de direction , c'est-à-dire la rémunération de l'homme qui a consacré son temps à la surveillance de l'établissement et à la direction des affaires; il est encore le prix du risque couru et surmonté; il est enfin et peutêtre surtout la récompense des arrangements ingénieux dépassant la moyenne habituelle dans le pays, pour l'organisation des tâches et les combinaisons industrielles et commerciales diverses.

Tels sont les éléments variés qui entrent dans le profit : aussi ce dernier est il très divers, très aléatoire, variant d'une année à l'autre, d'une industrie à l'autre, d'une personne à l'autre.

Quant à l'intérêt des capitaux, il a un caractère tout différent du profit. L'intérêt est une sorte de participation à forfait, stipulée sur le profit, par le capitaliste qui s'est donné la peine de faire le capital et qui ne veut pas prendre celle de s'en servir lui-même, qui le prête à autrui '. Aussi l'intérêt est-il beaucoup

1 Voir l'analyse que nous atons Faite du prêt à intérêt dans notre Essai sur la Répartition des richesses, chapitre vin.

plus stable et plus uniforme que le profit. Voilà des idées qui sont nettes et qui, selon nous, répondentbien à la nature des choses.

Les collectivistes nient l'exactitude de cette analyse; ou plutôt elle leur échappe et ils ne prennent pas la peine de la discuter. Pour eux le profit est simplement du travail non payé que les capitalistes s'attribuent. Les capitaliste ne paient aux travailleurs qu'ils emploient que la moitié ou les deux tiers du travail de ces derniers; l'écart ou la partie de travail impayée constitue le proiit. Le profit, c'est la plus-value produite par le travailleur et absorbée par le capitaliste. Comment les collectivistes démontrent-ils cette étonnante proposition? Us avancent à son appui des arguments de fait et des arguments de doctrine.

Les travailleurs modernes seraient, d'après les collectivistes, soumis à une dime et à une corvée beaucoup plus dures qu'autrefois. La dime, c'est le prélèvement sur le produit du travailleur; la corvée, c'est le travail non payé que le maître ou le seigneur impose à l'ouvrier. Bien loin que la civilisation et les diverses révolutions, notamment celle de 1789, aient fait disparaître corvées et dîmes, elles les ont, au contraire, en quelque sorte consolidées et accrues. Telle est la pensée de Karl Marx dans le chapitre qu'il intitule Fabricant et Boyard, où comparant l'homme doué de capitaux au seigneur terrien des principautés danubiennes il y a vingt-cinq ans, il prétend que le premier extrait du travailleur une plus grande somme de travail impayé que ne le faisait le second sous le nom de corvée *,

Un journal socialiste français qui marche dans le sillon de Karl Marx, l'Égalité, a soutenu avec un grand renfort d'exemples la même thèse.

La dime, c'était dans l'organisation ancienne ou sous le régime féodal, le dixième, perçu au profit du seigneur, du prêtre ou de l'oisif, sur le produit du travailleur. Nous prenons les définitions telles que les collectivistes nous les donnent, sans rechercher si à cette dime ne correspondaient pas certains services rendus, comme ceux de sécurité, de protection contre

' Der Heisshunjer nach Uehrarbeit. Fabricant und Bojar, pages 227 à 236 de l'ouvrage de Karl Marx, Das Capital, 2* édition.

