EXAMEN DE LA DOCTRINE DE LA PLUS-VALUE DE KARL MARX
Il est faux que la circulation des marchandises soit l'origine ou le point de départ du capital. — Il est faux que l'argent soit la première forme sous laquelle le capital se manifeste. — L'apparition de la monnaie est certainement postérieure à la première création du capital.
Ce qui constitue, d'après Marx, la société capitalistique, c'est que dans la production on se préoccupe, non des valeurs en usage, mais exclusivement des valeurs en échange, et que l'argent est à la fuis le point de départ et le point d'arrivée de la production. — La circulation de l'argent comme capital est son propre but à ellemême. — Le surcroît que le capitaliste acquiert par la circulation s'appelle plusvalue ou mehrwerth.
Réfutation de la thèse de Marx. —La circulation de l'argent n'engendre par elle-même aucune plus-value.
Analyse que fait Karl Marx du processus industriel. — Le possesseur d'argent est la larve du capitaliste. — Tout le secret de la plus-value consiste dans l'achat et l'usage de la force de travail de l'ouvrier. — Longue dépossession de l'homme de ses instruments de travail. — Toute une évolution économique a été nécessaire pour créer le marché actuel du travail. — Comme toute marchandise, d'après Karl Marx, la force de travail a une valeur qui est indépendante du contrat : ce sont ses frais de production. — Cette proposition est une simple pétition de principe.
Abus que font les socialistes de la loi de Malthus. — Cette loi, d'ailleurs, si elle existe, étant une loi physiologique et non une loi économique, le collectivisme n'en modifierait pas les effets.
L'organisation actuelle de l'industrie offre deux caractéristiques : le vendeur de la force de travail, c'est-à-dire l'ouvrier, exécute son travail sous le contrôle de l'acheteur ou du patron, et il n'est pas propriétaire de son produit.
La division du capital, selon Karl Marx, en capital constant et capital variable. Pétition de principe relativement au capital constant qui ne serait pas susceptible de contribuer à la plus-value. — Ce qui fournit la plus-value, d'après Marx, c'est le capiial dénommé variable, c'est-à-dire la partie qui est employée en salaires. — Prétendue origine de la plus-value : le capitaliste achète a la valeur en échange » de la force de travail de l'ouvrier et consomme la « valeur en usage » de cette même
force. — Essai de démonstration de Karl Marx. — !.e capitaliste ne peut confisquer à son profit les propres sociaux. — La concurrence fait profiter le consommateur seul de ce qui est un progrès social universellement reconnu.
Nous avons examiné les arguments pratiques donnés par les collectivistes pour démontrer que le profit du capital est illégitime, qu'il représente seulement du travail fourni par l'ouvrier et dont ce dernier n'a pas reçu la rétribution. Nous avons réfuté la prétention folle que dans l'industrie française la corvée forme plus de 50 0/0 du travail du salarié, que sur une valeur de près de 1,300 francs de travail que fournit celui-ci, le patron s'attribue indûment 691 francs. Cette étrange affirmation, nous l'avons, croyons-nous, détruite.
Il importe maintenant, au point de vue doctrinal, d'étudier profondément cette théorie du profit ou de la plus-value, car c'est sur elle que repose toute la doctrine collectivité. Karl Marx en plusieurs centaines de pages en a fait l'exposé avec prolixité: c'est une discussion singulièrement subtile et aride à laquelle il s'est livré. Notre devoir est de la résumer et d'en extraire le contenu.
Dans son livre fameux intitulé : Le Capital ou Critique de l'Économie politique (Das Kapital, Krilik der polilischen Œkonomk ') Karl Marx commence par une première partie qui est consacrée à l'étude de la marchandise et de l'argent (Waare und Geld), de la valeur en échange (Tauschwerth) et de la valeur en usage [Gebrauchswerth). Nous passerons sur cette première partie qui ne contient rien d'essentiel. La seconde partie du livre de Marx traite de la transformation de l'argent en capital; la troisième de la production de la plus-value absolue et la quatrième de la production de la plus-value relative. On verra dans quel sens tout à fait particulier ces termes sont pris. Tout le noyau de la doctrine collectiviste est dans la prétendue démonstration que fait Marx des caractères de cette plus-value relative.
Étudiant la forme générale du capital, Karl Marx commence ainsi: « La circulation des marchandises est le point de départ
• 2' édition. Hambourg, 1872.
« du capital. La production des marchandises, la circulation des « marchandises, et la circulation développée des marchandises, « à savoir le commerce, constituent les conditions historiques « où naît le capital. De la création du commerce universel mo- « derne et du marché universel dans le xvie siècle, date la mo- « derne histoire de la vie du capital ■. »
Cette définition est une pétition de principes ; elle pèche contre l'histoire et contre l'observation des faits. Doctrinalement elle n'est pas exacte, car le capital, on l'a vu, c'est tout objet qui a été mis en réserve pour une production ultérieure et tout engin qui a été fait pour faciliter le travail. Robinson dans son île pouvait avoir du capital et en faire ; il en faisait en dehors de ce qu'il avait recueilli du vaisseau 2.
