CHAPITRE VIII
LE COLLECTIVISME ET LA LIBERTÉ DES CONSOMMATIONS. INSUFFISANCE PRATIQUE DE LA THÉORIE SOCIALISTE DE LA VALEUR.
Prétention de Schœffle de maintenir, sous le régime collectiviste, la libre détermination des besoins. — En quoi cette prétention est fausse. — Le commerce privé seul peut donner les garanties de cette liberté.
Dans la société économique actuelle, c'est la demande des produits qui en détermine l'offre. — Sous le régime collectiviste, les termes seraient renversés; c'est en quelque sorte l'offre des produits qui en fixerait la demande. — L'État, en ne produisant rien pour eux, éliminerait tous les besoins qui n'auraient pas son approbation.
Le collectivisme bannit toute liberté morale. — Les dissidents n'ont aucun moyen de satisfaire leurs goûts soit intellectuels, soit moraux. — La conscience humaine serait sous le joug le plus épouvantable qui depuis l'origine des temps historiques ait jamais pesé sur elle. — Le commerce privé est une sauvegarde contre l'absolu despotisme.
L'inclination naturelle de l'homme à la tyrannie ne permet pas d'espérer que le collectivisme respecte la liberté des besoins humains.
Comment pourrait s'opérer la classification économique des travaux. — La boussole actuelle de la production, c'est le profit qui est variable et le salaire qui l'est aussi. — Les oscillations des prix maintiennent l'équilibre économique entre la production et la consommation.
Anxiétés de Schœffle. — Tentative pour introduire la valeur d'usage dans la taxe sociale des produits et du temps de travail. — Schœffle entrevoit assez nettement les difficultés et très confusément les moyens de les surmonter. — Schœffle admet les variations de salaires en raison de causes purement extérieures et étrangères au mérite du salarié. — Cette concession est contraire au principe du socialisme; elle serait d'ailleurs d'une application presque impossible sous un régime de production unitaire et centralisée.
L'histoire et l'expérience ne prouvent pas que les administrations économiques puissent jamais être en possession de l'infaillibilité.
Différences essentielles entre les services dont l'État est aujourd'hui chargé" et la fonction multiple et colossale qu'on lui veut conférer de patron unique et de directeur exclusif de toute la production.
Vanité du contrôle collectif prouvée par l'expérience. — Les défauts des admi-
nistrations publiques devraient singulièrement s'accroître en régime collectiviste, parce que les administrations privées qui leur servent de modèles auraient disparu.
La comparaison des administrations publiques futures avec les administrations des sociétés anonymes actuelles est complètement fautive. — Les sociétés anonymes ont de grands vices, que l'État aurait à un plus haut degré. — La sociétéanonyme se rapproche beaucoup plus du patron individuel que ne le ferait l'État.
Dans les sociétés anonymes prospères, les directeurs et les principaux fonctionnaires ont un grand intérêt pécuniaire à la bonne administration. — Les sociétés anonymes ne sont jamais complètement soustraites au stimulant de la concurrence.
Comment, sous le collectivisme, les agents de la production seraient-ils sollicités à la rendre économique? Schœffle avoue que la théorie socialiste de la valeur est incapable de résoudre d'une manière réellement économique le problème de la production collectiviste. — L'émulation entre travailleurs ou entre ateliers aboutirait à la négation du collectivisme. — Les primes collectives et les inégalités de salaires qu'admet Schœffle.
Quels seraient, sous le régime collectiviste, les moteurs et les instruments du progrès? — Dans la société, le progrès s'est toujours opéré par l'initiative individuelle malgré l'indifférence, quelquefois la résistance de la masse. — La liberté des professions et des entreprises est une des conditions de la naissance et de la propagation du progrès.
Sous le régime collectiviste (( les individualités sans mandat, » qui sont les plus inventives, ne compteraient plus pour rien. — Seuls, les fonctionnaires ou « omniarques » auraient la charge du progrès.
L'une des prétentions de Schœffle est de conserver à l'individu, sous le régime collectiviste, la libre détermination de ses besoins. C'est un grand point : toute la liberté et la dignité humaine en dépendent. Si l'homme ne peut plus trouver dans la société les objets qui sont conformes à ses goûts, à ses désirs, à son droit moral de personne libre, que reste-t-il, en effet, de la liberté? En même temps qu'elle, disparaît sa compagne habituelle, la variété. Liberté, variété et vie sont trois termes qui s'enchaînent rigoureusement entre eux. Avec l'un d'eux, les deux autres s'évanouissent.
Aujourd'hui les besoins sont libres et ils s'adressent, pour leur satisfaction, à un commerce libre, agile, actif. En dehors des produits matériels indispensables soit à l'existence, soit au bienêtre, comme le pain, la viande, le vêtement, la civilisation, telle qu'elle est comprise chez tous les peuples de race européenne, a pour conséquences et pour conditions une infinité de besoins d'un autre ordre qui se rattachent soit au goût du beau, soit à celui de la science, soit aux plaisirs divers que recherchent les
différentes sortes de caractères et d'esprits. Pour peu que l'on ne viole le droit de personne, qu'on ne choque pas extérieurement les bonnes mœurs ou les bienséances, il est loisible à chacun aujourd'hui de se procurer, en proportion de ses moyens, les objets de son goût. C'est ce régime souple et tolérant qui est seul compatible avec l'indépendance et l'activité de l'esprit. Sous peine de rétablir sur la conscience humaine un joug plus lourd que celui des anciennes dominations sacerdotales les plus rigoureuses, les gouvernements sont tenus de respecter la libre détermination des besoins humains et leur libre satisfaction.
Le commerce privé peut seul assurer à la société ces garanties. Aujourd'hui c'est la demande des produits, de quelque nature qu'ils soient, qui en détermine l'offre. S'il y a beaucoup d'hommes qui aient le goût des arts ou des livres, on fait beaucoup de livres ou d'objets artistiques. S'il s'en rencontre qui aiment les bijoux, ou en crée; l'industrie privée toujours vigilante et aux aguets fait une perpétuelle enquête sur les besoins humains qui ne sont pas complètement pourvus et auxquels elle peut satisfaire.
Sous le régime collectiviste, où personne ne peut rien produire ayant une destination vénale, en dehors de l'État producteur souverain et unique, les termes seront renversés, et c'est l'offre des produits qui, dans un certain sens du moins, en déterminera la demande. L'État sera maître d'éliminer radicalement, en ne produisant rien pour eux, tous les besoins qui n'auront pas sa haute approbation. Supposez qu'un jour l'État tombe entre les mains de ces farouches amis de la tempérance, qui s'appellent teatotalers, immédiatement les citoyens devront se mettre au régime de l'eau pure ou de certaines boissons déterminées; il ne sera plus loisible à un seul habitant de se dérober à cette déplaisante uniformité de régime. Si par hasard les végétariens ou légumistes venaient à mettre la main sur l'État collectiviste, c'en serait fait de la liberté de l'estomac pour tous les dissidents habitués à entremêler de la viande à leur nourriture.
Ces deux exemples paraîtront peut-être d'une réalisation peu probable; on ne peut prévoir, cependant, jusqu'où irait le zèle sectaire des représentants omnipotents d'une majorité qui
par un simple édit prescriraient tous les objets que l'on peut produire. Voici, d'ailleurs, des cas qui auraient de grandes chances de se rencontrer, si ce n'est immédiatement, du moins à la longue. Que la majorité des comités directeurs de la production soient ennemis du luxe, et aussitôt sont proscrites toutes ces aimables et riantes superfluités qui réjouissent aussi bien la fille du peuple que la riche bourgeoise, les bijoux, les parures; on revient à la simplicité obligatoire et à la désolante uniformité du couvent. Dans l'ordre intellectuel, la liberté serait non moins atteinte; car les satisfactions de l'intelligence supposent aussi des objets sensibles qui sont des produits de l'industrie. L'État collectiviste serait le seul imprimeur, le seul libraire; quelle censure de la presse ou des livres aurait jamais approché de ce régime?
