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L'ÉVOLUTION DE LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE. — LE MIR RUSSE

Examen des arguments historiques de M. de Laveleye contre la propriété privée absolue.

Si la propriété collective était si avantageuse à l'humanité, comment, étant le Tait primitif et universel, a-t-elle disparu de partout, sauf d'insignifiants vestiges? — La propriété collective des peuples chasseurs ou des peuples pasteurs ne leur assure pas la paix.

Évolution de la propriété foncière. — M. de Laveleye indique lui-même les causes de la généralisation de la propriété privée. — Progrès parallèles de la propriété privée et de l'agriculture.

Le mir russe. — Les époques de partage. — La propriété privée de la maison et du jaidin : interdiction de la vente à un étranger. — L'exclusion des étrangers est nécessaire à la propriété collective. — Nombre infini des parcelles. — Pulvérisation du sol. — Culture uniforme obligatoire. — Embarras pour la part des survenants.

La famille patriarcale est le fondement du mir ; la dissolution de ce mode de famille menace le mir dans son existence. — Les inconvénients économiques du mir. — M. de Laveleye propose d'étendre à 18 ou 20 années la durée de la jouissance des lots. — Difficultés de cette solution ; elle serait contraire, d'ailleurs, à l'esprit de la propriété collective.

Fausseté de l'assimilation entre l'usufruitier du mir et le fermier. — Les changements que l'on veut introduire dans le mir. en exigeant un capital assez considérable de chaque usufruitier temporaire, détruirait le caractère démocratique de l'institution.

Idées erronées que l'on se fait sur le rôle que joue le propriétaire rural. — C'est la classe des propriétaires qui a l'initiative de toutes les améliorations. — Exemples à ce sujet. — Ceux qui veulent remplacer les fermiers des particuliers par des fermiers de l'État dépouilleraient l'agriculture de son âme et ne lui laisseraient que ses bras. — Mot de Proudhon : pour arrêter les progrès de l'agriculture il suffirait de rendre les fermiers propriétaires.

Le mir ne supprim» pas le prolétariat agricole; il le rend même plus irrémédiable. — L'inégalité reparait dans le mir. — Les « mangeurs du mir » — Source de grands inconvénients économiques, le mir n'a pas de sérieux avantages sociaux.

La propriété privée, d'après des écrivains collectivistes, est une usurpation sur la propriété collective qui constituait le régime ancien et normal des peuples. La terre appartint d'abord et resta longtemps soit à la tribu , soit au village , soit à la famille , dans son acception la plus large, au clan. Aujourd'hui encore, on retrouve cette organisation chez les peuples que la civilisation moderne, imbue des préjugés classiques, n'a pas contaminés et désagrégés.

Un des publicistes qui ont mis le plus de science et d'ingéniosité d'esprit à la formation de cette théorie est M. Emile de Laveleye. Certes, il serait excessif de le comprendre parmi les apôtres du collectivisme; il protesterait contre cette imputation; il incline, toutefois, vers ce système, et les collectivistes, avec raison, se réclament de lui *. L'un de ses plus originaux ouvrages est, en effet, une longue accusation contre la propriété privée moderne qui dérive en droite ligne de la propriété des anciens Romains, le « dominium quiritaire. »

M. de Laveleye apporte beaucoup d'érudition à exposer sous toutes leurs faces les modes anciens de tenure des terres. Peut-être, sur certains points, comme M. Fustel de Coulanges, avec sa science si complète et si précise , l'a démontré à propos de Sparte 2, les assertions historiques de M. de Laveleye ne sont-elles pas absolument exactes. Néanmoins, elles méritent l'examen. Le savant publiciste passe successivement en revue le mir russe, la propriété collective à Java, les villages de l'Inde, la Marke germanique, les communautés de villages en France, en Angleterre, en Allemagne, les Allmenden en Suisse. Nous allons suivre M. de Laveleye dans cette tournée à travers l'histoire et sur les divers points du globe.

Est-il vrai que la seule digue contre les revendications du socia-

* M. Malon, notamment, ancien membre de la Commune de Paris, traducteur de Schœffle et de Lassalle, cite M. de Laveleye comme un auxiliaire du collectivisme.

2 Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques, M. Fustel de Coulanges démontre que les repas publics à Sparte n'avaient pas la signification égalitaire que M. de Laveleye leur a prêtée.

lisme soit dans un retour plus ou moins entier à la propriété collective du sol, ou du moins à certains modes primitifs de tenuro des terres?

