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SUITE DE LA RÉFUTATION DE LA DOCTRINE DE KARL MAUX

Ce que Karl Marx appelle la plus-value absolue. — Les causes qui peuvent l'accroître : les perfectionnements industriels, l'augmentation de la journée ou de l'intensité du travail de l'ouvrier. — La plus-value relative; cause qui l'accroît : l'augmentation de productivité du travail de l'ouvrier portant sur les objets qu'il consomme lui-même.

Les faits journaliers les plus certains démentent la théorie de Marx. — Le profit industriel a un rapport non pas de chose à chose, comme le prétend Karl Marx, mais d'homme à chose. — Par suite de sa variabilité, le profit doit avoir une autre origine que celle purement mécanique qu'indique Karl Marx.

Le taux d'exploitation du travail d'après le socialiste allemand. — Toutes les circonstances dans la société capitalislique tendent à augmenter le taux d'exploitation. — La prétention de ne voir dans l'industriel qu'une concrétion de capital est contraire aux faits.

Le capitaliste achète les forces isolées du travail d'un nombre d'ouvriers donm5, el il se sert de la force collective et combinée de ce même nombre d'ouvriers. — C'est le surcroit de cette force collective sur les forces isolées qui, par une fiction > parait être la force propre du capital. — Karl Marx plagiaire de Proudhon. — La baisse des prix démontre que le manufacturier ne peut tourner à son profit exclusif la supériorité du travail combiné sur le travail isolé.

L'élément principal du profit, c'est la différence des prix de revient. — Le profit est une chasse au progrès. — Mot frappant de Lassalle sur les soucis du capitaliste. — Par l'effet de la concurrence, au bout de peu d'années, le fabricant perd le bénéfice de sa trouvaille. — Toute la partie doctrinale du livre de Marx s'écroule comme un château de cartes.

La doctrine de Karl Marx sur la plus-value étant le noyau de toute la théorie collectiviste, il importe d'y revenir encore.

On se rappelle que, d'après le célèbre socialiste allemand, le capital est divisé en deux parts : l'un dénommé par lui capital

tri LE COLLECTIVISME.

constant, qui ne produit pas de plus-value, et l'autre appelée capital variable, qui en produit une.

Cette plus-value est censée venir de ce que le capitaliste paie à l'ouvrier la valeur d'échange de la journée de travail et qu'il use de la valeur d'usage de cette même journée de travail. Or, la valeur d'échange est fixée par les frais d'entretien de l'ouvrier et de sa famille, lesquels représentent six heures de travail environ ; et la valeur d'usage est représentée par la durée de la journée qui et>t de dix à douze heures.

Poursuivant son analyse d'après ces prémisses, Rarl Marx trouve deux causes différentes qui peuvent faire varier la plusvalue et l'accroître. La première cause, qui est double, consiste dans l'augmentation de la productivité du travail de l'ouvrier en général ; cet accroissement de la productivité peut provenir soit de découvertes scientifiques, de l'invention de machines, de nouvelles combinaisons des tâches, en un mot d'arrangements techniques, soit de l'augmentation de la journée de travail, ou, ce qui est équivalent, de l'accroissement dans un même laps de temps de l'intensité du travail de l'ouvrier. Toutes les circonstances qui précèdent augmentent la plus-value, qui constitue le profit du capitaliste, et Rarl Marx donne à l'accroissement de la plus-value, quia cette origine, le nom de plus-value absolue.

Une deuxième cause peut élever aussi la plus-value d'une façon différente, c'est l'augmentation de la productivité du travail de l'ouvrier portant sur les objets qu'il consomme lui-même. La valeur d'échange de son travail s'en trouve diminuée, puisque, par hypothèse, cette valeur est fixée par les frais d'entretien du travailleur manuel; l'ouvrier ne travaille pas moins qu'auparavant ; la plus-value dont profite le capitaliste s'accroit ; c'est ce que Karl Marx appelle la plus-value relative, celle qui provient de la baisse de valeur du travail de l'ouvrier.

Par suite de ces deux ordres de causes qui influent, l'un sur la plus-value absolue, l'autre sur la plus-value relative, l'ouvrier est condamné à être toujours une victime ; si une invention ou une découverte se produit, il doit travailler tout autant qu'auparavant; si le blé, ou les vêtements, ou le charbon diminuent

dr prix, le salaire en argent de l'ouvrier doit baisser en proportion, et la plus-value, c'est-à-dire le profit du capitaliste, hausfc d'autant.

