CHAPITRE IV
LES GRIEFS HISTORIQUES DE KARL MARX CONTRE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE ET LA PROPRIÉTÉ MOBILIÈRE.
Le grief historique de Karl Marx. — Réfutation de ce grief. — Nécessité de tenir compte de la prescription. — Les origines indiquées par Karl Marx sont loin d'expliquer la formation delà plus grande partie de la propriété foncière actuelle. — Dans l'ensemble, la valeur vénale de la propriété foncière n'égale pas la valeur totale des capitaux qui ont successivement été incorporés au sol pour le mettre en valeur. — Démonstration de cette proposition par des documents récents.
L'argument historique de Karl Marx ne s'applique pas aux pays neufs. — Fails qui démontrent que les conditions d'acquisition des terres dans le Far West américain, sont loin d'enrichir l'acheteur aux dépens de la communauté.
Portée du grief historique relativement à l'origine de la richesse mobilière. — Quelques calculs sur la proportion des grandes fortunes mobilières dans l'ensemble de la richesse mobilière de la Grande-Bretagne. — Nécessité de distinguer la fortune et le revenu : le revenu est un bien meilleur terme de comparaison. — Faiblesse des gros revenus. — Statistiques récentes à ce sujet.
Fausseté du principe collectiviste que la société tend de plus en plus à se diviser en deux groupes : l'un formé d'un petit nombre de « ploutocrates », et l'autre d'un nombre immense de prolétaires. — L'analyse des revenus particuliers dans la Grande-Bretagne détruit le grief historique de Karl Marx relativement à l'origine de la richesse mobilière.
Examen de l'objection que la plus-value du capital est rarement le fait du capitaliste. — Critique de M. Henri George à ce sujet. — Réfutation de l'écrivain américain. — Part des circonstances extérieures et incontrôlables dans le succès de toutes les actions humaines et dans le résultat de tous les efforts humains. — Le bonheur ne peut être considéré comme une source viciée de fortune. — Les circonstances extérieures sont aussi la cause principale de la supériorité de rémunération de l'ouvrier anglais, ou américain ou parisien, relativement à l'ouvrier allemand ou belge.
C'est aussi aux circonstances extérieures en grande partie qu'est due l'inégalité de bien-être des différentes nations. — Réhabilitation nécessaire du bonheur au point de vue économique. — « La conjoncture » n'est pas un argument contre la propriété privée et le capital privé. — La contre-partie du bonheur. — La « conjoncture » nuit encore plus qu'elle ne lui sert, à la classe des capitalistes.
Comme système négatif, le collectivisme prétend que, dans la société actuelle, le capital n'est le produit ni de l'épargne, ni de l'intelligence du capitaliste ; qu'il résulte de la plus-value arbitraire que le capitaliste retire du travail de l'ouvrier. C'est là une thèse doctrinale soutenue avec beaucoup de subtilité par Karl Marx, et que nous devons examiner avec soin en étudiant comment se forment sous nos yeux les capitaux.
Il est bon de s'arrêter encore, auparavant, au grief historique du collectivisme, quoique, par un singulier défaut de méthode, il ne vienne que tout à la fin du livre de Karl Marx.
Historiquement, cet écrivain prétend , sans d'ailleurs essayer de le démontrer suffisamment , que la richesse individuelle, l'appropriation des capitaux, est le résultat de spoliations diverses accomplies dans tout le courant de l'histoire.
La richesse agricole vient de la confiscation des biens d'église au xvi° siècle; de la dilapidation des domaines de l'Etat au siècle suivant; de la transformation de la propriété féodale, assujettie à de lourdes charges, en propriétés bourgeoises, qui n'en supportent aucune; des empiétements continus sur les biens communaux que les gros et moyens propriétaires sont parvenus à accaparer. La Restauration et la « Glorieuse Révolution » en Angleterrre n'ont fait que sanctionner, sous des apparences de libéralisme, toutes ces frustrations du paysan au profit des classes supérieures. Les terres de parcours commun à l'usage de tous se sont changées en terres labourables à l'usage de quelques-uns, puis celles-ci se sont transformées en herbages ou prairies pour le bétail, et enfin elles arrivent en grand nombre à n'être plus, comme en Ecosse, que de vastes chasses (jagdrevier), dépourvues d'hommes et peuplées d'animaux nuisibles.
Qu'il y ait une part de vérité, en ce qui concerne le passé, dans cette mordante satire de Karl Marx, on ne le peut nier. Nous-même n'avons pas hésité à écrire, dans un traité de finances, que la généralité des propriétaires fonciers, qui se plaignent tant, ont été, en France, avantagés aux dépens, de la communauté, par la Révolution, qui a supprimé les droits féo-
daux, les dîmes et une foule d'autres redevances ayant à l'origine une cause d'intérêt public *.
L'assertion de Karl Marx, néanmoins, pèche de trois manières. En premier lieu, comme nous le disions dans le chapitre précédent, il faut bien admettre la prescription, sans laquelle le monde entier retomberait dans le chaos. Ensuite , il est impossible de contester que les origines indiquées par Karl Marx sont loin d'expliquer la formation de la plus grande partie de la propriété foncière actuelle. En France, la moitié du sol environ appartient à la petite propriété. Ce n'est pas, certes, à main armée que celle-ci s'en est emparée, ni à la faveur de lois usurpatrices, c'est par l'épargne patiente. La propriété moyenne couvre, en outre , le quart ou le tiers du sol français, et c'est à peine si la grande propriété en détient le quart ou le cinquième : encore, parmi ces grands propriétaires, n'en est-il pas la moitié qui soient les descendants des anciens possesseurs de fiefs. La propriété foncière rurale , quel qu'en soit d'ailleurs le degré de concentration ou de dispersion, doit la plus forte partie de sa plus-value récente au travail, à l'économie, à l'esprit de combinaison et d'agencement du propriétaire. Si l'on déduisait de la valeur de la terre tout ce qui représente l'intérêt au taux normal des capitaux qui y ont été incorporés, il ne resterait en général aucun résidu, et, quand il s'en trouverait un, il serait d'ordinaire de la plus mince importance2. Il ne serait même pas nécessaire de remonter à la conquête des Gaules pour arriver à ce résultat; en s'en tenant aux deux ou trois derniers siècles, on verrait que le revenu net de la plupart des terres ne représente pas l'intérêt, aux taux de 3 1/2 ou de 4 0/0, des capi-
* Voir notre Traité de la Science des finances, Guillaumin, éditeur, 3' édition, tome I", pages 328 à 334.
2 Un professeur d'économie politique qui parait avoir quelque peuversé dans le socialisme de la chaire, M. Gide, dans une étude sur le livre de Henri George, l'rogress and Poverty, tout en se montrant partisan, d'une certaine façon, de la propriété collective de la terre, fait l'aveu suivant : « Si on lui devait récompense « (au propriétaire) pour toutes les dépenses faites sur sa terre par tous ceux qui « s'y sont succédé depuis la conquête des Gaules, les déductions à faire seraient plus « considérables assurément que le revenu lui-même. » Alors où est le grief? {Journal des Économistes, mai 1883, p. 184.)
taux qui ont été lentement accumulés dans le sol ou qui s'élèvent en constructions à sa surface. Depuis les quarante demie» res années même, nous en avons fourni la preuve dans notre Essai sur la Répartition des richesses ', la classe des propriétaires fonciers, considérée dans l'ensemble, a plus incorporé de capitaux dans le sol qu'elle n'en a retiré d'accroissement de valeur vénale. De nouveaux documents viennent encore confirmer la démonstration que nous avons faite. D'après le Bulletin de statistique et de législation comparée, publié par le ministère des Finances (livraison du mois d'avril 1883)*, la superficie utilisable du sol français, en dehors des routes, fleuves, rivières, etc., est de 50,035,159 hectares. Sur cette contenance, on recensait, lors du cadastre, 8,108,306 hectares de landes, pâtis ou pâtures et terres vagues. Or, le cadastre commencé en l'année 1807 s'est achevé en 1850; la date moyenne de sa confection est donc de moins d'un demi-siècle. Depuis lors ces landes, pâtis, terrains de parcours, n'ont cessé de se réduire, si bien que, dans l'évaluation récente faite pendant les années 1879 à 1881, la surface occupée par cette catégorie de propriétés n'était plus que de 6,746,000 hectares. C'était donc un gain de 1,260,000 hectares au profit des modes d'exploitation supérieurs. Certes, ce n'est pas la nature seule qui a transformé des landes, des garrigues, des clairières, en bois, en terres arables , en prés , en vignes ou en jardins. La superficie occupée par les bois a passé, dans l'intervalle entre le cadastre et les années 1879-1881, de 8,144,718 à 8,397,131 hectares, gagnant ainsi 250,000 hectares. Les prés et les herbages ont augmenté d'environ 200,000 hectares, montant de 4,804,440 à 4,998,280 hectares; les vignes se sont accrues de 210,000 hectares, couvrant 2,320,000 hectares à la deuxième de ces dates, contre 2,109,250 à la première. Les terres labourables et les terrains qui y sont assimilés ont augmenté de 621 ,000 hectares, comprenant, en 1879-1881, une surface de 26,173,657 hectares au lieu
* Voir mon Essai sur la Reparution des richesses, 2e édit., chap. m. Gui!laumin, éditeur, a Page 420.
de 25,452,000 lors du cadastre. Enfin, les terrains de qualité supérieure, vergers et jardins, ont gagné aussi 5 0/0 environ de superficie, comptant 695,929 au lieu de 668,000 hectares. Les cultures ne rentrant dans aucune des énuraérations précédentes, et ne représentant sans doute qu'une exploitation médiocre du sol, ont diminué, au contraire, de 45.000 hectares depuis le cadastre.