l'étranger, de justice, de viabilité. La corvée, c'était, toujours d'après les mêmes auteurs, du travail contraint et non payé ; elle variait de une à trois journées par semaine, soit un, deux ou trois septièmes du temps de travail. En y joignant la dîme, soit le dixième du reste, le travailleur se voyait extorquer une proportion variant entre le cinquième et la moitié de ce qu'il produisait réellement. Plusieurs écrivains collectivistes n'hésitent pas à écrire que ces conditions, que nous considérons comme propres à la barbarie, ressortent comme singulièrement douces à côté de celles que cache notre prétendue civilisation. Aujourd'hui la corvée, c'est-à-dire le travail extorqué à l'ouvrier et non payé, dépasse d'après eux, presque toujours le travail rémunéré. Cette proposition qui surprend, Y Égalité cherche à la prouver par des chiffres en apparence minutieux. En moyenne dans l'industrie française la nouvelle corvée prend 6 heures 6 minutes sur 12. C'est déjà plus que le maximum de l'ancienne dîme et de l'ancienne corvée du temps féodal. Dans certaines industries ces conditions déjà si rigoureuses le deviennent encore davantage. Dans l'industrie textile, il y aurait 7 heures 29 minutes de corvée, ou travail non payé, contre 4 heures 31 minutes de travail payé. Dans l'industrie du cuir, la corvée monterait à 8 heures 48 minutes contre 3 heures 12 minutes de travail rémunéré. La corvée s'élèverait à 9 heures 7 minutes dans les industries du bois contre 2 heures 53 minutes de travail fructueux pour l'ouvrier. Ce serait bien pis encore pour certaines autres branches de production. Dans l'industrie des produits chimiques, la journée de travail de l'ouvrier se répartirait ainsi : 9 heures 45 minutes de corvée, contre 2 heures 15 minutes de travail payé ; dans le bâtiment 9 heures de corvée contre 3 heures de travail rémunéré; dans les industries consacrées à l'alimentation, la corvée prend 9 heures 54 minutes sur un travail de 12 heures et ne laisse plus à l'ouvrier que 2 heures 6 minutes qui lui soient payées. Enfin, cela paraît être le point culminant de la corvée moderne: dans l'industrie de l'éclairage sur les 12 heures que travaille l'ouvrier, la corvée occuperait 10 heures 40 minutes et le travail payé 1 heure 20 minutes seulement.

Si ces révélations sont vraies, notre civilisation est, en effet, d'une dureté inexprimable; bien autrement rigoureux que l'ancien seigneur terrien de l'Occident ou que le boyard du milieu de ce siècle serait le capitaliste moderne.

On ne peut se dissimuler, cependant, que ces constatations sont bien extraordinaires. On affirme qu'elles ressortent mathématiquement des enquêtes industrielles Dès le premier abord les objections s'offrent en foule : comment se fait-il qu'il y ait des ouvriers pour les branches où la corvée est si étendue? d'où vient que, tandis qu'en moyenne la corvée ou le travail impayé n'est que de 6 heures 6 minutes sur 12 heures, les ouvriers de certaines branches d'industrie acceptent qu'elle soit de 10 heures 40 minutes ? Est-ce que ces corps d'état ne devraient pas cesser de trouver des recrues? D'autre part, comment tous les patrons ne se précipitent-ils pas sur ces industries où la corvée est si longue, où chacun d'eux pourrait faire travailler les ouvriers 8, 9, 10 heures et même 10 heures 40 minutes par jour, sans rien leur payer pour ce temps de travail ? Est-que la concurrence, l'âpre concurrence, dont parlent tant les socialistes, ne devrait pas égaliser toutes ces conditions ou du moins les rapprocher ? Passe encore pour les industries qui sont constituées en monopole, comme celle de l'éclairage dans beaucoup de villes ; mais pour les autres, comment se fait-il que la corvée, puisque corvée il y a, soit pour certaines trois ou quatre fois plus prolongée que pour d'autres?

Ce que nous enseignent les collectivistes de la corvée ou du travail impayé et extorqué dans la société moderne, de la Frembdlhum ou altruilé transformée en Eigenthum ou propriété, tout cela paraît bien mystérieux. Mais ce sont les chiffres, diton, les chiffres officiels, les chiffres recueillis par les bourgeois, qui donnent une démonstration saisissante de cette répartition entre la corvée et le travail payé. Abordons ces chiffres avec recueillement.