Si l'État, par les élections, quel qu'en soit le mode, tombe dans les mains des piétistes, immédiatement on supprime la production et on arrête la vente de tous les ouvrages qui ne sont pas empreints d'un sentiment religieux déterminé. Les dissidents n'ont aucun moyen de donner satisfaction par la lecture à leurs besoins moraux et à leurs goûts légitimes. La fraude, la contrebande, qui sous les gouvernements les plus despotiques, sont les heureuses sauvegardes de la liberté, ne pourraient plus jouer leur rôle parfois bienfaisant; car la contrebande et la fraude qui atténuent en quelque sorte l'oppression ne peuvent se faire qu'avec le commerce privé. Quand tous les caractères d'imprimerie, tous les livres, appartiendraient à l'État et à ses fonctionnaires, la conscience humaine serait sous le joug le plus épouvantable qui, depuis l'origine des temps historiques, ait jamais pesé sur elle. Inoffensifs devraient paraître les procédés de Torquemada et de l'inquisition comparativement à cette proscription absolue; car l'inquisition et ses chefs réprimaient de prétendus délits moraux, sans pouvoir complètement, grâce à l'activité de la production privée, réussir à soustraire aux dissidents toute satisfaction intime se rapportant à leurs croyances.
Dira-t-on qu'il y a peu de danger que l'État moderne collectiviste devienne la proie et l'instrument des piétistes? S'il venait
à échoir aux libres penseurs, le mal ne serait pas moins grand; au contraire même, car il se produit depuis quelques années une secte farouche et oppressive de prétendus libres penseurs qui voudraient mouler la conscience humaine sur les étroites et sauvages conceptions de leur esprit. Il est à l'heure actuelle dans le Parlement français tel député influent qui, s'il en avait les moyens, ne craindrait pas de proscrire tous les livres qui ne seraient pas conformes à ses doctrines purement négatives. Quand même ces sectaires arriveraient à dominer tous les pouvoirs publics de la société actuelle et à en user sans réserve pour étouffer toute autre croyance que la leur, la conscience humaine trouverait encore quelque soulagement par cette activité de l'industrie privée et du commerce qui savent échapper, au moins en partie, à tous les règlements oppresseurs. Mais, l'industrie et le commerce privés étant supprimés, l'État collectiviste possédant tous les caractères d'imprimerie, toutes les presses, tout le papier, tous les ateliers, toutes les maisons, tous les livres, donnant seul du travail, payant seul des salaires, distribuant seul à chaque être humain tous les matins ou du moins toutes les semaines sa pâture, quel est l'abri, l'asile qui resterait à cette pauvre conscience humaine? Le genre humain n'aurait jamais commune semblable dégradation.
Que l'on ne dise pas que ces dangers sont chimériques ; ils sont tout à fait actuels. Dans la préface d'un livre de propagande publié par les collectivistes français et qui est un résumé des doctrines de Karl Marx, voici en propres termes ce que je lis : « Le socialisme veut la liberté entière de l'homme, mais ici « il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque. Il n'est pas de mot plus « élastique que le mot de liberté, c'est un pavillon qui couvre « toute espèce de marchandises. Sous prétexte de liberté des « cultes, les champions du plus radical des libéralismes tolére- « raient en tout état de choses les pratiques religieuses, c'esti à-dire le danger avéré du viol intellectuel des enfants, ris- « quant d'être mis par leur cerveau déformé dans l'impuissance « morale d'exercer sciemment leur faculté de vouloir... Ces « libertés, prodigalement accordées à quelques-uns, sont aussi
EXAMEN CRITIQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. 33ô
« fondées que le serait la liberté pour l'aiguilleur de manœua vrer les aiguilles et d'opérer les changements de voie au gré a de ses caprices. » Ce passage nous avertit; il est extrait d'un livre tout récent et en quelque sorte classique, un manuel collectiviste paru en 1883 K Si l'on prétend que c'est là une opinion individuelle, nous répondrons que beaucoup de collectivistes l'adoptent. Nous ne croyons pas faire injure à l'un des plus actifs propagateurs des idées collectivistes en France. M. Jules Guesde, en affirmant qu'il s'y range. La force des choses conduit à ce résultat. Quand quelques hommes ayant de fortes convictions sont omnipotents, ils se servent de leurs pouvoirs pour proscrire toute conviction contraire à la leur. A bien peu d'exceptions près, la tolérance n'est le lot que des sceptiques ou des natures douces. Or quel pouvoir gouvernemental peut être comparé à l'omnipotence des comités-directeurs de la production sous le régime collectiviste?
Les opinions philosophiques pourraient être tout aussi menacées que les opinions religieuses, car le spiritualisme et le déisme ne trouvent déjà pas plus de grâce devant certains raisonneurs farouches que les sentiments les plus mystiques 2. Les libres manifestations de l'art le seraient aussi; les artistes devraient aller demander aux directeurs de la production leurs formules et leurs plans. Comme l'État serait le seul acheteur, de même que le seul fournisseur, que deviendrait cette chose ailée et libre entre toutes, l'art? Schœffle se voit obligé de reconnaître que le collectivisme serait une constante menace pour la libre détermination des besoins humains et Stuart Mill, avec sa pénétration habituelle, avoue la tendance innée qu'a la foule à se faire despote. Voici ce que dit Schœffle : a II est vrai aussi que
* Bibliothèque socialiste. Le Capital, par Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique, par Gabriel Deville, page 32.
3 Dans la séance du Conseil municipal de Paris du 22 février 1884, l'un des principaux membres, M. Hovelacque, interrompant le préfet de la Seine, s'est écrié : « L'enseignement secondaire est clérical; il enseigne l'existence de Dieu et l'immortalité de rame. » (Voir le journal le Temps du 24 février 1884.) Qu'on juge de l'effroyable oppression que le collectivisme ferait peser sur la conscience individuelle.
« l'État pourrait radicalement éliminer les besoins qui lui pâte raîtraient nuisibles, en ne produisant plus pour eux, c'est « pourquoi les végétariens, Baltzer entre autres, tendent vers le « socialisme. Mais ce n'est pas une chose mauvaise en soi « (Schattenseite) que d'éloigner du corps social les produits fal- « sifiés et nuisibles. Pour éviter l'abus dans cette œuvre d'épu- « rement (et les fous sectaires tempéranciers), il n'y aurait qu'à « s'en rapporter au sens puissant et généralement si développé « de la liberté individuelle. En somme, il n'y a aucune raison de « conclure que, la production étant socialement réglée et uni- « taire, la détermination des besoins doive l'être aussi, et que « dans cette matière aussi l'État doive procéder d'office. Nous « insistons énergiquement là-dessus, car si le socialisme voulait « abolir la liberté des besoins individuels il devrait être regardé « comme l'ennemi mortel de toute liberté, de toute civilisation, « de tout bien-être intellectuel et matériel. Tous les avantages « qu'apporte avec lui le socialisme ne compenseraient pas la perte « de cette liberté fondamentale. C'est pourquoi en abordant le « socialisme, il faut d'abord l'examiner à ce point de vue. S'il a donne inutilement à son principe de production un corollaire « pratique de nature à mettre en danger la liberté de maintenir « un ménage individuel, il est inacceptable quoiqu'il puisse « promettre et nous offrir en effet. L'ordre des choses actuel, « malgré ses difformités, est encore dix fois plus libre et dix fois « plus favorable à la civilisation K »
Le danger, Schœffle l'a parfaitement décrit, mais avec quelle naïveté il s'imagine qu'on l'évitera. Le traducteur français du socialiste allemand, M. Malon, mécontent sans doute des appréhensions de son auteur dans le morceau qui précède, cite en note deux mots de Stuart Mill, deux de ces mots qui échappent parfois à un esprit ardent : « Si cependant il fallait choisir entre « ce communisme avec ses chances et le maintien indéfini de la « société actuelle, je préférerais le communisme. » Cette boutade n'a d'autre valeur que toutes les boutades ; elle exprime la
