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CHAPITRE III Les Supérieurs de Sainte-Barbe

M. l'Abbé DUR ET

C'est â M. Duret, doq moins qu'à M. Tourvieille, que ITnsLitution d'Annonaj dut de ne pas périr en 1822, car ses démarches, ses relations, ses services, obtinrent des autorités ecclésiastiques et civiles l'acceptation des propositions qu'il présentait d'accord avec son associé, M. Tour vieille.

En ce point, son rôle fut prépondérant et à lui seul revient le mérite de ce premier succès.

Homme de grande foi, bon, humble, modeste, il s'effaça immédiatement devant l'homme d'initiative et de valeur qu'il jugeait seul capable de mener à bien l'œuvre entreprise. Il se contenta d'être son collaborateur le plus dévoué, son conseiller le pltis prudent, le plus expérimenté, et ajoutons, le plus écouté ; car le supérieur du collège eut toujours la sagesse de se ranger à l'avis de celui que prêtres et administrateurs civils prenaient potir conseiller dans les affaires délicates.

Né â Annonay le 9 Juillet 1762, Vincent Duret était le second fils d'un médecin de grande réputation dans le paj's. Il commença ses études avec un de ses oncles, chanoine de la Collégiale d' Annonay, et les termina à Paris. Boursier du collège d'Autun fondé par le cardinal Bertrand, en faveur des enfants d'Annonaj, il suivit les cours du collège

« Louis-le-Grand, auquel le collège 'd'Autun avait été réuni. Il y rencontra comme condisciples quelques jeunes gens qui acquirent une triste célébrité pendant la Révolution, entre autres, les deux frères Robespierre.

Tout jeune enfant, il était regardé comme un prodige d'intelligence et de bonté. Grâce à ses dons intellectuels et à son application à l'étude, il obtint le grade de maître ès-arts à l'Université de Paris. Il fit ensuite son cours de théologie à la Sorbonne et il n'était que sous-diacre, lorsqu'en 1785, il regut le titre de chanoine de la collégiale d'Annonaj.

Ordonné prêtre l'année suivante, il revint dans sa ville natale remplir les fonctions de son- canonicat. En 1790, tous les chapitres de chanoines furent supprimés et leurs biens adjugés à la nation. Privé du revenu de son titre, l'abbé Duret revint dans sa famille. Il refusa tous les serments successivement exigés des ecclésiastiques, et cela, malgré les instances de quelques-uns de ses parents, moins éclairés que lui sur l'importance et la valeur de ces actes, ou plus accessibles aux considérations humaines. Bientôt il dut sortir du sein de sa famille, pour se soustraire aux recherches dirigées contre les prêtres insermentés. Pendant quelque temps, il se réfugia dans la ferme de Côte, sur la Cance. La route du Puy n'était pas ouverte à cette époque ; le chemin de Villevocance passait par Chàtinais et suivait les hauteurs. La retraite était assez sûre ; elle lui servit plusieurs mois. Il en sortait de temps en temps, pour porter, au péril de sa vie, les se-

cours de la religion à des malades ; dans la nuit du samedi, il se rendait en ville pour y célébrer la Ste Messe le lendemain et aussi pour y administrer les sacrements.

Dans les premiers mois de 1793, il fut obligé de quitter sa retraite ; il partit pour Lyon où il arriva après mille peines et mille vicissitudes. Il s'y trouvait pendant que l'armée de la Convention en fit le siège. Grâce au dévouement d'un citoyen, excellent patriote, qui lui procura un costume de garde national, il put sortir heureusement de la ville, tandis que son hôte, M. Mayol de Lupé, moins heureux> que lui, fut arrêté et périt sur l'échafaud.

Rentré à Annonay, il demeura chez son frère pendant quel(|ues jours, le temps seulement de chercher une retraite sûre. Il la trouva dans un misérable réduit, situé sous le toit d'une pauvre maison du quartier des Cloches. La cachette était si basse, que l'abbé Duret et Tabbé Gamon qui partageait son sort, ne pouvaient s'y tenir debout. Ils y passèrent de longs mois, sans que rien eût trahi leur présence. Grâce à la prudence de leur hôte et des fidèles qui les faisaient appeler, ils purent ainsi exercer le ministère sacerdotal dans une certaine mesure et administrer les sacrements les plus nécessaires à .la vie chrétienne. Servi par un courage k toute épreuve et une rare présence d'esprit, l'abbé Duret eut toutes les audaces, afin de remphr les fonctions du saint ministère ; il ne craignait pas de revêtir tous les costumes, depuis celui de garde national jusqu'à celui de mendiant. Afin de prendre conseil, dans une conjoncture délicate.

il eut même, un jour, la hardiesse de pénétrer^ sous un déguisement, dans la prison où était enfermé son parent, le chanoine Montgolfier, frère des inventeurs des ballons. Après le 0 Thermidor, il sortit de sa retraite et se livra à toutes les ardeurs de son zèle, pour porter des secours aux malades, des consolations aux affligés, pour administrer les sacrements de baptême et de mariage, et il célébra presque publiquement la Sainte Messe dans sa maison.

Dès 1793, il avait reçu des pouvoirs spéciaux comme délégué de Mgr d'Aviau, pour le canton d'Annonaj et les cantons voisins. Il j remphssait les fonctions d'archiprètre, dont il reçut le titre à une époque que nous n'avons pu préciser. Sous le couvert de sa sœur, il recevait les décisions et les règles de conduite tracées par Mgr d'Aviau et transmises par l'intermédiaire du vicaire général de Vienne, M. l'abbé Brochier. On devine bien que ces lettres adressées à la citoyenne Pierrette Duret, religieuse, chez le citoyen Duret, médecin, ou chez la citoyenne Veuve Duret, ne passaient pas par le service des Postes. Des mains amies et' sûres se chargeaient de les remettre à qui de droit, souvent au prix des plus grands dangers, au risque même de la vie ; car, cacher un prêtre insermenté, transporter la correspondance d'un émigré, furent, à cette époque, des crimes punis de mort, ou au moins passibles de la prison, quand la Terreur eut pris fin. Après le 18 Fructidor, il quitta Annonay et se rendit dans la montagne, du côté de St-Symphorien , où il était allé plusieurs fois rendre visite à

Mgr d'Aviau, pendant le trop court séjour que le prélat fît dans cette paroisse. Dans le courant de 1798, M. Duret rentra à Annonaj et reprit son ministère, en y apportant toutefois un peu plus de réserve et de discrétion qu'avant le 18 Fructidor: puis, à mesure que les temps devinrent plus calmes, il ouvrit de plus en plus largement les portes de sa maison, où il célébrait la Sainte Messe. Son culte, comme on disait alors, fut un des plus fréquentés. De retour dans son diocèse, Mgr d'Aviau prit souvent l'abbé Duret pour le compagnon de ses courses apostoliques ; il en fît le confident de ses projets de restauration religieuse et un de ses hommes de confiance pour bien des missions délicates. Jusqu'à la fin de 1801, M. Léorat Picansel n'avait pu rentrer officiellement dans sa paroisse, mais il avait chargé M. Duret, son premier vicaire depuis 1797, de le suppléer. Celui-ci avait donc la direction effective de la paroisse, mais il ne prenait aucune mesure tant soit peu importante, sans consulter son curé, qui habitait la propriété de Picansel, commune de Koiffieux, résidence forcée qui lui avait été assignée par le préfet.

Après la signature du Concordat, le Haut- Vivarais fut, comme on sait, rattaché au diocèse de Mende. M. Picansel, nommé vicaire général pour cette partie du diocèse, constitua son premier vicaire, commissaire pour la nouvelle démarcation des paroisses, dans son arrondissement. Il fallait procurer à l'évèque de Mende tous les renseignements relatifs à l'étendue, à la population des paroisses et aux changements que le bien de la

religion et l'avantage des fidèles paraissaient exiger.

Les décisions prises par les commissaires devaient être considérées comme définitives, car l'autorité épiscopale, dont ils étaient les délégués compétents, ne pouvait guère contrôler leur travail. C'était une mission de confiance ; elle exigeait de ceux qui en étaient investis, de sérieuses qualités : du jugement, de la prudence et du tact, ainsi qu'il est facile de le concevoir, d'après les instructions qui leur étaient données par M. Picansel :

« La nouvelle fixation des paroisses prescrite par le Concordat, nécessite un travail, qui, s'il est bien exécuté, en rendra le service plus facile aux prêtres, rapprochera les fidèles de leur pasteur et sera ainsi très avantageux à la religion ».

« On a jeté les jeux sur vous, Monsieur, pour les paroisses de N. N. etc. ».