Qu'on cesse de parler du seul bienfait de la nature et de la plusvalue spontanée du sol, c'est là , dans les pays de vieille civilisation, un cas exceptionnel. Si, dans un intervalle aussi bref que quarante ans , les modes d'exploitation inférieurs du sol ont été réduits de 1,300,000 hectares environ au profit des modes supérieurs, c'est bien au travail, à l'intelligence, à l'épargne qu'en revient le mérite. La spoliation, soit à main armée, soit par des artifices légaux, est étrangère à cette conquête. Mais la conversion des landes en bois , en prés, en vignes ou en vergers, n'est pas la seule façon d'améliorer le sol et d'y incorporer des capitaux. Qui doute qu'aujourd'hui la généralité des vignes n'ait été beaucoup mieux défoncée , engraissée , qu'au commencement du siècle; qu'on ait fait bien des barrages et des canaux pour mieux irriguer les prairies; que, pour les terres labourables, les travaux aussi de premier établissement n'aient été considérables; que les bâtiments de toutes sortes, granges, bergeries, étables, celliers, n'aient triplé ou quadruplé d'importance? Voilà, depuis un demi-siècle, en France, la cause principale, générale, de l'augmentation de la richesse foncière. Si, depuis le cadastre, le revenu net de la propriété rurale a environ doublé dans notre pays; si, de 1851 à 1879-1881, il s'est accru de 40 0/0 en chiffres ronds, soit de 1 1/30/0 approximativement par année, passant du chiffre total de 1,900 millions de francs au chiffre de 2 milliards 645 millions, dont il faut déduire les impôts et les frais d'entretien1, des bâtiments, ce n'est certes
• On ne doit pas oublier qu'à l'heure actuelle les fermages sont en voie de baisse d ms presque toute l'Europe occidentale, de sorte que la généralité des propriétaires sera bien loin de retrouver l'intérêt des incorporations de capitaux au sol. J'ai étudié
pas le don gratuit de la Providence qui a procuré celte plusvalue. Dans des cas exceptionnels, ce peut être là la cause; mais, en général, c'est le labeur obstiné du petit propriétaire, ce sont les combinaisons intelligentes du grand, c'est cet ensemble de travaux d'améliorations qui est, en quelque sorte, incessant. Nos grands États modernes ont souvent un budget ordinaire et un budget extraordinaire. Il n'est pas un bon propriétaire qui n'ait, lui aussi, l'un et l'autre, et qui, à côté des frais d'exploitation proprement dits , ne place les frais d'amélioration, auxquels il pourvoit habituellement par un prélèvement sur son revenu.
Quand, donc, l'on vient donner, comme Karl Marx, à la richesse foncière rurale contemporaine pour origine la spoliation des couvents, l'appropriation indue des domaines de l'État ou des communaux, on explique un fait général, universel, actuel, par des causes toutes locales, exceptionnelles, passées et ne trouvant pas d'application dans un cas sur dix.
Les propositions historiques de' Karl Marx sont encore erronées d'une troisième façon. Beaucoup de terres, dans divers pays, ont été soumises à l'appropriation privée, sans qu'il ait jamais existé dans ces contrées de biens de couvents, sans que le domaine du roi ou de l'État ait été gaspillé en dons ou en faveurs , sans que les communaux aient été dilapidés. Tel est le cas de toutes les contrées neuves : aussi bien la Nouvelle-Zélande ou l'Australie que La Plata et que le Far-AVest américain ou canadien. Nous n'ignorons pas, sans doute, les objections nombreuses des collectivistes et même de certains économistes aux modes de concession ou d'aliénation du sol qui sont en usage tant en Amérique qu'en Australie. On peut prétendre qu'au lieu d'aliéner à perpétuité ces terres vacantes,' on devrait les louer pour une période déterminée. On peut critiquer les vastes allocations de terres que les États-Unis et le Canada ont faites et font encore aux Compagnies de chemins de fer et à
ce phénomène dans mon Essai sur la Répartition des richesses, et j'ai montié qu'il ne justifie pas l'établissement de droits protecteurs.
d'autres sociétés, il n'en reste pas moins vrai, pour un observateur impartial, que les conditions d'aliénation des terres domaniales dans les contrées neuves ne sont pas si exorbitamment avantageuses pour l'acquéreur. La preuve en est que la généralité des petits bourgeois et les prétendus prolétaires des grandes villes américaines, New-York, Philadelphie, Boston, aiment mieux continuer l'exercice de métiers urbains que d'aller, moyennant un faible sacrifice, se faire landlords dans le Far- West. Il n'en coûte, aux États-Unis et au Canada , que 5 a 6 fr. par hectare pour se faire seigneur terrien. Avec une cinquantaine d'hectares, une famille a largement de quoi pourvoira son travail et à sa subsistance : le prix d'acquisition ne dépasserait donc pas 250 à 300 francs. En admettant qu'il faille encore 4 ou 5,000 francs pour acheter les instruments nécessaires et vivre jusqu'à la première récolte, on n'arrive qu'à une somme modeste de 5 ou 6,000 francs, qui ne dépasse pas les ressources de la généralité de la toute petite bourgeoisie américaine et d'un très grand nombre des ouvriers des États-Unis. Doublez même ou triplez cette somme, et vous restez encore au-dessous de ce que possèdent des millions d'artisans ou de petits commerçants de ce riche pays. Si l'acquisition des terres du domaine était une affaire si exorbitamment profitable, si sûre, conduisant d'une manière aussi générale à la fortune, tous les petits bourgeois et tous les artisans encore jeunes des villes américaines se précipiteraient à l'envie vers le Minnesota, le Dakota, le Manitoba ou le Texas et la Californie, pour s'y faire pionniers et landlords. On ne voit rien de pareil. Il n'y a pas d'émigration en masse de la bourgeoisie ou de la partie élevée de la classe laborieuse vers ces contrées réputées si fortunées. Petits marchands, employés, ouvriers, aiment mieux rester chez eux, continuer à vivre de leur gain restreint, servir autrui, que de s'élever à la dignité de propriétaires de grands espaces. C'est sans doute que le salariat, avec tous ses prétendus maux, paraît encore, à la plupart des Américains, une ressource moins précaire que l'appropriation, le défrichement et la mise en valeur de terres vierges.
Le grief historique développé par Karl Marx, en ce qui concerne l'origine de la propriété foncière, est donc infiniment trop généralisé; il en reste bien peu de chose, et ce qui en reste est couvert par la prescription, la seule nature de droit qui permet aux Français de refuser le partage de leurs terres avec les kalmoucks.
Le grief étant écarté comme nul ou négligeable, il ne reste phis dans le débat que la question des mérites respectifs de la propriété privée et de la propriété collective, question qui doit être ainsi posée : quels sont, pour la communauté tout entière, les avantages respectifs de la propriété privée et ceux de la propriété collective? car, indépendamment de l'origine de chacune d'elles, l'une ou l'autre peut être plus utile à la société. Cette question, que j'ai déjà traitée dans mon Essai sur la Répartition des richesses, je la réserve et la reprendrai plus tard.
L'autre partie du grief historique concerne la formation de la propriété mobilière et ne contient pas une plus forte dose de vérité. Karl Marx croit faire merveille en traitant de l'origine des capitaux industriels : Genesis der lndustriellcn capitalisten l et en n'assignant à leur naissance d'autres causes que le système colonial, les dettes d'État, le régime protecteur, l'exploitation abusive du travail des enfants, la falsification de marchandises, l'usure.
Que des abus contribuent à la formation de certaines fortunes industrielles et commerciales, il n'est personne qui s'avise de le contester; mais il n'est aussi aucun homme sensé et impartial qui refuse de reconnaître qu'il se rencontre des commerçants honnêtes, des industriels humains , et que ceux-ci réussissent parfois tout autant, si ce n'est davantage, que ceux de leurs concurrents qui ont moins de probité et moins d'humanité.
Un homme qui , se promenant dans les rues d'une grande ville, rencontrerait un bossu, un cul-de-jatte, un aveugle, et qui prétendrait que toute la population se compose de gens contrefaits, privés d'un sens ou d'un membre, ne serait pas plus extravagant que le prétendu observateur social qui veut que
1 Das Kapilal, sweite verbesserte Aullage, 1872, pages 781 à 791.
toute richesse provienne d'un commerce véreux, d'une pratique déloyale ou de la faveur inique des lois.
Dans la nomenclature que dresse Karl Marx des origines des capitaux industriels, il est des causes, d'ailleurs, qui n'ont rien de condamnable. Que des particuliers aient accru leur fortune en prêtant à leur patrie engagée soit dans une guerre, soit dans des travaux publics, il n'y a là rien qu'un moraliste scrupuleux puisse blâmer. Celui qui prête à la France, à l'Autriche ou à l'Allemagne pour la construction de chemins de fer, et qui retire de ce placement un bénéfice aurait la conscience malade, s'il se faisait le moindre reproche. Quand même ce serait pour soutenir une guerre ou pour combler des déficits que le prêt aurait été contracté, le prêteur serait encore à l'abri de toute faute morale, le devoir de chaque citoyen étant d'aider par tous les moyens sa patrie dans les difficultés qu'elle traverse.
Il est certes curieux de voir Karl Marx classer parmi les causes vicieuses de la naissance des capitaux industriels le régime protecteur. Marx, en effet, et Schœffle et la plupart des collectivistes, n'ont pas pour le système protectionniste l'aversion dont la plupart des économistes sont animés; il leur arrive souvent de railler et de bafouer le libre échange; ils y voient volontiers une formule creuse , une sorte de refrain vide de sens ou, pour employer une expression usitée en France depuis quelques années, une « guitare, » dont se servent les théoriciens bourgeois pour amuser les niais. Schœffle n'hésite pas à dire que la tendance du collectivisme n'est pas vers le développement de la liberté des échanges internationaux. « Il y aurait plutôt à crain- « dre un trop grand isolement national, écrit-il. La tendance « bourgeoise actuelle du libre échange est cosmopolite à un « haut degré. » Si les collectivistes ont une médiocre faveur pour la liberté commerciale internationale ; si même , comme on le verra plus loin, elle répugne absolument à leur organisation sociale, il leur sied mal de classer le régime protectionniste parmi les causes vicieuses de la richesse individuelle.