1 Sehœflle, pages 46 et 47.
mauvaise humeur et le pessimisme. Combien Sluart Mill est mieux inspiré quand, avec réflexion, il décrit le mal moral que l'action excessive du gouvernement cause aux gouvernés. « Dans « quelques pays, le peuple désire qu'on ne le tyrannise pas ; « dans d'autres il veut que chacun ait une égale chance d'exer- « cer la tyrannie sur les autres. Malheureusement, cette dernière « espèce de désir est aussi naturelle à l'humanité que la pre- « mière, et on en voit plus d'exemples même chez les hommes « civilisés. A mesure que le peuple s'accoutume à administrer « ses affaires lui-même, au lieu de les laisser administrer à son « gouvernement, il désire plutôt de repousser la tyrannie que de « tyranniser. Au contraire, lorsque l'initiative et la direction « réelles appartiennent au gouvernement et que les individus « agissent et se sentent soumis perpétuellement à sa tutelle, les « institutions populaires développent chez eux, non le désir de « la liberté, mais l'appétit démesuré des places et du pouvoir: « l'intelligence et l'activité du pays sont alors détournées de « leur principale affaire et tournées vers une misérable concur- « rence pour les appointements et les petites vanités des fonc- « tions publiques '. »
Cette inclination naturelle de l'homme à la tyrannie permetelle d'espérer que le collectivisme pourrait respecter la libre détermination des besoins humains? Quand en tout pays chaque jour témoigne que toutes les catégories de l'opinion humaine sont également animées de l'esprit de domination et de violence, que les libres penseurs ne le cèdent pas sur ce point aux piélistes, ni les matérialistes aux idéalistes, ni les radicaux aux réactionnaires, quelle espérance raisonnable peut-on entretenir que, maitre absolu de la production, 1 État collectiviste, tenant dans sa main la nourriture journalière de tous les individus, respecterait cette libre détermination des besoins sans laquelle ne peuvent exister la civilisation et la vie sociale? Qu'on ne lance pas le genre humain dans cette aventure et cette gageure. La libre détermination des besoins ne peut exister qu'avec la pro-
1 Stuart Mill, Principes d'économie politique, livre V", chnp xr, jj G.
duction privée. La liberté humaine en ce qui concerne la consommation disparaîtra le jour où l'État sera le seul producteur. Si importante qu'elle soit par le nombre ou par l'intelligence, la minorité n'aura plus aucune garantie. La secte régnera et écrasera. Par la disparition du commerce libre la production perdra la boussole qui la dirige; cette boussole, c'est la demande libre s'adressant à l'offre libre. Au principe de la liberté dans la détermination et la satisfaction des besoins se substituera, si ce n'est immédiatement, du moins graduellement et à titre définitif, le principe d'autorité sans aucun contre-poids.
Cette conséquence nécessaire du nouveau régime suffirait pour le faire écarter, quelles que fussent les riantes promesses dont il pût bercer l'imagination.
Mais les promesses du collectivisme ne résistent guère à un examen attentif. Les socialistes raisonnables ne se dissimulent pas l'énorme difficulté de l'organisation générale de la production dans leur système. Us font des vœux, ils ont des aspirations, se livrent à des hypothèses et ne peuvent réfuter que par des conjectures les objections si fortes qui se présentent d'ellesmêmes à l'esprit.
Le mode collectiviste de production devra être forcément unitaire. Quelques hommes qui voudraient conserver un peu de libertés locales et de décentralisation se demandent si ce mode de production devra être fédéraliste ou non. Le raisonnement exclut la première hypothèse. L'État étant le seul producteur et répondant de la satisfaction de tous les besoins du pays ne peut avoir qu'une organisation très centralisée. C'est le comité central de production, en effet, qui doit répartir entre les différentes régions les cultures, les industries, et le faire avec le soin le plus minutieux de façon qu'il y ait harmonie et que l'on évite à la fois la disette et l'encombrement. La statistique journalière relativement aux nécessités de la production sera le seul guide des comités directeurs. S'il y a des erreurs, comment les réparerat-on, puisque le commerce libre sera supprimé? Les erreurs du commerce libre ont ce double caractère de n'être jamais intégrales et d'être toujours réparables. Les erreurs de la produc-
tion de l'État seraient intégrales et irréparables, puisqu'aucun autre producteur n'existerait à côté de ce producteur géant.
On ne conçoit guère comment pourrait s'opérer la classification économique des travaux. Le thermomètre actuel, absolument sûr et précis, qui indique les besoins du commerce et de l'industrie, c'est-à-dire les insuffisances dans la satisfaction des besoins humains, c'est le profit qui est variable et le salaire qui l'est également. Rien n'égale la sensibilité de ce thermomètre. Dès que les profits ou les salaires haussent dans une branche de travail, c'est le signe que cette branche n'est pas encore assez développée pour satisfaire entièrement à tous les besoins auxquels elle doit pourvoir. C'est le signe contraire quand les profits et les salaires baissent. Aussi les oscillations des profits et des salaires ont un rôle social et économique tout aussi net que les oscillations du pendule dans l'ordre physique. C'est, nous l'avons dit, l'influence du prix du marché, toujours en mouvement, qui conserve l'équilibre économique du travail et de la consommation. Ce critérium manque absolument dans le système collectiviste. Schœffle, avec toute son ingéniosité d'esprit ne parvient nullement à le remplacer.
Il éprouve des anxiétés qu'il parvient à peine à calmer par des hypothèses qui sont en opposition formelle avec le principe du collectivisme. Si peu clair qu'il soit, nous devons faire passer sous les yeux du lecteur tout son exposé. « Les administrations « de débit, dit-il, relèvent la somme des besoins, et divisent « d'après elle le travail national, entre les différents genres de « travaux et entre les corporations de production, de transport, a d'entrepôts et de leurs administrations et elles fixent la valeur « des produits d'après la mesure du temps socialement nécessaire « à leur production (Karl Marx) '. »
Celte dernière formule est moins simple qu'on ne serait porté d'abord à le croire, par ces mots « la mesure du temps socialement nécessaire à la production des marchandises, » Karl Marx et Schœffle n'entendent pas que les salaires seront réglés uniformément d'après le temps matériel du travail. Us admettent des
1 schœffle, Quintessence du socialisme, page c'J.
nuances et des inégalités ; mais cette question concernant la répartition des produits, non la production, nous en ajournons à un autre moment l'examen.
Les perplexités et les contradictions des collectivistes se manifestent au grand jour dans les expédients auxquels Schœffle veut recourir pour suppléer autant que possible à la divination de l'intérêt privé et au thermomètre des variations des profits et des salaires.