Cette constatation est très importante; caries collectivistes nient que le capital soit productif par lui-même, tandis qu'il l'est de la façon la plus évidente. Si Robinson s'est donné la peine de fabriquer une brouette grossière pour l'aider dans son travail ultérieur, il est clair que cette brouette est productive, puisque en s'en servant Robinson fait avec une moindre peine deux ou trois fois plus de transports que s'il ne l'avait pas. Or, dans l'île de Robinson il n'y a pas de circulation de marchandises dans le sens économique du mot, ni d'échange, ni même de marchandises à proprement parler, puisque Robinson étant seul n'achète ni ne vend rien ; néanmoins il y existe du capital, c'est-à-dire des engins qui ont été fabriqués non pas pour servir à la consommation personnelle de l'homme, mais pour accroître la productivité de son travail.
Comme Lassalle, Karl Marx ne veut voir dans le capital qu'une catégorie historique nouvelle et transitoire, non un fait permanent qui a été contemporain des premiers progrès du genre humain. Nos ancêtres les plus reculés, ceux de l'âge de pierre, créaient et possédaient du capital, car ces outils informes en pierres polies leur servaient à faciliter leur tâche ; entre ces premiers ustensiles de la barbarie primitive et la machine à coudre
« Dos Kapital, page 128.
2 Voir plus haut, page 221.
ou la locomotive il n'y a qu'une différence de degré, non de nature. Ce qu'a produit la civilisation moderne et contemporaine, ce n'est pas un phénomène nouveau, à savoir le capital, c'est simplement le développement considérable et l'extension constante de ce phénomène que l'antiquité la plus éloignée a connu.
« Le dernier produit de la circulation des marchandises, dit « Karl Marx, c'est l'argent, » et il ajoute : « ce dernier produit « de la circulation des marchandises est la première forme de « l'apparition du capital. » Cette conception est inexacte. On peut et on doit admetre que sans l'intervention de la monnaie, le capital peut exister. Dans bien des sociétés l'usage de l'or et de l'argent dans les échanges est relativement nouveau, au moins comme fait universel. Adam Smith raconte que, de son temps ou à une époque très rapprochée, dans les colonies anglaises de l'Amérique, on échangeait habituellement des marchandises de consommation contre d'autres marchandises de consommation, du tabac par exemple contre 'du sucre ou contre du blé. La monnaie, que ce soit la monnaie métallique ou que ce soit une monnaie de compte et de convention, est certainement postérieure au capital, puisque le capital a pu exister pour l'homme même isolé ou pour une famille ne produisant que ce qu'elle consommait elle-même. Quoique dans nos habitudes actuelles le capital se lie fréquemment à l'échange, il est faux qu'historiquement ou doctrinalement le capital soit un phénomène dépendant du phénomène de la monnaie ou de l'échange.
« Historiquement, dit encore Karl Marx, le capital se présente « partout en opposition avec la propriété foncière sous la forme « d'argent, de fortune monétaire, de capital commercial, de ca- « pital de prêt : Geld, Geldvermœgen, KaufmannskapUal und Wu- « cherkapital. » Cette observation est contraire à l'assertion de Lassalle qui fait naitre le eapital de la division du travail qu'imagine un grand propriétaire foncier ayant des esclaves '.
En prenant les choses dans le sens, non pas absolu, mais relatif et approximatif, il y a une certaine part de vérité dans l'ob-
« Voir plus haut, page 224.
servation de Marx. Mais cette vérité toute secondaire n'a guère d'importance au point de vue économique.
La remarque suivante qui s'applique au temps présent est d'une exactitude plus générale : « Chaque nouveau capital , dit « Karl Marx, se présente en premier lieu sur la scène, c'est-à- « dire sur le marché, marché des marchandises, marché du « travail, marché de l'argent — toujours comme de l'argent qui, « par un processus particulier, se change en capital '. »
Cette définition de Marx, il nous est loisible de l'admettre sous une seule réserve, c'est que l'argent n'est ici qu'un intermédiaire qui représente, en effet, des marchandises produites ou un droit sur des marchandises produites.
L'argent ou la monnaie étant un équivalent général commode et en même temps une mesure d'évaluation, un dénominateur commun, il résulte de ces qualités que tout capital s'évalue en argent, se numère en argent, se représente en argent, mais c'est en général autre chose que de l'argent. Quand on dit qu'un homme a 100,000 francs de fortune ou 1 million de fortune, cela n'est pas rigoureusement exact : ce qu'a cet homme, ce sont des marchandises, des terres, des maisons, des créances, des parts de propriété dans des établissements divers, et l'argent ne forme qu'une très petite partie de tout cet avoir. On dira peut-être que cet homme avec ces 100,000 francs ou ce million pourrait, s'il le voulait, se procurer réellement une somme de 100,000 francs ou d'un million en espèces métalliques. Cela est vrai souvent, mais non pas toujours. Car si l'on dit que la France a un capital de 150 ou 160 milliards de francs, cela ne veut certes pas dire qu'elle pût, si cette étrange idée passait dans la tête de tous les Français, transformer sa richesse en une somme de 150 ou 160 milliards d'or ou d'argent monnayés, attendu que tout l'argent et l'or qui existent dans le monde sont loin d'atteindre à un chiffre aussi considérable.
L'argent intervient ici simplement comme dénominateur commun , comme mode d'évaluation. Nous faisons ces réflexions
' Dot Kapilal, page 128.
pour démontrer les inexactitudes profondes et nombreuses qui servent de point de départ aux doctrines de Karl Marx.