Nous admettons néanmoins, quant à nous, que la protection douanière soit, en bien des cas , une source corrompue de for-
tunes personnelles. Les grands industriels qui font des gains suffisants et qui usent de leur influence sur les Chambres ou sur le corps électoral pour accroître encore leurs bénéfices et les porter, aux dépens des consommateurs, à un taux extravagant, commettent à l'égard de la Société une sorte de fraude, de dol et d'extorsion. Si leur conscience n'était pas obscurcie par des sophismes, ils devraient éprouver des remords. Il y a longtemps que les économistes ont assimilé le protectionnisme au socialisme; mais la protection douanière, avec des tarifs très élevés, ne s'étend jamais qu'à une faible portion de la production nationale; elle tend d'ailleurs chaque jour à diminuer. Ce n'est pas elle qui forme ni les petites fortunes, ni les moyennes, ni même la généralité des grosses.
La richesse mobilière moderne qui s'est surtout accrue depuis un demi-siècle a de tout autres causes. Parmi les 2 milliards de francs qui viennent s'ajouter chaque année, en France, à l'accumulation antérieure, que l'on cherche la part du système protecteur, des falsifications de marchandises, nous ne dirons pas du régime colonial, car il n'existe plus, et des autres abus signalés par Karl Marx, on verra que ce qui provient de ces causes vicieuses est tout à fait infime , et que l'énorme partie de l'accumulation mobilière annuelle vient simplement du travail et de l'épargne. Dans le premier de ces facteurs, il faut comprendre le travail intellectuel, l'esprit d'invention, de combinaison qui multiplie la productivité des efforts humains.
Il ne se rencontre sans doute aucun esprit assez borné pour nier qu'il n'existe des fortunes mal acquises ou facilement acquises. Les moralistes et les prédicateurs de tous les temps ont tonné contre elles. Provenant, les premières, de la fraude ou du vice; les secondes, du jeu ou du hasard : ce sont elles qui sont les plus apparentes et qui frappent le plus les yeux, surtout dans les capitales. En définitive, c'est toujours là l'infiniment petit. Les énormes fortunes dont on nous étourdit les oreilles forment à peine, en tout pays, le dixième du revenu national.
Qu'on se reporte à notre Essai sur la Répartition des richesses, on y trouvera l'ample démonstration de ce phénomène, la part
exiguë que les grandes fortunes détiennent dans l'ensemble du revenu d'une nation *. En Prusse, tous les revenus au-dessus de 7,500 francs ne forment que 11 à 42 0/0 du revenu du peuple entier. Il en est à peu près de même en Saxe. En Belgique, ce n'est que le tiers du revenu foncier qui est dans les mains de propriétaires ayant plus de 4,000 francs de rentes immobilières. Il n'en va pas autrement en France, et l'Angleterre même forme beaucoup moins une exception qu'on n'est convenu de l'admettre. Des statistiques récentes en donnent la preuve, pour peu qu'on les étudie avec attention et discernement2.
On a publié, dans le courant de l'année 1883 l'état nominatif et estimatif de toutes les successions mobilières de plus de 250,000 livres sterling (6,250,000 francs) pour la période décennale de 1873 à 1882. Le même relevé avait été fait pour les dix années antérieures, soit de 1863 à 1872. On sait qu'en Angleterre, pays où l'on ne cherche pas l'ombre et où l'on ne redoute pas la publicité, le Times donne régulièrement, sous la rubrique Wills and Bequesls, le montant de toutes les successions remarquables soit par leur importance , soit par la qualité du défunt. Ces indications doivent être admises comme approximativement exactes, quelques-unes sans doute, mais non le plus grand nombre, étant entachées de fraudes ; car, dans la généralité des cas, il y a un intérêt d'avenir, pour l'héritier, à bien établir la source et le montant de sa fortune.
De ce relevé il résulte que, de 1863 à 1872 inclusivement, on a constaté dans le Royaume-Uni 161 successions mobilières de plus de 6,250,000 francs, et, parmi ces 161 énormes fortunes, il s'en trouvait 53 de plus de 12,500,000 francs et 10 de plus de 25 millions. Ces chiffres sont le total de dix années. Pour la période de 1873 à 1882, le nombre des successions mobilières géantes, c'est-à-dire supérieures à 6 millions et quart de francs,
1 Voir notre Essai sur la Répartition des richesses (\c édit., Guillaumin, 1882), chapitre xix.
2 On peut encore se reporter à une étude faite par M. Leone Lévi sur la répartition des revenus en Angleterre et analysée dans le Bulletin de statistique du ministère des finances, livraison de février 1884.
fui de 215, parmi lesquelles il s'en trouvait 45 qui excédaient 12 raillions et demi de francs et 17 qui dépassaient 25 millions. L'ensemble de ces fortunes formait une masse de 2 milliards 455 millions de francs. L'augmentation d'une décade d'années à l'autre est juste d'un tiers pour l'ensemble des successions mobilières de plus de 6 millions et quart de francs. Or, d'après les calculs d'un statisticien très exact, M. Giffen , le capital mobilier de la Grande-Bretagne augmente de 50 à 60 0/0 par décade d'années1. Il en résulterait que l'ensemble des gens colossaleraentrichesdansla Grande-Bretagne auraientdétenu une moindre fraction de la richesse nationale dans la période de 1873 à 1882 que dans la période précédente. C'est là une thèse qui vient à l'appui de la nôtre, que la civilisation contemporaine ne tend pas, comme on le pense généralement, à une concentration de plus en plus grande des fortunes. Toutes ces conclusions, sans doute, ne sont qu'approximatives; on ne peut guère désirer davantage dans une matière aussi complexe et qui se dérobe autant à une analyse précise. D'après M. Giffen, en 1865, l'ensemble de la fortune mobilière de la Grande-Bretagne s'élevait à 72 milliards de francs et, en 1875, à 117 milliards, ce qui représentait un accroissement de plus de 6 0/0 par année. En admettant de 1875 à 1878, qui forme l'année moyenne de la période 1873-1882, un accroissement de 4 0/0 seulement, on voit que la fortune mobilière de la Grande-Bretagne montait, à cette époque, à plus de 130 milliards de francs.
Un statisticien français fort ingénieux, M. de Foville, en s'emparant de ces chiffres, et en les comparant avec d'autres, s'est efforcé d'étudier la part que les fortunes géantes représentent dans l'ensemble de la richesse mobilière anglaise. Il admet que a la mort fait annuellement passer sous les fourches cau- « dines du fisc environ la 35° partie des patrimoines existants, et « que la proportion ne saurait être bien différente pour les « millionnaires de ce qu'elle est pour le commun des mortels.
• Les calculs de M. Giffen ne vont pas plus loin que 1875. Il estime que de 1865 à 1875, la fortune mobilière de l'Angleterre s'est accru de 60 0/0.
« A ce compte, le Royaume-Uni aurait approximativement 750 « capitalistes possédant plus de 6,250,000 francs de fortune « mobilière, dont 160 possédant plus de 12 millions et demi, « et 60 possédant plus de 25 millions de valeur mobilière. Tous « ces coffres-forts et portefeuilles réunis monteraient à 8 ou « 9 milliards, ce qui est un joli denier, mais ce qui ne repré- « sente encore que la 12e ou 15e partie de la fortune mobilière « totale du peuple anglais '. »
Ces calculs sont intéressants ; il y a cependant, à notre sens, quelques corrections à y faire. La part attribuée aux grandes fortunes y est certainement trop considérable. Le calcul de M. de Foville, que la mort fait passer sous les fourches caudines du fisc la 35e partie des patrimoines existants, en l'admettant comme exact pour l'ensemble des patrimoines, ne s'applique certainement pas aux très grandes fortunes. M. de Foville est arrivé à ce rapport de 1 à 35 entre les successions annuelles et l'ensemble des patrimoines en déterminant la survie moyenne des héritiers à ceux dont ils héritent ; mais il n'a pas pris garde que, dans le cas présent, il ne peut s'agir de survie moyenne. Les grandes fortunes mobilières, chacun le sait, se forment ou par un travail persévérant et heureux continué pendant une très. longue série d'années , ou par des économies prolongées jusqu'à l'extrême vieillesse. Il en résulte que les très grandes fortunes mobilières appartiennent en général à des hommes très âgés et qui laissent eux-mêmes des héritiers déjà âgés. Un commerçant, s'il meurt à 50 ans, laissera, selon toutes les probabilités, une moindre fortune que s'il meurt à 70, à 75 ou à 80 ans. Il en est de même du capitaliste, du moins du capitaliste intelligent et rangé. La longévité est une des conditions les plus favorables à la formation des grandes fortunes. Il en résulte que les gens qui possèdent celles-ci se rencontrent surtout parmi les vieillards qui laissent, pour la plupart, des héritiers avancés en âge. Il ne peut donc s'agir ici de la survie moyenne de 35 ans. La survie doit être beaucoup plus courte
* \ ou l'Économiste français du 30 juin 1883.
et ne pas dépasser 25 années ou da moins 28 à 30 ans. Il en résulte que, au lieu de comprendre la douzième ou la quinzième partie de l'ensemble de la fortune mobilière britannique, les très grandes fortunes mobilières anglaises n'en détiennent sans doute que la vingt-cinquième partie, tout au plus la vingtième.