« Vous vous adjoindrez les prêtres de ces paroisses et de celles qui limitent, qui en connaissent le mieux les localités et que vous croirez les plus propres à vous seconder. Vous parcourrez, autant qu'il vous sera nécessaire, ces diverses paroisses ; vous désignerez quels villages, hameaux, granges, conviennent mieux à telle et telle paroisse, pour en distraire les uns et leur en unir d'autres. Vous ferez pour cela attention aux montagnes à franchir, aux rivières, aux torrents à passer, aux chemins plus ou moins praticables et k toutes les autres considérations, qui peuvent nécessiter ces changements ».

« Vous vous appliquerez de plus à connaître

quelles sont les limites naturelles qui conviennent à chaque paroisse, le sommet d'une montagne, Une rivière, un ruisseau, un chemin, quelquefois une ligne droite tirée de tel point à tel point bien connu. Il sera donc nécessaire que, pour celles qui limitent avec un autre arrondissement, vous vous concertiez avec les commissaires qui auront été nommés pour un travail semblable ».

« Vous ne perdrez pas de vue qu'il est toujours plus avantageux de ne pas innover ; vous ne toucherez conséquemment aux anciennes divisions, qu'autant que le bien de la Religion le commandera ».

« Vous dresserez ensuite un acte de votre travail paroisse par paroisse, motivant toujours les moindres changements qui seront faits, comme aussi pourquoi il ne sera point touché aux anciennes divisions ».

« Vous transporterez ensuite ce même travail sur une feuille de papier, formant une ligne circulaire qui exprime à peu près le contour de chaque paroisse, avec ses sinuosités. Sur cette ligne seront marquées par leurs noms les limites qui la séparent des voisines, et dans le contour intérieur, seront disposés les villages, hameaux, granges, qui sont le plus près de ces limites ».

« Vous n'oublierez pas de marquer les populations de cliaque paroisse dont vous ferez le dénombrement le plus exact et sans vous en rapporter aux dires ni aux tableaux antérieurement formés ».

« Le verbal sera signé par vous et par tous les prêtres qui auront concouru à ce travail » .

« Mgr l'Evêque est persuadé que vous mettrez de côté toute considération particulière, toute prévention, que vous saurez vous mettre à l'abri de l'intrigue, de la partialité, des vues ambitieuses ou intéressées de quelques communes ».

« Ce n'est pas seulement pour les prêtres qui vont être établis dans ces paroisses et pour la génération présente, que sera le résultat de ce travail ; il fixera désormais les arrondissements, dont plusieurs jusqu'ici sont défectueux ».

« Mgr l'Evêque cbarge du tout votre conscience, convaincu que vous n'aurez en vue que le bien de la religion et le plus grand avantage des fidèles ».

Vicaire de M. Picansel depuis 1797, M. Duret donna sa démission en 18 IG, car ses forces ne secondaient plus son zèle, et il ne pouvait suffire tout à la fois aux occupations d'un ministère fort laborieux et aux soins à donner aux deux maisons de la Providence et de Ste-Barbe.

Pendant près de vingt ans, il avait pris une large part à toutes les œuvres de rénovation religieuse, créées à Annonaj. Si, dès 1801, il avait envoj^é à St-Sympllorien quelques enfants des meilleures familles de la ville ; s'il avait, de concert avec son curé, coopéré au transfert de l'Institution dans les bâtiments des Cordeliers et de l'établissement des Religieuses Ursulicfôs dans l'ancien couvent d© Ste- Marie, il ne s'était pas moins préoccupé de l'instruction des pauvres. Dès 1797, il avait organisé des catéchismes qu'il présidait chez une pieuse fille, en attendant qu'on put les établir régulièrement dans l'église paroissiale. Si les petites filles étaient.

depuis 1803, reçues à l'école des Religieuses Ursulines, les petits garçons n'avaient encore point d'instituteurs en 1807. M. Duret engagea un jeune homme très pieux, à ouvrir pour eux une école dans une maison prés la porte St-Michel, k Ste-Marie. Cette maison avait été donnée ' aux demoiselles Lioud pour en faire de bonnes œuvres. M. Duret visitait souvent cette école et la soutenait de son mieux. Elle était insuffisante et de plus on ne trouvait pas d'assistant pour l'instituteur ; aussi, en 1810, M. Duret seconda-t-il de son mieux les efforts de son curé, quand M. Picansel voulut appeler les Frères des Ecoles Chrétiennes ; il s'intéressa vivement à cet établissement si utile et il resta jusqu'à sa mort le directeur spirituel de la communauté.

Il avait vu de très près les souffrances des pauvres ; mis constamment en contact avec eux par les travaux du saint ministère, il avait pu, sans doute, grâce k sa situation de fortune, leur venir souvent en aide ; mais cela ne suffisait pas à sa charité , aussi, dès que les circonstances le permirent, il réorcî'anisa la société des Dames de la Miséricoi'de, détruite à la Révolution, personnes riches ou aisées, qui donnaient quelque chose de leur superflu pour le soulagement de leurs frères malheureux.

Comme son curé, il gémissait des abus qui se commettaient k l'Hôpital, aux dépens des pauvres malades; aussi, fut-il heureux, quand l'Administration en confia la direction aux Religieuses Trinitaires. Son curé le nomma leur directeur spirituel,

et il conserva cette fonction jusqu'à sa mort.

En 1834, il fut nommé par Mgr Boanel, supérieur des Religieuses Ursulines d'Annonay.

Cette communauté lui était bien chère ; il avait contribué, pour sa part, à son établissement dans la ville, par divei'ses démarches auprès des autorités municipales : il avait secondé les pieux désirs de sa sœur, Religieuse Ursuline à Boulieu, avant la Révolution. Dès 1801, cette dernière avait manifesté l'intention d'étaljlir à Annonay ou à Boulieu un couvent de son ordre ; elle en avait même étudié les movens de concert avec son frère ; aussi, accueillit-elle avec une sainte joie, le projet de Madame de l'Herrauzière et demanda-t-elle à se joindre à elle et à ses compagnes, dès qu'elles prirent possession du couvent de Ste-Marie. Elle 3' vécut saintement pendant vingt-cinq ans environ ; elle était décédée depuis quelques années seulement, quand son frère succéda à M. Actorie, en qualité de supérieur.

Mais, avant même d'en devenir le supérieur, il avait eu l'occasion de rendre un grand service à cette communauté. C'est sur ses conseils et par ses démarches, que fut fait l'achat du clos Tavernier, qui donna un peu d'air et d'espace aux élèves et aux religieuses, car le local loué par la ville à ces Dames ne comprenait que les bâtiments et une cour beaucoup trop étroite pour un établissement destiné à Tinstruction.

Quelques années plus tard, en 1835, il fit encore acheter un lot de jardin contigu, qui constitua, avec le précédent, un clos assez

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étendu, nécessaire â une communauté cloîtrée.

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici des services rendus à l'Eglise et à la société par M. Duret, devrait suffire pour nous le montrer comme un des ouvriers qui travaillèrent le plus efficacement à défricher le champ du Père de famille envahi par les ronces et lés épines pendant la Révolution.

Cependant nous n'avons pas encore parlé des deux œuvres maîtresses de sa vie : La Providence et Ste-Barbe.

Nous ne dirons rien de l'œuvre de la Providence ; le rôle de l'abbé Duret, comme directeur des Demoiselles Lioud, comme supérieur spirituel do la congrégation qu'elles ont établie, a été trop bien décrit dans Les Origines de la Providence, pour que nous ayons à y revenir.

Disons seulement que M. Duret commença cette œuvre, comme celle de Ste-Barbe, a petit bruit. Nous trouvons cette affirmation dans une note de M. Tracol ainsi conçue : « La maison de la Providence recueillit d'abord deux pauvres petites tilles dans un local fort étroit, prés de l'église de Trachin ; bientôt on en reçut quatre. Ensuite les sœurs Lioud, se conduisant toujours par les avis de leur saint directeur, vinrent s'établir dans une maison près de M. Duret, le médecin, où elles eurent un tout petit jardin, et bien juste ce qu'il fallait pour continuer l'œuvre, car le nombre de leurs enfants s'augmentait de jour en jour, etc ».

M. Tracol écrivait ensuite, à propos de Ste- Barbe : « Cette œuvre a commencé dans la maison Servonain, vis-à-vis la* maison Lioud aîné. Là, une

fille pieuse, Marie Meunier, prit chez elle deux jeunes gens, dont l'un même était malade. Avec le secours de M. l'abbé Duret, elle leur rendait tous les services qui étaient en son pouvoir, iTiais comme elle était logée fort k l'étroit, elle alla demeurer dans une maison appartenant au sieur Valette, dans une petite rue, près de la maison Chabaud, au taubourg de Cance. Là, elle loua une chambre exprés pour ces jeunes gens, laquelle pouvait en loger un plus grand nombre. Cette excellente personne se dévouait entièrement aux soins dont avaient besoin ces étudiants, et cela dura jusqu'à ce qu'on eut loué Ste-Barbe, où ils furent recueillis par le zèle de M. l'abbé Duret, aidé de M. Antonin Pejron, son fidèle coopérateur ».