Pour suivre la thèse du socialiste allemand, admettons, en tant que fait, que tout nouveau capital se présente dans la société sous la forme d'argent, comment de ce point de départ Marx arrive-t-il à conclure que le profit du capital n'est pas autre chose que du travail non payé? Il parvient à cette découverte par un dédale de déductions où nous allons pénétrer avec lui.
La forme immédiate de la circulation des marchandises, écrit Karl Marx, c'est la conversion d'une marchandise en une somme d'argent, puis d'une somme d'argent en une autre marchandise; c'est l'échange , au moyen d'un intermédiaire qui est l'argent, d'une valeur d'usage contre une autre valeur d'usage, de pain par exemple contre des souliers. C'est là la forme primitive de la circulation des marchandises; c'est la seule, dit Marx, que l'économie politique envisage; c'est l'organisation des procédés d'autrefois.
Dans une société capitalistique, les termes de la circulation sont renversés. De l'argent s'échange contre des marchandises pour s'échanger ensuite contre de l'argent. Au lieu de partir d'une valeur en usage pour passer à une valeur en échange et aboutir à une valeur en usage destinée à être consommée, on part d'une valeur en échange pour passer par une valeur en usage et arriver à une autre valeur en échange.
Ce qui constitue la société capitalistique, c'est que, dans la production, on ne se préoccupe pas des valeurs en usage, on se soucie uniquement des valeurs en échange; c'est encore que l'argent y est le point de départ et le point d'arrivée de la production. La production est organisée, par celui qui la dirige et qui devient possesseur du produit, non pas en vue de la consommation, mais en vue de l'argent qu'on pourra réaliser. Si j'insiste sur ces distinctions qui semblent subtiles, c'est que Karl Marx et Lassalle en font la base générale de leur système ; elles ont, d'ailleurs, de l'importance et, sans en tirer les conclusions défectueuses auxquelles arrivent les collectivistes, il est bon que les économistes ne les perdent pas de vue.
Une production qui a pour but de transformer de l'argent, qui est le point de départ, en une marchandise qui est le point intermédiaire, pour aboutir ensuite à de l'argent, point d'arrivée semblable au point de départ, cela peut paraître une absurdité. La transformation de l'argent en une marchandise pour retraits* former celle-ci en argent, c'est, dit Marx, une tautologie. Il en est autrement quand on échange une marchandise contre de l'argent pour échanger ensuite celui-ci contre une marchandise. Si dans ce cas le premier et le dernier terme de la circulation sont une marchandise, ce sont du moins des marchandises de différentes natures, comme du blé et des vêtements, du tabac et des souliers. Alors la circulation n'est pas vide, la peine n'est pas perdue.
Dans la circulation capitalistique, au contraire, qui transforme da l'argent en une marchandise pour retransformer celle-ci en argent, il y aurait peine perdue, ce serait une absurdité. Aussi le propriétaire de l'argent se propose-t-il, en se livrant à cette circulation, de transformer une certaine quantité d'argent en une plus grande quantité d'argent en passant par l'intermédiaire marchandise. Dans cette circulation capitalistique , ce n'est pas la consommation, la valeur en usage, qui est le but ; non, c'est la circulation elle-même.
« La circulation de l'argent comme capital est son propre but « à elle-même; car la multiplication de la valeur ne peut se « produire que dans ce mouvement toujours renouvelé ; aussi « le mouvement du capital est-il sans fin ni mesure1. »
La valeur en usage n'est donc pas le but immédiat du capitaliste; ce but, ce n'est pas seulement le gain, mais un accroissement sans repos du gain. Le capitaliste se signale par une chasse passionnée vers la valeur d'échange. Ce surcroît que le capitaliste acquiert par la circulation, Rarl Marx le nomme plusvalue, Mchrwerih. Le capital a la faculté de pondre des œufs d'or2.
1 Das Kapital, page 135.
2 /d., page 137.
L'analyse de Marx n'est pas dépourvue d'intérêt ni de finesse. Elle est de nature à frapper les esprits. Il s'en faut qu'elle soit exacte sur tous les points. On peut d'abord objecter que ce procédé d'accroissement du capital ne s'applique qu'à certaines catégories de capitaux, le capital commercial et le capital financier, et non au capital industriel ou au capital agricole. Ce n'est pas ensuite la simple circulation qui a le privilège de donner une plus-value; car il se rencontre une foule de gens qui font circuler de l'argent et qui n'en obtiennent aucun profit. Beaucoup de commerçants, de banquiers se ruinent. On calcule en France que sur dix personnes qui se livrent au négoce, il n'y en a guère que deux auxquelles échoit le succès, c'est-à-dire la fortune; deux ou trois autres végètent, vivant tant bien que mal du produit de leur trafic, sans arriver à augmenter notablement leur capital ; les autres perdent leurs fonds et ceux d'autrui.
Il ne suffit donc pas de mettre de l'argent en circulation, d'acheter des marchandises et de les revendre, pour opérer un accroissement de l'argent et obtenir une plus-value. Certes, la plus-value est le but de la circulation de l'argent, mais comme elle n'en est pas le résultat constant, on doit conclure que c'est aux qualités personnelles de celui qui met en circulation l'argent ou le capital qu'est due la plus-value.
Karl Marx n'a pas le moins du monde établi que l'argent par un simple procédé de circulation soit en lui-même générateur; il ne s'est pas donné la peine de le faire. Il n'a pas détruit la démonstration des économistes que la plus-value se rencontre là où il y a service rendu, comme dans le commerce de gros ou de détail ou de transport. Une simple pétition de principe, voilà tout l'effort de Karl Marx.