M. de Foville a poursuivi son travail d'évaluation des fortunes anglaises, en recensant les grandes propriétés immobilières, relevé qui est plus facile en Angleterre qu'ailleurs, et ses supputations très soigneuses l'ont conduit à penser qu'il y a dans le Royaume-Uni environ 8 à 10,000 personnes possédant en valeurs quelconques, mobilières ou immobilières, chacune un ou plusieurs millions de francs, et que ces personnes, qui, avec leurs familles, représentent une cinquantaine de mille individus, détiennent peut-être le quart de la fortune totale du Royaume- Uni, soit environ 50 à 60 milliards de francs. On a vu plus haut qu'il faut sans doute retrancher un peu des évaluations de M. de Foville. Prenons-les, néanmoins, telles qu'il les donne. A ce groupe de Crésus on doit joindre une autre catégorie à peu près égale d'hommes à grands revenus, à savoir 10,000 personnes environ qui ont des traitements, des émoluments professionnels ou qui font des bénéfices commerciaux ou industriels de 50,000 francs ou plus chaque année. On arriverait ainsi *, pour la classe des personnes millionnaires ou vivant millionnairement, à un total de 20,000 personnes environ, représentant, avec leurs familles, 100,000 individus.
M. de Foville ne s'est pas préoccupé de savoir quel était le revenu approximatif de cette catégorie d'heureux de ce monde ; et cependant, c'est le revenu qui importe, au point de vue social, beaucoup plus que la fortune même. Il n'est pas éloigné de la
4 Quelques personnes n'eiliment qu'à 25 ou 2G milliards le total des revenus de la Grande Bretagne et de l'Irlande. Ce chiffre nous parait beaucoup trop faible; car les seuls revenus imposés à YIncome-Tax, ceux qui dépassent 3,750 francs (150 liv. sterling), montent à environ 15 milliards de francs (600 millions de liv. st.). Dans cette évaluation de 25 milliards pour le revenu total du Royaume Uni, on ne tient sans doute pas compte des revenus dérivés, tels que ceux des professions libérales, des fonctionnaires publics, des domestiques, etc.
vraisemblance que les 10,000 personnes ayant en traitements, en émoluments, en bénéfices commerciaux ou professionnels, un revenu de plus de 50,000 francs se partagent, entre elles toutes, 7 à 800 millions de revenus, ce qui donnerait à chacun une moyenne de 70 à 80,000 francs. Quant aux 10,000 millionnaires, possédant ensemble 50 à 60 milliards de fortune acquise, on peut évaluer leur revenu total à 2 milliards de francs environ, ce qui correspond au taux de 3 1/2 0/0, supérieur à la moyenne des bons placements mobiliers ou immobiliers. Ce serait ainsi à moins de 3 milliards de francs que s'élèverait la totalité du revenu des classes opulentes du Royaume-Uni. Or, comme l'ensemble du revenu des habitants du Royaume ne peut guère être évalué à moins de 30 milliards, les familles ayant de gros revenus, quelle qu'en soit la source, n'en détiendraient que la dixième partie au plus. Ajoutons que cette estimation même nous parait trop élevée, parce que, dans les constatations faites plus haut, il se glisse certainement des doubles emplois.
Le récent travail fait par M. Leone Levi sur la répartition des revenus dans le Royaume-Uni confirme ces appréciations. Le revenu moyen, par famille, de la classe ouvrière aurait monté de 52 livres sterling (1,300 francs) en 1851 à 83 livres sterling (2,075 francs) en 1883, soit 59 0/0 d'augmentation, ce qui représenterait une hausse plus considérable que celle du revenu de la classe moyenne ou de la classe supérieure.
Un autre statisticien anglais, justement renommé, M. Robert Giffen, dans une brochure publiée à la lin de 1883, et intitulée : Progress ofthe working class in the last half cenlury , fixe à 70 0/0, en moyenne, l'accroissement des salaires de 1830 à 1880, le prix de la subsistance n'ayant pas renchéri ; car, si la viande et le loyer ont augmenté, le pain, les articles d'épicerie, les vêtements ont baissé, l'instruction est devenue gratuite, etc. M. Giffen démontre aussi que l'amélioration du sort de la classe ouvrière dépasse de beaucoup les progrès des classes moyennes et supérieures.
Voilà ce qui se produit, pour la répartition des fortunes en Angleterre, dans ce pays où la richesse est particulièrement
concentrée, et où des causes artificielles, des antécédents historiques, des arrangements légaux, dont certains méritent d'être condamnés, ont jusqu'ici contribué à empêcher la richesse de se répandre et de se disséminer suivant la tendance de la civilisation moderne.
C'est en Angleterre qu'écrivait Karl Marx , et c'est d'elle qu'il s'inspirait. Ce pays, cependant, qui lui fournit des arguments en faveur de sa thèse , est loin de justifier la proposition chère aux collectivistes, que la société tend de plus en plus à se distribuer en deux groupes, l'un de quelques a ploutocrates, » et l'autre d'une tourbe infinie de prolétaires. En réunissant tous les « ploutocrates » britanniques, tous ceux qui ont soit une fortune d'au moins un million de francs, soit un revenu professionnel ou commercial d'au moins 50,000 francs, on recense environ 20,000 individus, et, avec les membres de leurs familles, 100,000 personnes au moins, peut-être même près du double, car les familles riches sont très prolifiques en Angleterre; et ce nombre considérable de « ploutocrates » ne détient que la onzième ou la douzième partie du revenu du Royaume-Uni, les classes moyennes et ce que l'on appelle abusivement les prolétaires se partageant les onze autres douzièmes. Il n'y a pas là un contraste aussi choquant que celui qu'imaginent les collectivistes. Même la répartition des richesses, en Angleterre, vient confirmer la célèbre loi a Naiura non facit saltus. » Entre le pauvre le plus misérable du workhouse et le plus riche banquier de Londres il y a un nombre infini d'échelons qui tous sont occupés par une quantité considérable d'individus. La pyramide qui représente les revenus particuliers dans le Royaume-Uni est une figure géométrique régulière qui, si elle a une base très large, diminue graduellement et presque insensiblement de largeur à chaque degré d'élévation ».
1 A ne considérer que la ccJule D Je l'Income-Tax, celle qui concen.e les reveuus industriels, commerciaux et professionnels, on ron -laie que 353,043 contribuables sont inscrits à cette cédnle pour l'année 1879-80, dont 303,183 pour un revenu de 3,750 fr.à 12,500 fr., 41,808 contribuables pour un revenu de 12,5C0 fr. à 75,000 fr., et 5,052 contribuables pour un revenu supérieur à 75,000 fr. L'tn-
Parmi ces 20,000 millionnaires ou gens à gros revenus professionnels, combien y en a-t-il qui doivent soit toute leur fortune, soit la plus grande partie, aux spoliations des biens des couvents, des biens des communes, aux dilapidations du domaine royal, ou encore au régime protecteur et au système colonial, aujourd'hui complètement abolis l'un et l'autre, ou enfin à l'exploitation abusive, depuis vingt ans interdite, du travail des enfants? On se souvient que ce sont ces faits que Karl Marx donne pour origine à la classe des capitalistes. Il n'y a guère que les 1,021 grandes fortunes immobilières de plus de 6 millions et quart de francs chacune, et quelques vieilles fortunes industrielles remontant au commencementdu siècle, qui rentrent dans ces conditions. Ce n'est certainement pas là le quart des gros revenus que nous avons constatés ; les fortunes ayant ces origines ne prélèvent pas, toutes réunies, la quarantième partie du revenu national; encore doit-on dire, pour être juste, que, depuis la confiscation des biens des couvents et des églises au xvie siècle, un grand nombre de ces propriétaires terriens ont amélioré leur fonds par des dépenses personnelles, par des travaux intelligents, et qu'ils ne se sont pas contentés du bénéfice de la simple plus-value naturelle de la terre.
Si, même dans la Grande-Bretagne, ce pays où les lois économiques se heurtent, en ce qui concerne la propriété foncière, à des obstacles artificiels et légaux, le grief historique de Karl Marx trouve peu de justification, combien est-il plus exagéré encore pour la France, la Belgique, l'Italie et tous les pays où des événements politiques ont fait disparaître les restes de la féodalité ?
Il est vrai qu'il se rencontre des sources modernes d'appropriation qui paraissent à peu près aussi viciées que les violences du moyen âge ou du xvie siècle : les tromperies commerciales et
semble des contribuables à l'Income-Tax est évalué pour 1879-80 à 1,060,000, représentant avec leurs familles 4,700,000 individus; on estime en outre à 1,300,000 familles, soit 5,900,000 individus, les membres de la classe moyenne inférieure qui ont de 2,500 fr. environ à 3,750 fr. de revenu par famille! Que vienton parler d'un petit nombre de « ploutocrates »? Voir Bulletin de statistique, février 1884, pages 202 à 212.
les ruses financières. Qu'un certain nombre de fortunes contemporaines, beaucoup moins qu'on ne le croit ou qu'on ne le dit, ait cette origine, cela est incontestable; mais il ne l'est pas moins qu'elles forment une exception au milieu de la foule de fortunes laborieusement et honnêtement formées. Ces exceptions peuvent se ramener à trois causes dont la civilisation doit, à la longue, réduire l'influence : elles tiennent, en effet, soit à des lois mauvaises qui ne répriment pas assez les fraudes, par exemple dans la constitution et la direction des sociétés anonymes (et ici le remède est tout indiqué : il consiste dans une réforme de la législation); soit au défaut d'instruction du public, à sa négligence, à sa crédulité alliée parfois à une cupidité qui est digne de blâme, même de mépris (et ici le remède n'est pas non plus malaisé à trouver : il ne peut venir que de l'expérience qui éclairera peu à peu les petits capitalistes sur leurs intérêts véritables et sur la nature des placements qu'ils doivent rechercher); enfin, la troisième cause, qui, celle-ci, est beaucoup moins réductible, et qui agirait, en régime collectiviste comme en régime de liberté, c'est la nature même des hommes et des choses qui fait que ni le cœur humain ni l'esprit humain ne pourront jamais s'affranchir de leurs défauts; qu'il y aura toujours des hommes enclins et habiles à la friponnerie, et d'autres portés à se laisser duperet spolier. A tout prendre, ces exceptions, ainsi réduites, si déplorables qu'elles soient, ne le sont pas plus que les infirmités, que les difformités physiques ou les douleurs morales, qu'il n'est pas donné à la civilisation la plus développée et la plus parfaite de pouvoir complètement supprimer.