Les enquêtes industrielles apprennent, dit l'Égalité, que dans la France actuelle la production manufacturière monte à 7 milliards 130 millions de francs. Dans cette vaste somme les ma-

tières premières entrent pour 4 milliards 941 raillions, le combustible pour 191 millions; la plus-value due au travail est de 1 ,994 millions, dont 980 millions répartis en salaires et 1 milliard 14 raillions en profits et dividendes. Tous ces chiffres, en effet, concordent à peu près entre eux, et le faible écart qui sépare le total provenant de l'addition des sommes partielles du chiffre qui a été donné pour l'ensemble de la production manufacturière de la France peut être considéré comme représentant les fractions qu'on a négligées.

Tels sont les chiffres fournis par M. Guesde dans rÊgalilè. Les matières premières montant à 4 milliards 941 millions, le combustible à 191 millions, la plus-value à 1,994, dont 980 de salaires et 1 milliard 14 millions de profits, on en conclut que ceux-ci représentent, sur une journée moyenne de 12 heures, le travail de 6 heures 6 minutes, et que ceux-là n'équivalent qu'à un travail de 5 heures 44 minutes. Or, comme d'après la définition des collectivistes, le profit est simplement du travail non payé, il en résulte que le travail non payé et extorqué par le capitaliste équivaut dans la société française actuelle à 6 heures 6 minutes par jour. Si l'on veut des chiffres exprimant les mêmes faits sous une autre formule, chaque patron extorque en moyenne à l'ouvrier pour 691 francs par an de travail qu'il ne lui paie pas et qui constitue le profit industriel lequel est en moyenne de 691 francs par tête d'ouvrier occupé.

La belle chose que la statistique ! On pourrait d'abord objecter à tous ces calculs que les statistiques industrielles sont presque impossibles à faire exactement, qu'il s'y glisse une part considérable de fantaisie, de parti-pris, tout au moins d'erreur.

Prenons néanmoins comme corrects dans l'ensemble les chiffres du rédacteur de YÈgalité. Les conclusions qu'il en tire resteraient complètement fautives. Du chiffre de 7 milliards 130 millions de francs, représentant l'ensemble de la production manufacturière française, il ne déduit, pour arriver à la somme des profits et des salaires réunis, que les matières premières et le combustible. Bien d'autres déductions auraient dû être faites, tout homme réfléchi en conviendra: il y a les frais généraux,

c'est-à-dire tout cet ensemble de dépenses si variées qui grèvent toute production, les frais divers de commission, de courtages, d'assurances, de correspondances, de voyages, la part des déchets, des non valeurs, des faillites, etc. Dans toute grande maison de commerce et d'industrie, si minutieuse et si habile qu'en soit la direction, ce premier élément tient une place notable. L'entretien et le renouvellement du matériel n'ont pas une moindre importance ; or, M. Guesde et ses collaborateurs ne tiennent non plus aucun compte de cet article; tout ce qui ne représente pas le prix des matières premières et du combustible doit être, suivant eux, distribué soit en salaires, soit en profits. Cependant, il faut bien entretenir les bâtiments pour qu'ils ne se délabrent pas, réparer les machines pour qu'elles puissent continuer leur fonction, les renouveler quand elles sont usées ou quand s'est effectué quelque invention. L'œil prévenu de certains collectivistes n'aperçoit aucune de ces nécessités industrielles ; c'est assez dire combien leur esprit est médiocrement observateur. L'entretien et le renouvellement de l'outillage sont pour les établissements industriels une des plus grandes causes de dépenses.

Nous n'avons pas parlé de l'intérêt du capital, puisqu'on le conteste; mais Karl Marx lui-même, plus perspicace que beaucoup de ses disciples, admet l'amortissement du capital, la conservation en bon état et l'amélioration des machines, ce qui certes ne peut se faire sans frais.

Si l'on tenait compte de tous ces éléments, que M. Guesde et YEgalitè négligent, il est probable que les prétendus profits, lesquels comprennent l'intérêt du capital, baisseraient d'au moins moitié, peut-être des trois quarts. Au lieu de 1 milliard 44 millions en profits ou dividendes et j'ajoute eu intérêts, on n'aurait que 3, 4 ou 500 millions au plus.