La prétention du socialiste allemand va, cependant, plus loin encore. A l'en croire, ce procédé de production de la plus-value, qui, d'après lui, résulte uniquement et en quelque sorte infailliblement de la circulation du capital, s'applique aussi bien au capital industriel qu'au capital commercial. En ce qui concerne le capital industriel, Karl Marx s'est donné plus de mal pour établir sa démonstration. C'est à lui qu'est due cette fameuse
doctrine que le profit n'est pas le résultat de la productivité du capital, de l'intelligence de l'entrepreneur, en un mot la représentation et la rémunération du service rendu, mais qu'il vient uniquement de ce que le capitaliste s'approprie le travail entier fourni par l'ouvrier et n'en paie à ce dernier qu'une partie. Il est intéressant d'étudier de près cette thèse ; Karl Marx y a apporté une singulière ingéniosité d'esprit; rarement, sous l'apparence de la rigueur du raisonnement et de la profondeur de l'analyse, on a enchaîné les uns aux autres tant de frivoles sophismes.
Les arguments tirés de la statistique industrielle et la descrip* tion du mécanisme de la circulation commerciale n'ont pas réussi à démontrer que le profit du capital soit simplement du travail extorqué à l'ouvrier, c'est-à-dire non payé. Livrons-nous avec Karl Marx à l'analyse du processus industriel et voyons si, de ce côté, le socialiste allemand sera plus heureux pour établir la justesse de ses idées.
Suivant sa captieuse méthode il part d'un prétendu axiome. L'échange de simples équivalents n'enrichit pas, dit-il ; où il y a égalité, équivalence, il n'y pas de gain : « wo Gleichheit ist, ist Kein Gewinn » ; les deux échangistes peuvent gagner l'un et l'autre au point de vue de la valeur en usage, non à celui de la valeur en échange. Pour montrer qu'il est dans la vérité, Karl Marx, avec l'appareil d'érudition dont il use toujours, fait appel à beacoup d'auteurs appartenant soit à l'école économique vulgaire (vulgarockonomie), soit à la philosophie, soit à la science historique. Galiani, Le Trosne, Condillac, Mercier de la Rivière, déiilent sous nos yeux dans les notes du livre de Marx : Dove e egualita, non e lucro, dit l'un; « l'échange est de sa nature un « contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale », pense Letrosne. « Il n'est donc pas un moyen de s'enrichir, puisque l'on « donne autant qu'on reçoit. » D'une manière plus solennnelle Mercier de La Rivière : a Chaque vendeur ne peut parvenir à « renchérir habituellement ses marchandises qu'en se soumet- « tant aussi à payer habituellement plus cher les marchandises « des autres vendeurs ; et par la même raison, chaque consom- « malcur ne peut payer habituellement moins cher ce qu'il
« achète qu'en se soumettant aussi à une diminution semblable « sur le prix des choses qu'il vend. » Karl Marx qui tient à bien faire les choses appelle encore d'autres autorités à son aide.
Fort de ces citations multipliées, l'écrivain socialiste conclut que l'échange ne peut être la cause de la plus-value et de la transformation de l'argent en capital. Cette assertion est vraie de l'échange pur et simple dans la société primitive, ce que l'on a appelé le troc. Le seul bénéfice qu'en retire habituellement chacune des parties, c'est d'avoir une valeur qui est plus à son usage, qui lui convient mieux pour le moment, qui la met plus à son aise, sans ajoutera sa richesse.
Il n'en est pas de même dans la société actuelle où le commerce des marchandises a remplacé le troc, où l'échange a cessé d'être un fait accidentel et accessoire auquel se livrent les producteurs pour devenir l'acte habituel, principal, la profession de certaines catégories de personnes. Un des échangistes fait le métier de réunir d'avance des objets, de deviner et de prévenir les goûts des autres membres de la société, de se rapprocher des autres échangistes ou consommateurs, de leur éviter toute peine et tout dérangement, d'aller les trouver par des annonces, par des courtiers, de provoquer leur attention par des étalages; il se donne beaucoup de mal, dépense beaucoup d'activité ; il court des risques; c'est une spéculation qu'il fait, bonne ou mauvaise; alors cette continuité d'échanges devient pour lui productive de gain ou de perte, suivant qu'il aura vu juste ou non, que ses combinaisons auront été bien ou mal prises, et que tout son zèle se sera montré utile ou inutile à la société.
Cet aspect des choses , si exact et frappant qu'il soit, échappe à Karl Marx. Il est arrêté dans son cerveau que le capitaliste est, par sa nature un oisif, dépourvu de toute intelligence et de toute activité profitables à la société. Le possesseur d'argent, dit-il, est la chenille, la larve du capitaliste. Il faut qu'il achète des marchandises à leur valeur, qu'il les vende à leur valeur, et que néanmoins il réalise une plus-value, c'est-à-dire une plus grande valeur que celle qu'il a mise dans l'opération. C'est seulement à la fin de l'opération que cette larve de capitaliste devient le capi-
taliste lui-même, le caractère du capital étant d'engendrer la plus-value.
Ce n'est pas la circulation seule qui peut produire cette plusvalue. D'où vient-elle? Tout le secret consiste dans l'achat et l'usage de la puissance de travail de l'ouvrier. Sous le nom de puissance de travail, force de travail (arbeilskraft), on doit comprendre tout l'ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui sont incorporées dans la personne humaine et que celle-ci met en mouvement quand elle veut créer des valeurs en usage.