En dehors des griefs historiques tenant aux origines de certaines fortunes particulières, en dehors aussi des conclusions que l'on prétend tirer de l'analyse des phénomènes économiques, tels que la valeur, le capital, le salaire et l'échange, il est un autre ordre de critiques générales et en quelque sorte préliminaires que les collectivistes adressent à la société.
La richesse privée, dit-on, est en grande partie formée par des causes extérieures à l'individu. Si ce n'est pas complètement exact de la richesse privée à son origine, ce l'est de la plus-value
que cette richesse acquiert dans le courant des siècles ou même des années, au fur et à mesure des progrès delà civilisation. La plus-value du capital est rarement le fait du capitaliste.
Ingénieusement développé, cet argument est très frappant. On sait quel usage, depuis Ricardo, on en a fait pour la rente de la terre; il s'applique à peu près également à presque toutes les catégories de fortunes individuelles. Un socialiste américain récent, homme d'esprit et de verve, comme le sont presque tous les critiques, M. Henri George, dans son livre Progress and Poverty, se trompe et exagère quand il écrit : « Prenez le pre- « mier venu, pourvu qu'il ne soit pas un homme à théories, « mais qu'il ait une bonne tête d'affaires et qu'il sache ce que « c'est que gagner de l'argent. Dites-lui : Voici une petite ville a qui débute; dans dix ans, ce sera une grande cité. Les chea mins de fer auront remplacé les diligences et les lampes « Edison les réverbères. Pensez- vous que, dans dix ans, létaux « de l'intérêt se soit élevé? — Il vous répondra : Nullement. — a Pensez vous que les salaires du travail ordinaire se soient « élevés, et qu'il soit plus commode h l'homme qui n'aura que « ses bras de se créer une existence indépendante? — Pas « davantage, vous dira-t-il. Le travail commun ne sera pas plus « rétribué; il est probable qu'il le sera moins qu'aujourd'hui. « Les bras ne seront pas plus recherchés; selon toute appâte rence, ils le seront moins. — Alors, que dois-je faire pour « faire fortune? — Allez acheter promptement ce morceau de « terrain, et prenez-en possession. — Et si, en effet, vous avez « la sagesse de suivre ce conseil excellent, vous n'avez plus besoin « de rien faire d'autre. Vous pouvez vouscouchersurvotre terrain « et y fumer votre pipe; vous pouvez vous promener tout autour, « comme le lazzarone de Naples ou le lepero de Mexico ; vous « pouvez planer au-dessus en ballon ou dormir au-dessous dans « un trou ; et, sans remuer le doigt, sans ajouter un iota à la « richesse générale, dans dix ans vous serez devenu riche. Dans « la cité nouvelle il y aura un palais pour vous; il est vrai qu'il « y aura aussi probablement un hospice pour les pauvres. »
La satire est mordante. M. Henri George a choisi l'exemple le
plus saisissant, celui d'une de ces villes qui naissent et croissent en quelques années dans les contrées du Nouveau-Monde. Le propriétaire de terrains fait une rapide fortune quand le sort le favorise. On voit parfois des familles, comme celle d'Astor à New-York, réaliser, par un coup du sort que leur perspicacité a pressenti, des dizaines ou même une ou deux centaines de millions. Cependant, peut-être se rencontre-t-il plus d'hommes que les spéculations de terrains ont ruinés qu'il ne s'en trouve qu'elles ont enrichis. Cette petite ville qui débute sera une grande ville dans dix ans, écrit M. George; mais le moyen de le savoir avec certitude? Combien de villes, naissant sous les plus favorables auspices, comme les enfants prodiges, ont trompé les promesses de leur venue au monde! Combien d'autres ont décliné après une carrière brillante! S'il faut parfois couvrir d'or le terrain nu dans une ville florissante, il arrive, par contre, qu'avec une poignée d'argent on peut, dans telle autre cité déchue, se "procurer la jouissance d'un palais que les rois, autrefois, ou que les plus opulents banquiers jugeaient une résidence luxueuse. Achetez ce terrain, dit M. Henri Georges, et vous pourrez vous coucher dessus, y fumer votre pipe, vous promener tout autour, planer dessus en ballon, dormir dessus sans remuer le doigt, et dans dix ans vous serez riche. Cela est vrai, à moins que, dans dix ans, vous ne soyez ruiné. Car ce terrain, que vous avez acquis en vous dessaisissant d'un capital productif, ne produit rien. Si votre attente doit être plus longue que vous ne le pensiez, ce n'est plus la fortune qui est à vous, c'est la ruine qui vous saisit. Qu'on dresse la liste des Compagnies immobilières dans les deux mondes, c'est en général un nécrologue. Nées avec de vastes espérances, presque toutes végètent ou croulent.
Le reste de l'air de bravoure de M. Henri George est encore plus erroné. Personne, sauf le propriétaire de terrains, ne profite de la croissance d'une ville. Quelle erreur! Les circonstances extérieures, les influences sociales, indépendantes de la volonté de l'individu, ont une action plus ou moins grande sur la rémunération de tous les efforts humains, quels qu'ils soient.
Le dernier des manœuvres en est affecté dans son salaire, de même qu'il l'est, dans sa santé, de l'air qu'il respire.
Vous vous établissez épicier, boucher, boulanger, quincailler, restaurateur, marchand de vin, dans un quartier presque désert. Le quartier se peuple, on y construit; vos affaires, d'abord languissantes, triplent, puis décuplent, et vous faites fortune en quelques années. La concurrence vient, direz-vous, et vos prolits attirent des rivaux qui vous les disputent et les réduisent. Cela ne se fait pas avec la rapidité de l'éclair : c'est pede claudo que la concurrence suit les gros bénéfices, et il lui faut un temps considérable pour les atteindre. Quand elle se produit, le débitant le plus ancien a déjà sa clientèle faite; il est connu, et les autres ne le sont pas; pour peu qu'il ait eu de l'intelligence, du savoir faire et de l'honnêteté, il garde longtemps les avantages de la notoriété et de l'antériorité. Chacun sait, par exemple, que, dans les agglomérations de mineurs, sur des placers nouveaux, la fortune la plus sûre est réservée non pas à celui qui, du matin au soir, cherche des pépites, mais au simple marchand qui ouvre et tient une échoppe quelconque pour la nourriture et l'habillement des chercheurs d'or.
La part des circonstances extérieures et, en quelque sorte, incontrôlables, du monopole de situation ou d'antériorité, est à peu près aussi grande dans le commerce ou l'industrie que dans la propriété foncière. Un médecin d'intelligence et de connaissances'médiocres, qui eût éternellement végété dans le centre d'une ville ancienne, s'il a eu le bonheur ou la chance, suivant l'expression vraie, de se fixer dans une bourgade qui se grossit en cité ou dans un quartier qui se développe, peut se faire et conserver, malgré toutes les concurrences postérieures , une clientèle inespérée. 11 en est de même d'un architecte, de même encore d'un agent d'affaires qu'une bonne inspiration ou que le hasard a placés dans un milieu grandissant. Leur travail et leur rémunération s'accroissent prodigieusement non pas par leur propre mérite, mais par l'augmentation delà population autour d'eux et par ce privilège qu'étant les premiers établis, il sont les plus connus.
Les capitalistes sont exposés aux mêmes chances favorables et défavorables. Vous achetez des actions de chemins de fer qui rapportent peu ; au bout d'un certain temps, l'industrie générale du pays s'accroît. On découvre une houillère, des sources de pétrole, on établit des hauts-fourneaux, les recettes augmentent, vos revenus et vos capitaux se multiplient; vos actions valent cinq fois, dix fois ce que vous les aurez achetées. Lassalle , avec autant d'étroitesse d'esprit que de verve, ne veut voir que cette cause de formation des capitaux individuels. La concurrence arrivera, ne manquerait pas de dire M. Henri George. Suivant la pratique américaine, deux, trois ou quatre Compagnies, voyant que l'affaire est profitable, établiront des lignes parallèles, et vos actions tomberont au taux primitif. Nous répéterons que la concurrence est souvent boiteuse, qu'elle ne court pas toujours et que, avant qu'elle ne soit arrivée, on a le temps de ramasser des bénéfices. Pour construire une voie ferrée, il faut trois, quatre ou cinq années, et l'on ne s'en avise pas toujours au premier moment; puis, le meilleur tracé, quelquefois le plus praticable, peut avoir été pris par celui qui est venu le premier. L'entreprise peut encore être très profitable pour deux ou même pour trois, et il est parfois impossible de multiplier davantage les œuvres semblables. On peut creuser deux ou trois canaux de Suez; mais pourrait-on en faire une douzaine?