Pendant ses courses à la fin de la Révolution et après le Concordat pour la délimitation des paroisses, M. Duret avait pu se convaincre, dans ses relations avec les habitants des campagnes, quelle mine précieuse on pouvait exploiter, pour le recrutement du clergé, dans ces honnêtes et religieuses familles de cultivateurs, combien il importait de faciliter à leurs enfants le bienfait de l'instruction secondaire et d'une éducation capable de développer chez eux les germes de vocation à létat ecclésiastique.

C'est pourquoi, dès le transfert de l'Institution de St-Sjmphorien k Anoonaj, il donna ses soins à quelques-uns de ces jeunes gens et se mit k la tête du comité paroissial qui loua, k leur usage, la maison dite depuis Ste-Barbe (1). Il faisait k ses chers

(1) Le nom tie Ste-Barb ; fut duiiné par M. Duret à la nouvelle

enfants des visites aussi fréquentes que le lui permettaient ses occupations de vicaire, et il ne se passait presque pas de jour sans qu'il allât, soit contrôler la surveillance et la cuisine, soit adresser aux élèves quelques mots d'encouragement et de piété. Il remplissait déjà, dans les conditions que permettaient les circonstances, les devoirs d'un supérieur zélé et vigilant.

Il avait donné sa démission de vicaire en 1816, ainsi que nous l'avons vu, à cause de la diminution de ses forces, et il avait limité l'exercice de son ministère, aux deux œuvres de la Providence et de Ste-Barbe, à la direction spirituelle des Frères des Ecoles chrétiennes et des Religieuses Trinitaires de l'Hôpital. Après trois ans d'un repos relatif, sa santé se fortifia et, comme Ste-Barbe agrandi pouvait lui offrir une petite chambre, il n'hésita pas à quitter une famille bien chère, qui le respectait et le vénérait, pour s'enfermer dans sa pauvre, mais bien chère maison de Ste-Barbe. Il comprenait que cette œuvre, qu'il estimait une des plus utiles et des plus importantes, ne pouvait vivre et se développer, si elle n'avait à sa tète un supérieur toujours présent, pour imprimer à tous une sage et pieuse direction.

Il voulut donc lui consacrer le petit nombre d'années qui lui restaient à vivre ; il avait déjà cinquante sept ans. Il commençait ainsi, à un âge oii les habitudes sont déjà prises et même enracinées, la vie de communauté, où il ne pourrait, et où d'ailleurs il ne désirait pas trouver les mêmes commodités ni

pension, en souvenir de l'Institution de Paris, où son frère avait fait une partie de ses études.

le même confortable que dans sa famille, où il aurait un logement plus que modeste, une table plutôt frugale, une perspective de travail, de règle et d'assujettissement continuels .

Il fallait faire vivre Ste-Barbe ; c'était un véritable problème à résoudre, avec les faibles ressources que les enfants pouvaient fournir; M. Duret comptait avant tout sur la charité et apportait à la gestion de sa maison beaucoup d'ordre et d'économie.

Le service de la maison fut fait pendant de longues années par deux filles, deux sœurs, dont le dévouement égalait la piété et qui méritaient bien toute la confiance qu'avait en elles le digne supérieur, 11 n'avait pas besoin de leur prêcher l'économie ; elles ne laissaient rien perdre, rien gâter, comme d'excellentes ménagères qu'elles étaient.

La vaisselle était fort commune ; c'étaient des soupières, des saladiers, des assiettes en couleur, de St-Désirat, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de plus ordinaire en fait de poterie. Ce fut un événement, le jour où, vers 1835, le cher Auguste de Montgolfier fit apparaître sur les tables des soupières en métal, des assiettes de faïence blanche, qui étaient d'ailleurs de la plus grande simplicité : « Où veux-tu nous mener, Auguste, avec ces belles assiettes?» s'écria M. Duret, oncle de M. de Montgolfier, à la mode de Bretagne.

L'économie de M. Duret, qui ne connaissait que les dépenses absolument indispensables, prévoyait qu'après les assiettes, il faudrait changer autre chose. Mgr Delcusy aurait donné raison à M. de Montgolfier, car ce fut Sa Grandeur qui, plus tard,

vers 1859, demanda qu'à Ste-Earbe, comme aux noces de Cana, l'eau fût changée en vin.

L'eau, en ef^ei, était l'unique boisson des élèves et, jusqu'à la construction du barrage en 1805, elle coûtait assez cher, puisque une personne était à peu prés exclusivement employée à aller la chercher à la fontaine de Notre-Dame, passablement éloignée de Ste-Barl)e.

Les bienfaits de M. Duret et ses qualités intellectuelles et morales lui avaient valu, sur ses enfants de Ste-Barbe, une autorité sans limites, paternelle sans doute, mais très ferme. Il était patient à leur égard et même un peu lent à prononcer une exclusion ; mais sa décision, une fois prise, était irrévocable; aussi ses élèves suivaient-ils ponctuellement la règle et n'étaient-ils que rarement en faute ; les registres des médaillons et du Grand-Livre de la Postérité nous en ont donné la preuve.

Si la crainte do ]\I. Duret était pour les plus jeunes, pour les plus étourdis, le commencement de la sagesse, d'autres sentiments guidaient le plus grand nombre dans l'observation de la règle, dans l'application aux études, dans la pratique des devoirs religieux ; c'étaient les leçons théoriques et pratiques de dévouement, de piété, que leur donnait chaque jour leur supérieur.

Ce saint prêtre avait entin réalisé le plus beau de ses rêves, il s'était entouré de nombreux enfants, sur le fi-ont desquels il croyail voir briller l'auréole du sacerdoce de Jésus-Christ ; il lui était donné de les initier, par ses conseils et ses exemples, à la

piété et à la pratique de toutes les vertus nécessaires à leur sublime vocation . De leur côté, ses élèves, dont un bon nombre avait, surtout dans les premières années, l'âge du soldat, pouvaient avec sûreté, apprécier les mérites et les vertus de leur père.

Oh ! comme ils aimaient, chaque année, au retour de sa fête, célébrer la St Vincent, non pas à grand renfort de mise en scène, mais avec un simple compliment vraiment parti du cœur. La réponse était tendre, calme, sage ; elle affermissait toutes les bonnes volontés et ne faisait entendre qu'avec peine de doux reproches aux moins parfaits. On 1'?. vu descendre avec son cher Auguste et dire deux ou trois ans de suite : « C'est la dernière fois, mes enfants, que vous célébrez ma fête ; n'oubliez pas mes conseils, écoutez bien ce que vous dira à ma place M. Auguste ». Il fut malheureusement prophète en 1841.

Voyant dans Ste -Barbe une œuvre paroissiale au moins dans ses origines, il lui maintint toute sa vie, dans une certaine mesure, ce caractère que diverses circonstances lui ont fait perdre dans le cours du temps, 11 tenait, par exemple, à ce que Ste-Barbe contribuât, par sa présence et par son concours, à donner, dans l'égUse de Notre-Dame, tout l'éclat et la pompe possibles aux grandes solennités de Noël, de la Semaine Sainte et de la Fête-Dieu.

Relever l'éclat des fêtes religieuses n'était pas le seul motif qui lui dictât cette mesure ; il savait que la grandeur et la majesté des actes de la litur-

« gie, que la beauté des chants exécutés par des voix exercées et nombreuses, devaient fournir un aliment à la piété de ces jeunes aspirants au sacerdoce et développer en eux le goût des belles cérémonies qui frappent tant les peuples.

La veille de Noël, quelle que fût l'inclémence de la saison, Ste-Barbe allait, à 1) h. 1/2, remplir le choeur de Notre-Dame et chanter Matines et Laudes. Puis un prêtre, (ce fut pendant de longues années M. l'abbé Béchetoille), revêtu de la dalmatique du diacre, accompagné de deux thuriféraires et de deux acolj^tes portant les cierges, entonnait le chant de la généalogie de St Mathieu. . 11 fallait entendre ensuite les élèves de Ste-Barbe, auxquels s'unissaient l)ien des fidèles, chanter à pleine voix le Te Deum laudamiis , puis toute cette messe de la nuit, incomparable de poésie. Les grands comnmniaient, les quelques petits étaient charmés et ravis de ce qu'ils voyaient et entendaient; les joyeux Noëls populaires se succédaient pendant la seconde messe et l'orgue faisait entendre ses plus douces et ses plus suaves mélodies.

Quelles tendres, pieuses, profondes et fortes émotions ne laissait pas une nuit pareille dans l'âme de certains enfants, sinon de tous ! Nous n'en citerons qu'un exemple: M. l'abbé Galho dit un jour à M. l'abbé de Montgoliîer, que c'était à une de ces messes de minuit, qu'il avait sen.i l'attrait de la vocation aux missions étrangères.