Pour que le propriétaire de l'argent rencontre sur le marché la force de travail à l'état de marchandise, c'est-à-dire de chose vénale, diverses conditions doivent se rencontrer. Il faut que le propriétaire de celte force de travail soit libre, qu'il puisse constituer, vis-à-vis de l'acheteur de travail, une personne juridique égale. Il faut ensuite que le propriétaire de cette force de travail ne puisse pas l'employer directement à son profit pour son propre usage. C'est, sous une autre forme, la répétition du mot fameux de Lassalle : « Toute la production moderne crie au travailleur : avances, avances. » Sans ces avances, le travailleur jouit d'une liberté toute juridique qui donne à des contrats entièrement dolosifs la consécration d'une légitimité apparente. La réunion des conditions qui précèdent est l'œuvre de certaines circonstances particulières qui ne peuvent se trouver que dans notre civilisation «capilalistique. » La principale, c'est la longue dépossession de l'homme de ses instruments de travail. La nature ne crée pas, d'un côté, des propriétaires d'argent ou de marchandises, et de l'autre des propriétaires de forces de travail (arbeitikraft). Karl Marx aurait pu insister sur ce que l'acheteur et le vendeur de travail qui sont des personnes juridiques égales ne sont pas des personnes économiques égales. Il eût pu s'étayer de quelques formules d'Adam Smith ou de Turgot; il ne le fait pas, n'ayant pas le goût de la banalité pure et éprouvant moins que Lassalle le besoin des périodes oratoires. Ce qui le charme, ce sont les subtilités d'une dialectique sophistique.
Toute une longue évolution économique a été nécessaire, dit-il, pour créer le marché du travail. Que se passe-t-il sur ce marché,
le plus général de tous? Voici l'acheteur et le vendeur en présence, quel sera le prix de la force de travail (arbcitskraft)? L'école économique orthodoxe ou vulgaire, comme l'appelle avec dédain notre socialiste, répond que c'est l'offre et la demande qui fixent ce prix. Karl Marx repousse cette explication comme insuffisante ; c'est, d'après les socialistes, une tautologie. Comme toutes les autres marchandises la force de travail a une valeur, qui est indépendante du contrat et existe avant le contrat. Cette valeur, ce sont ses frais de production. Or, quels sont les frais de production de la force de travail de l'homme? Ce sont ses frais d'entretien, ceux de sa reproduction, c'est-à-dire la subsistance de la famille, l'éducation des enfants. Ces frais divers varient pour chaque profession, mais on peut concevoir des frais de production moyens pour la force de travail de l'homme. Sur tous ces points Karl Marx se livre à une analyse ingénieuse.
La valeur en échange de la force de travail est donc déterminée par les frais d'entretien et de reproduction. C'est le retour à la célèbre loi d'airain de Lassalle, ehernes grausames Geselz. Ricardo, Malthus, Turgot peuvent être invoqués ici comme témoins. Le champ des déclamations est immense. Quels que soient les progrès de l'industrie, les salaires ne peuvent s'élever d'une manière durable au-dessus du taux déterminé par les frais d'entretien et de reproduction de la force de travail.
C'est encore là une pétition de principe. Rien ne la justifie. Les frais d'entretien dont il s'agit forment le salaire minimum en temps normal, non le salaire naturel. Le témoignage de nos yeux, de même que celui des statistiques, démontre que dans un grand nombre de pays, si ce n'est dans tous, le salaire de l'ouvrier, c'est-à-dire le prix de la force de travail, se tient audessus de ce qui est strictement nécessaire pour la conservation de cette force. Si la formule de Marx était exacte, l'amélioration incontestable depuis cinquante ans, depuis cent ans, du sort de l'ensemble delà population ouvrière ne se comprendrait pas; ce serait un fait contre nature. Or, cependant, c'est un fait général, par conséquent conforme à la nature; comme celle-ci ne saurait avoir tort, c'est la définition de Karl Marx qui est fausse.
Obligé de choisir entre un fait général, constaté, et une puro formule, nous sommes obligé de rejeter la formule.
Ceux qui s'appuient tant sur la loi de Malthus, c'est-à-dire sur cette force de reproduction de l'humanité qui tend à rendre le nombre des hommes toujours exubérant relativement aux subsistances, ceux-là ne réfléchissent pas que la loi de Malthus, si elle existe, est une loi physiologique e-t non une loi économique. En supposant qu'elle fût constatée, qu'elle eût toute l'évidenco d'une loi naturelle, elle constituerait contre l'humanité uno menace qu'aucune combinaison sociale ne saurait détourner. Le collectivisme, pas plus que l'ordre économique existant, ne serait en mesure de prévenir les maux que la loi de Malthus infligerait à l'humanité. Il ne ferait même que rendre plus prochaines les catastrophes dues à l'action de cette loi, car en faisant par hypothèse les fortunes plus égales, en supprimant le superflu chez une certaine fraction de la société, il encouragerait dans une mesure incommensurable la propagation de l'espèce humaine. Ou les collectivistes doivent considérer comme fausse la loi de Malthus et n'en pas parler, ou s'ils la regardent comme vraie, c'est-à-dire comme physiologiquement exacte, ils sont forcés de reconnaître que le régime collectiviste ne ferait que hâter l'action redoutable de cette loi. Les controverses économiques auraient beaucoup gagné le jour où l'on reconnaîtrait que la prétendue loi de Malthus n'a à aucun degré le caractère d'une loi économique, que c'est une simple hypothèse physiologique. Si elle est physiquement fondée, cette loi devrait être considérée comme faisant planer sur l'avenir de l'humanité un danger analogue à celui que certains physiciens redoutent du refroidissement graduel de la terre ou de la diminution de la chaleur du soleil. Faire de cette loi un sujet de déclamation contre la science économique qui n'en peut mais, c'est une vraie puérilité.