« L'État socialiste ne serait pas à la hauteur de sa tâche, dit-il « avec ingénuité, s'il n'imitait pas ici, et s'il ne taxait toujours « les journées de travail que d'après la pure détermination de la « valeur selon les frais (Kosten-Werthbestimmung), au lieu de les « taxer en tenant compte aussi des fluctuations de la valeur « d'usage : un peu plus haut que la simple journée de travail « quand la valeur d'usage hausse, un peu plus bas si la valeur « d'usage baisse. Si le socialisme ne sait pas faire cela, il ne « pourra pas maîtriser les accumulations improductives, il « devra toujours diriger péremptoirement les travailleurs ici « et là l, » Qui n'admirerait cette candeur de Schœffle et cette formule naïve à laquelle il recourt sans cesse : « si le socialisme ne sait pas faire cela, si le socialisme ne sait pas maintenir la libre détermination des besoins, il sacrifie toute la civilisation; si le socialisme ne sait pas conserver la liberté de domicile, il supprime presque toute liberté; si le socialisme ne sait pas faire varier les valeurs et les salaires d'après les variations de la demande des produits, il ne peut éviter les accumulations improductives d'une part et les déficits de l'autre? » Les tournures de ce genre abondent dans Schœffle. Singulière manière de raisonner de la part de l'apôtre d'un nouveau système social que de dire à chaque instant: si ce système ne sait pas faire ceci, éviter cela, tout est perdu. Quand on n'est pas plus assuré des mérites pratiques d'une organisation non éprouvée, n'est-ce pas une singulière témérité que de faire de la propagande en sa faveur?
Au lieu de tous ces doutes mélancoliques, il faudrait fournir la
■ Schœffle, opus citation, p. 82.
preuve qu'il est dans la nature du collectivisme de savoir faire ceci et de savoir éviter cela. Or, ce qui est facile à fournir c'est la preuve de sa radicale inaptitude pour cette double tâche. Il suffit, pour s'en convaincre, de continuer les citations de Schœffle; aussi bien est-ce le seul collectiviste, qui sortant de l'attitude purement négative et critique, ait essayé de nous montrer le côté positif de la nouvelle organisation sociale.
« Si le socialisme, reprend Schœffle, fait entrer la valeur « d'usage dans la taxe sociale du travail, c'est-à-dire la valeur « sociale d'échange, l'intérêt privé attirera aussi les travailleurs « des professions improductives dans les professions produca. tives. Il n'y a plus alors besoin de commandement péremp- «. toire; il serait alors plus possible d'apporter dans l'état socia- « liste tous les avantages de la liberté de changer domicile et « vocation... Or, l'admission de la valeur d'usage dans la déter- « mination des taxes sociales n'est pas inconcevable. Dans une « production unitaire, on voit bien vite quels sont et où sont « les travaux les plus demandés et les travaux superflus. . . D'après
* ce système, on pourrait taxer plus haut ou plus bas pour « donner l'impulsion voulue à la marche économique du travail. « Mais alors il faudrait abandonner la théorie actuelle et erronée « de la valeur (d'après laquelle la valeur n'est réglée que d'après
* les frais sociaux), tant en ce qui touche la taxation des produits « qu'en ce qui touche la taxation des travaux. Ces deux taxations « devraient subir l'influence des fluctuations de hausse et de « baisse de la valeur d'usage.
« Sans cette introduction de la valeur d'usage dans la taxe « sociale, c'est-à-dire sans une imitation analogue de toutes « les déterminations accidentelles (Werihbestimmungs-vorçœnge) « de la valeur par le marché d'aujourd'hui, il n'est pas conce- « vable qu'une direction supérieure quelconque du système « unitaire de production puisse maintenir l'équilibre entre les « travaux et les richesses nécessaires et les provisions accurau- « lées, sous le rapport de la quantité et de la qualité des produits, « c'est-à-dire conserver cet équilibre économique du travail et « de la consommation qui se renouvelle maintenant tous les
« jours, quoique par soubresauts, sous l'influence des prix du « marché qui tiennent compte aussi des variations de la valeur « d'usage.
« On le voit, de la juste position de la théorie de la valeur « d'usage en question, dépendent trois choses :
i 1° La possibilité de maintenir en équilibre économique et « de diriger une si vaste organisation de travail, de production « et de besoins ;
« 2° La reconnaissance d'une liberté individuelle indispen- « sable du travail et de la consommation ;
« 3° L'excitation générale de chaque individu isolé à l'emploi « économique de sa force de travail et des produits.
« Il est bien évident que par là le nouvel état de choses se « rapprocherait considérablement de la vie actuelle et de ses « habitudes....
« S'il est possible maintenant d'organiser un mode social de « taxation de la valeur, en tenant compte aussi des fluctuations « de la valeur d'usage, de tous les travaux, des produits isolés, « c'est ce que nous n'examinerons pas en ce moment. Cette ques- « tion n'a pas été encore discutée et n'est pas mûre par consé- « quent '. »
Cette question, l'écrivain socialiste l'écarté, parce qu'il n'y peut répondre avec assurance, et cependant, d'après lui-même, c'est la question capitale, car en concluant il ajoute toujours d'après sa formule habituelle : « Sans restriction aucune nous osons « affirmer que dans la constitution de la valeur d'échange (valeur « sociale) des travaux et des produits la prise en considération a de la valeur d'usage est le point le plus important et le plus « décisif.... Si le socialisme est incapable de réaliser cela, il n'a « aucune chance et aucun droit d'être réalisé 8. »
Tous ces passages font à la fois honneur à la perspicacité de Schœffle et témoignent de ses préjugés et de la faiblesse de sa thèse. Les difficultés qui sont énormes, il les entrevoit distinctement ; les moyens de les surmonter, il ne fait que les supposer
* Scliceffle, La quintessence du socialisme, pages 82 à 84. 2 Id., pages 84 à 85.
et en quelque sorte les souhaiter. Il est contradictoire d'admettre, chimérique même de désirer, que le collectivisme puisse faire ce que Schœflle nous ne dirons pas en attend, mais en espère. Que sous cette « direction unitaire de la production » la valeur des produits et celle des salaires soit fixée, non pas d'autorité, d'après les trais ou des règles uniformes, mais selon les oscillations nombreuses de la demande, c'est-à-dire des besoins de la consommation; c'est vouloir se qui est contraire même au principe du collectivisme. La raison se refuse à se représenter que, sous ce régime qui exclut absolument toute concurrence dans la production, qui supprime, comme le dit Schœffle, le commerce lui-même, il puisse y avoir place dans les différentes branches de travail pour ces variations de la valeur des produits et des salaires qui se manifestent aujourd'hui sous le régime de la liberté de l'offre et de la liberté de la demande.
Les suppositions de Schœffle tendraient à détruire tout le mécanisme unitaire qui est la condition même et le but du collectivisme. Il enfreint en outre d'un autre côté le principe fondamental du socialisme. Il reconnaît que, dans un haut intérêt social, celui de la répartition prompte des forces de travail suivant les besoins, il importe que les salaires varient ; qu'ils varient, non seulement d'après la difficulté du travail ou l'application et le talent du travailleur, mais d'après des causes extérieures, accidentelles, passagères, d'après l'accroissement ou la restriction de la demande des produits dans les diverses branches de la production. Il reconnaît que, sans ces variations des salaires en conformité de circonstances extérieures qui sont tout à fait étrangères au mérite de l'ouvrier, la société ne pourrait pas régulièrement vivre, que les diverses tâches économiques ne seraient pas toutes suffisamment remplies. Ainsi sous le régime collectiviste comme aujourd'hui, les salaires dans tel métier devraient hausser de 50 centimes, de 1 franc par jour ou même de plus, sans qu'on demandât à l'ouvrier une minute de travail de plus et sans que la rémunération des ouvriers des autres métiers jouît d'une hausse correspondante; la rétribution de certains travailleurs pourrait et devrait baisser, tandis que celle de
certains autres monterait; ces variations se produiraient sans aucune considération du mérite, de la fatigue, des besoins du travailleur même. Les nécessités supérieures de la production exigeraient ces variations. On peut affirmer sans crainte que l'ensemble de la doctrine collectiviste répugnerait et résisterait à ces nécessités sociales qui à la généralité de ses adeptes ne paraîtraient que des inégalités et des injustices. On sait déjà quel parti pris ont les ouvriers à l'endroit de l'égalité des salaires; on peut espérer, à force de raisonnements, qu'ils se résigneront à consentir à des salaires inégaux dans les différentes professions, dans celles du moins qui se distinguent les unes des autres par des degrés divers de fatigue ou de risque ou de développement intellectuel ; on ne doit entretenir, au contraire, aucun espoir qu'on parvienne à faire accepter des inégalités de salaire ou de rémunération uniquement en considération de circonstances extérieures, passagères, dont l'individu serait ou la \ictime innocente ou le favori imméritant.