Que ce qui a été ne soit plus , c'est déjà le signe de quelque vice. Une institution, quelle qu'elle soit, ne peut être réputée parfaite quand elle a disparu. Si elle a cessé d'être, en effet, c'est qu'elle avait dans son organisation quelque chose de défectueux , de périssable, de corruptible. Ce qui n'a pas su se défendre contre la mort peut malaisément renaître. Si la propriété collective avait porté en soi tant de justice et de bonheur, comment s'est-elle évanouie presque partout? Ce n'est pas un accident qui l'a détruite, car un accident est essentiellement local et limité; au contraire, à l'exception de quelques coins reculés, la propriété collective du sol n'a pour ainsi dire plus laissé de vestiges. Ses défenseurs sont obligés de reconnaître que, sur presque toute la surface occupée par le genre humain, s'est opérée une révolution lente et progressive qui a constitué presque partout la propriété foncière privée. Ce qui est général ne peut être accidentel.

Sous le régime de chasse personne ne prétend à la propriété personnelle, et cependant, quand elles ont grandi en nombre et qu'elles sont stimulées parla faim, les diverses tribus se livrent de rudes combats pour agrandir leurs territoires.

Sous le régime pastoral, la seule propriété qui existe est celle des troupeaux ; néanmoins, la propriété collective du sol ne fait pas régner la paix. L'histoire montre que les peuples pasteurs ont des turbulences, des ambitions, des convoitises; elle nous parle de leurs émigrations à main armée, de leurs pillages et de leurs ravages. Ce sont les pasteurs qui ont menacé toutes les civilisations antiques et celle aussi du moyen âge. Leur territoire finit par ne leur plus suffire. Une sécheresse les pousse chez le voisin, qu'elles envahisent, qu'elles pillent ou qu'elles rançonnent. L'antagonisme entre les particuliers, s'il est adouci, quoique non supprimé, est remplacé par l'antagonisme entre les tribus. C'est que tous les pâturages ne se valent pas. Aujourd'hui encore, dans nos possessions africaines, en Tunisie, en Algérie, on voit des inimitiés sourdes, des guerres constantes entre les tribus pastorales ;

à ces guerres et à ces inimitiés, il y a une seule cause réelle, la dispute des meilleurs territoires de parcours. C'est une démonstration d'une thèse que nous indiquons plus haut, à savoir que la propriété communale absolue soulève les mêmes objections, au moins, si ce n'est de plus fortes , que la propriété personnelle.

Peu à peu une partie de la terre, au lieu d'être simplement dépouillée périodiquement de ses productions spontanées, est mise en culture régulière, et le régime agricole s'établit. D'abord la terre est cultivée en communauté. Plus tard, on s'élève à un plus haut degré de responsabilité personnelle, on sort de cette confusion, on divise le sol et l'on alloue à chacun ou aux principaux un lot chaque année ; on fait ensuite un pas de plus vers la propriété perpétuelle : au lieu d'être annuels, les lots sont affectés à chaque individu pour une période de trois, cinq, huit ou dix ans.

Par un progrès ultérieur d'individualisation, il arrive parfois que la famille reste perpétuellement sur le même lot : on a alors la propriété de famille. Dans le cours de cette évolution ne tarde pas à apparaître la propriété personnelle absolue, et là où elle est connue, elle gagne sans cesse du terrain, finissant par devenir le régime général. La cause de cette transformation et de cette prompte généralisation de la propriété privée, un des apologistes de la propriété collective, M. de Laveleye, l'indique avec netteté : « Les procédés d'exploitation se sont modifiés, dit-il, « à mesure que la propriété s'est dégagée de la communauté. « D'extensive, la culture, est devenue intensive, c'est-à-dire que « le capital a contribué à produire ce que l'on ne demandait ori- « ginairement qu'à l'étendue '. » Le même écrivain est bien obligé d'avouer « le progrès parallèle de la propriété et de « l'agriculture ; voilà le fait important que les dernières recher- « ches mettent de plus en plus en relief2. » C'est déjà une forte présomption que le régime de la propriété privée est le plus bienfaisant pour l'ensemble du genre humain.

* Emile de Laveleye, La propriété et ses formes j>rimitives, page 5. 2 Id„ p. 6.

Bien loin de détruire cette présomption , l'étude des divers modes de propriété primitive la confirme.