Karl Marx développe ces idées, les subdivise, les entoure d'accessoires, les interrompt d'incidences, les groupe de nouveau et les condense en formules brèves, avec une complaisance et une subtilité que la dialectique seule du moyen âge a égalées.

Alors même que le raisonnement ne démentirait pas toute cette théorie, les faits journaliers les plus universels et les mieux constatés y contrediraient. Les ouvriers, quand le prix du blé, des vêtements ou du combustible vient à baisser, ne voient pas leurs salaires fléchir en proportion. Ils sont mieux nourris qu'autrefois et mieux vêtus. Ils font un plus grand usage et du vin, et de la viande, et du café, et du tabac et de certains articles d'habillement, les bas, les souliers, les mouchoirs. C'est devenu un lieu commun que la description du travailleur manuel d'aujourd'hui, et sa comparaison avec le travailleur manuel d'autrefois. Que toutes les catégories d'ouvriers n'aient pas également bénéficié de ce changement, cela est vrai ; mais la généralité, les neuf dixièmes au moins, en ont tiré un grand avantage. Je ne parle pas ici de la petite minorité de déclassés, d'indigents, de toute la population hors cadre et sans métier; celle-là qui est celle des pauvres et qui représente approximativement dans les pays de l'Occident le vingtième ou le trentième de la population, ne saurait être assimilée aux ouvriers proprement dits; et d'ailleurs on pourrait soutenir et démontrer que même à cette extrémité de l'échelle sociale, où il n'y a aucun travail régulier, la misère physique est moins noire, moins dégradante qu'autrefois.

A un autre point de vue, les progrès industriels, en dépit de Karl Marx et de Stuart Mill, qui bien auparavant a émis une opinion analogue, ont amené ou permis dans la plupart des métiers une réduction de la journée de travail, laquelle n'est plus dans la généralité des corps d'état que de 9 ou 10 heures, rarement de 11, au lieu de 12, 13 ou même parfois 14 autrefois. Nous réservons la question, d'ailleurs grave, posée par Karl Marx de la plus grande intensité du travail qui viendrait, suivant lui,

compenser ou même dépasser l'effet de la diminution de la journée.

En laissant de côté les faits pour s'en tenir aux idées, la grande objection à la théorie de Karl Marx, c'est qu'il en devrait résulter que les profits industriels acquis d'une manière si simple, grâce à la plus-value absolue et à la plus-value relative, devraient être à peu près uniformes, infaillibles. Au contraire, rien n'est plus variable: parfois, mais très rarement, ils sont énor.nes; d'ordinaire, ils sont modiques; souvent même ils disparaissent.

Le profit industriel semble avoir un rapport, non pas de chose à chose, comme le prétend Karl Marx, mais d'homme à chose. Ce qui a un rapport de chose à chose, c'est l'intérêt qui, dans un même pays et dans un même temps, se montre constant pour des placements d'égale sécurité et d'égale facilité de réalisation ; mais l'intérêt est restreint.

Le profit a un rapport, disons-nous, d'homme à chose. Le capitaliste, ce n'est pas seulement, comme le suppose toujours Marx, le capital personnifié; c'est un être vivant qui, par ses qualités ou ses défauts, augmente ou diminue la productivité du capital, fait naître ou disparaître la plus-value ou le profit. Le profit, variant beaucoup plus suivant les personnes que suivant les industries, doit donc avoir une autre origine que celle purement mécanique dont parle Karl Marx.

Sans nous écarter de l'analyse de cet écrivain, nous allons aisément spécifier les causes diverses et naturelles du profit.