M. Duret n'accompagnait pas ses élèves à la paroisse pour la messe de minuit, car il la célébrait lui-même dans son petit oratoire de la Providence ;

mais il ne manquait jamais de les conduire luimême aux offices de la Semaine Sainte et il en éprouvait une grande satisfaction. Il avait encore plus de plaisir à les voir assister aux deux processions solennelles du Très Saint Sacrement pour la Fête-Dieu.

Dès la fête de l'Ascension, un des professeurs du collège venait à Ste-Barbe, choisir et exercer la petite phalange de trente à quarante enfants qu'on appelait les anges ; les plus petits devaient jeter les fleurs, les plus grands balancer l'encensoir, tout en formant de gracieuses figures. Les élèves des classes supérieures prenant, ce jour-là, la soutane qu'ils aspiraient à porter pendant toute leur vie, étaient revêtus de dalmatiques et de chapes comme des clercs et s'avançaient gravement, unissant leurs voix déjà fortes à celles du clergé, pour chanter les hymnes sacrées. Si nous disons tout cela, c'est qu'il y a là une partie de l'œuvre de M. Duret, et nous le disons avec le regret que cela n'existe plus.

Quand il eut cessé d'être vicaire, M. Duret continua à assister fort exactement aux offices de la paroisse. 11 ne laissait passer aucun jour, sans y aller faire au moins un quart d'heure d'adoration dans l'après-midi, alors même qu'il y eut une chapelle à Ste-Barbe ; il se plaisait à y réciter son bréviaire et son chapelet. Chaque dimanche, il y entendait comme autrefois la grand'messe et les vêpres et n'accompagnait jamais ou presque jamais ses élèves aux offices du collège. Tout en collaborant à la même œuvre que ses confrères, il restait plutôt l'homme du clergé paroissial, dans les rangs

duquel il avait tenu une si large place pendant vingt-cinq ans. Ceci, d'ailleurs, ne l'empêchait pas de s'occuper activement de l'administration de la société des Prêtres de St-Basile, â laquelle il fut intéressé en qualité de premier assistant, soit de M. Lapierre, soit de M. Tour vieille.

Les anciens chanoines qui avaient sanctifié les stalles de Notre-Dame, étaient dignement remplacés par cette couronne de saints prêtres que les Donnet et les de Charbonnel avaient admirés au point de ne jamais les oublier. M. Duret tenait à conserver au milieu de ces vénérables restaurateurs du culte la stalle qu'il avait occupée avant 1789, comme il désirait aussi donner des successeurs à ces prêtres dévoués, les Picansel, les Rantonnet, les Barrier, les Fourel, les de Colonjon et les Dégasches, dont il avait lui-même partagé les travaux. . Il faut voir ^[. Duret entouré, à Ste-Barbe, de deux hommes qui, sans avoir le même renom que les précédents, n'en ont pas moins servi utilement et saintement cette œuvre intéressante. M. Coupât finissait ses classes d'une manière assez brillante en 1826 et, deux ou trois ans plus tard, il venait à Ste-Barbe seconder M. Duret déjà âgé, pour la direction de cette pension.

A côté de lui, nous apparaît la figure sympathique de M. l'abbé Bonnet; d'abord employé de commerce, il avait suivi l'exemple de plusieurs de ses jeunes concitoyens et quitté, comme eux, les atÏAiires de la terre pour travailler à ia vigne du Seigneur. Il achevait alors ses études théologiques, en exerçant hal)ilement la surveillance de l'Exter-

nat. La bonne humeur de ces deux Messieurs réjouissait le coeur du vieillard, qui eut bientôt auprès de lui M. de Monlgolfîer.

« Nous nous rappelons, dit un ancien élève, comme si cela était d'hier, la physionomie de la table des maîtres au réfectoire de Ste-Barbe ; sous le Christ, M. Duret présidait avec sa bonté et son sourire habituel; à sa droite, M. Coupât et le premier surveillant de Ste-Barbe; à sa gauche, M. Auguste, qui garda quelque temps l'habit laïque ; mais on devinait facilement sous cet habit une àme déjà éclose et largement épanouie à la pratique des vertus, car on le voyait souvent se priver d'un fruit, ou faire quelque autre petite mortification de ce genre ; â son côté, M. Bonnet se faisait son mentor et son guide pour bien des choses » .

Si M. de Montgolfier vint charmer par sa présence la vieillesse de M. Duret, le soulager clans son administration et donner ses soins à une jeunesse intéressante à tant de titres, nous ne devons pas oublier que M. Duret guida et dirigea non seulement dans sa vocation, mais encore dans l'exercice du saint ministère et dans la carrière du zèle et de la charité, un de ses neveux, M. l'abbé André Béchetoille, qui devint à son école, un maître passé en bonnes œuvres.

Nous devions montrer M. Duret se perpétuant en quehjue sorte au-delà de la tombe par son neveu, et par M. Auguste de Montgolfier, dans sa vie de piété, de zèle et de charité.

Il n'est pas besoin de parler longuement de l'esprit de foi qui animait M. Duret; les œuvres de

tout genre auxquelles il a participé, en sont une preuve évidente. Sa piété était vive, profonde et tendre : elle se manifestait clairement dans sa manière de célébrer la Ste ]^Iesse ; il en faisait toutes les cérémonies avec un recueillement qui inspirait la dévotion aux assistants ; il s'y préparait avec ferveur et consacrait à l'action de grâces un temps assez long, qu'il se donnait bien de garde d'abréger. En un mot, il était un excellent modèle de piété pour les Pv^eligieuses qu'il dirigeait, comme pour les jeunes gens de Ste-Barbe destinés à la carrière où U les avait précédés.

Il appelait, de toutes les ardeurs de sa piété, les vocations sacerdotales ; il épuisait toutes les industries du zèle le plus ingénieux pour les reconnaître, les développer et les entretenir ; mais lorsque, après avoir suivi et examiné longuement devant Dieu la conduite d'un enfant, il jugeait sûrement qu'il n'était pas appelé à l'état ecclésiastique, il mettait la plus grande fermeté à le renvoj'er dans sa famille : ce n'était pas toujours facile, car il fallait résister aux instances des parents et des curés. Toutefois, il était inflexible : << Je ne veux pas, disait-il, gaspiller les dons de la charité ».

D'ailleurs excessivement prudent, il ne précipitait jamais rien. Calme, trop lent même, au gré de certains, il suffisait cependant k tous les besoins de ses divers ministères. Tout dans sa démarche, dans son visage, dans ses paroles, dans son ton de voix, annonçait la sagesse, la modération qui caractérisent l'homme de bon conseil ; aussi avait-il la confiance du clergé et des fidèles, qui venaient

le consulter dans leurs embarras et leurs difficultés.

Il était on ne peut plus heureux, quand on lui fournissait l'occasion de rendre service. La bonté était, en effet, sa vertu principale ; elle était chez lui un héritage de famille. « Il était pétri de bonté, disait de lui M. Tourvieille, et il la portait peinte sur son visage ».

Il professait une sorte de prédilection pour les pauvres, et son cœur compatissant souffrait de ne pouvoir tous les secourir.

Cadet d'une nombreuse famille, il ne possédait qu'un modeste patrimoine, mais ses ressources personnelles semblaient se multiplier. Bien des âmes pieuses, en effet, venaient â son aide pour ses œuvres, persuadées qu'elles ne pouvaient mieux placer qu'entre ses mains, les épargnes destinées à la charité. Si les pauvres étaient valides, il s'ingéniait à leur trouver du travail, soit dans sa famille, soit chez ses amis et connaissances. Il recevait toujours avec la plus grande bonté, les solliciteurs qui réclamaient quelque service de sa charité bien connue et il était extrêmement rare que son intervention demeurât sans résultat pour les solliciteurs.

Ces services rendus le faisaient aimer et respecter de tous, pauvres et riches, mais lui paraissaient tellement naturels qu'j faire devant lui la moindre allusion eût été l'offenser. C'est dire que l'humilité était chez lui la compagne inséparable de la charité.

Il n'aimait pas à se faire servir ; il faisait par lui-même bien des choses. qu'il aurait pu demander à un domestique. Comljien de fois, à Ste-Barbe,

M. vixcKXT DURirr

l'a-t-oa vu descendre du galetas, un faix de bois entre les bras, au risque de faire, dans un escalier très raide, une chute qui pouvait être mortelle?

^I. Duret travailla à son œuvre jusqu'à son dernier jour, bien que ses forces eussent de plus en plus d(k-liné avec Tàge ; la veille de sa mort, il avait dit la Ste Messe ; il s'était promené au milieu de ses enfants dans la cour de Stc-Barbe et avait causé de diverses affaires avec M. Tourvieille, qui était venu prendre ses conseils. Vers les huit heures du soir, il fut saisi d'une crise d'étouffement et le lendemain 3 Juin 18^:1, il rendait son âme à Dieu.

Les pauvres perdirent en lui un véritable ami, les prêtres un modèle accompli, les étudiants ecclésiastiques, un véritable père.