Il n'est pas d'institution qui ait été plus que le mir russe chaleureusement célébrée par quelques enthousiastes. Le « mir, » d'après certains écrivains slaves, c doit assurer la grandeur « future de la Russie, la préserver des révolutions sociales. » Les exploits des Nihilistes en 1881 et 1882 n'ont guère démontré, jusqu'ici, l'exactitude de ces prévisions.

Qu'est-ce que « la vénérable institution du mir, » a l'institution « primordiale, » comme on l'appelait parfois?

Dans toute la grande Russie, peuplée de 35 à 40 millions d'habitants, la terre qui n'appartient pas à la couronne ou aux seigneurs est la propriété indivise, collective de la commune. Ainsi le mir ne couvre pas tout le sol, mais une grande partie, et comme la Russie est peu peuplée, la terre laissée à la commune russe équivaut au moins à ce qu'aurait une commune occidentale si elle possédait le sol tout entier.

En Russie la commune, qui est la molécule constitutive de la nation, jouit de beaucoup plus d'autonomie qu'en Occident; elle doit solidairement à l'État l'impôt et le recrutement ; elle possède le selfgovernment complet. Les chefs de famille réunis en assemblée, sous la présidence du starosta ou maire qu'ils ont élu, discutent et règlent toutes les affaires communales. C'est le starosta électif qui est le chef de police et qui juge les contraventions.

L'ensemble des habitants d'un village possédant en commun le territoire s'appelle le mir, vieux mot qui veut dire communauté. En principe, chaque habitant mâle et majeur a droit à une part égale du mir. Dans les temps primitifs, la terre était cultivée en commun, et c'est là, à vrai dire, la seule vraie propriété collective. Aujourd'hui on fait périodiquement le partage du sol. La fréquence des partages varie beaucoup. Autrefois, cette répartition se faisait tous les ans ou tous les deux ans ; d'après M. Emile de Laveleye, elle ne reviendrait plus guère aujourd'hui que toutes les six ou toutes les neuf années ; d'après M. Anatole

Leroy-Beaulieu ', elle a lieu souvent tous les trois ans, encore parfois même tous les neuf ou douze ans seulement.

Les inconvénients des partages fréquents sont devenus tellement notoires qu'on a demandé au gouvernement de fixer un terme minimum pour la jouissance des terres arables.

Ce sont les paysans, réunis sous la présidence du starosta, qui décident tout ce qui a trait à l'époque du partage et au classement du nombre des ménages y ayant droit. La dissolution de la communauté peut être exigée, mais il faut les deux tiers des voix.

La maison [izba) et le jardin y attenant constituent une propriété privée et héréditaire, mais qui ne peut être vendue a une personne étrangère au mir. L'esprit d'exclusion est ainsi essentiel au mir. C'est naturel. La liberté effective de domicile, qui est une des conditions de la civilisation moderne, est inconciliable avec les formes primitives de la propriété.

Le mir est lié au régime fiscal, la communauté étant responsable de l'impôt. Les habitants sont agglomérés dans le vrllage ; leurs maisons ne peuvent s'étendre à travers la campagne et au milieu des exploitations, puisque celles-ci sont mobiles. Au point de vue de la bonne culture, celte concentration des maisons, qui les éloigne des champs, peut être parfois un inconvénient grave. On divise le territoire du mir en trois zones concentriques. L'éloignement, en effet, à qualités égales, diminue la valeur des terres.

Dans chaque zone on fait un nombre considérable de parcelles, afin que chaque lot puisse contenir un peu de chaque nature de terrain. Le sol se trouve ainsi divisé en bandes d'ordinaire fort étroites. Il arrive qu'à chaque participant échoient dix à douze parcelles disséminées. Ce régime produit plus encore que notre petite propriété, « la pulvérisation du sol. » Le seul remède est dans la culture uniforme obligatoire, ce que l'on appelle le culturzwang ou flurzwang. Le moyen, en effet, que chacun aille

1 Voir dans le livre de mon frère Anatole Leroy-Beaulieu l'Empire des Tsars et les Kusses, tome Ier, 2e édition, une étude très complète du mir russe.

choisir ses cultures et son assolement, quand le territoire est morcelé comme un damier, et que chacun occupe, à titre transitoire, des lambeaux dispersés? La culture uniforme obligatoire, c'est nécessairement la routine et la renonciation à toute innovation personnelle.