Ayant donné ses définitions de la plus-value absolue et de laplusvalue relative, le socialiste allemand conclut que le capitaliste est un exploiteur, que l'industrie est l'exploitation du travailleur. On peut mesurer cette exploitation de l'ouvrier; le taux, le degré de l'exploitation varient. Comme du temps de l'esclavage, le capitaliste cherche à tirer du travailleur la plus grande plus-value possible : toutes ses pensées n'ont pas d'autre objet. Semblable au propriétaire d'esclaves des Antilles, le capitaliste l'est encore au boyard des provinces danubiennes d'avant l'émancipation des serfs. Il est fécond en procédés ingénieux pour augmenter subrepticement la plus-value, c'est-à-dire l'appropriation sour-

noise du travail d'autrui ou l'absorption, la succion du travail vivant [lebendige arbeit einsaugen). Le taux d'exploitation du travail est actuellement de 100 0/0 environ, c'est-à-dire que le capitaliste garde pour lui sans la payer la moitié du travail de l'ouvrier; mais toutes les circonstances tendent à accroître ce taux d'exploitation et les progrès de la mécanique qui augmentent la plus-value absolue, et la diminution de prix des objets servant à l'entretien des travailleurs, ce qui accroît la plus-value relative. Toute la marche de la civilisation, dans la société organisée d'une façon capitalistique, contribue à faire que l'ouvrier soit de plus en plus exploité et qu'il lui échoie une part de plus en plus faible du produit de son travail.

Dans ses affirmations intrépides Karl Marx se heurte à des objections qui inquiéteraient un esprit moins entier ou moins hautain; la démonstration des économistes anglais Senior et Wilson, par exemple, que le gain des fabricants est produit dans la dernière heure des 10 ou 11 qui forment la journée de travail. Que cette assertion deWilson et Senior ne démontre pas l'irréductibilité de la journée de travail, c'est ce qu'on sait aujourd'hui par expérience, puisque en Angleterre et ailleurs la journée a pu être réduite à 9 heures ou 9 heures et demie sans que l'industrie disparût. Mais des faits allégués par les deux économistes anglais et vrais pour le temps où ils écrivaient, il résulte que la part du ..travail de l'ouvrier qui correspond au profit du patron, en supposant à ce profit — ce qu'il n'a pas — une certaine régularité, est très éloignée de représenter la moitié de la journée de travail. Karl Marx, au lieu d'arguments, recourt contre Senior à l'ironie et à l'injure, quoique le talent original et précis de son contradicteur eût mérité une toute autre réfutation.

L'écrivain socialiste dans sa description du rôle du capitaliste au milieu de l'industrie moderne accumule les sophismes. « Le « capital personnifié, ou le capitaliste, dit-il, fait en sorte que le « travailleur accomplisse son travail avec ordre et avec le degré « convenable d'intensité ' . » Celte prétention d'assimiler toujours

1 Das Kapital, page 313.

le capitaliste au capital personnifié, de ne voir dans l'industriel qu'une sorte de concrétion de capital, est aussi contraire que possible aux faits. C'est un moyen commode de supprimer ou d'écarter de la discussion toutes les qualités intellectuelles et morales qui tiennent dans la destinée des maisons industrielles et commerciales une place prédominante.

Le capitaliste, d'après Karl Marx, est un être nouveau venu dans ce monde. Autrefois, le patron, le chef de métier, « le maître j>, qui avait quelques ouvriers sous ses ordres et mettait luimême la main à l'œuvre, n'était pas l'équivalent du capitaliste actuel. Les lois de métier, en défendant au petit patron d'avoir plus d'un certain nombre d'ouvriers, prohibaient la capitalisation. Le véritable capitaliste est né quand, la production avant grandi, les restrictions ayant disparu, la division du travail s'étant accrue, le chef de métier (handwerksmeisler), le maître s'est trouvé dégagé de tout travail manuel personnel et a dû se consacrer entièrement à l'organisation et au contrôle du travail d'autrui, à l'achat des matières premières et à la vente du produit fabriqué. Ces conditions ont fait le capitaliste.

Est-ce là le seul rôle du capitaliste ou plutôt, car le collectiviste allemand embrouille tout, de l'industriel, du manufacturier ; et quand ce serait son seul rôle, quelle en est l'importance réelle et la diversité? Dès le moment où se sont réunies les circonstances qu'indique Karl Marx, le capitaliste ou le manufacturier apparaît comme un facteur très essentiel dans la Société. Il est investi de la fonction de directeur des opérations industrielles; en quoi consiste au juste cette fonction? Karl 3Iarx se la représente comme toute passive et uniforme. Le capitaliste lui semble une sorte de surveillant, de garde chiourme. Combien cette conception est étroite et fausse? Karl Marx, cependant, s'y enferme et se livre sur cette matière à un grand luxe de raisonnements.