Cette somme ne paraît plus considérable à ceux qui prennent la peine de réfléchir; puis, tels qu'ils sont, en laissant même de côté la question de la légitimité ou plutôt de la nécessité de l'intérêt du capital, ces bénéfices sont-ils un don gratuit fait à la paresse et à l'inintelligence? Peut-on contester qu'il n'existe un

travail de direction ou peut-on le considérer comme négligeable? Ce travail de direction a bien son importance; qu'il l'ait dans la pratique, tous les faits en témoignent; puisque c'est lui surtout qui détermine le succès ou l'échec des entreprises.

Cette capacité de l'entrepreneur d'industrie comprend deux parties distinctes : la capacité industrielle qui consiste à bien produire, c'est-à dire économiser la matière, le combustible, agencer convenablement les bâtiments et les machines, coordonner habilement les tâches, introduire de nouvelles combinaisons perfectionnées ; la capacité commerciale dont le secret est dans l'art si délicat de bien acheter et de bien vendre, c'est-àdire de se fournir aux marchés d'approvisionnement les moins chers et d'écouler les marchandises sur les places où elles ont le plus de valeur. Combien rares et inappréciables pour les individus, combien fécondes pour la société sont ces facultés dont l'existence semble inconnue aux collectivistes! Cependant, qu'il se rencontre dans un pays comme la France ou comme l'Allemagne une centaine d'homme doués à un haut degré de cette capacité commerciale et de l'énergie, de l'activité qu'elle implique, cela suffit pour que ce pays, sans que le nombre et la qualité des ouvriers aient en rien changé, voie ses affaires accrues, c'est-à-dire son travail, ses salaires en même temps que ses profits, de plusieurs centaines de millions de francs par année, parfois de plus d'un milliard? Mettez 40,000 soldats sous la conduite d'Annibal , il gagnera vingt batailles; confiez 60,000 hommes aguerris à Varron, il les fera tailler en pièces. L'industrie soit d'une localité, soit d'une nation, est exposée à des influences analogues; la capacité de la classe commerciale enrichit un pays et son incapacité le ruine.

Ces dons qui ont sur la prospérité des nations une action si décisive, ont droit à une rémunération qui soit proportionnée à leur importance. De même qu'un dilettante paiera gaiement une somme plus forte pour entendre chanter, fut-ce seule, une Malibran ou une Patti, que pour écouter cent ou mille choristes estimables, ainsi il est naturel, légitime que tel homme qui, par sa capacité commerciale ou sa capacité industrielle peut pro-

curer à une nation dix, vingt ou cent raillions d'affaires, reçoive une rétribution égale parfois à celle de cent ou mille individus ordinaires. La basse envie seule ou la sentimentalité irréfléchie peut trouver à reprendre à un fait aussi nécessaire. C'est là un de ces rapports qui ne dépendent pas de la fantaisie, mais qui dérivent de l'ordre naturel des choses ; c'est une vraie loi sociale.

De deux établissements voisins, ayant le même outillage, la même situation, des équipes tout à fait analogues d'ouvriers, pour le nombre et la qualité, l'un réussit l'autre non. Les profits ne se mesurent pas régulièrement, comme l'imaginent avec une si amusante naïveté les collectivistes, au nombre d'ouvriers employés. S'il suffisait d'occuper des ouvriers pour gagner sur chacun d'eux 691 francs par tête, la carrière industrielle, qui est semée d'écueils, deviendrait merveilleusement aisée.