Parfois on garde en réserve quelques lots pour les survenants, c'est-à-dire pour ceux qui arrivent à làge adulte ou qui fondent un ménage après que le partage du mir a été fait et assez longtemps avant une répartition nouvelle. La part des survenants (et il ne s'agit ici que d'individus ou de ménages appartenant à la commune) n'est pas un médiocre embarras.

Suivant les lieux, il existe une très grande variété de droits de partage. Tantôt celui-ci se fait au prorata des têtes d'adultes mâles, tantôt par couples mariés; parfois encore on tient compte des instruments de travail, par exemple des chevaux que chaque paysan possède.

Dans la Russie proprement dite, 35 millions de dessiatines (cette mesure égale approximativement l'hectare) sont sous le régime du mir, soit 7 dessiatines environ par famille, pour 22 millions d'anciens serfs.

La famille patriarcale avec les droits étendus du chef ou de a l'ancien » est le fondement du mir. Cette base est aujourd'hui un peu ébranlée. La maison, le jardin, les instruments aratoires, le bétail, demeuraient autrefois la propriété collective de la famille. Maintenant les partages de ces catégories de propriété sont fréquents. Les jeunes gens n'obéissent plus ou obéissent moins à « l'ancien » . L'émancipation de la famille russe, quoiqu'en pensent certains observateurs superficiels, a eu les plus excellents résultats moraux surtout, pour la femme. Il faut lire à ce sujet les savantes recherches de mon frère, Anatole Leroy-Beaulieu.

Le mir russe, dont nous voyons depuis un laps infini d'années le fonctionnement, justifie-t-il les éloges enthousiastes que lui accordent certains écrivains et quelques réformateurs sociaux ? Il faudrait avoir une foi robuste, un préjugé tenace, pour l'admettre. Les inconvénients du mir sont nombreux et graves. La multiplicité des parcelles, le déchiquement du sol en est un.

Bien loin d'unir les avantages de la petite propriété à ceux de la grande, le mir ne fait guère que joindre les défauts de l'une et de l'autre. Un pareil mode de tenure ne peut comporter qu'une exploitation mauvaise. Le joug de la culture uniforme écarte l'esprit d'amélioration. La fréquence des partages, qu'ils soient annuels ou triennaux ou sexennaux même, enlève à chaque paysan ce goût, cette affection, cette sorte de tendresse qu'il a pour la terre qui est bien à lui. Michelet a écrit une page charmante et vraie sur le paysan français et sur la terre qui est sa maîtresse. De même qu'un amant prodigue, sans les compter, à une maîtresse adorée les soins, les sacrifices, de même le paysan français se résout à travailler quatorze ou quinze heures dans la journée, et il y trouve un plaisir ineffable. Comment le paysan russe marcherait il sur ses traces? Le moujick se rapproche d'un tenant at will ; il ne sera pas congédié sans compensation, puisqu'un autre lot remplacera pour lui demain, celui d'aujourd'hui. Mais quel sera ce lot ? Il y a peu de chance, il n'y en a pour ainsi dire pas que ce soit le même. Va-t-il perdre ses peines pour un voisin? Ce n'est pas en une année, ni en deux, ni en cinq ou six que l'on peut complètement améliorer une terre. Il y faut les longs espoirs. Où le moujick les trouvera-t-il ? Est-ce pour autrui qu'il irait préparer lentement un accroissement des forces productives de parcelles qui demain ne seront plus les siennes? La raison le dit : les améliorations permanentes et coûteuses sont empêchées par la possession temporaire. L'expérience et les enquêtes confirment ici la raison. Les enquêtes agricoles sont unanimes à constater cet inconvénient du mir. Les communautés de village restent à ce point de vue singulièrement inférieures à la propriété individuelle.

M. de Laveleye est un trop bon observateur pour le contester.

Aussi propose-t-il d'étendre à 18 ou 20 années la durée de la tenure. Mais alors les prétendus avantages sociaux des partages périodiques disparaissent. Beaucoup de personnes resteraient en dehors ; les nouveaux adultes ou les nouveaux ménages auraient trop longtemps à attendre dans l'intervalle de deux partages le lot qui leur est destiné. Il ne leur resterait pour res-