Il expose avec une ingéniosité, moitié exacte moitié erronée, la théorie de la coopération, prise dans le sens primitif du mot, ou du concours des forces, en d'autres termes de la division et de l'association du travail, deux faits qui sont corrélatifs. Isolé,

le travail humain a une productivité très faible, c'est ce travail isolé que le capitaliste achète. Combiné, le travail humain a une productivité infiniment plus grande; c'est de ce mode de travail que le capitaliste use. Dix hommes réunis produisent plus que dix fois un homme isolé; ils produisent quelquefois vingt, trente, cent fois autant qu'un ouvrier travaillant seul. Le travail humain s'effectuant en commun ou en société a donc une productivité particulière, la productivité de la masse, la productivité sociale. L'économie des matières premières, l'arrangement ingénieux des tâches, la continuité en même temps que la séparation des opérations, l'adaptation de chacun à un détail particulier de la production, telles sont les circonstances principales qui, avec d'autres encore très diverses, donnent au travail combiné une supériorité si grande sur le travail isolé. Jusqu'ici l'analyse est parfaitement exacte; elle ne contient, d'ailleurs, rien de nouveau; mais voici où survient l'erreur. C'est, dit Karl Marx, cette force particulière du travail social, différente de l'addition des forces du travail isolé, que le capitaliste s'approprie et qui, par une fiction, paraît être la force propre, immanente, naturelle du capital.

C'est la thèse favorite de Marx. Il s'y étend avec une complaisance infinie. Le capital profite seul de toute amélioration des machines, des méthodes, de tout progrès de la science. Les profits augmentent d'autant. Les salaires ne bénéficient en rien de ces heureuses rencontres, et la société, considérée dans son ensemble, c'est-à-dire en dehors des capitalistes, n'en bénéficie pas davantage.

Karl Marx, sur ce point n'a rien inventé. Il a simplement paraphrasé en un grand nombre de pages une idée de Proudhon. On peut le considérer, pour cette partie de sa doctrine, comme un plagiaire du célèbre controversiste français: « Dans toute « exploitation, de quelque nature qu'elle soit, écrivait Proudhon « il y a plus de quarante années, l'entrepreneur ne peut reven- « diquer légitimement, en sus de son travail personnel, autre « chose que l'idée : quant à I'exécution, résultat du concours de « nombreux travailleurs, c'est un effet de puissance collective,

« dont les auteurs, aussi libres dans leur action que le chef, ne « peuvent produire rien qui lui revienne gratuitement. Or, il « s'agit de savoir si la somme des salaires individuels payés par « l'entrepreneur équivaut à l'effet collectif dont je parle : car s'il « en était autrement, l'axiome de Say, tout produit vaut ce qu'il « coûte serait violé.

a Le capitaliste, disait-on, a payé les journées des ouvriers à « prix débattu; conséquemment il ne leur doit rien. Pour être « exact il faudrait dire qu'il a payé autant de fois une journée « qu'il a occupé d'ouvriers, ce qui n'est point du tout la même « chose. Car celte force immense, qui résulte de l'union des trace vailleurs, de la convergence et de l'harmonie de leurs efforts ; a cette économie de frais obtenue par leur formation en ate- « lier; cette multiplication du produit, prévue il est vrai par « l'entrepreneur, mais réalisée par des forces libres, il ne les a « pas payées. Deux cents grenadiers, manœuvrant sous la direc- « lion d'un ingénieur, ont, en quelques heures, élevé l'obélisque « sur sa base; pense-t-on qu'un seul homme, en deux cents jours, « en fût venu à bout? Cependant, au compte de l'entrepreneur, « la somme de salaires est la même dans les deux cas, parce qu'il « s'adjuge le bénéfice de la force collective. Or, de deux choses « l'une, ou c'est usurpation de sa part ou c'est erreur. » (Qu'estce que la propriété, chap. III) i. Proudhon avait devancé d'un quart de siècle Karl Marx qui a glosé d'une manière infinie sur ce thème.