Cette question si grave de la méthode que suivra le collectivisme pour proportionner sur tous les points du territoire et dans toutes les branches de travail la production et la circulation à la consommation, Schœffle ne parvient pas à la résoudre. Avec la production privée disparaît le jeu variable des prix, l'inégalité, en apparence injuste, en réalité bienfaisante des proiits, qui est l'instrument énergique et régulier de l'harmonie entre la production et les besoins.
Ces forces aujourd'hui si grandes et si salutaires, on ne peut les remplacer que par l'infaillibilité des administrations économiques de l'État socialiste. Or, l'histoire et l'expérience ne prouvent pas que les administrations économiques de l'État puissent jamais approcher de l'infaillibilité. Tout tend à démontrer, au contraire, que sous le rapport de la sûreté et de la promptitude de la conception et de l'exécution, elles sont fort inférieures aux administrations privées. Un écrivain doué d'un grand sens philosophique et qui a, cependant, quelque inclination, en ce qui concerne la terre, pour le régime collectiviste, Herbert Spencer, a démontré par de nombreux exemples tirés des faits de la ma-
EXAMEN ClUTIQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. 345
rine et de l'armée britannique, combien les administrations d'État sont inférieures aux autres.
Le raisonnement appuie les faits. Car d'un côté est l'intérêt personnel, toujours actif, éveillé, la plus grande force de la personne humaine ; de l'autre côté est la lourde puissance des règlements uniformes, de la bureaucratie paperassière qui, étant organisée pour pourvoir à des cas généraux et normaux, est impuissante en face des faits exceptionnels, des brusques variations auxquels le monde économique se trouve assujetti. D'un côté encore est l'esprit agile de quelques millions d'hommes, s'occupant librement de professions qu'ils connaissent, qui les font vivre et où ils ont mis toute leur âme; de l'autre est la raison froide de quelques douzaines d'administrateurs que le sentiment même de leur responsabilité retient et paralyse au moins autant qu'il les excite. C'est ici qu'il convient d'appliquer le mot que quelqu'un a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde.
Il se rencontre, certes, des services qui sont gérés d'une manière convenable parles États : les postes, les télégraphes, parfois les chemins de fer, quelques industries aussi, comme celles des tabacs, des poudres ou des armes de guerre. On ne peut conclure de ces exceptions à la possibilité de mettre toute la production dans les mains de l'État. Les services qui précèdent ont ce caractère d'être des services simples pouvant se résoudre par un certain nombre de formules, et répondant en outre à des besoins à peu près constants ou dont la direction du moins est dans le même sens; c'est ainsi que pour les tabacs de l'État, on sait en France que la production en augmente à peu près régulièrement de 3 à 4 0/0 par année. Plus grande est la simplicité des services accaparés par l'État, plus les résultats en échappent au gaspillage et aux tâtonnements.
Pour toutes ces branches d'industrie où les administrations de l'État se sont intallées, elles copient, d'ailleurs, aujourd'hui presque fidèlement les administrations privées similaires; c'est ce qui se rencontre surtout pour les chemins de fer des États. Néanmoins, les défauts des administrations publiques, même
ainsi restreintes et ayant devant elles l'exemple des administrations privées, demeurent considérables et en quelque mesure irrémédiables : c'est tantôt le manque de responsabilité, comme pour les dépêches télégraphiques où l'État n'alloue aucune indemnité en cas d'erreur préjudiciable de ses employés; tantôt le coût beaucoup trop élevé, comme pour les chargements de valeurs déclarées qui, en France, même après les dégrèvements récents, sont infiniment plus coûteux que le prix de la garantie donnée par des sociétés d'assurances particulières; tantôt encore l'impossibilité de recours judiciaire en cas d'abus ou la difficulté de plaider contre un aussi grand personnage que l'État; c'est aussi presque toujours la hauteur et l'indifférence des fonctionnaires et des employés; enfin la lenteur des progrès et des améliorations, comme pour les mandats-poste au porteur, dont on demande la création en France depuis tant d'années.
Ces défauts des administrations économiques de l'État disparaîtront-ils quand, au lieu de pourvoir à quelques services simples, l'État se sera chargé de la direction de tous les services sans exception, même des plus compliqués et des plus variables comme celui de l'alimentation ou celui du vêtement? Les socialistes l'espèrent et Schœffle se donne la peine d'indiquer les motifs de cette espérance : « Les socialistes peuvent alléguer que « les travaux de régie de l'État individualiste-capitaliste, écrit- « il, et les travaux organisés de l'État socialiste partent d'idées « tout à fait différentes. II est sûr que maintenant les directeurs « et les travailleurs des fabriques de l'État n'ont aucun intérêt « à produire économiquement pour le bien de l'État; qu'ils tra- « vaillent bien ou mal, l'État leur donne la solde convenue. Il « en serait autrement si chacun recevait d'autant plus que tous « les autres travaillent davantage dans toutes les branches de « la production. Alors le travailleur s'intéresserait au plus haut « degré à l'ensemble de toutes les branches industrielles. Le œ contrôle économique et la discipline du travail qui deviennent « de plus en plus impossibles au régime de production capitaa liste, et que cette lacune rend de plus en plus instable, seraient « dans l'État socialiste beaucoup mieux garanties par des primes
« communes, car chacun en ce qui regarde la perception de sa « rémunération et de sa prime, serait intéressé à ce que le « paresseux et le mauvais travailleur ne reçoivent pas une solde « complète. Chacun serait intéressé à ce que les frais de travail « en moyenne soient le plus bas possible, car d'après ces frais « serait déterminé le prix des produits sociaux, et on pourrait « pour une quantité donnée de bons de travail en avoir d'autant « plus que les frais sociaux de chaque genre de richesses seraient « moins élevés. »
Le contrôle collectif, la surveillance mutuelle, voilà sur quoi compte Schœffle. Nous examinerons tout à l'heure l'influence de ces primes communes. Quant au dernier argument, l'écrivain socialiste en le présentant oubliait que le collectivisme n'innoverait pas à ce point de vue : aujourd'hui également chaque membre de la société a intérêt à ce que le prix des produits s'abaisse parce que, avec une même somme d'argent, que cette somme représente une rente, un salaire ou un profit, il peut en ce cas se procurer un plus grand nombre d'objets. Mais l'intérêt de cette sorte est tellement peu présent à l'esprit de la généralité des hommes qu'il n'en tient en pratique aucun compte. En définitive, si nous réservons l'examen de l'importance des primes collectives, toute l'argumentation de Schœffle se réduit à cette espérance vague que, sous le régime collectiviste, les hommes deviendraient meilleurs, plus naturellement laborieux, économes et consciencieux qu'ils ne le sont de nos jours.