source que la colonisation, c'est-à-dire la fondation d'autres villages ou d'autres groupes familiaux dans des contrées non peuplées et sur des terres vacantes. Ce ne pourrait être qu'un expédient, puisque peu à peu la terre se peuplera tout entière et que les terres vacantes auront disparu. Dira-t-on qu'avec des partages espacés de 18 à 20 années on réserverait, pour pourvoir les nouveaux venus, soit un certain nombre de lots mis à part, soit les lots de ceux qui viendraient à mourir dans l'intervalle. Ces précautions ne suffisent pas. La réserve de lots nombreux, qui seraient attribués aux nouveaux ménages, n'assurerait à ces lots, c'est-à-dire à une notable partie du sol, qu'une culture précaire et pauvre. Ce serait la communauté sans doute qui les exploiterait, ou bien encore quelque moujick auquel on les livrerait en attendant que celui ou ceux à qui ils sont destinés fussent en âge. Que peut-on espérer d'une gestion qui devrait avoir si peu de durée? On préférerait peut-être attribuer aux nouveaux venus les lots de ceux qui viendraient à mourir. N'est-il pas à craindre alors que les hommes déjà âgés qui seront pourvus, sachant que s'ils sont surpris par la mort, leur lot ne restera ni à leur veuve ni à leurs enfants, n'apportent à la culture que le minimum de soins qui est compatible avec le soutien de leur existence? L'enfant, l'héritage, c'est la plus grande force productive qui soit au monde. Est-ce que l'on ne voit pas les terres des vieilles gens sans enfants beaucoup moins bien administrées d'ordinaire que celles des chefs de famille âgés qui ont des héritiers directs?

Espacer les partages de 18 à 20 années, c'est faire une infraction singulière à la théorie même du mir et de la propriété collective, sans assurer à la production des garanties suffisantes. Plus la tenure devient prolongée, plus la pensée qui est au fond du mir est violée.

C'est une fausse assimilation que celle qu'on établitentre l'usufruitier du mir et le fermier. Le fermier a l'espoir de rester toujours sur la même terre, et en fait, quand il est bon cultivateur et qu'il a un maître intelligent, non seulement il y demeure toute sa vie, mais souvent son fils lui succède. Pour invoquer des faits

personnels, je suis intéressé par moi-même ou par ma famille dans diverses propriétés foncières ; il n'en est pas une où le fermier n'ait fait trois ou quatre baux de neuf ans, et il s'en trouve où la ferme est dans la même famille depuis cent ans. Un propriétaire judicieux, quand il a mis la main sur un fermier capable et qui le paie, le garde avec grand soin, il aime mieux perdre une augmentation de quelques centaines de francs que changer, contre un nouveau, un tenancier connu, éprouvé, solvable.

Le fermage ne fait donc pas passer, comme on l'imagine, toutes les terres d'une main dans une autre à chaque renouvellement de bail. Si l'on faisait à ce sujet des enquêtes, on verrait que la plupart des fermiers sont depuis fort longtemps ou par eux-mêmes ou par leurs ascendants sur les terres qu'ils cultivent.

Le paysan russe usufruitier, sous le régime du mir, est au contraire, absolument assuré que, lorsque l'époque du partage arrivera, il sera dépossédé de son lot. En effet, si le village comprend 60 chefs de familles, 80 ou 100, quelle chance a chacun de conserver, à un nouveau tirage au sort, les parcelles dont il est loti? Cette chance est tout à fait nulle. Quand même les partages ne se feraient qu'à des intervalles de 18 ou 20 années, 3 ou 4 ans avant le renouvellement le détenteur précaire du sol commencerait à négliger sa culture; il apporterait moins de soin dans les labours, moins d'énergie à lutter contre les mauvaises herbes, moins de libéralité pour les engrais; il laisserait sa terre épuisée pour en prendre une autre qui le serait également. Sur ses 18 ou 20 années de jouissances, les 3 ou 4 premières seraient employées à remettre en bon état le lot nouveau qui lui serait échu, cl les 3 ou 4 dernières à épuiser ce même lot qu'il serait sur le point de quitter.

11 est certaines améliorations qui, même avec des jouissances de 18 à 20 années, deviendraient bien difficiles. Qui planterait des arbres? A coup sûr pas le moujick usufruitier ; car il est rare qu'un arbre soit très productif avant 10, 12, 15 ou même 18 ans. Un pommier ne commence à donner un peu de produits qu'à la huitième ou dixième année, et il n'est en complet rapport qu'au bout de lo ou 20 ans. Ce serait le mir lui-même, l'administra-

tion communale, la force publique, qui devrait se charger de ces améliorations et de beaucoup d'autres. Ce qui manquera toujours à l'usufruitier du mir, c'est l'espoir, parfois la certitude qu'un nouveau bail allongera sa jouissance.

