PREMIERE SÉRIE
M. l'Abbé 7RAC0L
Après avoir dit ce que furent les supérieurs du Collège et de Ste-Barbe, nous consacrerons quelques.pages k leurs principaux collaborateurs.
La première place parmi eux revient incontestablement à M. l'abbé Julien Tracol qui vécut soixante-douze ans au Collège. Il était né en 1790 et avait commencé ses classes, comme MM. Dégache et Déglesne, chez le P. Charvet, ancien Cordelier. Externe au collège en 1808, il y faisait d'excellentes études et y remportait de brillants succès, en mathématiques non moins qu'en littérature. A la fin de sa rhétorique, septembre 1811, il n'avait encore que quinze ans, et il manifesta le désir d'embrasser l'état ecclésiastique. Son père, excellent chrétien (1), trouvait son fils trop jeune pour prendre une décision de cette importance ; il jugea donc prudent de lui imposer une épreuve et le retint dans son commerce pendant dix-huit mois. Ce temps écoulé, le jeune homme obtint, par l*intermédiaire de M. Picansel, son directeur, le con-
(1) Madame Tracol app.irtenait à l'église réformée et ce ne fut pas une îles moindres croix de son fils de ne pouvoir la convertir à la religion catholique.
sentement paternel. Il entra en philosophie le V avril 1813, et, hien qu'il n'eût travaillé que la moitié de l'année scolaire, il ohtint, à la distrihution des récompenses, le prix de philosophie.
En novemhre 1813, il commença ses études théologiques en exerçant une seconde surveillance ; il professa ensuite les classes de grammaire jusqu'en
1819 ; ordonné prêtre cette année, il fut nommé "vicaire à Annonay. Son attrait pour une vie calme
ei régulière le ramena, après un an seulement de vicariat, au collège qu'il n'avait quitté que par obéissance. 11 professa la classe de troisième de
1820 k 1824. Se croyant appelé aune vie religieuse plus parfaite, il partit le jour de la distribution des prix, pour le noviciat des Pères Jésuites, à Avignon. 11 reconnut bientôt que cette vie ne devait pas être la sienne et, moins d'un mois après être parti, il revenait au collège, à la grande satisfaction de ses confrères .
Nommé, cette année même, professeur de rhétorique, en remplacement de M. Paj^an, il occupa cette chaire jusqu'en 1837. Devenu directeur des études, il termina dans cet emploi en 1842, sa carrière d'enseignement. Elle avait duré vingt-sept ans ; sa faible santé ne pouvait supporter plus longtemps les rudes fatigues de la vie de professeur, à cette époque surtout où l'année scolaire durait dix mqis ininterrompus.
Son rôle, au collège, devint alors plus modeste ; il se borna à rendre les petits services qui lui étaient demandés. 11 remplaçait dans leurs classes ses confrères malades ou absents; il ïaisait suljLir des
examens ; il formait et dirigeait les enfants de chœur ; il était chargé de la sacristie et de la bibliothèque, enfin il rempHssait les fonctions d'aumônier de la Providence et de secrétaire de M. Tourvieille. Ces différents emplois étaient en harmonie avec ses goûts et son attrait. La charge de sacristain était chère à son cœur, parce qu'elle favorisait sa tendre piété, en lui offrant l'occasion de faire des visites longues et fréquentes au Saint- Sacrement. 11 y consacrait notamment la plus grande partie des récréations et trouvait là, pour son âme, un repos plus réparateur que celui des conversations.
Aumônier de la Providence, il pouvait donner, devant cet auditoire religieux, un libre cours aux ardeurs de son zèle, et prêcher la pratique des plus hautes vertus, assuré d'être goûté et compris par ces bonnes Religieuses. 11 était tout à fait propre k ce ministère de la prédication dans les conimunautés religieuses ; il prêcha un certain nombre de retraites aux sœurs de St-Joseph, des Vans, aux Religieuses et aux enfants de la Providence. Nous n'insistons pas sur les services qu'il rendit à cette maison . On les trouvera relatés dans les Orir/ines de la Providence. Nous nous contenterons de dire que son ministère, plus ou moins actif auprès de cette communauté, dura environ quarante ans, qu'il contribua efficacement au développement matériel et spirituel de cette œuvre et qu'il fut évidemment béni du ciel.
Secrétaire de M. Tourvieille dès 1832, c'est-âdire à une époque où il professait encore la rhéto-
rique, il fit un travail d'écriture vraiment considérable. Pendant trente-sept ans, il écrivit en double (les copie-lettres n'existaient probablement pas à cette époque) à peu près tout ce que son supérieur aurait dû écrire. Règlements de la maison, programme d'études et d'examens trimestriels, correspondances avec Nos Seigneurs les évêques, avec les fonctionnaires, avec les professeurs ou avec les familles, tout ou à peu près tout fut écrit de sa main. Les lettres reçues furent résumées, réunies et classées dans un ordre parfait.