Les faits aussi bien que le raisonnement donnent un démenti aux étranges calculs du journal l'Égalité. Une enquête industrielle, disions-nous, est singulièrement difficile à faire avec exactitude. Mais les sociétés anonymes avec leurs rapports périodiques et publics fournissent des informations précieuses. Voici une grande usine métallurgique, celle de Fives-Lille, l'une des plus connues de France. Dans un temps où cette branche de la production était active, à savoir dans les années de la période 1880 à 1883, la Compagnie de Fives-Lille a distribué à 24,000 actions un dividende de 30 francs, soit 720,000 francs; le fisc commence par prélever par divers impôts près du dixième de cette somme de sorte qu'il reste à peine aux actionnaires 660,000 francs à se partager. Or, combien d'ouvriers emploie ce grand établissement? Au minimum 5 à 6,000, peut-être même moitié plus. L'ensemble des bénéfices, en y comprenant l'intérêt, est donc loin d'équivaloir à 700 francs par tête d'ouvrier, puisqu'il atteint à peine une centaine de francs. D'autres usines peuvent avoir un succès plus brillant dans certaines années, quoique celle de Fives-Lille passe pour bien conduite. Comme contre- partie, d'autres établissements font des pertes. Dans le même temps une société analogue à celle de Fives-Lille et qui

a joui d'une grande célébrité, la maison Cail, qui elle aussi occupait plusieurs milliers d'ouvriers, fut obligée de liquider après n'avoir pendant huit ans rien distribué à ses actionnaires comme dividende et en ne pouvant rien leur restituer sur le produit de la liquidation.

Un autre exemple singulièrement concluant se tire. des renseignements recueillis à l'occasion des grèves de 1884. Le journal V Écho du Nord établit, d'après les documents officiels que, dans l'année 1881, les 20,701 ouvriers employés aux houillères du département du Nord, ont reçu en salaires 20,529,406 francs et les actionnaires 2,751,914 francs. Les profits ne représentent donc ici que la huitième partie des salaires et, au lieu de s'élever à 691 francs par tête, suivant les conjectures de l'Égalité, ne montent qu'à 133 francs par ouvrier. Commentant ces chiffres, un ingénieur, M. Pernolet, s'exprime ainsi : « Les 20,701 ouvriers dont il s'agit ont dû faire en 1881, à raison de 300 journées au plus par an et par ouvrier, 6,210,300 journées de travail, qui ont été payées 20,529,406 francs, c'est-à-dire 3 fr. 306 moyennement par journée des différentes catégories de travailleurs. D'autre part, les 2,751,914 francs payés aux actionnaires comme rétribution du capital, correspondent à 0 fr. 443 par journée d'ouvrier, c'est-à-dire que 1 ensemble des exploitations houillères du Nord en 1881 peut être considéré comme ayant occupé 20,701 ouvriers de toutes sortes qui, touchant moyennement 3 fr. 75 par jour de travail, en auraient consacré 0,443 à la création, à la préparation, à l'entretien, au renouvellement, à l'administration de tout ce qui constitue l'industrie dont il s'agit : toutes choses aléatoires au début, longtemps improductives, quelquefois ruineuses, mais toujours nécessaires pour assurer aux populations qui vivent de cette industrie la régularité et la sécurité de leur existence.

a J'ai même eu occasion autrefois de constater, pour le même département du Nord, qu'en considérant les résultats des exploitations houillères pour une longue suite d'années — qui n'ont pas été toutes prospères — les dividendes touchés par les actionnaires (c'est-à-dire la part des capitaux engagés dans ces

entreprises) ne représentaient guère que la valeur d'un bock de bière par journée d'ouvrier. Voilà à quoi se réduit la part du sacrifice fait par l'ouvrier travaillant aux mines du Nord, pour créer et entretenir ces exploitations qui assurent l'existence paisible de sa famille! Voilà ce qu'est, en chiffres exacts, l'usurpation des fruits du travail par l'oisif qui vit dans l'opulence] voilà ce que les colporteurs de la bonne parole appellent la tyrannie du capital, les vols des bourgeois1 ! •

Parfois les profits de l'entreprise n'équivalent même pas au prix d'un bock de bière par jour et par tête d'ouvrier. Il ressort, en effet, des dépositions faites devant l'enquête parlementaire au mois de mars et d'avril 1884, lors de la grève d'Anzin, que la célèbre Compagnie à laquelle ce charbonnage a donné son nom, occupe 14,000 ouvriers et que les bénéfices du dernier exercice n'ont atteint que 1,200,000 francs, 85 fr. 50 par tète d'ouvrier.