En terminant ces quelques pages relatives à M. Duret, constatons que l'œuvre à laquelle il se dévoua était bonne ; Ste-Barbe lui a coûté, pendant plus de trente ans, bien des peines et bien des sacrifices qui n'ont pas été perdus. Depuis quatre-vingtdix ans, plus d'un millier de prêtres ont certainement abrité entre ses vieux murs leur vocation naissante et, sous le soutfle de la grâce, ont pu l'v voir éclore et s'épanouir. Ne pourrait-on pas affirmer que la moitié environ n'ont dû qu'à l'existence de Ste-Barbe, les facilités et les moyens de répondre à l'appel de Dieu et de parvenir au sacerdoce ? Nous le croyons et cette pensée contribue à nous faire chérir et vénérer encore davantaj^^e la mémoire de M. l'abbé Duret.

226 — M. rAbbé DE MONTGOLFIER

Nous ne pouvons séparer de M. l'al^ljè Duret celui qui se forma à son école aux vertus sacerdotales et â la direction d'un Petit Séminaire, qui fut son collaborateur plus de dix ans et son successeur à Ste-Barbe. Nous voulons parler de M. Michel- Marie- Auguste de Montgoltier.

Il était né le 19 Nivôse an VIII (19 Janvier 1800) â Vidalon-lès-Annonav ; il était le second fîls de Jean-Baptiste et de Méranie de Montgoltier, l'un neveu et l'autre nièce des inventeurs des ballons.

Il fit au collège de bonnes études ; la tournure de son esprit l'inclinait plutôt vers les sciences que vers les lettres, ainsi que le prouvent les palmarès de ce temps-là. En philosophie, il eut le troisième prix de sagesse et le prix de sciences physiques. Voici, comme document de l'époque, le libellé du palmarès de 1817 :

« Classe de physique théorique et pratique ».

« Cette classe a vu les lois de l'équilibre et du mouvement appliquées successivement aux corps liquides et fluides, principalement sur les corps célestes ; les théories du calorique, de l'électricité et du magnétisme ; les propriétés chimiques et physiques de l'eau, des gaz connus, des alcalis et des terres, enfin l'exposé et l'explication possible des météores ».

« M. Auguste de Montgoltier, de St-Marcel, département de l'Ardèche, inscrit dans le grand livre, a gagné deux cents immunités avec trois récompenses extraordinaires, et s'étant distingué

par son applieatioa et ses progrés, a obtenu le prix ». •

« M. Louis Bravais, d'Annonaj, a mérité l'accessit ». On remarquera que la physique et la chimie étaient réunies alors dans un même cours ; ces deux sciences commençaient seulement à se développer.

Lejeune Auguste vint travailler avec son père à la papeterie de St-]\Iarcel : il y débuta comme apprenti, fit de rapides progrès dans le métier et passa bientôt pour le meilleur ouvrier de cuve de la région.

Il avait apporté à l'usine paternelle de remarquables aptitudes industrielles et une rare faculté d'observation, qu'd employait à des recherches pour l'amélioration de la fabrication du papier.

Esprit chercheur et inventif, mais extrêmement consciencieux, il aurait cru voler son père en s'occupant de travaux scientifiques pendant la journée. Il se livrait à ses études préterées pendant la nuit ; dès l'ouverture de l'usine, c'est-â-dire dès quatre heures 'du matin, il travaillait jusqu'au soir comme' un simple ouvrier. Ce faisant, il imitait son frère aine et devait, avec lui, donner l'exemple à ses frères moins âgés.

Ces jeunes gens avaient regu au Collège une éducation que. sans ci'ainte d'être démenti, nous avons qualifiée d'ausière ; ils ne risquaient pas de s'amollir dans la paresse â St-Marcel, à en juger par les habitudes laborieuses que firent contracter a leurs neuf garçons M. et Mme de Montgolfier et que bien peu de parents, à notre époque, voudraient

pour leurs enfants. Les lettres de M. et Mme de Montgolfier montrent qu'ils aimaient Ijeaucoup leurs enfants, qu'ils les aimaient d'un amour bien entendu, voulant en faire avant tout des hommes et des chrétiens ; ils y réussirent.

M. de Monigolfier ne se bornait pas à former ses enfants au travail et à la vie de famille ; il se préoccupait, ajuste titre, de leur avenir et prenait les moyens nécessaires, soit pour leur procurer d'honorables positions, soit pour assurer le développement de son industrie. En 1823, il jugea son fils Auguste capable de profiter utilement pour son instruction scientifique et industrielle, d'un voyage k l'étranger et il l'envoya passer un an en Allemagne et en Angleterre.

Son nom, les relations de sa famille et les lettres de recommandations dont il était pourvu, lui ouvrirent les portes des châteaux et des usines. Il put ainsi étudier la haute société anglaise, examiner de près et k loisir les merveilles de l'industrie. Il passa plusieurs mois dans une famille catholique d'Edimbourg et il eut l'occasion d'y contractev, s'il l'eût désiré, une belle union; mais il ne se laissa pas séduire par les charmes de la vie du monde, car il sentait déjk au cœur un certain attrait vers la vie ecclésiastique. Quand il rentra k S t- Marcel, il avait agrandi le champ déjà si vaste de ses connaissances pratiques, il avait acquis une plus grande expérience du monde et des affaires, une maturité d'esprit et de can^actère peu commune k son âge. Aussi son père le mit-il, quelque temps après, à la tête d'une papeterie qu'il avait fondée à St-Maur,

prés Paris. Le jeune directeur apporta k cette entreprise, comme à tout ce qu'il faisait, ses soins les plus intelligents et les plus consciencieux. Il réussit bientôt k tirer de cette usine une production largement rémunératrice et k assurer sa prospérité. 11 s'y montrait aussi soucieux des intérêts temporels et spirituels de ses ouvriers que des siens propres ; il établit dans son usine un ordre parfait, veilla avec beaucoup de sévérité k la morale de son personnel des deux sexes ; il j pratiqua rigoureusement la loi du repos dominical, qui fut violée immédiatement après son départ, ainsi que le lui écrivit M. le curé de St-Maur.

Au collège, il avait fait partie de la congréo'ation de Notre-Dame du Mont-Carmel, et il avait toujours professé pour Marie la plus tendre dévotion. Aussitôt qu'il fut arrivé k St-Maur, il se fit agréger à la congrégation de la Ste-Alerge établie alors, crojons-nous, rue du Bac. Il fut ainsi un des membres de cette fameuse congrégation, que les libéraux de 1828 attaquèrent si violemment dans la presse et k la tribune des Chambres, comme si elle eût été une société politique.

Pendant qu'il dirigeait avec autant de succès que d'intelligence l'usine que son père lui avait confiée et OLi il eut un jour l'honneur de recevoir le duc de Bordeaux, déjk âgé de huit â neuf ans, il étudiait sérieusement, d'accord avec son directeur spirituel, l'affaire de sa vocation. Après plusieurs années de réflexion et de prières, il prit définitivement la résolution de quitter le monde pour se consacrer absolument au service de Dieu et des âmes.

Au commencement de Novembre 1829, il laissa un directeur provisoire à la tète de la papeterie de St-Maur et vint à St-Marcel faire part de sa détermination à ses parents. Elle ne les surprit guère, car sa conduite leur taisait depuis longtemps et sous certains rapports, appréhender cette vocation. Son père, déjà atteint de la maladie qui devait l'emporter deux ans plus tard, en éprouva une peine profonde, parce qu'il avait pu apprécier les merveilleuses aptitudes de son fils pour les sciences et pour leurs applications industrielles, et qu'il savait quelle perte serait pour sa maison le départ d'un tel collaborateur.

Grâce à son application au travail, à des recherches judicieusement menées et à ses talents naturels, Auguste de Montgolfier avait déjà réalisé, dans la fabrication du papier, des modifications de détad fort heureuses. Il était surtout ingénieux pour tout ce qui concernait la machinerie et l'outillage ; il découvrait facilement les solutions les plus simples, les plus pratiques, des problèmes industriels ou scientifiques qui se présentaient à lui.

Nous pouvons citer à ce propos deux faits bien caractéristiques. I^'injecteur pour machines à vapeur, qui a fait la réputation et la fortune de Giffard, avait été installé, avant 1830, à St-i\Jarcel, c'est-à-dire vingt-cinq ou trente ans avant que l'heureux ingénieur n'eût fait breveter sa découverte. Nous avons, pour garant de ce fait, la parole de M. Auguste de Montgolfier, ancien député, décédé dans le courant de l'année 1899.

Enfant, il avait vu l'injecteiir conçu par son oncle et construit pai' le chaudronnier de l'usine, fonctionner à l'entière satisfaction de son père, frère aîné de l'abbé.