Se piquant d'être philosophe, Karl Marx ne donne pas dans les ardentes invectives de Lassalle. Pour revêtir une apparence de rigueur, son argumentation n'en reste pas moins absolument fautive. L'ensemble des moyens de vivre, c'est-à-dire les subsistances, tous les objets nécessaires au travailleur et à sa famille,
n'est considéré ni par lui, ni par Lassalle comme une quantité constante dans tous les temps et dans toutes les contrées. En contradiction avec les autres marchandises, la détermination de la valeur de la force de travail renferme, d'après Marx, un élément historique et moral. Cet aveu a une importance qui échappe à son auteur; car il détruit en réalité tout son système : les frais de production de la force de travail, une fois cet élément historique et moral admis, cessent d'être fixes et dépendent en partie de la volonté du travailleur lui-môme ou plutôt de la classe à laquelle il appartient.
Cette première remarque faite, suivons Karl Marx dans ses déductions : la valeur de la force de travail se résout en la valeur d'une certaine quantité de subsistances. La valeur échangeable de la force de travail est donc égale à la valeur des différents objets dont l'ouvrier a besoin pour sa consommation. Sans doute ces différents objets ne sont pas tous intégralement consommés dans l'intervalle d'un jour, les vêtements par exemple, l'éducation ; mais on peut en ramener la valeur à la journée.
Si l'expérience prouve que ces objets de consommation nécessaires à l'entretien et à la reproduction journalière de la force de travail peuvent être produits en six heures de travail quotidien rémunéré par le prix de 3 francs, la valeur en échange de la force de travail de l'ouvrier est de 3 francs. Or, c'est ce qui se passe aujourd'hui, prétend Karl Marx. L'ensemble des objets nécessaires à la consommation de l'ouvrier représente un travail de six heures et vaut 3 francs.
Ces prémisses posées qui ne diffèrent guère d'une pétition de principe, Karl Marx nous convie à observer de près le processvs de la production. Le propriétaire d'argent, en train de devenir capitaliste, a acheté tout ce qu'il lui faut pour produire : du coton, des machines, des hangars, de la force de travail. L'organisation actuelle de l'industrie offre deux caractéristiques frappantes : le vendeur de la force de travail, c'est-à-dire l'ouvrier, exécute son travail sous le contrôle de l'acheteur ou du patron, et il n'est pas propriétaire de son produit; Karl Marx aurait mieux fait de dire du produit commun, puisque c'est
encore à une pétition de principe qu'il se livre en laissant entendre que le produit du travail, aidé des machines et des approvisionnements, est le produit du travail seul. L'ouvrier fournissant son travail avant d'être payé, fait crédit au capitaliste. Le mot est frappant et en partie juste ; il en découle quelques conséquences accessoires telles que l'injustice de faire attendre trop longtemps à l'ouvrier son salaire, ce qui est le cas quand on ne le paie que tous les quinze jours et surtout tous les mois.
Le capitaliste fait travailler : son capital est divisé en deux parts dont les proportions changent beaucoup suivant les industries, les temps, les pays; une part a servi à payer les matières premières, les bâtiments, les machines et instruments de toutes sortes : Karl Marx lui donne le nom fantaisiste de capital constant. La seconde part sert à rémunérer le travailleur; Marx l'appelle capital variable.
Ces termes étant ainsi définis arbitrairement, examinons le procédé de la production. On consomme dans le cours de la fabrication intégralement une foule d'objets, les matières premières, le colon, l'huile, la graisse, les couleurs, la houille, etc.; en outre, on consomme partiellement d'autres matières : les machines qui s'usent, qui se détériorent. L'opération industrielle, consommant tous ces objets, doit en reproduire la valeur soit intégrale, soit partielle, dans la valeur du produit total. Mais, de ce côté, la valeur du produit total ne peut se composer que de la valeur accumulée des objets consommés, sans qu'il y ait plus-value. Voici les machines, par exemple : la valeur du produit doit comprendre une fraction de la valeur de la machine, ce qui est nécessaire pour l'entretenir en état et pour, quand elle sera usée, lui en substituer une autre équivalente; mais rien de plus. Karl Marx admet l'amortissement des machines, mais non pas l'intérêt de ce qu'elles ont coûté.
C'est encore là une pétition de principe; dans Karl Marx tout est pétition de principe. C'est, en outre, absolument déraisonnable. On reproduit le sophisme du socialiste français Briosne, au sujet de la maison louée ; le locataire ne doit rien au proprié-
taire que l'entretien des locaux; bien plus, le locataire pourrait soutenir, comme l'affirme intrépidement Briosne, que le propriétaire au lieu de recevoir un loyer devrait lui en payer un, puisque le premier en habitant la maison l'entretient et l'empêche de se détériorer. De même que jamais on ne bâtirait des maisons pour en céder l'usage gratuitement aux locataires, ainsi l'on ne construirait jamais de machines si jamais elles ne devaient rapporter d'intérêt ou de profit.