Prenons des industries ou des commerces plus modestes, qui n'aient aucun monopole apparent. Vous êtes soit fabricant, soit commerçant, soit simple courtier en soufre ou en produits chimiques; vos affaires ont un débit restreint. Vous gagnez péniblement votre vie. Tout à coup , un fléau vient ravager le pays qui vous environne et en détruire la richesse : l'oïdium, par exemple, ou le phylloxéra. Vous allez pâtir sans doute de la délresse générale. Tout au contraire, un savant, qui n'est pas vous, découvre que le soufre triomphe de l'oïdium et rétablit les vignes en pleine santé, et que le sulfure de carbone bien administré triomphe du phylloxéra ou prolonge la durée des vignobles. Vous êtes absolument étranger à cette découverte, il ne vous en revient aucun mérite; néanmoins, le malheur des
uns et l'ingéniosité d'un seul, qui n'est pas vous, vont faire votre fortune. Tous les viticulteurs demandent, à grands cris, du soufre, et sont prêts à le payer fort cher ; vous aviez des approvisionnements que vous ne saviez comment écouler ; ils doublent ou triplent de valeur, et vos magasins sont presque aussitôt vides; il faut les remplir de nouveau. Bien des gens, sans doute, vont vouloir vous faire concurrence ; mais ce sont de nouveaux venus, qui ignorent le métier et qui ont à l'apprendre; vous, vous le connaissez, et vous êtes connu pour cet article ; vous savez à quelle porte frapper, et Ton sait aussi que c'est à votre porte qu'il faut aller; vous avez une organisation toute prête, une clientèle; vous faites quelques années où vous gagnez 100 0/0, et quand le métier commence à se gâter, quand la concurrence est devenue âpre et que les prix baissent à peu près au niveau des frais de production, vous pliez bagage, vous cédez à un nouveau venu votre clientèle, qui, après vous avoir fourni de splendides bénéfices , devient moins productive , et votre fortune est faite.
Que d'exemples l'on pourrait accumuler, de richesses amassées ainsi avec l'aide de ces circonstances extérieures dont l'homme intelligent a souvent le pressentiment vague, mais que parfois aussi il lui est absolument impossible de prévoir! Un marchand de coton en gros a d'énormes approvisionnements dont il ne parvient pas à se défaire : il est sous le coup de fortes échéances et il redoute la faillite ; les États du Sud de la fédération américaine dénoncent le pacte fédéral et rompent l'Union ; une guerre acharnée s'ensuit ; on bloque les ports des États rebelles ; les balles de coton n'arrivent plus en Europe ; les étoffes faites avec cette fibre haussent de prix; on se les dispute, notre marchand qui les offrait vainement hier se les voit demander aujourd'hui de tous côtés; il vend son gros approvisionnement au double ou au triple de ce qu'il lui avait coûté, et ce qui devait être pour lui une cause de ruine l'est de richesse. Ce qui est arrivé en 1860 pour le coton pourrait tout aussi bien se produire pour la soie en 1884 ou en 1885. Qu'à propos des affaires du Tonkin une guerre éclate entre la France et la Chine, que les ports chinois soient bloqués,
EXAMEfl CRITIQUE DU NOUVEAU SOCIALISME. "0
que la soie arrive plus difficilement en Europe et elle renchérit aussitôt; le thé en fait autant, et ceux qui s'en seront trouvés bien approvisionnés feront des gains dus à une querelle entre des gens qu'ils ne connaissent pas.
Qui n'en a vu s'élever autour de soi de ces fortunes commerciales ou industrielles dont les circonstances étaient les principaux auteurs? Ainsi la part de la collectivité, du milieu, des accidents, des faits contingents et extérieurs, est grande dans beaucoup de richesses individuelles; c'est incontestable. L'économie politique aurait tort de le nier. Quant à moi, je l'ai établi sans crainte1 ! Dans presque toutes les fortunes, en plus du travail, de l'épargne, du talent, il y a le bonheur. Mais le bonbeur est une chose respectable; il l'est au même titre que la beauté, que l'intelligence, qui ne dépendent pas de la volonté de l'individu, et presque que le caractère qui est, aux trois quarts, le produit de la nature. Qu'on analyse l'homme avec toutes ses facultés diverses dont le fonds vient de l'hérédité, de l'éducation et du milieu, et qu'on nous dise ce qui est purement individuel, absolument autonome, dans une personne humaine; pourquoi donc le bonheur serait-il considéré comme une source viciée de fortune?
Le rôle du bonheur ou de la chance dans les fortunes ne peut servir d'argument qu'aux sots contre la propriété privée et le capital privé. Ce ne sont pas seulement les riches qui éprouvent l'influence de cette cause extérieure, le peuple, ce que l'on appelle les prolétaires, s'en ressentent aussi. Combien superficiel se montre l'écrivain américain, M. Henri George, dans le morceau que nous avons cité ! « Dans cette ville qui grandit, disait-il, a pensez-vous que les salaires du travail ordinaire se soient a élevés et qu'il soit plus commode à l'homme qui n'aura que « ses bras de se créer une existence indépendante? » A cette question, je réponds hardiment : oui, je le crois, et j'en ai les preuves en main. Oui, je crois qu'à Paris de 1875 à 1882, la ville ayant grandi, les salaires du travail se sont considérablement
' Voir mon Ess^i sur la Répartition des richesses.
accrus. Oui, je sais de la manière la plus pertinente, par les publications de la Série des prix de la Ville de Paris, que le salaire des maçons ravaleurs s'est élevé à 44 francs par jour, que celui de la plupart des autres corps d'état a monté à 8, 40, 42 francs par jour, qu'en quelques années il a presque doublé *, alors que le pain ne haussait pas, que les vêtements ne haussaient pas, que l'épicerie baissait, que la viande restait à peu près stationnaire et que le loyer seul qui représente la huitième partie de la dépense de l'ouvrier montait d'un quart, d'un tiers, ou au maximum de moitié, Ainsi, de 4875 à 4882, la rémunération réelle de tous les corps d'état de la ville de Paris s'est accrue de 50 à 60 0/0. Quelle en était la cause ? Non , certes , la hausse des subsistances, puisque, comme nous venons de le dire, l'ensemble du coût de la vie de l'ouvrier ne s'était pas élevé de 5 ou 40 0/0. Non pas, d'autre part, l'accroissement de la peine et du travail du salarié. Car chacun sait que la durée normale de la journée avait été réduite d'une heure environ dans la plupart de ces corps d'état et que, quant à l'intensité du travail dans un même temps, elle était devenue moindre que jamais.
Non, la cause de la hausse des salaires était unique, facile à discerner aux esprits non prévenus : c'était une circonstance accidentelle, absolument étrangère à la volonté et à l'action des ouvriers : Paris grandissait, on y construisait des quartiers entiers; les travailleurs manuels profitaient, eux aussi, de cette cause qu'ils calomnient, dont beaucoup ne veulent pas reconnaître la légitimité : le bonheur.
Le bonheur ou son contraire se rencontre partout. Les ouvriers de Cannes, de Nice, d'une foule d'autres villes éprouvaient, au même moment, ses bienfaisants effets. Les ouvriers gagnent fréquemment à Paris 8, 40, ou 42 francs par jour, tandis que dans les pays reculés ils doivent se contenter de 2 fr. 50 ou 3 francs. Est-ce l'inégalité du prix des vivres ou l'inégalité des talents qui explique seule cette différence; non elle n'en justifie que la moindre partie. Si un mineur silésien gagne péniblement
1 Consulter le receuil si instructif intitulé la Série des prix de la Ville de Paris. Voir aussi deux articles dans VÉconomiste français des 16 et 30 déc. 1882.
1 fr. 50 à 2 fr. ou 2 fr. 50 par jour, tandis qu'un mineur anglais reçoit 6, 7 et 8 francs, croyez- vous que la cause en soit seulement à l'écart du prix des subsistances? Non certes. Car le mineur silésien ne peut se nourrir que de pommes de terre ou d'aliments analogues et s'abreuver que d'eau, tandis que le mineur anglais se repaît de roastbeef et se désaltère avec du thé; non encore, car le mineur silésien demeure dans une tanière et le mineur anglais réside dans un appartement relativement vaste ou dans un confortable petit cottage. Est-ce que le mineur silésien est paresseux, irrégulier à sa tâche? Non pas, car ses heures de travail sont plus longues que celles du mineur anglais. Quelle est donc la cause de ces destinées si diverses? Le bonheur qui a placé l'ouvrier anglais dans un pays riche en capitaux, ayant un commerce étendu et où la demande de bras n'est jamais en retard sur l'offre. Quel nom donnez-vous à cette cause, si ce n'est le nom de bonheur ou de chance ?
Les capitaux, dira-t-on, et les hommes se déplacent. Ils le font les uns et les autres, mais lentement. C'est un risque, un surcroît de travail et de souci que d'exporter les capitaux ; c'est un déchirement pour la plupart des hommes que de quitter leur patrie. Ni les hommes ni les capitaux ne sont absolument comme les liquides dans des vases communiquants. Ils ne se répartissent pas également sur tout le globe. Qui peut nier que ce soit un bonheur pour un ouvrier ébéniste ou bijoutier d'être né à Paris plutôt qu'à Berlin, plutôt surtout que dans une petite ville d'Allemagne. Qui peut contester que ce soit un bonheur pour un ouvrier fileur d'avoir reçu le jour à Manchester plutôt qu'à Zurich ou à Bombay ?
Élargissons la question, n'est-ce pas un bonheur pour le peuple français d'occuper les vallées de la Seine, de la Loire, de la Garohne et du Rhône plutôt que les steppes de l'Asie Centrale ou que les plages glacées de l'Islande et du Groenland? Si le bonheur n'est pas une source légitime d'appropriation, il ne doit pas créer un titre aux nations plutôt qu'aux individus. Le peuple français doit alors partager avec les Esquimaux , les Lapons et les Touaregs les grasses prairies de Normandie et les splendides
vignobles du Languedoc ou de la Gironde. Car ce n'est pas son propre mérite qui a placé la génération actuelle des Français dans ces contrées bénies. C'est le bonheur qui l'a fait naître là plutôt qu'au Nord de la Laponie, ou en pleine terre de feu, ou au centre du Sahara.