Ce même neveu avait vu aussi, dans son enfance, un petit bateau à grappins construit par l'oncle Auguste, évoluer sur le canal de l'usine. Cotait, paraît-il, le système qui fut réalisé plus tard par l'ingénieur Verpilleux. Nous avons la confirmation de ce fait dans la lettre que M. Louis de Montgolfier, ingénieur â Givors, chez M. Verpilleux, écrivait â son fi-ère ral)bé, en Septembre 1S40 : « Je te rappelle la piomcsse que tu m'as faite de m'envover tes notes sur l'essai que tu as fait du bateau â vapeur à point fixe pris au fond de l'eau... Nous n'avons pas encore mis notre bateau en marche, mais la semaine prochaine nous continuerons les essais ».

Auguste de ^lontgoltîer avait fait également sur l'acoustique et la théorie des vibrations d'intéressantes ol)servations.

Dans son ardeur un peu inconsidérée de néopliyte, il détruisit, k la fin de 182*J, la plus grande partie de ses travaux scientifique?, au grand chagrin de sa famille ; quelques feuilles cependant échappèrent au désastre et firent d'autant plus i-egretter la })erte des autres manuscrits.

Petit neveu, â la fois par son père et par sa mère, des deux inventeurs, il eût peut-être été leur émule, s'il avait fait fructifier les talents incontestal)les que Dieu lui avait départis.

Il est permis de regretter qu'une humilité, selon

nous mal entendue, lui ait conseillé d'abandonner son genre d'études favorites et de tout sacrifier à son ministère spirituel. Néanmoins, à n'en pas douter, son sacrifice dut être bien grand, plus grand qu'on ne peut le soupçonner ; car il avait parfaitement conscience de ses extraordinaires dispositions et de son goût inné pour les recherches et les applications scientifiques. H avouait, vingt ans pkis tard, à Vernoux, qu'une question de mécanique était un repos à son esprit fatigué par le travail ou par les soucis de l'administration.

S'il n'eût caché avec soin à M. Tourvieille et aux professeurs du Collège, son vif attrait pour ce genre d'études, il n'j a pas de doute que son supérieur ne lui eût conseillé et même ordonné de cultiver son talent et d'en tirer le meilleur parti possible. Il sut bien lui commander l'obéissance pour l'amener au sacerdoce.

M. et Mme de Montgolfier étaient trop bons chrétiens, pour ne pas faire à Dieu le sacrifice de leur fils. Une lettre do Madame do Montgolfier nous décèle quelques-uns de ses sentiments intimes à ce sujet :

30 Novembre 1829.

« Mon cher,

« Notre grand sacrifice est donc achevé, mon cher Auguste ; j'ai tâché de me résigner et de mettre tout entre les mains de Dieu qui disposait ainsi de toi; seulement n'oublie pas ta famille, vis pour Dieu et pour cela en Dieu ».

Un de ses frères lui adressa une lettre que nous sommes heureux de reproduire, car elle montre les

sentiments si chrétiens qui animaient ces jeunes

gens.

« J'ai su par nos bons parents que tu avais pris ta résolution et quitté St-Marcel. Je prends, cher ami, une vive part k la peine que cela a du te faire, mais il me semble qu'en cette circonstance comme en tant d'autres, la grâce de Dieu sera venue te donner des grâces et des consolations qui auront fait dans ton cœur une ample compensation, car cette démarche est faite pour Dieu ; elle a été faite pour répondre à sa voix, tu es certain que tu as répondu à ta vocation. Dieu, qui est si bon et si miséricordieux, voyant ta bonne volonté, n'aurait certainement pas nourri et entretenu une pareille idée, si elle n'avait été pour ton plus grand bien. Aussi, mon bon frère, je te souhaite courage dans les petites traverses qui pourront te survenir et de la persévérance. Je suis heureux de penser que tu peux k chaque instant avoir le conseil de personnes d'un mérite aussi distingué que M. Tourvieille ».

Auguste de Montgolfier passa d'abord quelques temps au Collège, livré k l'étude, vivant loin du monde et dans la retraite la plus profonde, comme un religieux, ce qui lui attira de sa mère cette juste observation : « Tu as eu l)ien tort de ne pas aUor diner chez M. l'abbé Duret qui t'attendait bien; répare cela, je te prie; il taut cependant, au moins t'humaniser avec les ecclésiastiques, car tout le monde t'aime, il faut y répondre ».

Quelque temps après, il s'installait à Ste-Barbe dans une chambre bien nue, bien pauvre, bien

petite et prenait place à la table que présidait M. Duret au milieu de ses chers enfants.

Il commença aussitôt ses études ecclésiastiques, en reprenant la philosophie. Il Tavait déjà faite en 1816-17, en français; il Fétudia de nouveau en latin avec les élèves, car, depuis 1821 jusqu'en 1831, les examinateurs de l'Université interrogèrent en latin, sur la philosophie, les candidats au baccalauréat, ce qui obligeait de faire les cours en cette langue. Ses débuts furent plutôt pénibles et difficiles pour cet homme de trente ans, qui, depuis quatorze ans, avait laissé de côté la langue de Virgile et de Oicéron. Il se mit courageusement à l'œuvre et il écrivait à M. Déglesne, son professeur : « Vous m'avez tellement fait sentir la nécessité de parler latin et j'en sens moi-même tous les jours tellement l'importance, que je cherche à prendre tous les moyens, sauf l'approbation de mes supérieurs, de mettre mon projet à exécution. Vous avez eu la complaisance de m'offrir de me prêter un abrégé d'Erasme en latin, que vous m'avez dit être d'un grand secours pour cela. Auriez-vous la complaisance de vouloir bien me le prêter pour peu de jours ? »

Ses progrès furent rapides et nous relevons, dans le palmarès de 1830, cette note qui dut certainement contrarier son humilité : « M. Auguste de Montgolfier, avant été six fois premier, deux fois second, a mérité le prix de philosophie. Nous n'avons pu résister aux instances de M. Auguste de Montgolfier qui a voulu absolument renoncer à son droit en faveur de ses condisciples. Ainsi, M.

Saint-Ange Laurent, de Privas, a obtenu le premier prix ».

Il entreprit alors ses études de théologie qu'il poursuivit jusqu'en décembre 1836, date de son ordination sacerdotale. 11 reçut la tonsure et les ordres mineurs en 1832, le sous-diaconat en 1833, le diaconat en 1834. Pendant les premières années do son séjour à Ste-Barbe, il aida un peu à M. Duret pour sa comptabilité, lui rendant quelques petits services, et se prêta aussi à remplacer les surveillants ; mais il n'eut pas d'autres fonctions régulières à remplir ; il put ainsi consacrer tout son temps à ses études, â la prière et à des œuvres de zèle.

En 1833-34 et 1834-35, il fut chargé de la surveillance de Ste-Barbe. De 1835 jusqu'à la mort de M. Duret, il remplit les fonctions d'économe à Ste-Barbe ; et il professa en même temps des cours d'arithmétique, de géométrie pratique et de comptabilité, dans les classes de français ; elles avaient été érigées en 1835, en école séparée sous sa responsal)ilité, pour des motifs que nous exposerons ailleurs. Il avait dû pour cela passer à Privas les examens du brevet élémentaire et du brevet supérieur. 11 succéda à M. Duret en 1841 comme supérieur de Ste-Barbe ; il alla ensuite au même titre au petit séminaire de ^'ernoux, en 1844; à Bourg-St-Andéol en 1846, et revint à Vernoux en 1848. Il remplaça depuis M. Déglesne comme maître des novices de la Société et exerça d'abord cette fonction à Annonaj, ensuite à Privas, où il mourut saintement en 1859.

En quittant le monde, M. Auguste de Montgolfier n'entendait pas se donner à Dieu à moitié et retrouver dans l'état ecclésiastique une position avantageuse comme celle qu'il quittait. Les sacrifices que lui imposait â trente ans ce changement de vie, n'avaient pour lui aucune importance, tant il avait soif d'immolation et d'humilité.

On le vit, par exemple, dés les premiers jours de son arrivée â Ste-Barbe, prendre de gros sabots de mégissier avec des chaussons de laine tressée et descendre en cet équipage au Collège avec les élèves de Ste-Barbe. Il se refusait même bien souvent, au moins les premières années, â condescendre aux sollicitations de sa famille, qui l'appelait a St- Marcel. Mme de Montgolfier était obligée d'avoir recours à toutes les industries, nous dirons â toutes les ruses maternelles, quand elle voulait le posséder pendant quelques heures. Elle s'adressait parfois à M. Duret ou k M. Tour vieille, qui ordonnaient alors à M. Auguste, c'était le nom qu'on lui donnait généralement, de diriger sa promenade â Grosbertj ou à St-Marcel.

Cet éloignement de la famille était chez lui un acte de renoncement et non pas un acte d'égoïsme, car, dès qu'il s'agissait de rendre aux siens un réel service, de faire un acte de charité, il était prêt. Sa correspondance fournit des preuves sans nombre de conseils donnés pour les études de ses frères, pour les travaux de leurs usines, pour les installations de leurs ateliers, etc.. Son cœur s'épanchait avec une tendresse sans égale, quand une épreuve frappait un membre de sa famille, et il savait mettre

sur la plaie le baume des consolations avec une délicatesse infinie.