Toute contraire est la vraisemblance. Les défauts des administrations publiques devraient sensiblement s'accroître, parce que tous les services privés qui leur servent plus ou moins de modèles et qui y entretiennent toujours un certain esprit d'émulation auraient disparu ; parce que, en outre, devenue beaucoup plus vaste et plus compliquée, la production de l'État aurait besoin de règles encore plus strictes, plus rigoureuses, moins favorables encore à l'initiative et au progrès. Dans cet immense engrenage de services publics, la corruption aurait plus de chances de s'insinuer. Les omniarques, pour employer l'expression pittoresque de Fourier, c'est-à-dire les directeurs de lapro-
duction seraient induits à des tentations bien nombreuses contre lesquelles les contrôles risqueraient fort d'être insignifiants. Schœffle lui-même est obligé de le reconnaître ».
On trouve, objectera-t-on, dans notre organisation économique actuelle de grandes administrations, comme celles de nos sociétés anonymes, qui fonctionnent régulièrement et sans déperdition de forces ni gaspillage de capital. Les compagnies de chemins de fer, celles de navigation, les établissements de crédit, les vastes sociétés métallurgiques ou houillères, les grands magasins de nouveautés, les hôtels anonymes à voyageurs, fournissent des exemples de jour en jour plus nombreux de la gestion heureuse des industries les plus diverses par d'énormes patrons collectifs qui ne peuvent se flatter d'avoir partout présent l'œil du maître dont Lafontaine célèbre les mérites.
Les observations auxquelles se complaisent les écrivains collectivistes au sujet des sociétés anonymes manquent d'exactitude, et les inductions qu'ils en tirent sont erronées. Certes, une foule de commerces et d'industries tendent aujourd'hui à se constituer sous la forme anonyme. Nous avons indiqué et en quelque sorte calculé cette progression dans un autre ouvrage2. Cette transformation de la production moderne est regardée par les collectivistes comme une préparation aucollectivisne d'État. C'est une phase de transition, selon eux, qui, accoutumant les hommes à travailler pour un patron impersonnel et invisible, doit aboutir soit par degrés, soit par une révolution brusque, à mettre dans la main de l'État toutes les branches de la production. La substitution de l'État producteur aux sociétés anonymes productrices n'est-elle pas bien aisée? Pourquoi l'Etat ne remplacerait-il pas les compagnies pour l'exploitation des chemins de fer? Il l'a fait déjà dans un grand nombre de pays. Pourquoi ne ferait-il pas de même pour les mines ou les grandes sociétés métallurgiques ? Pourquoi encore ne se mettrait-il pas à la place des compagnies de navigation dont il subventionne la plupart? Pourquoi aussi n'exploiterait-il pas lui-même les grands maga-
* Schœflle, opus cilatum, p. 55.
a Voir noire ouvrage sur la Répartition des richesses, chapitre xn.
EXAMEN CitlTIQUE DU nouveau SuCIALISME. 349
sins, les immenses hôtels à voyageurs, les vastes restaurants populaires connus sous le nom de bouillons? Pourquoi de proche en proche hésiterait-il à absorber toutes les industries constituées sous ce régime de l'anonymat, les maisons, dans les villes qu'il gérerait tout aussi bien que les compagnies d'assurances dont elles sont en partie la propriété, les immeubles ruraux mêmes où il remplacerait les propriétaires en conservant aux fermiers l'exploitation? Partout où l'œil vigilant et incessamment ouvert d'un maître personnel n'est pas indispensable, partout du moins où la nécessité de produire en grand a évincé le patron individuel pour lui substituer le patron collectif, on ne peut disent les collectivistes élever aucune objection sérieuse à l'action de l'État. Il équivaut aux sociétés anonymes ; il est la société anonyme par excellence; il a en plus que celle-ci, l'honnêteté, la loyauté, le crédit incontesté.
Ce raisonnement est séduisant. Il n'est pas rigoureux. En premier lieu, il est indiscutable que les sociétés anonymes ont de grands vices. Partout où l'on peut conserver le patronat individuel, c'est-à-dire dans toutes les entreprises qui n'exigent pas nécessairement d'énormes capitaux ce dernier système est le meilleur. La société anonyme, même celle qui est la mieux organisée et la plus sévèrement menée, comporte toujours une certaine part de négligence, de coulage, de favoritisme. Jamais l'économie n'y est aussi complète, la surveillance aussi attentive et minutieuse que dans les industries qui sont gérées par un patron unique. La supériorité que donne pour certaines industries le maniement d'énormes capitaux compense seul pour les sociétés ces inconvénients considérables. Aussi les sociétés anonymes minuscules sont-elles condamnées en général à échouer !. Ces défauts, l'État les aurait, à un plus haut degré même.
Les sociétés anonymes qui sont bien conduites s'inspirent toutes des principes sur lesquels repose l'industrie privée. Moindre est la différence entre les modes de gestion d'une société anonyme si vaste qu'elle soit et ceux d'une industrie sou-
* Consulter notre ouvragp, Essai sur la Reparution des richesses, chapitre xn.
mise au patronat personnel qu'entre l'administration d'une société anonyme et l'administration de l'État. Autant que possible la première fait appel à l'intérêt personnel que l'État exclut presque complètement. S'agit-il d'une société anonyme de production au service compliqué, les directeurs ou les gérants sont stimulés par une énorme participation dans les bénéfices. La part de la gérance dans une usine comme le Creuzot, dans une société comme celle des bouillons Durai ou des magasins du Louvre et du Bon Marché , représente des centaines de mille francs chaque année. Le gérant ou les gérants touchent 15, 20 ou 25 p. 400, parfois plus même, des bénéfices dépassant l'intérêt. Ces grandes sociétés de production restent ainsi encore en quelque sorte la chose d'un seul homme, et l'on peut leur appliquer le mot classique : tant vaut l'homme, tant vaut la chose. Que le gérant disparaisse, comme pour les grands établissements connus sous le nom de maison Cail, et parfois la maison périclite. Ce qui constitue la société anonyme de production, c'est donc une participation considérable dans les profits et une autorité très étendue donnée au gérant qui est un homme en chair et en os et en fait presque inamovible. A tous les degrés de l'échelle cette organisation se répète : les chefs d'atelier et les sous-chefs sont à la fois très largement intéressés dans les profits et assurés du maintien de leur situation. Un chef de rayon aux magasins du Bon Marché et du Louvre gagne 20 ou 30,000 francs par an. Le principe même du collectivisme d'État, qui consiste en un esprit farouche d'égalité, repousserait ces allocations considérables qui sont cependant la condition essentielle de l'heureux fonctionnement d'une société anonyme de production. S'agit-il de sociétés ayant un service moins compliqué, comme les Compagnies de chemins de fer? les hauts traitements, la stabilité de la situation, un intérêt soit direct, au titre delà fonction, soit indirect, au titre d'actionnaire, y sont aussi les garanties d'une gestion vigilante. Les conseils d'administration se recrutent, d'ailleurs, dans cette couche de la société, la haute bourgeoisie, où l'on a le goût et l'habitude traditionnelle, héréditaire, de l'économie et de la gestion attentive des affaires.
Un autre trait distingue encore l'administration des sociétés anonymes de l'administration de l'État collectiviste. Les sociétés anonymes ne sont jamais entièrement soustraites au stimulant de la concurrence. Qu'il s'agisse du Creuzot, des magasins du Bon Marché, des bouillons Duval, des Messageries maritimes ou même d'une compagnie de chemins de fer quelconque, pour chacune de ces entreprises, la concurrence existe à un degré qui est très vif pour les premières, moindre pour les autres, mais qui même pour celles-ci n'a pas disparu. Une compagnie de chemins de fer doit lutter contre les compagnies voisines qui, au moins pour les longs parcours, les seuls dont la productivité soit très grande, pourraient détourner le trafic; elle doit aussi, dans bien des cas, tenir compte de la batellerie, du cabotage, des transports par mer. Même pour les associations anonymes les plus vastes, la concurrence existe donc, et empêche qu'elles ne s'engourdissent et s'endorment.