Sons le régime actuel de l'Occident, il est d'usage que les baux soient renouvelés 3 ou 4 années d'avance, et une terre qui change fréquemment a bientôt mauvaise réputation. Pourrait-on aussi, sous le régime du mir, faire les tirages au sort 3 ou 4 années à l'avance? Sans doute. Mais à quoi cela servirait-il? Puisque c'est seulement par une sorte de miracle que, sur 60, 80 ou 100 lots qui sont remis en loterie, 1 ou 2 peuvent être conservés, par la faveur du sort, à leur détenteur actuel. Il ne servirait à rien d'anticiper le tirage, puisqu'il n'aurait pour effet que de faire nettement connaître aux usufruitiers d'aujourd'hui que leur lot sera changé demain. Sous le régime du mir, les terres seront donc nécessairement mal cultivées pendant 3 ou 4 années au moins sur 20.

Voudrait-on introduire à la coutume du mir une dérogation qui laissât dans les mêmes mains les terres ayant été l'objet de bons soins, ou qui fit payer, par le nouvel usufruitier, une indemnité à l'usufruitier sortant , pour ses engrais et l'état excellent de la terre ? Que de difficultés tout à fait insurmontables ! Puis le caractère démocratique du mir disparaîtrait sous ces innovations. L'usufruitier nouveau serait tenu parfois d'avoir de grandes avances; l'inégalité des conditions irait en s'accentuant. Quelque ingénieux que fût le mécanisme de compensation, il ne parviendrait sans doute pas à donner aux occupants actuels une sécurité complète, et la terre resterait beaucoup moins productive qu'elle ne l'est aujourd'hui sous le régime de l'exploitation directe par le propriétaire perpétuel ou par un fermier ayant devant lui la probabilité, presque la certitude du renouvellement de son bail.

On se trompe d'ailleurs singulièrement sur le rôle du propriétaire rural en cas de fermage. On se laisse dominer par les influences de l'ancien régime, où la noblesse et la haute finance détenaient la plus grande partie des terres et en vivaient ëloi-

gnées. Le propriétaire rural qui donne son bien à bail apparaît comme un fainéant dont toute l'activité se borne à recevoir deux fois par an ses fermages. Cette conception est fort arriérée. Les classes élégantes et opulentes qui vivent dans la capitale et les grandes villes possèdent de moins en moins le sol; elles placent leur fortune en valeurs mobilières et en maisons, et il est rare que, en dehors de quelque propriété d'agrément, elles détiennent des terres importantes. Le sol appartient de plus en plus soit à des paysans, soit à des propriétaires résidant dans la province, à des industriels ou des commerçants du voisinage qui, après s'être enrichis, s'attachent à l'agriculture. Ceux-ci prennent des fermiers, mais sans renoncer à toute action, à tout contrôle, à toute impulsion sur la culture.

Ce sont eux qui, ayant une instruction plus étendue, un esprit plus souple et plus en quête du progrès, des capitaux plus abondants, constituent pour le sol la classe qui a l'initiative de toutes les améliorations; ce sont ces propriétaires, assurés d'un droit perpétuel pour leurs familles, qui ont depuis cinquante ans, transformé le sol de la France. Dans le Midi, c'est à eux que l'on doit, avant 1875, l'extension si considérable du vignoble, la transformation de garrigues en vignes, plus tard la propagation de tous les procédés essayés pour la lutte contre le phylloxéra, l'usage du sulfure de carbone ou des sulfocarbonates, la submersion, les plants américains. Ce sont eux, notamment, qui les premiers, quoique combattus par les commissions officielles et presque par le gouvernement, ont planté hardiment des milliers d'hectares en plants transatlantiques, les Jacquez, les Riparias, qui promettent des merveilles. Aucun tenancier, même pour lo ou 20 ans, n'eût entrepris ces travaux qui demandent des capitaux considérables, égaux souvent au prix de la terre et qui s'étendent sur huit, dix ou douze ans ». Aucune administration d'État, avec ses règlements rigides, ses partis pris, son ignorance, ses préventions, ses alternatives de lenteur et de précipi-

1 L'expérience prouve que dans le département de l'Hérault il faut à peu près ce tfinps pour reconstituer un grand vignoble et l'amener à la pleine production.

tation, d'avarice besoigncuse et de prodigalité aveugle, n'eût pu suffire à une semblable tâche.