L'erreur est si grossière qu'il serait superflu de la relever si les sophismes et les fantaisies de Karl Marx ne passaient auprès de beaucoup d'esprits prévenus pour des conceptions ou des déductions scientifiques. La société tire un si grand avantage de tous les progrès techniques qu'à la longue elle est seule à s'en approprier tous les résultats et qu'il est impossible au capital de les retenir à son profit. La concurrence, la baisse des prix, voilà ce que le collectiviste allemand, enfermé dans son postulat, ne voit pas ou ne veut pas voir. Toutes les améliorations effectuées

1 Proudhon, Système des contradictions économiques, 4e édition, tome Ier, page 243.

dans l'organisation du travail, dans la combinaison des tâche?, profitent uniquement, exclusivement, au bout d'un temps très court, au consommateur. De là viennent ces étonnantes réductions dont notre siècle a été témoin : le fer, l'acier, les fils de coton, la bonnetterie, le tulle, beaucoup d'ustensiles de ménage sont parmi les exemples frappants de ce phénomène économique M bienfaisant de l'appropriation au profit de la société tout entière des découvertes techniques ou des améliorations scientiques qui s'accomplissent dans l'industrie sous le régime actuel. Cette baisse des prix est la preuve catégorique que le capitaliste ou le manufacturier ne peut s'approprier les effets de la supériorité de productivité du travail combiné relativement au travail isolé.

L'élément principal du profit est tout autre: le voici. La société paie les objets, Marx l'a bien compris, à leur prix de revient moyen, ordinaire, d'après le travail social qu'ils contiennent pour la généralité des producteurs. On peut même dire qu'elle les paie d'après le prix de revient le plus élevé qui est nécessaire pour que le marché soit suffisamment approvisionné. Or, l'élément principal du profit industriel consiste à faire baisser par d'heureuses combinaisons ou par des inventions, chez un fabricant particulier, son prix de revient au-dessous du prix de revient moyen, ou du prix de revient de ses concurrents; alors ce fabricant plus inventif, plus ingénieux, plus habile, ou plus vigilant, bénéficie de toute la différence entre son propre prix de revient et celui de ses confrères.

Tel est tout le jeu du profit, c'est une chasse au progrès. Le capitaliste ou plutôt l'industriel cherche quel est le marché qui peut lui fournir les matières premières au-dessous du prix habituel, quelle est la combinaison nouvelle qui, dans la production d'un article déterminé, peut économiser du travail, quel est le procédé chimique ou mécanique qui peut faciliter la production de tel objet ou en améliorer la qualité. L'industriel doit être un perpétuel chercheur, c'est un poursuivant, un traqueur d'améliorations : à ce prix seulement il fera une grande fortune. Cette pensée hante son esprit et la nuit et le jour. Tandis que l'ouvrier

après le travail manuel ne pense pour ainsi dire plus à son occupation journalière, qu'il se délasse, se distrait, en tout cas oublie sa tâche, l'industriel qui veut réussir a la pensée toujours portée vers le perfectionnement de la production. Ce n'est pas seulement aux heures de présence dans son bureau qu'il y songe, c'est toute sa vie. Au milieu même de ses loisirs apparents, de ses distractions habituelles et de ses fêtes, cette préoccupation l'assiège. Dans un passage remarquable d'humour, Lassalle,plus sincère que Karl Marx, a exprimé ce perpétuel souci de ceux qui sont à la tête de la production. Comparant le seigneur d'autrefois au riche capitaliste d'aujourd'hui, à un certain M. Reichenheim qui était alors un banquier opulent d'Allemagne, il écrit : « Tous ces moyens de jouissance qui entourent le seigneur a en abondance, il peut les consommer, et c'est ce qu'il fait « honnêtement ; il en jouit avec plénitude, avec insouciance et « gaîté, et beaucoup plus humainement que cela n'a lieu au- « jourd'hui, vous le savez bien par l'exemple de votre ami Rei- « chenheim qui, en écoutant Beethoven ou Mozart à l'Opéra, est o subitement pris par les soucis de la capitalisation qui empoi- « sonnent toute son existence l. »

Au lieu de Reichenheirn, l'ami de Schulze-Delitsch auquel Lassalle s'adresse, mettons un manufacturier quelconque, désireux d'avancer son industrie, et nous aurons une peinture presque exacte. Si la préoccupation de perfectionner sa fabrication n'empoisonne pas la vie de tout bon industriel, du moins elle la remplit, etelle n'y laisse que de courts intervalles de loisirs absolument purs.