Devenu producteur universel, l'État, au contraire, n'aurait plus à l'intérieur aucune concurrence, si faible qu'on la veuille supposer ; quant à la concurrence extérieure, nous verrons dans un chapitre subséquent que le collectivisme d'État serait amené par sa nature même à supprimer presque complètement ou du moins à réduire au minimum le commerce avec l'étranger.
L'assimilation que l'on tente d'établir de l'État producteur aux sociétés anonymes ou le rapprochement que l'on fait de l'un avec les autres repose ainsi sur des observations superficielles ; entre l'État producteur unique et les sociétés anonymes les plus vastes, il n'y a pas seulement une différence de grandeur, il y a une différence complète de caractère, de nature. Les sociétés anonymes reposent sur l'intérêt personnel et comportent la concurrence; l'État producteur unique exclut et la concurrence et l'intérêt personnel.
Aussi les deux autres questions que nous devons examiner sont-elles singulièrement graves: 1° comment sous le régime du collectivisme les agents de la production seraient-ils sollicités à rendre celle-ci économique? 2° quels seraient dans un pareil système les moteurs du progrès?
Pour remplacer la puissante impulsion de la concurrence industrielle et commerciale et la fécondité économique du principe de l'intérêt individuel, que propose-t-on ? Avec sa perspicacité et sa candeur habituelle, Schceffle voit et avoue l'insuffisance de l'autorité du commandement. Il est intéressant ici encore de citer textuellement le socialiste allemand.
« Il ne suffit pas dans une communauté de production, com- « posée de millions d'hommes, que le producteur A sache se « dire : mon revenu de travail social dépend de ce que mes « autres 999,999 coopérateurs soient aussi appliqués que moi. « Ceci n'éveille pas encore le contrôle nécessaire, n'étouffe pas « le penchant à la paresse et à la malhonnêteté, n'empêche pas « le détournement du travail au préjudice de la communauté, « ne détruit pas l'égoïsme et la ruse qui se manifestent par la « taxation exagérée et injuste des travaux isolés.
« Le socialisme devrait amener chaque individu isolé à pren- « dre part aux travaux dans son intérêt privé, au moins aussi « puissamment que cela a lieu dans la société actuelle. Il devrait « savoir récompenser chaque section isolée pour les travaux « collectifs extraordinaires et faire porter à chacun la peine de « ses négligences ; il devrait également, et mieux encore, savoir « distinguer les progrès techniques particuliers et récompenser « les mérites individuels. Il devrait aussi savoir utiliser les nom- « breuses forces de travail en les utilisant toujours de la façon « la plus productive, non pas par l'autorité du commandement, « mais par la force de l'intérêt individuel.
« S'il ne remplit toutes ces conditions, le socialisme arriverait « à peine à une répartition plus juste du produit national, et il « ne pourrait probablement pas arrivera une production sociale « plus économique que la production qu'a atteinte en moyenne « l'économie capitaliste par la surexcitation de l'intérêt privé et « par la mesure des prix non seulement d'après la somme des « frais, mais aussi et surtout d'après la valeur spéciale technique « du temps et du lieu des travaux et des richesses isolés...
« Aujourd'hui le programme socialiste n'offre pas encore ces « garanties; il n'a pas encore la clarté d'idées voulue sur l'orga-
« irisation nécessaire de la concurrence du travail, et cependant « il est hors de doute que si la puissante impulsion de la con- « currence capitaliste vient à manquer, l'émulation du travail a devrait devenir d'autant plus forte, d'autant plus concentrée et « d'autant plus digne.
« Il est très sûr que la théorie socialiste de la valeur — en « tant que, dans la détermination de la valeur des richesses « (Gùterwerlh), elle ne prend en considération que les frais so- « ciaux et néglige totalement la valeur d'utilité qui varie selon « le temps, le lieu et la chose — est complètement incapable de « résoudre d'une manière réellement économique le problème « de la production collective posée parle socialisme.
« Aussi longtemps que le socialisme n'offrira rien de plus « positif à ce sujet, il n'aura pas d'avenir. Avec son idée d'arriver « à un plus juste partage des produits, — idée dont les désavan- • tages possibles ne peuvent pas encore être pratiquement saisis « — en donnant un procédé de production qui, avec beaucoup « d'inconvénients, contient aussi assez de garanties économi- « ques, le socialisme, disons-nous, ne pourra pas réussir à « l'amiable et, s'il veut employer la force, il échouera encore « longtemps '. »
C'est un des apôtres du socialisme moderne, c'est-à-dire du collectivisme, qui a écrit ces lignes. On vit rarement d'aveux plus décisifs. Sans cesse chez Schœffle la raison parait aux prises avec le sentiment ou le préjugé. C'est le préjugé et le sentiment qui l'ont incliné vers le collectivisme, mais la raison survient aussitôt qui soulève dans son esprit les doutes les plus formidables. Toute la critique à laquelle se sont livrés les collectivistes , Marx entre autres , contre la société capitalistique et contre l'économie politique reposent sur une définition toute fantaisiste qu'ils ont élaborée de la valeur. Or, voilà Schceffle qui déclare que « la théorie socialiste de la valeur est complète- « ment incapable de résoudre d'une manière réellement éco- « noraique le problème de la production collective. » Puisque
• Schœffle, La quintessence du socialisme, p. 56 et 57.
ce système repose sur une certaine théorie de la valeur et que cette théorie est déclarée radicalement impuissante, le mieux serait de renoncer au collectivisme. Le profit, en effet, est la seule garantie de la production, de même que de la répartition et de la circulation ; or, c'est au profit que les collectivistes en veulent; sans le profit, cependant, la production est abandonnée au hasard, les hommes à la famine et au dénuement.
Schœffle a, certes , raison d'être en garde contre le contrôle mutuel des intéressés. C'est un leurre ; si, par hasard, il cessait de l'être, il supprimerait ou minerait le collectivisme. Il ne faudrait pas, en effet, que l'émulation, s'introduisant avec trop de fracas dans les ateliers, dégénérât en concurrence ; car le collectivisme n'admet pas la concurrence, de quelque nature qu'elle soit. Schœffle, le plus modéré et le plus sagace de ses apôtres, s'aperçoit que l'émulation excessive entre les travailleurs et les chefs d'atelier ne laisserait plus rien subsister bientôt du collectivisme. Aussi s'élève-t-il dans son opuscule contre la coopération de Schulze-Delitsch, contre la participation aux bénéfices, contre les associations ouvrières même de Lassalle , contre les groupes autonomes die producteurs et de capitaux. Si dans la grande collectivité on laissait, sous prétexte d'émulation, se reconstituer de ces groupes collectifs secondaires animés d'un esprit propre, on reviendrait graduellement et furtivement à la société économique ou à quelque chose d'approchant.
L'excès d'émulation étant à craindre et l'esprit de corps ou d'atelier à redouter, le contrôle mutuel perd toute son efficacité. Il n'en a jamais eu une grande. Un exemple typique emprunté aux expériences de 1848 le démontre. Parmi les nombreuses associations ouvrières qui se constituèrent alors en France et qui reçurent des secours de l'État jusqu'à concurrence de trois millions, il s'en trouva une, celle des tailleurs, qui s'inspira particulièrement des idées de Louis Blanc et remplaça le travail à la tâche par le travail à la journée. On pensait que le contrôle mutuel des intéressés qui travaillaient dans le même atelier suffirait pour entretenir le zèle. L'auteur de l'histoire des associadations ouvrières de ce temps, M. Feugueray, raconte que cette
surveillance dégénéra en une sorte d'espionnage jaloux et importun, en récriminations réciproques et acrimonieuses, si bien que l'atelier devint un enfer. Afin de se rendre leur compagnie plus supportable et de rétablir dans leur sein un peu de concorde, les associés tailleurs furent bientôt obligés de rétablir le travail à la tâche. Cet essai qui se lit à une époque où débordaient dans toutes les âmes la sentimentalité et la fraternité, nous laisse juger de ce que serait dans le collectivisme le contrôle réciproque.