Qu'on l'appelle Providence, Nature, Bonheur ou Hasard, ce n'est jamais uniquement à leur propre mérite, c'est aussi à cette puissance extérieure et incontrôlable que les peuples comme les individus doivent une bonne part de leur prospérité et de leur richesse.
L'action des circonstances, de ce que Lassalle appelle a la conjoncture » , n'est donc pas le moins du monde un argument contre la propriété privée et le capital privé. C'est le droit du premier occupant , c'est la prescription qui protège les collectivités d'hommes de même que les individus et qui leur donne un titre contre les incursions et les déprédations soit des peuplades sauvages, soit des peuples moins fortunés. Supprimez ce droit du premier occupant, et la nation française qui détient un sol riche devrait être imposée d'un tribut annuel envers la Germanie dont le sol est plus pauvre, envers la Scandinavie, envers aussi les habitants des hauts plateaux de l'Asie Centrale et des déserts de l'Afrique.
Le phénomène que nous venons d'étudier a sa contre-partie. Si la collectivité, les « liens sociaux », comme dit Lassalle, si l'ensemble des circonstances extérieures contribuent à accroître certaines fortunes, il arrive souvent aussi qu'ils déprécient et détruisent la richesse laborieusement acquise par des hommes qui n'ont commis aucune faute.
A côté des villes qui prospèrent, il y a celles qui diminuent, il y a les quartiers que l'on abandonne. Un simple bourgeois peut, dans l'île Saint-Louis ou dans le quartier de la place Royale, occuper pour une redevance modique l'hôtel ou une partie de l'hôtel d'un duc et pair ou d'un fermier général. Le palais d'une vieille famille patricienne de Venise peut abriter des échoppes et de modestes artisans.
La terre et l'industrie ne sont pas exemptes de ces déprécia-
tions dues à des circonstances extérieures. Les propriétaires de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne voient leur revenu presque constamment baisser parce que des lignes ferrées qui pénètrent aux extrémités du pays vont chercher jusqu'aux antipodes le blé, la viande, le bois, et enlèvent pour toujours à la banlieue le monopole de l'approvisionnement de la grande ville. Les vignerons de Suresnes et d'Argenteuil trouvaient facilement, sur le marché parisien, l'écoulement de leurs produits à des prix élevés, les vins du Languedoc aujourd'hui affluent; demain peut-être ceux d'Afrique et après-demain ceux d'Australie ou des États- Unis viendront diminuer du tiers ou de moitié dans les mains du vigneron de la Seine le prix de sa marchandise et réduire en proportion la valeur de ses terres. Une découverte chimique, l'alizarine, réduit dans de fortes proportions lerevenu des terres de Vaucluse où l'on cultivait la garance. Une maladie des versa soie rend les plantations de mûriers improductives. Un insecte dont le nom était inconnu il y a vingt ans et qui est aujourd'hui familier à toutes les oreilles, le phylloxéra, détruit en trois ans les neuf dixièmes de la valeur des terres qu'un capitaliste, en apparence prudent et perspicace, vient d'acquérir à un prix élevé. On imagine de se servir du fer pour cercler les foudres et les barriques, et les taillis de châtaigniers appelés broutes perdent la plus grande partie de leur utilité. Qu'il serait facile de multiplier ces exemples!
Combien n'en est-il pas qui sont, eu quelque sorte, devenus classiques et autour de chacun desquels on pourrait en grouper un millier de semblables? Des jeunes gens au xYie siècle se sont fait laborieusement une belle écriture, ils sont experts à copier les manuscrits. L'inspiration tombe dans l'esprit de Gutemberg, qui assemble des caractères mobiles et invente l'Imprimerie. Les copistes, les libraires, qui tenaient en vente des manuscrits à prix de revient élevé, perdent le fruit de leurs sueurs. Des hommes entreprenants ont construit de bonnes auberges dans les bourgs et les petites villes où s'arrêtaient les grandes diligences, une invention qu'ils n'avaient jamais pu pressentir, celle des chemins de fer, leur enlève la partie la plus régulière et la
plus sûre de leur clientèle et diminue des deux tiers la valeur de leur immeuble et de leur fonds de commerce. Faut-il parler de l'industrie des maîtres de poste et de beaucoup d'autres? Un homme actif est allé construire un haut-fourneau dans la montagne en pleine forêt, il fabrique le fer avec du bois et il gagne de gros profits. Un autre homme ingénieux s'avise qu'avec de la houille et en modifiant les procédés on aurait du fer à meilleur compte, voilà le premier qui, se trouvant loin de toute houillère, est en peu temps ruiné. Un armateur a construit une belle flotte de vingt navires à voiles : la marine à vapeur, restée pendant longtemps dans la période de l'enfance et du tâtonnement, prend tout à coup depuis 1870 ou 1871 une croissance extraordinaire : on invente les machines dites compound qui diminuent de moitié la consommation du charbon ; l'isthme de Suez est percé ; les vingt navires à voiles ne naviguent plus qu'à perte ou avec de maigres bénéfices et leur valeur est dépréciée de moitié ou des trois quarts.
Le lecteur éprouve, sans doute, de l'impatience et trouve que nous prolongeons trop cette nomenclature. On pourrait la faire interminable si l'on voulait enregistrer toutes les entreprises, qui paraissaient bien conçues, qui étaient en réalité bien conduites, et qui, au bout de peu de temps, ont été déjouées, ruinées, par des circonstances imprévues, des hasards malencontreux ou des coups du sort. Que de valeurs mobilières nées sous les plus heureux auspices ont, au bout d'un temps plus ou moins long, perdu les trois quarts de leur prix !
Voici une opération bien simple et devenue nouvelle: un capitaliste avait acheté 6,000 francs de rente du 60/0 américain, vers 1866 ou 1867. Il vivait de cette ressource tranquillement avec sa famille. Le crédit des États-Unis se relève, et ce qui faisait la prospérité générale lui apporta la gêne : son 6 0/0 fut réduit en 5 0/0, puis en 4 1/2 et en 3 0/0, et voilà notre homme qui a perdu la moitié de son revenu en attendant qu'un nouveau développement de la richesse des États-Unis lui enlève encore une quote-part de ce qui lui reste. Une famille de la bonne bourgeoisie anglaise a placé avant 1720 en fonds du Royaume-
Uni delà Grande-Bretagne, un capital qui lui rapportait 12,000 IV. de rentes ; c'était alors la richesse, et même une grande richesse : voitures, chevaux, laquais, on pouvait tout se procurer avec cette somme. Vient Robert Walpole et le développement de l'aisance au milieu du xv 1 1 1° siècle. On invente et l'on met en pratique le système des conversions de dettes publiques. L'ancien 6 0/0 est réduit en 5, puis en 4, ultérieurement en 3 1/2, en 3 1/4, et en 3 0 0 '. Au lieu de 12,000 fr. de rentes en 1720oul740, la famille n'a plus en 1880 que 6,000 francs de rentes. C'est moitié moins, mais le prix des services humains a doublé ou triplé, si bien que culte famille qui reçoit moitié moins en monnaie ne peut se procurer que la cinquième ou même la huitième ou dixième partie des jouissances qu'avec la même créance sur le gouvernement anglais elle obtenait à l'origine.
Pourquoi Karl Marx, pourquoi Lassalle ne parlent-ils jamais de ces cas nombreux ? Leurs yeux sont fixés et comme rivés d'un seul côté, n'apercevant jamais qu'une partie des objets. L'ensemble des phénomènes leur échappe.
Ainsi il n'est pas vrai de dire que « la collectivité, les « liens sociaux », la « conjoncture », l'ensemble des circonstances extérieures, contribuent toujours à accroître les fortunes; ils contribuent autant à les diminuer. Voilà pourquoi il est si rare, même en l'absence de tout gaspillage et de toute incapacité, qu'un gros patrimoine se transmette intact à travers une longue lignée ; on estime que, d'ordinaire, à la quatrième ou à la cinquième génération une grande fortune a disparu, s'est en quelque sorte évaporée. L'accident, tout aussi bien que le contingent, joue un grand rôle dans la répartition des richesses. L'accident est le grand niveleur.
Cette vérité que Karl Marx et Lassalle auraient dû entrevoir n'a pas complètement échappé à Schœflle et, par une curieuse dextérité, il en tire un argument, peu probant d'ailleurs, en faveur du collectivisme : a Avec l'impossibilité, dit-il, de prévoir
1 Voir dans notre Traité de la Science des finances, 3e MU., Gnillaumin, éditeur, 1883, tome II, l'expo>é de ces conversions. On sait qu'en 1884 le gouvernement anglais propose de convertir le 3 0, 0 en '2 3/4 ou en 1 1/7.
« les circonstances, les crises, les spéculations aventureuses qui « embrassent des classes entières, avec l'élévation effroyable des « dettes publiques et privées, avec les bouleversements techni- « ques et commerciaux incessants, les familles possédantes « actuelles ne sont pas sûres de ne pas tomber elles-mêmes (dans « la génération présente ou dans les suivantes), dans le prolé- « tariat. Ce sont elles surtout qui sont menacées par l'état des « choses actuel dans leur propriété et dans leur vie de famille1. »
Si les circonstances extérieures sont si hostiles à la conservation des fortunes, pourquoi les collectivistes représentent-ils les capitalistes comme des sortes d'automates qui, par un geste mécanique, sans avoir besoin d'aucune intelligence et d'aucun effort, perçoivent et encaissent sans fin des plus-values infaillibles ?