. Sa piété était toute faite de tendresse et de sentiments ; elle aurait^ au début de sa vie -ecclésiastique, facilement tourné au scrupule, si son obéissance à la ferme et droite direction de M. Déglesne ne l'eût maintenue dans la l)onne voie. 11 trouva aussi, dans la calme prudence et dans la sage expérience de M. Duret, un régulateur indispensable aux impatientes ardeurs de son zèle. Ce maître et cet ami véritable lui apprit à employer pour le bien, avec plus de discernement et de modération, les ressources de toute nature que la divine Providence avait mises à aa disposition.

Ce ne fut pas l'œuvre d'un jour ; cette âme généreuse qui aspirait toujours pour elle-même au plus beau, au plus noble, au plus héroïque, fut plus d'une fois exposée par son ardeur, à manquer de mesure pour les autres comme pour elle-même. Ces défauts appelaient des correctifs qui ne lui manquèrent pas, ainsi qu'en témoignent ces petits mots de son directeur spirituel et de son supérieur :

« 13 Septernl)rc 1832.

« Mon cher ami, « "\^otre mère est inquiète sur votre compte, je lui écris pour la tranquilliser. Pardonnez-moi si je trouble votre recueillement, en vous priant de lui écrire deux mots pour lui dire oii vous êtes et comment vous allez. Priez pour moi ».

« A'otre ami dévoué, , •

Déglesm-:. »

Chargé, même avant d'être prêtre, du catéchis-

me et de la direction des enfants de la première communion, il avait prié, par écrit, un de ses confi'ères de les prendre pendant les 4 ou 5 jours qui précédaient la retraite, une demi-heure avant la messe et de leur adresser une petite exhortation. M. Tourvieilie lui renvoya sa demande, avec ces lignes : « Vous pouvez, bon ami, réunir vos petits enfants à 7 heures moins un quart. Un mot, cinq minutes d'entretien suffisent, avant la messe. Laissons désirer et prenons garde à l'indigestion. La retraite va bientôt commencer, il ne faut pas qu'ils soient dêo^oûtés avant de la faire ».

« Tout à vous en Jésus et Marie,

TOURVIEILLE ».

Dans une autre circonstance, il adressa à M. Tourvieilie l'expression très vive de son chagrin, k propos d'un oubli fâcheux quant aux conséquences qu'il pouvait avoir pour la piété des élèves. Il en reçut cette réponse : « Votre commission, mon bien cher Auguste, était déjà faite, quand je l'ai reçue. Ce matin, j'ai dit à M. X... ce qu'il fallait lui dire. Toujours, mon ami, quelque chose ira de travers, parce que l'homme est faible et oul)lieux ».

« Pourquoi vous tourmentez-vous, mon ami ? venez me voir, quand vous aurez quelque peine. Nous la mettrons au pied du divin Maître et tout ira mieux que de se briser la tête, de se fatiguer l'esprit et de se dessécher le cœur ».

« Je vous embrasse, mon bon ami ».

« Tout à vous,

ToURVIElLLE ».

En enirant dans l'état ecclésiastique, M. de

Montgolfîer avait résolu de consacrer son existence à l'œuvre des vocations ; à peine fut-il à Ste- Barbe, même simple laïque, qu'il commença son apostolat, en se mêlant aux élèves en récréation, en les accompagnant pendant leurs promenades ; là, il leur parlait bonnement et simplement du bonheur de servir Dieu, des moyens d'y parvenir, de la grandeur et de la dignité du Sacerdoce, des vertus qu'il exige, etc. D'autres fois, le sujet de l'entretien était la dévotion à Marie ou aux saints anges, surtout quand il causait avec les plus petits.

Son âge, son nom, la situation qu'il avait laissée dans le monde, sa piété enfin, tout concourait à lui donner sur les enfants de Ste-Barije un ascendant, une autorité considérables ; les plus âgés surtout, plus capables de comprendre la grandeur de son sacrifice, l'aimaient et le vénéraient comme un saint. Simple laïque, il leur donnait l'exemple de la fréquente communion et secondait ainsi l'action de M. Déglesne, qui réagissait enfin contre les errements jansénistes pratiqués encore par un bon nomljre de confesseurs.

Il faisait à ses chers enfants des distributions d'images, de médailles, de scapulaires, qui encourageaient leur piété et leur zèle à remplir leurs devoirs d'écoliers et de chrétiens. Quand il fut chargé du soin des enfants de la première communion, il distril)ua à chacun deux tableaux : l'un portait simplement le Cruciiîx, l'autre un souvenir spécial de la première communion avec des résolutions, au moyen desquelles l'enfant avait une règle de conduite toute tracée. Ce fut l'orioine de l'œuvre

qu'il fonda pour un certain nombre de paroisses du diocèse et qui fut continuée, après sa mort, par ses neveux de St-Marcel.

Il était aussi humble que pieux ; il se disait et se croyait incapable, bon à rien, sans mérites et sans vertu. L'obéissance seule venait à bout de ses observations respectueuses, de ses craintes exagérées ; quand il dut passer ses examens pour le brevet élémentaire, il redoutait, paraît-il, un peu cette épreuve; on peut juger s'il fut inquiet, lorsque, huit jours après, il eut à subir les épreuves du brevet supérieur. Ce dernier examen évita un rude assaut à son humilité. Il était déjà diacre depuis un an. Pendant son séjour à Privas, Mgr Bonnel vint à Annonay et demanda si M. de Montgolfier ne participerait pas à l'ordination du lendemain au collège. On lui répondit négativement et M. Tourvieille expliqua le refus que l'abbé de Montgolfier opposait en se fondant sur son indignité et son incapacité. M. Duret ajoutait, dans la lettre à laquelle nous empruntons ces divers détails : «A'ous auriez bien eu à lutter avec Monseigneur et ses deux vicaires généraux ».

L'obéissance l'emporta sur l'humilité ; dès que son directeur lui eut commandé, il se soumit comme un petit enfant. Ses supérieurs durent à plusieurs reprises emploj^r le commandement pour l'obliger à soigner sa santé. Ainsi M. Duret lui écrivait, en 1837 :

« Mon cher Auguste,

« Non seulement je vous permets, mais je vous ordonne de vous rendre aux désirs de Madame

votre mère et je vous recommande expressément de faire pour votre santé tout ce qu'elle jugera convenable... C'est du repos qu'il vous faut, par dessus tout ».

M. Tourvieille lui écrivit de son côté : « Mon cher confrère,

« Je reçois votre billet. Tene te in pace. Vous serez remplacé pour le catéchisme. Nous entendons, M. Duret et moi, que vous preniez tout le temps nécessaire pour vous bien rétablir. Madame votre mère est maîtresse, vous ferez ce qu'elle voudra ; par cette docilité, vous accomplirez la sainte volonté de Dieu qui vous est manifestée par vos supérieurs ».

L'obéissance lui coûtait-elle beaucoup ? Nous l'ignorons, car l'humilité lui défendait de parler de ses sacrifices à d'autres qu'au directeur de sa conscience. Nous aimons à croire qu'elle ne lui coûtait guère à l'égard de ^1. Duret. L'amitié la plus douce ne tarda pas à s'établir entre ces deux belles âmes, nuancée de paternité chez le vieillard et de respect chez l'homme déjà mûr, devenu son élève. Qu'on en juge par ces (juelques lignes de M. Duret : « \ ous écrire, ce n'est pas une peine pour moi, c'est un adoucissement à la peine que me cause votre séparation. Vous sentez assez que le cher Auguste dans son éloignement, me laisse un grand vide et vous ne verrez pas, je pense, en cela, de fade compliment ».

Il lui écrivait encore, en 1837, à l'occasion de la maladie qui le retint quelques semaines k Saint- ^[arcel :

« Ce que j'ai regretté le plus en vous wojânt partir, mon cher Auguste, ca, été la satisfaction que j'aurais eue de prendre soin de vous. Ce soin, je vous le devais de toute manière ; mais pouvais-je le disputer k votre bonne mère? Et puis, le remède qui vous était le plus nécessaire, était le repos que vous n'auriez pas pu prendre ici. Ne craignez donc pas de le prendre au sein de votre famille. Tout se fera ici, j'espère, selon vos vues, avec l'aide de Dieu ».

Ces quelques lignes montrent qu'à cette époque, M. Duret laissait à son collaborateur une grande part dans la direction de Ste-Barbe. Toutefois il avait trop à cœur de bien former son élève, pour ne pas lui faire les observations qu'il jugeait nécessaires. Ainsi nous lisons dans cette même lettre :

« J'ai lu attentivement les lettres que vous m'avez adressées. Votre lettre à M. X... aurait pu avoir plus de ménagements; mais, avant qu'il la lût, je lui ai fait le plus amicalement que j'ai pu, toutes les représentations que vous lui faisiez. Il a convenu de ses torts, etc.. Avec ces précautions, je crois que votre lettre qui aurait pu l'affecter, ne pourra que l'affermir dans ses bonnes dispositions ».