La machine ajoute à la productivité de l'ouvrier qui s'en sert, à qui on la prête ; elle n'a été créée que pour cet objet, et dans le dessein fort légitime que celui qui l'a faite ou celui qui, en l'achetant, s'est substitué aux droits du fabricant, retirera un bénéfice de l'accroissement de la productivité du travail. Robinson a fait laborieusemeut une brouette; cela lui a coûté trente ou quarante heures de travail qui n'ont eu aucune rémunération immédiate, pendant lesquelles il a dû se priver et de loisirs et des consommations qu'il eût pu se procurer momentanément plus abondantes en ne créant pas du capital pour l'avenir. Ayant sa brouette, son travail ultérieur est facilité et devient plus productif. Arrivent ensuite dans l'île des Anglais et des Espagnols; ils ont besoin de s'installer, de remuer des terres; ils demandent à Robinson de leur prêter sa brouette, ils lui disent qu'ils la lui rendront en bon état, qu'ils se chargent de la réparer. Cela ne suffit pas, dit Robinson; avec cette brouette vous ferez deux fois plus de travail dans le même temps que si vous n'aviez que vos bras; ce surcroît de productivité de votre travail, c'est ma brouette et c'est moi son fabricant qui en sommes les vrais auteurs; nous avons donc droit à y participer; partageons ce surcroît de productivité que ma brouette ajoute à votre travail ; vous me donnerez la moitié ou les deux tiers de ce surcroît et vous y gagnerez encore, sinon, faites une brouette vous-mêmes. Qui peut dire que Robinson commette une extorsion? Sans doute, s'il voulait faire delà générosité ou de la charité, il pourrait prêter sa brouette pour rien. Mais s'il tient à se maintenir sur le terrain de la justice qui doit être celui de la généralité des rapports sociaux, il a le droit incontestable de demander à celui
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qui use de sa brouette une participation dans le surcroît de productivité que l'emploi de la brouette donne aux bras. Le produit du travail de l'homme aidé de la brouette empruntée n'est pas le produit de cet homme seul, c'est le produit commun de lui et de Robinson, fabricant et prêteur de la brouette. Sous des formes infiniment plus compliquées, toute machine, tout approvisionnement, tout capital est dans le cas de cetto brouette.
L'homme qui a fait la machine, ou celui qui l'a achetée et qui est l'ayant-cause de celui qui l'a faite, a le droit, pour prendre le style de Karl Marx, de retirer de cette machine sa valeur en usage; or, sa valeur en usage, c'est d'accroître la productivité du travail de l'ouvrier, c'est par conséquent d'engendrer un avantage auquel on donne le nom d'intérêt ou de profit. Supposez que la machine, au lieu d'être inerte, fût un être animé, s'apparlenant à lui-même, stipulant pour lui-même, personne à coup sûr ne lui refuserait une part dans l'excédent de productivité qu'elle aurait donné au travail de l'ouvrier. La brouette, en la supposant vivante, s'adressant à celui qui l'aurait empruntée, lui dirait: « Avec mon concours volontaire, car ce n'est pas toi qui m'as faite, tu as pu en six heures achever un travail qui sans moi t'en aurait demandé douze ; tu as donc été grâce à moi en gain de six heures; partageons cet excédent que tu ne dois qu'à moi, donne-moi la moitié ou les deux tiers, c'est-à-dire donne-moi pour ma peine un produit qui corresponde à trois ou quatre heures de travail, et tu seras encore en bénéfice. » Cette brouette animée ne trouverait pas un tribunal pour lui refuser satisfaction ; celui qui a fait la brouette ou qui l'a achetée et la possède est absolument dans le même cas où elle serait elle-même si elle avait âme, intelligence et volonté.
Voilà donc Karl Marx empêtré dans cette pétition de principe absolument déraisonnable que ce qu'il dénomme capital constant ne produit pas de plus-value. Mais, étourdi ou présomptueux que vous êtes, le capital que vous appelez constant, les machines notamment, les bâtiments qui abritent le travailleur, produisent une plus-value; ils n'existent que pour celte raison
et n'ont été créés que pour ce motif. Si la machine ne produisait pas de plus-value, c'est-à-dire un accroissement de la productivité du travail de l'ouvrier, si les bâtiments ne produisaient pas de plus-value en permettant à l'ouvrier de travailler sans dérangement à couvert du soleil et de la pluie, pourquoi auraiton l'idée et prendrait-on la peine de faire ou des machines ou des bâtiments?
On ne peut espérer cependant que Karl Marx ouvre les yeux; il les a volontairement fermés et suit son rêve. Le capital si bizarrement appelé constant n'est donc pas, selon lui, productif de plus-value. Ce qui fournit la plus-value, c'est le capital dénommé variable, c'est-à-dire la fraction du capital qui est employée en salaires. D'où vient cette particularité dont jouit le capital variable et qui consiste à produire de la plus-value, tandis que son frère aîné, le capital constant, ne peut en engendrer? Karl Marx va nous expliquer ce mystère.