Ce sont aussi ces propriétaires, moyens et grands, qui, dans les Landes et dans la Sologne, ont couvert de pins d'énormes espaces incultes, pendant que les forêts de l'État dans le Midi ne sont encore couvertes que de broussailles. Ce sont toujours ces mêmes propriétaires perpétuels qui en Normandie ont fait planter par leurs fermiers, en leur payant les frais, des pommiers par dizaines de mille et qui, abandonnant une culture peu rémunératrice pour une meilleure, ont donné à leurs fermiers les fonds pour la conversion de terres arables en prairies, s'efforçant ainsi de substituer la denrée rare, la viande, à la denrée dépréciée, le blé. Ce sont eux encore qui, dans le Nord, ont propagé la culture de la betterave et élevé ou commandité des sucreries ou des distilleries. Quel que soit le mode d'exploitation de la terre, la régie directe, le fermage ou le métayage, le propriétaire reste, sous tous les régimes, l'agent essentiel du progrès. Une terre affermée, dont le propriétaire cesse de s'occuper, dépérit. Le fermier ne remplace donc pas le propriétaire. Celui-ci conserve son rôle à côté du premier, rôle considérable auquel l'agriculture doit presque tous ses progrès. Quand les collectivistes viennent proposer de remplacer les fermiers des propriétaires privés par les fermiers de l'État, quand ils croient que ce changement n'entrainerait aucune conséquence pour la production, ils montrent qu'ils ignorent ce qu'est en général et ce que doit être le propriétaire moderne. Ils substituent un mécanisme mort à un organisme vivant; ils enlèvent à la culture son âme et ils ne lui laissent que ses bras.

Proudhon qui, au milieu de ses obscures dissertations, a de si brillants éclairs de bon sens, a écrit un mot singulièrement vrai : « Tour déterminer la décadence de l'industrie agricole dans « mainte localité, ou du moins pour en arrêter les progrès, il « suffirait peut-être de rendre les fermiers propriétaires1. »

Quelqu'ingénieuse combinaison que l'on puisse adopter, les

1 Contradictions économiques, tome 1er, |> lbô, 4* édition.

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inconvénients économiques du mir resteront énormes. Sont-ils compensés par des avantages moraux? On chercherait vainement ceux-ci. Le mir supprime-t-il l'inégalité des conditions, en admettant que cette inégalité soit un mal? Fait-il disparaître ce que l'on appelle le prolétariat agricole? En aucune manière.

Le livre si substantiel et si exact de mon frère, Anatole Leroy- Beaulieu, et les aveux mêmes de M. de Laveleye prouvent que l'institution du mir n'a pas cette vertu. Le prolétariat agricole vit avec lui, il se développe avec lui et est même plus irrémédiable que sous tout autre système. Le prolétariat rural se recrute alors dans diverses catégories d'individus : ceux qui ayant émigré pour faire du commerce et n'ayant pas réussi sont revenus dans la commune, mais ont perdu leur droit au mir; les individus qui, même étant toujours restés dans la commune, n'ont pas ou n'ont plus de capital agricole, des instruments de travail, un cheval. Le paysan russe, malgré son lot, peut-être même à cause de son lot, est plus endetté que celui de l'Occident; il paie plus cher le crédit, il ne peut pas donner d'hypothèque. L'homme laborieux peut malaisément s'occuper : son champ n'est pas plus Vaste que celui de son indolent voisin ; s'il l'améliore trop, il perd, au renouvellement des lots, le fruit de sa peine. Il ne peut guère louer ses bras, chaque cultivateur ayant son champ qu'il exploite lui-même. Les propriétés seigneuriales seules peuvent occuper son surcroît d'énergie.

Cependant, à la longue, l'inégalité reparaît dans le mir. Les individus plus habiles et plus rusés, qui parviennent à amasser quelque argent ou quelque richesse mobilière, n'en trouvent qu'un emploi : l'usure, l'usure effrontée, effrénée. La langue russe a trouvé un mot énergique pour désigner ces hommes qui, disposant de plus de moyens et ne pouvant agrandir leurs terres, se livrent à cette industrie du prêt : elle les appelle les « mangeurs du mir. » L'usurier mange le mir. Les riches ont sous ce régime une influence qui ne peut s'exercer en donnant du travail, en créant des sources nouvelles de richesse, en prenant la direction de la production ; ils ne peuvent que jouer le rôle du juif du

moyen âge, pousser l'homme obéré aux dépenses disproportionnées, le corrompre et le ruiner.