M. de Montgolfîer acquit peu à peu, à l'école de M. Duret, ce calme, cette prudence et ce discernement des esprits et des caractères, si nécessaires à un supérieur de Petit Séminaire. Pendant vingtcinq ans, sa pensée fut constamment occupée des moyens de former, chez les enfants qui lui étaient confiés, les habitudes de travail et de vertu nécessaires à leur sainte vocation. Pour cette grande

œuvre, il n'épargnait aucune peine. Il suivait de très près la conduite de chacun de ses élèves ; il composait leur dossier avec les notes de travail, de conduife et de piété que lui fournissaient les maîtres et avec ses propres observations sur leur caractère, sur leurs qualités et sur leurs défauts ; il notait ensuite les moyens que lui suggérait son expérience pour agir utilement sur chacun.

L'opinion qu'on avait de sa vertu, la manière dont il parlait de Dieu, contribuaient puissamment à établir ou à: maintenir dans les maisons qu'il dirigeait, l'esprit de piété et de ferveur. Son attitude pendant les prières ou au saint autel, édifiait profondément les élèves même les plus légers et constituait, à elle seule, une excellente prédication.

M. de Montgolfier n'était pas orateur ni même littérateur, et la forme de ses discours trahissait quelquefois un peu d'embarras. Si l'éloquence de la chaire n'était -point son fait, il produisait beaucoup de bien par ses causeries simples et familières à la lecture spirituelle, par les conseils détaillés et pratiques qu'il donnait à ses enfants, avec tant de zèle et tant d'amour.

11 excellait à leur faire la méditation. Sa tenue, sa posture, ses premières paroles, produisaient toujours une vive impression. Après s'être mis en la présence de Dieu, il disait ordinairement : « ^lon Dieu, je ne suis rien, mon Dieu, je ne puis rien, mon Dieu, je ne vaux rien ».Ces mots étaient prononcés d'un ton si pénétré, si convaincu, que les plus jeunes eux-mêmes en étaient saisis et profondément émus. Ils allaient au fond de l'âme de ses auditeurs, parce

qu'ils sortaient du plus intime de son âme ; les élans de son cœur vers Dieu passaient comme naturellement dans le cœur de ses enfants et les poussaient victorieusement au travail, à la prière, à la vertu, aux petits sacrifices de leur âge. Il fut un véritable initiateur d'âmes sacerdotales par ses méditations toutes simples, sans forme littéraire, mais pleines de l'amour de Dieu et du prochain.

Dans les lectures spirituelles, qu'il leur faisait de temps â autre, sa parole, simple toujours, était instructive, persuasive et s'appuyait sur des exemples qu'il empruntait soit à l'histoire, soit à sa propre vie.

Ainsi il raconta un jour à Ste-Barbe, qu'à son retour d'Angleterre, par une mer fort belle, les passagers entendirent tout à coup retentir le siiïiet du capitaine et virent les matelots se précipiter aux commandements brefs et rapides de leur chef. Ne soupçonnant aucun danger, les voyageurs ne s'inquiétèrent nullement de tout ce mouvement; mais un quart d'heure environ après le premier coup de sifflet, l'équipage reprenait son service normal et le capitaine, s'approchant du groupe des passagers, leur dit d'une voix émue :

« Messieurs, vous étiez bien tranquilles et vous avez failli périr; les courants nous .portaient sur des rochers sous-marins que nous avons eu le bonheur d'éviter » .

De cette histoire, l'abbé de Montgolfier tirait la conséquence qu'il faut obéir tout de suite à ceux qui commandent ; qu'il y a dans la vie telles conjonctures critiques, complètement ignorées des infé-

rieurs, où ceux-ci doivent réaliser par une prompte obéissance les mesures, en apparence inexplicables, prises par les supérieurs pour le bien de tous.

Fidèle appréciateur du don de Dieu, il apportait la plus grande attention, suivant l'exemple de M. Duret, à éloigner des petits séminaires les enfants qui ne paraissaient pas correspondre à la gi-àce de la vocation. Ne fut-il jamais trompé ? Il serait plus que téméraire de l'affirmer, mais on peut assurer qu'il prenait toutes les précautions pour ne pas l'être. En tout cas, son caractère observateur lui permit de déjouer plusieurs fois les ruses d'enfants et de parents intéressés et peu délicats. 11 n'y réussit pas toujours, ainsi que nous l'apprend une note sur l'emploi des bourses et des demi-bourses au petit séminaire :

« Les enfants des ouvriers ne doivent jamais recevoir des faveurs, surtout ceux qui ont des moyens, car rarement et très rarement, ils parviennent au sacerdoce ».

« Quand on a fait les frais de leur éducation, qu'ils sont en seconde ou en troisième, ils quittent pour se placer dans le commerce. Souvent les pères ont le plus de tort et sont les premiers k les dégoûter du séminaire, dès qu'ils trouvent à les placer avantageusement dans le monde ».

« Ce qu'on fait pour eux est perdu ; j'en ai fait souvent la triste expérience ».

A l'exemple de ^I. Duret, il sacrifiait la plus grande partie de ses revenus à l'œuvre des Petits Séminaires ; plusieurs prêtres lui furent redevables de leur première éducation, comme d'autres le

furent à des membres de sa famille qui suivirent son exemple. Il ajoutait dans cette note, fruit de son expérience : « Les enfants des bons paysans de la campagne ne doivent pas être mis au même rani2: ». ♦

« Si les parents peuvent payer deux cents francs, pourvu que tous les renseignements soient en leur faveur et qu'ils puissent donner l'espérance d'entrer un jour dans le sanctuaire, on peut leur ajipliquer les demi-bourses » .

« Si au contraire ils sont si pauvres qu'ils ne puissent rien payer, il ne faut pas les recevoir ni leur a})pliquer une bourse entière ».

« La première raison, c'est que cet état de pauvreté les humilie et qu'ils veulent plus tard, s'occuper de leurs parents, plus que de leurs paroisses. De plus, il n'y a pas ordinairement, chez eux, la noblesse de sentiment et la pureté d'intention si nécessaires pour la vocation ecclésiastique ».

« Ce n'est pas sans de bons motifs, que l'Eglise voulait que le clerc ait un titre de patrimoine de trois cents francs au moins ».

« Enfin c'est un grand malheur de sortir un jeune homme de sa classe pour le mettre dans une classe supérieure » .

Le reste de ses revenus et même une partie de son patrimoine était emploj^é chaque année en bonnes œuvres de tout genre, car la compassion pour les malheureux allait chez lui de pair avec le zèle pour les vocafiôïïs~sïïcëfdoTâles.

Au jour même où il quittait le monde, il envoyait au vicaire apostolique de la mission d'Edimbourg

une lettre de change de mille francs. Cette aumône qu'il qualifiait de légère, lui attira de justes observations de son frère, qui l'avait remplacé à St- Maur et qui était chargé d'acquitter la lettre. IX'aulres membres de sa famille lui firent aussi remarquer qu'il devait, pour ses bonnes œuvres, s'en tenir à ses revenus et ne pas entamer le capital, s'il voulait faire un bien durable.

Nous doutons fort qu'il ait bien et toujours tenu compte de ce conseil, excellent en soi, mais que ne pratiqueront jamais certaines natures généreuses. M. de Montgolfier ne savait pas résister aux demandes des malheureux ; son vestiaire s'en allait, morceaux par morceaux, entre leurs mains ; â plus forte raison, ses ressources pécuniaires. Il faisait, sous ce rapport, le désespoir de sa mère ; elle avait beau lai faire des recommandations, lui tricoter des bas, lui acheter du linge, c'était toujours à recommencer ; elle devait très souvent remonter sa garde-robe, sous peine de le voir manquer de linge et de vêtements. C'est d'ailleurs dans cet état de dénuement a peu près complet qu'il mourut, au témoignage de ses confrères et des membres de sa famille.

Ces détails expliquent la recommandation que faisait M. Tour vieille : « Veillez sur M. Auguste qui s'oublie toujours pour les autres », et viennent corroborer le témoignage de M. Fayolle, supérieur du collège de Privas, qui disait : « Pendant les. deux ans que j'ai vêt-u avec M. de Montgolder, je lui ai vu faire tout ce qu'on lit dans la vie des saints ».

Nous ajouterons, pour terminer, quelques lignes du journal de la Communauté relatives à sa mort :

« 21 Octobre. — M. de Montgolfier était, depuis un long temps, dans un malaise habituel, mais il allait toujours sans s'écouter; le dimanche précédent, 23 Octobre, il avait chanté la messe de communauté. Chacun se plaît à citer quelque trait admirable de sa vie et la voix publique le canonise ».

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