La doctrine collectiviste nie le talent de l'entrepreneur, c'està-dire l'importance suprême de l'esprit de combinaison et du travail intellectuel ; elle ne tient aucun compte des risques courus, et elle conteste au capital tout droit à une rémunération. Il n'échappe, cependant, à aucun esprit attentif que, sans la perspective d'une rémunération, personne ne capitaliserait plus; la production du capital s'arrêterait presque immédiatement. On épargnerait peut-être encore, quoique beaucoup moins. Ceux qui auraient déjà suffisamment amassé pour être à l'abri de la détresse dans leurs vieux jours et pour laisser un certain avoir à leurs enfants cesseraient de pratiquer l'économie et dépenseraient davantage ; les consommations voluptuaires prendraient un grand développement. On épargnerait encore un peu, disonsnous; mais on ne capitaliserait pas, c'est-à-dire que personne ne se désaisirait de ses épargnes ; on bâtirait bien encore des maisons pour soi, mais on n'en construirait plus pour autrui. L'épargne, c'est-à-dire l'accumulation stérile, pourrait persister dans une mesure affaiblie; la production du capital, c'est-à-dire

• ' Voir l'Économiste français du 9 février 1884.

de l'épargne vivifiée, participant à la production, s'arrêterait".

L'argument de fait qu'invoquent les collectivistes se détruit par les faits eux-mêmes. Il y a encore dans la société beaucoup de petits travailleurs autonomes, des paysans propriétaires, des cordonniers, menuisiers, horlogers, travaillant soit seuls, soit avec un ou deux aides qui souvent sont de leur famille, des couturières à la mécanique et beaucoup d'autres; leurs gains, dans l'hypothèse à laquelle s'abandonnent les collectivistes, devraient être très considérables, puisque tout leur travail à eux est rémunéré, tandis que pour les salariés la moitié seulement du travail, suivant M. Karl Marx ou M. Guesde, est rétribué. Or, on ne s'aperçoit pas que ces travailleurs autonomes soient dans une situation meilleure que les ouvriers qui reçoivent un salaire.

Si la moitié du travail fait par l'ouvrier devait nécessairement profiter au patron, tous les industriels sans exception devraient réussir; or l'expérience prouve que le succès n'échoit pas à plus d'un sur quatre ou cinq. D'où vient cette rareté des réussites industrielles? Dans l'hypothèse que font les collectivistes, ces échecs fréquents sont une énigme indéchiffrable en ce qui touche ceux des manufacturiers qui ne sont ni des débauchés, ni des mangeurs, ni de véritables imbéciles: et cependant beaucoup parmi ces fabricants qui ont des qualités moyennes ne parviennent pas à faire fortune.

Les sociétés coopératives enfin donnent un autre démenti à cette doctrine. D'après les idées de Karl Marx et de ses successeurs, toutes ces associations devraient réussir, surtout quand l'État ou la philanthropie veut bien les commanditer. Elles devraient avoir un succès éblouissant, puisque l'ouvrier, dans cette organisation, jouit de la rémunération entière de son travail, tandis que le salarié, suivant Karl Marx, n'est payé que de la moitié environ de sa peine. Une prospérité éblouissante devrait donc tomber eu partage aux sociétés coopératives de production. L'expérience prouve qu'il est loin d'en être ainsi.

' On a vu plus haut (page 230), la différence entre l'épargne et la capitalisation.*

Avant d'examiner les arguments scientifiques de Karl Marx contre le droit du capital à une rémunération, nous avons voulu étudier son argument de fait. La démonstration, croyons-nous, est concluante ; l'argument de l'ait de Karl Marx et des collectivistes ne vaut rien.

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