L'opération industrielle est finie, dit-il. L'ouvrier a travaillé 6 heures par jour; le capitaliste vend le produit, il n'a pas de plus-value ; il se lamente, s'écrie qu'on ne l'y reprendra plus, etc. Certes, il a bien le droit de récriminer, car on ne sait pas pourquoi ce pauvre capitaliste qui s'est donné tant de peine continuerait à épargner, à acheter des machines et des matières premières, à surveiller le travail et la fabrication, à vendre des produits fabriqués, à courir des risques, se démener, se fatiguer le cerveau et se troubler l'esprit, uniquement pour que, à la fin de l'opération industrielle ou du circulus, il eût simplement rétabli le prix des journées de travail payées, la valeur des matières premières, du combustible, les frais d'entretien et d'amortissement des machines et des bâtiments, sans aucune plus-value, c'est-àdire non seulement sans bénéfice, mais même sans intérêt. A coup sûr, ce malheureux capitaliste aurait le droit de dire qu'on ne l'y reprendrait plus et de fermer son atelier. Il n'y perdrait rien, puisque, son atelier marchant ou chômant, il se trouverait dans le même état. Qui y perdrait? Les ouvriers seuls, puisque, dépourvus des machines et des bâtiments, ils ne pourraient plus travailler qu'avec leurs mains seules et sans aucun abri, ce qui
leur rendrait le travail à la fois plus pénible, plus précaire et moins productif.
Les choses se passant strictement comme on vient de le dire, la plus-value n'existerait pas et la conséquence en serait que le capital, sans intérêt, se désintéresserait de la production, c'està-dire ne prêterait ni ses locaux, ni ses machines, ni son intelligence, ni son travail de direction. Voici où naît, d'après Marx, celte plus-value si recherchée et tant critiquée.
La valeur en échange de la force de travail de l'ouvrier est, par hypothèse, égale au produit de 6 heures de travail, parce que 6 heures de travail suffisent pour produire les objets que le travailleur consomme ; mais la valeur en usage de la force de travail de l'ouvrier est pour le capitaliste tantôt de 10 heures, tantôt de 12, tantôt de 14, c'est-à-dire que la journée de travail dure ce temps. Or, comme tous les échangistes, le capitaliste paie la valeur en échange de la chose qu'il a achetée, et il en consomme la valeur en usage; alors naît la plus-value-, il paie 6 et consomme 10, 12 ou 14, voilà les 4, 6 ou 8 heures, Karl Marx dit en moyenne les 6 heures de travail non payé et cependant approprié par le capitaliste, voilà le profit.
Comment Karl Marx explique-t-il que l'ouvrier consente ainsi à travailler le double du temps qui serait nécessaire pour le faire vivre? Il se tait sur ce point : c'est, cependant, de la part du travailleur manuel une résignation qui n'est pas naturelle. Que la valeur en usage du travail soit double de sa valeur en échange, Karl Marx cherche à le démontrer par l'observation des procédés industriels.
La division du travail, la constitution de l'atelier, puis de la manufacture, augmente singulièrement la productivité du travail de l'ouvrier, sans accroître sa rémunération, puisque celleci est, par hypothèse, équivalente aux frais d'entretien du travailleur manuel et de sa famille. Cette augmentation de productivité est un produit social, c'est-à-dire qu'elle est le fait de la société prise dans son ensemble, de toutes ses découvertes, inventions ou combinaisons, néanmoins c'est le capitaliste seul qui en profite.
L'erreur de Marx est complète et d'une réfutation aisée. Non ce n'est pas le capitaliste, c'est le consommateur qui, par la baisse des prix, profite à lui seul de toutes les combinaisons techniques, de tous les arrangements industriels, devenus vulgaires, c'est-àdire devenus sociaux. Le capitaliste n'en retire aucun avantage personnel, sauf pour sa consommation individuelle.
Il en est de même du postulat de Karl Marx que le capitaliste confisque la science à son profit exclusif et dérobe à la société l'usage gratuit de ses découvertes. Celte proposition encore est fausse. Certainement dans les pays où existent des brevets d'invention, l'inventeur — et ce n'est pas en général un capitaliste — a la jouissance exclusive de sa découverte, du procédé ingénieux et utile qu'il a trouvé. Mais ce n'est pas en tant que capitiste, c'est en qualité d'inventeur qu'il possède ce droit; il n'en jouit, en outre, que pendant un temps déterminé et assez bref, d'ordinaire, quinze ou vingt ans. La question des brevets d'invention est susceptible de beaucoup de controverses : des économistes fort orthodoxes, comme M. Michel Chevalier, ont jugé que l'inventeur n'a droit à aucun privilège. Certains pays industriels, tels que la Suisse, ont refusé en fait la propriété des procédés techniques à ceux qui les découvrent. Quelles que soient les opinions et les pratiques à cet égard, il est certain que soit immédiatement, soit au bout d'un temps insignifiant dans l'histoire de l'humanité, quinze ou vingt années, ce qui n'équivaut pas à une heure dans la vie d'un homme, toute invention devient sociale, c'est-à-dire commune, gratuite, que tout le monde en tire avantage et que personne n'en a le privilège exclusif.
Le capitaliste ne peut donc s'approprier ni les arrangements ou les procédés économiques et techniques, qui sont devenus vulgaires, c'est-à-dire que tout le monde connaît, ni la science et ses découvertes ; ce n'est pas là la source du profit. La concurrence et la baisse des prix qui en est la conséquence font profiter les consommateurs seuls de tout ce qui est un progrès social universellement reconnu.
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