Il y a chez les hommes deux sortes d'émulations : l'une d'activité et d'énergie quand l'intérêt personnel est surexcité et que l'individualisme domine, l'autre de négligence et d'inertie quand l'intérêt personnel est assoupi et l'individualisme traqué. C'est de cette forme pernicieuse de l'émulation que le collectivisme assurerait le triomphe.
Aussi Schœffle lutte-t-il à force d'ingéniosité contre les vices qu'il sent inhérents à son système. Il préconise les primes communes aux ateliers les plus méritants ; il est conduit à admettre les inégalités de salaires, même en donnant à ces inégalités une cause fortuite et, pour la conscience des socialistes, injuste, à savoir les variations de la demande des diverses catégories de produits. Tous ces expédients pèchent contre la rigueur de la doctrine collectiviste et ils ne donneraient dans la pratique que des résultats insuffisants. Les primes communes ne sont ni plus logiques ni plus justifiées que les primes individuelles; faire varier le salaire, non d'après le mérite et l'ouvrage du travailleur, mais d'après l'activité de ses compagnons, rémunérer l'ouvrier, non en proportion de sa peine et de son talent, mais en raison des accidents imprévus de la demande, ce sont là des sacrifices qui détruiraient l'harmonie de la doctrine collectiviste. Si l'on doit emprunter à la société actuelle ses moyens d'action, pourquoi ne les lui prendrait-on pas tous? Si l'on admet les inégalités de salaires en dehors de toute considération de capacité et de travail, pourquoi s'élève-t-on contre l'inégalité des profits? A tout considérer, les collectivistes réputés raisonnables font à la société actuelle des plagiats ; mais ces plagiats sont si
insuffisants et si mal agencés qu'ils n'auraient presque aucun effet. Il demeure vrai que le principe d'activité individuelle, d'effort spontané, volontaire, s'élevant au-dessus de la moyenne, manque absolument à la société collectiviste.
Une autre question reste à examiner qui se rattache par certains points à la précédente et n'a pas une moindre importance : quels seraient sous le régime proposé les moteurs et les instruments du progrès.
On sait comment le progrès s'accomplit dans la société actuelle. Tous les hommes intelligents et dont l'âme n'est pas engourdie par les petits soins de la vie quotidienne, tous ceux qui ont le goût de la science, ou des arts, ou de la philanthropie, ou de la gloire, ou même tous ceux qui, avides de jouissances et âpres au gain , recherchent leurs intérêts pécuniaires, tous ces hommes qui s'élèvent un peu au-dessus de la moyenne et obéissent à des mobiles très divers mais puissants sont sans cesse à la recherche du progrès.
Quand dans un ordre quelconque de l'activité humaine l'un d'eux pense avoir fait une découverte, une invention, grande ou modeste, s'il a des ressources personnelles, il l'applique et la réalise à ses risques et périls. Si les moyens lui manquent, il cherche à convaincre quelqu'un ou un groupe de personnes; il fait connaître son invention, le perfectionnement qu'il a trouvé; il emploie à le faire valoir toute cette ardeur paternelle qui caractérise les inventeurs à tous les degrés. Il est rare que dans une société de quarante où cinquante millions d'hommes, qui contient beaucoup de gens fortunés, beaucoup d'enthousiastes, beaucoup de joueurs et de spéculateurs, l'homme à projets ne puisse pas en persuader quelques-uns, former un groupe et tenter l'application de son idée.
L'histoire du progrès démontre deux faits : d'abord, le progrès s'opère toujours par des « individualités sans mandat» : Gutemberg, Christophe Colomb et toute la glorieuse série intermédiaire jusqu'à Arkwright, Watt, Jacquard, Fulton, Lesseps, en fournissent le témoignage irrécusable.
En second lieu, le corps social, l'ensemble professionnel est
en général réfractaire ; il cherche à arrêter le progrès : les copistes qui veulent briser les presses, les matelots qui détruisent les premières chaloupes à vapeur en sont la preuve. L'instruction populaire n'a rien changé sur ce point. Les ouvriers parisiens, hier encore, devant la Commission des 44, demandaient qu'on établit sur les machines un impôt équivalent au travail qu'elles épargnent ; et c'étaient les délégués d'une Chambre syndicale qui tenaient ce langage. Ainsi la routine collective s'oppose constamment au progrès et cherche à entraver, à refouler l'initiative individuelle toujours en mouvement.
Celle-ci, néanmoins, dans la société actuelle finit toujours par triompher. Quel est le secret du succès final, en général assez prompt, de cette raison individuelle inventive qui vient déranger et secouer la torpeur collective? C'est d'abord la récompense immense que l'inventeur a devant les yeux, les 25 millions de francs gagnés par Ressemer, la gloire et les profits considérables de l'auteur du canal de Suez et du canal de Panama, les bénéfices qu'ont en perspective les particuliers qui les premiers s'associent à ces grandes œuvres. C'est l'instinct de la spéculation et du jeu qui séduit tant d'esprits. En dehors de ces conditions subjectives, l'organisation plastique de la société actuelle permet facilement aux découvertes de se répandre. La cause en est à la liberté absolue des professions et des entreprises : chaque homme ayant fait quelques adeptes et réuni quelques fonds peut produire et organiser ce qu'il veut. Que le préjugé presque universel le condamne, son initiative a néanmoins libre cours.
Aucun esprit, doué de quelque impartialité, ne pourra nier que le régime collectiviste ne fût singulièrement plus défavorable à la naissance et à la propagation du progrès. Au point de vue individuel, l'activité de l'esprit humain, dépourvue de quelquesuns des mobiles actuels les plus puissants, tels que l'appât de grosses fortunes rapidement gagnées, se trouverait notablement amortie. La conception du progrès deviendrait donc moins fréquente. La propagande des découvertes, des inventions, des perfectionnements de tous ordres, éprouverait des difficultés énormes. En régime collectiviste, les individualités sans mandat
ne compteraient plus pour rien ou pour peu de chose : ce serait les fonctionnaires, les personnages que Fourrier baptise du nom ingénieux d'omniarques, qui détiendraient toute la production dans leurs mains et empêcheraient que rien y fût changé sans leur approbation. La liberté des professions aurait d isparu. Les capitaux privés qui sont si agiles, si éveillés, et dont une grande partie du moins est toujours prête à courir des risques pourvu qu'ils entrevoient de gros profits, auraientcessé d'exister. Pour faire admettre un perfectionnement, une amélioration, un progrès quelconque, il faudrait convaincre, non quelques-uns, mais tout le monde. Il faudrait surmonter toute la routine sociale, tous les préjugés professionnels. L'inventeur devrait convertir tous les fonctionnaires, les divers conseils superposés les uns aux autres, les commissions officielles, toute la bureaucratie en un mot. Quelle tâche d'Hercule 1 Devant ce formidable obstacle, les neuf dixièmes des découvertes utiles échoueraient. La situation de la société, au point de vue de la naissance et de la propagation du progrès, aurait singulièrement empiré. Aussi la production ne saurait, sous le régime collectiviste, s'améliorer sans cesse, comme elle le fait aujourd'hui. Elle cesserait d'être progressive, c'est-à-dire qu'elle renchérirait.