Aussi le mir couvre-t-il bien des infortunes qu'il a lui-même engendrées. Des observateurs exacts se sont livrés à des monographies de diverses communes russes. Ils ont classé les lamilles de paysans en différentes catégories, suivant que, pour les raisons éuumérées ci-dessus, elles n'avaient pas part aux lots du mir ou qu'elles y obtenaient des parts plus ou moins importantes : les premières sont dites familles sans âmes, c'est-à-dire sans lots; les autres sont réparties en familles fortes, familles moyennes et familles faibles. Il se trouve des paysans qui ont « vendu leurs âmes» ; l'expression est énergique, et elle peint la situation presque désespérée où se trouvent ces malheureux. Les deux tiers des familles ne possèdent pas la moitié des lots.

Mon frère, Anatole Leroy-Beaulieu , donne des détails singulièrement instructifs et précis à ce sujet. On a fait la monographie d'un mir, celui d'Arachine, où les familles sont divisées en quatre catégories: « La première comprend celles qui, par leur « défaut de travailleurs ou leur manque d'instruments agri- « coles, sont incapables de cultiver avec profit et de supporter « la moindre part des charges communales. Sur 87 familles, a Arachine en comptait 3 dans cette situation. Elles étaient ex- « dues de tout partage et affranchies de tout impôt. En style a russe, elles n'avaient pas d'âmes. Après ces familles sansdmes o viennent, dans la classification d'Arachine, les familles fai- « blés ou peu capables, celles qui possèdent un travailleur va- « lide, mais sont dépourvues de l'indispensable auxiliaire du « laboureur, le cheval. On en comptait une dizaine ; elles ne re- « cevaient chacune qu'un lot et n'étaient taxées qu'à une âme. « A la troisième catégorie, de beaucoup plus nombreuse (45 « sur 87), appartiennent les ménages qui n'ont qu'un travailleur « unique avec un ou deux chevaux ; ils payaient chacun pour a deux âmes et possédaient deux lots. Enfin venaient, au nom- « bre de trente, les familles les plus nombreuses et les plus <t riches, cultivant chacune plus de deux lots, la plupart trois

« ou quatre, quelques-unes cinq ou même cinq et demi, et na- « turellement taxées chacune à une part correspondante...

« Une conséquence assez innattendue de ce mode de distri- « bution, c'est qu'avec ces procédés en apparence tout com- « munistes, ce qui constitue un titre à la terre, c'est moins la « force personnelle du travailleur que les ressources dont il « dispose. Dans un mir comme celui d'Arachine, on pourrait « presque dire que c'est le capital qui donne droit au sol. La « terre est attribuée de préférence à ceux qui ont le plus de « moyens d'en tirer parti l. »

M. Anatole Leroy-Beaulieu dit ailleurs que dans le gouvernement de Kostroma il y a 98,000 paysans dépourvus de tout lot, 94,000 dans celui de Tambof, 77,000 dans celui de Koursk, et il conclut avec un grand sens : « Le mal, semble-t-il, ne peut que et s'accroître, les familles sorties des communautés de villages « n'y pouvant retrouver accès qu'en rachetant le droit d'y rentrer, « les partages devenant presque partout de moins en moins « fréquents, et les lots à distribuer de plus en plus exigus, par « le fait même de l'accroissement de la population. La propriété « collective est ainsi doublement accusée d'inefficacité, accusée « de ne pouvoir mettre la terre à la portée de tous, et de ne « pouvoir tirer de la misère les familles qu'elle parvient à doter « de terres. »

Voilà ce qu'est le mir russe pour ceux qui l'ont étudié de près : une déception. Avec les énormes inconvénients qu'il entraîne pour la culture, il n'offre pas de sérieux avantages sociaux. L'initiative individuelle, il la détruit; la richesse et l'aisance, il leur ferme le champ où elles pourraient s'employer et il les tourne uniquement vers le prêt à intérêt, l'usure. L'esprit d'épargne , il le comprime, et, à l'épargne faite, il ne laisse presque aucun emploi honnête et loyal. Si l'on ajoute que le mir est incompatible avec la culture intensive et la grande production diversifiée, on pourra juger du mérite de cette première forme de la propriété collective.

1 Anatole Lsroy-Beaulieu, L'Empire des tsars et, les Russes, tome I", p. 5'2'J.

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