Dans cette chasse ininterrompue au progrès, quand le manufacturier a réussi à établir une différence avantageuse entre le prix de revient de ses produits et le prix de revient habituel chez ses concurrents, il fait une grande fortune ; autrement il ne fait que vivre avec des profits modiques, et cela est de toute justice.

Cet heureux industriel, dont le travail intellectuel a été si fécond, garde-t-il éternellement le bénéfice de ses combinaisons

* Capital et Travail ou M. Bastiat-Schulze (de Drlitsch), traduction 'c Malon, page 217.

intelligentes, de ses inventions utiles? Non certes; jamais celte faveur ne lui échoit pour toujours; il n'en jouit qu'un peu de temps. Les concurrents, en effet, ont les yeux les uns sur les autres, comme des émules à la course qui surveillent chaque pas de ceux avec qui ils sont en lutte. L'industriel qui est parvenu à obtenir une baisse du prix de revient de ses produits les offre un peu à meilleur marché pour en élargir le débit. Les concurrents évincés cherchent la cause de cette supériorité qui se révèle tout à coup, ils s'ingénient, se mettent l'esprit à la torture jusqu'à ce qu'ils aient découvert le secret du premier.

L'expérience prouve que ces efforts finissent toujours par aboutir. Les progrès se divulguent, se répandent ; les combinaisons nouvelles s'ébruitent, les procédés nouveaux, les tours de main, Unissent par se connaître. Quel serait, d'ailleurs, dans notre société mobile, curieuse et libre, le moyen de les cacher? Au bout de peu d'années, cinq, dix, quinze ans, rarement davantage, le fabricant perd le bénéfice de sa trouvaille ; il ne lui reste qu'à en faire une nouvelle.

Par l'effet de la concurrence et de l'abaissement du prix qu'elle amène, la société dans son ensemble finit par profiter, à l'exclusion de tous les particuliers d'abord privilégiés, de toutes les inventions, de toutes les découvertes, de toutes les combinaisons techniques qui se sont généralisées '.

Voilà comment le profit industriel indique une relation d'homme à chose et non pas de chose à chose. Voilà pourquoi encore les profits sont moindres dans les industries anciennes, où les méthodes et les procédés sont plus connus et plus fixés, que dans les nouvelles où ils le sont le moins, dans un commerce ancien que dans un commerce nouveau.

La théorie de Karl Marx sur le profit s'écroule comme un chà-

* C'est le sort de tous les inventeurs que leur invention est toujours sur le point de leur échapper au profit de la société. Dans sa déposition devant l'enquête parlementaire de I88i, M. Tolain expose comment, quand l'ouvrier a trouvé un outil ou un procédé nouveau, qui lui permet de faire beaucoup plus de travail en moins de temps, il éprouve de la difficulté à garder longtemps le bénéfice de ce surcroît d'habileté (Enquête parlementaire sur l'industrie et l'agriculture, p. 1 28>. Le fabricant se trouve dans une situation analogue.

teau de cartes. C'est en vain qu'il essaie de la consolider par des considérations sur la durée de la journée de travail, sur la poursuite qu'exerce le capital pour une journée de travail de plus en plus longue, sur l'emploi de plus en plus répandu des enfants et des femmes, sur les crises produites par les machines, sur la plus grande intensité du travail qui est le résultat et en quelque sorte le rachat de la réduction de la journée. Sur ces sujets Karl Marx fait des observations instructi ves, des dissertations intéressantes. Il s'y abandonne aussi à de colossales exagérations. Il perd de vue que nous venons de franchir à peine ce que j'ai appelé la période chaotique de la grande industrie et que celle-ci devient chaque jour plus humaine et plus clémente. Il néglige l'accroissement, bien prouvé cependant, des loisirs de l'ouvrier. Tous ces faits que nous allons étudier sont, d'ailleurs, contingents et accidentels. La partie purement doctrinale du livre de Marx n'a rien établi de ce qu'il voulait prouver. La seconde pourrait simplement constater qu'il y a des abus et des maux ; nous verrons s'il sera plus heureux dans cette tâche qui est incomparablement plus modeste que celle où il a échoué.

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