Si variables qu'elles soient et si divers les aléas auxquels elles subordonnent la rémunération des efforts humains, ces circonstances extérieures jouent néanmoins un rôle utile dans l'économie générale des sociétés. Quoiqu'elles paraissent inviolables, elles ne le sont, sauf quelques-unes, qu'en partie. Elles contribuent singulièrement à pousser l'homme au travail intellectuel, à l'observation patiente des phénomènes naturels et économiques. On a remarqué que peut-être tous les diamants trouvés dans les temps modernes n'ont pas suffisamment payé la somme générale d'efforts consacrés depuis plusieurs siècles à la recherche du diamant; de même il est possible que l'ensemble des mines d'or n'aient que médiocrement récompensé la totalité des efforts et des travaux en recherches de mines.
Ces circonstances extérieures, accidentelles, sont les causes des plus beaux succès remportés dans l'industrie et dans les entreprises. C'est la perspective de ces hasards heureux, de ces rémunérations exceptionnelles, qui développe l'initiative individuelle bien au delà de ce que pourraient faire les raisonnements ou les calculs des fonctionnaires administratifs que les collectivistes préposeraient à la production et à la circulation. À l'origine de chaque grand projet, de chaque grande œuvre, il se
* Schœflle, Quintessence du socialisme, p. 10.
trouve une part de divination et de jeu, ce que l'on nomme la spéculation, c'est-à-dire une vue lointaine et encore indistincte, une préi ision qui ne peut pas être absolument certaine, un pressentiment qui peut anticiper les combinaisons du hasard sans parvenir complètement à les maîtriser.
Si l'on trouve tant de procédés nouveaux; si une fois découverts, ils se répandent si rapidement ; s'il se rencontre des hommes pour imaginer de grandes entreprises, telles que le canal de Suez, le canal de Panama, les câbles transatlantiques, le tunnel sous la Manche; si des capitalistes sortent de leur torpeur pour risquer leurs fonds dans des grands travaux, on le doit principalement à l'existence de ces circonstances extérieures qui, dans beaucoup de cas, décuplent les richesses privées et que les esprits hardis espèrent deviner ou contrôler. Ils n'y arrivent jamais complètement. M. de Lesseps pouvait-il se rendre compte que, presque au moment où le canal de Suez serait percé , on inventerait pour la navigation à vapeur, les machines dites Compound, qui économisent la moitié du charbon? Et cependant, sans l'invention de ces machines, la Compagnie du Canal de Suez serait presque tombée en faillite, puisque les navires à voiles ne trouvent aucun profit à passer par la voie de Suez1, et que l'énorme consommation de charbon qui s'imposait auparavant aux navires à vapeur condamnait ceux-ci à ne servir qu'au transport des voyageurs ou à la navigation à courte distance.
Loin d'être dans la production un élément de découragement, les circonstances extérieures, liées à la propriété privée, forment le plus actif des stimulants. Chacun a confiance non seulement en son jugement, mais en sa fortune, en son étoile, expression qui a survécu et qui survivra longtemps encore à l'astrologie.
Les collectivistes intelligents, Schceffle surtout, sont bien obligés de le reconnaître. Après avoir si souvent parlé de la * concurrence anarchique, » il doit constater et célébrer même les mérites de la «puissante impulsion de la concurrence capita-
* Sur plusieurs milliers de navires à voiles qui ftnt la navigation entre l'Europe et les contrées au delà de Suer, c'est à peine s'il en passe un ou dtux annucllcnient par le canal de M . de Lesseps.
liste, » la « force de l'intérêt individuel, » l'insuffisance de l'autorité du commandement. Il est forcé de se demander s'il pourra, dans son système d'organisation bureaucratique, avec son a solide engrenage organique du moyen âge, » avec ses comités directeurs de la production, de la circulation et de la vente; avec sa rémunération en a temps de travail, » qu'il agrémente de primes collectives, s'il pourra réaliser ou compenser « cette grande vérité psychologique et cette fécondité économi- « que du principe individualiste, d'après lequel l'intérêt privé « pousse à l'accomplissement des fonctions de la production « sociale. »
Cette interrogation, ce doute, sont singulièrement graves ; car la part de bénéfice que la propriété privée retire de l'entreprise la plus heureuse n'est rien en comparaison de l'avantage collectif qui en résulte. On s'étonne, quelques-uns s'indignent, de la fortune de 25 millions de francs qu'a réalisée le célèbre inventeur Bessemer. Mais il se fabrique annuellement3,500,000tonnes d'acier Bessemer1. On ne peut évaluera moins de 100 francs par tonne l'économie que procure, tant au point de vue du prix de revient qu'à celui de la durée du produit, le procédé du célèbre inventeur anglais ; c'est donc 350 millions de francs que , grâce à lui, les consommateurs du monde entier économisent chaque année. Depuis que sa découverte est connue, cela représente une économie de 4 ou 5 milliards au moins, et, sur cette somme, Bessemer a profité de 25 millions, soit 1/2 0/0 environ. Cette fortune privée, réputée énorme, combien n'apparaît-elle pas faible quand on la rapproche du prodigieux service rendu au genre humain ? Imaginez l'organisation bureaucratique du collectivisme, les primes collectives ajoutées à la rémunération en temps de travail, les comités directeurs de la production et de la circulation , et dites si l'invention de Bessemer n'aurait pas pusommeiller un demi-siècle, peut-être un siècle ou davantage
• En l'année 1880, d'après la Revue universelle des mines, la production de l'acier a été pour le monde entier de 4,383,000 tonnes, dont 3,560,000 tonnes d'acier Bessemer, 580,000 tonnes d'acier sur sol, et 240,000 tonnes d'acier au creuset. Voir l'économiste français du 19 août 1882, page '236.
avant d'éclore dans le cerveau plus ou moins engourdi d'un employé ou d'un surveillant, et de parvenir à se faire agréer de toute la bureaucratie préposée par la nation à la direction des ateliers.
On vante le « solide engrenage économique du moyen âge; » mais c'est précisément ce « solide engrenage organique » qui est la cause de la stérilité de cette époque en inventions industrielles. Quand des inventeurs doivent faire agréer leurs idéesde toute une série de comités superposés, quand ils doivent les soumettre à toute une corporation et les faire approuver par la majorité, quelle chance ont-ils de dissiper les jalousies, les préjugés, l'inertie ou de rivaux ou de véritables mandarins infatués et somnolents?
Il en est de presque toutes les grandes œuvres rémunératrices comme du cas de Bessemer. Voici une des entreprises, en ce moment, les plus jalousées, le canal de Suez. En l'année 1882, il est passé par ce canal 7,122,000 tonnes de.navires, qui ont produit à la Compagnie une recette brute de 63 millions, dont il ne reste plus, après la déduction des frais d'entretien, des intérêts aux obligations, de l'intérêt à 5 0/0 et de l'amortissement des actions, que 31 ,674,000 francs. Voilà le véritable bénéfice net l qu'ont à se partager les actionnaires et les fondateurs. Mais les avantages procurés aux 7,122,000 tonnes de navires qui ont passé par cette voie dépassent de beaucoup le droit de transit. Si l'on tient compte de la diminution du taux d'assurance et de toutes les autres économies dont la navigation et le commerce ont profité, on ne peut estimera moins de 30 francs par tonne, soit à 210 millions de fr., pour les 7 millions de tonnes, l'avantage direct retiré par le commerce. Ainsi, les profits des actionnaires et des fondateurs, en dehors de l'intérêt du capital, ne représentent que 7 0/0 au plus des avantages directs que le canal a procurés au commerce. Mais il faudrait prendre en considération les avantages indirects, qui sont bien plus considérables encore. La baisse du fret, dont le canal a été la cause, a permis aux habitants de la Birmanie de tirer un bien plus grand parti de leur riz, à ceux de l'Inde ou del'Australie d'étendre leurs cultures de céréales et d'exploiter des champs qui
• Voir le Bulletin décadaire de la Ccmjagnie universelle de Sues du 5 juin 1f83.
restaient incultes. Ce riz birman et ce blé indien ou australien, survenant en Europe, ont, d'un autre côté, diminué les prix des riz et des blés de toute provenance sur le marché européen. Si l'on tenait compte de tout cet ensemble de circonstances, on verrait que la rémunération actuelle, réputée si large, des actionnaires de Suez, ne représente probablement pas plus de 1 ou 2 0/0 de la totalité des économies que l'usage du canal a déjà procurées au commerce et aux consommateurs des deux mondes. Or, comme les tarifs doivent aller encore en diminuant, il arrivera un moment où les profits des actionnaires, fussent-ils le double de ce qu'ils sont aujourd'hui, n'atteindront pas à 1 0/0, ni même peutêtre à 4/2 0/0, de l'ensemble des avantages que cette œuvre vaudra chaque année au genre humain.
L'organisation bureaucratique du collectivisme remplaceraitelle efficacement et à aussi bon compte cette fécondité inventive de l'initiative privée? Schœffle, écrivain consciencieux, est bien obligé de répondre que « la question, quoique décisive, n'est pas « décidée encore. » Et cependant, c'est là le point principal de toute l'organisation sociale. Si, en effet, le collectivisme doit dessécher dans ses racines la faculté d'invention et d'entreprise, quels que soient les bienfaits qu'il nous promette , il les ferait payer trop cher. On se rappelle que Schœffle était tout aussi hésitant quand il parlait de la « liberté du domicile » et de la « liberté du travail. » Il n'osait pas non plus affirmer que l'une et l'autre ou même l'une ou l'autre pût être maintenue en régime collectiviste. Les écrivains les plus sérieux de la doctrine proposent donc gravement à l'humanité d'abandonner les biens les plus précieux, le ressort individuel, la liberté individuelle, sans oser même se dire assurés d'en trouver ailleurs la compensation.
Que Schœffle s'étende ensuite sur les efforts perdus, les annonces, les étalages, l'appareil plus ou moins surabondant de la vente, c'est œuvre de critique facile. Mais que sont ces inconvénients légers auprès de cette force magnifique, inépuisable, l'initiative personnelle, qui répand, sans se lasser, ses bienfaits sur le genre humain?