11 tint, jour par jour, à dater de 1833^ le journal du collège, et il y noiait avec le plus grand soin les moindres événements. Il avait recueilli de la bouche des anciens, les faits dont il n'avait pas été le témoin pendant les dix premières années du collège et il avait rédigé de souvenir tout ce qu'il avait vu de 1810 à 1832. Il avait composé des notices biographiques 'sur plusieurs des premiers maîtres de l'Institution et laissé de très courtes esquisses sur quelques-uns de ses contemporains, décédés avant lui.
C'est donc grâce à lui surtout, que nous avons pu entreprendre ce travail. Ce sont ses notes et ses souvenirs que nous avons cités à plusieurs reprises et que nous citerons encore. Malheureusement il ne nous a rien laissé sur M. Tourvieille, dont il avait connu les plus secrètes pensées, dont il avait partagé les travaux, les peines et les joies, dont il pouvait, par conséquent, faire le portrait mieux que personne. Un malentendu d'abord, la vieillesse ensuite l'en empêchèrent. Nous avons
vivement déploré cette absence de notice sur celui qui fut le supérieur du collège pendant près de quarante ans. Sa physionomie y eût gagné sans doute, en exactitu'le, en netteté, en relief. Nous n'avons eu, en effet, pour la retracer, que l'étude de sa correspondance, de ses travaux d'éducation et les souvenirs oraux ou écrits de quelques anciens professeurs, qui avaient été ses collaborateurs, et de quelques-uns de ses anciens élèves. Certes, il y avait là beaucoup de documents ; néanmoins une notice, témoignage irrécusable de ce confident intime et véridique, nous eût été d'un précieux secours.
C'est aux notes de M. Tracol, que M. Filhol a emprunté les pages de son Histoire cV Annonay, relèitives au Collège et k ses premiers maîtres. Les mêmes notes ont servi aussi à l'auteur des Origines de la Providence, M. Tracol a3'ant rédigé ou dicté noml)re de pages des annales de la communauté, et, de plus, composé des notices biographiques sur les fondatrices et quelques-unes de leurs premières compagnes.
Ce travail lui plaisait et était certainement dans ses goûts, car il a tenu, à peu près jour par jour, le journal de sa vie intime de 1824 â 1805. Ce journal fort précieux nous a été conservé, grâce â un acte d'obéissance à son directeur spirituel. S'il écrivait beaucoup, on peut dire aussi qu'il écrivait l)ien; son stvle était simple, pur, clair et limpide^ Il avait étudié et possé lait à fond les classiques français du xvii'' siècle. Il écrivait leur langue comme naturellement, sans hésitation, sans ratures. Il se rétait si bien appropriée, avec toutes ses qua-
lités, que c'est k peine si nous avons trouvé quelques corrections dans les quatorze ou quinze volumes du journal de sa vie intime ou du journal du collège, rédigés cependant au courant de la plume.
Professeur de Rhétorique à l'époque où florissait le romantisme, on comprend qu'il ne le goûta guère ; il le combattit énergiquement dans les productions de ses jeunes élèves, fascinés par l'attrait de la nouveauté et l'éclat des images brillantes.
Comme M. Paj^an, son prédécesseur dans la chaire de Rhétorique, il était habile à profiter des occasions qu'un professeur rencontre fréquemment, d'agir sur les âmes de ses élèves, et il le faisait toujours avec modération et une juste mesure.
En dehors de sa classe, de ses exemples de piété et des exhortations faites du haut de la chaire, il n'exerça pas sur les élèves une influence aussi grande que d'autres maîtres, car au Collège, il ne fut jamais directeur des consciences. Une fâcheuse tendance à l'inquiétude, au scrupule même, l'éloigna, au Collège comme à la paroisse et à la Providence, du ministère du Saint Tribunal, où il eût pu réaliser tant de bien.
Il en accomplit beaucoup par la création d'une société de jeunes filles, dite de St Louis de Gonzague, qui fut remplacée plus tard par la confrérie de l'Immaculée Conception. Il n'existait alors rien de pareil à Annonay, et sous ce rapport, il fut un initiateur ; pendant dix ans, il la dirigea avec beaucoup de zèle, un grand esprit de foi et do piété, une entente parfaite des besoins spirituels des personnes qui composaient la société ; les conseils qu'il don-
nait, pratiques et détaillés, pourraient servir de modèle aux directeurs de confréries.
Pendant cinq ans, de 1820 â 1825, il fut chargé d'aller dire la Ste-Messe à l'Hôpital et, de 1830 à 1847, du service donninical de la chapelle de Gourdan. Pendant ce long espace de temps,^ il prêcha tous les dimanches, soit aux pauvres malades de l'Hôpital, soit aux habitants du château et des fermes de Gourdan.
Ce dernier service lui eût été très pénible, s'il ne lui eût procuré, outre le mérite de l'obéissance, l'occasion d'évangéliser les âmes et de vraies consolations spirituelles avec M. le comte de A'ogïié. C'était, en effet, un homme de profonde piété et de rare vertu. 11 j)renait plaisir à s'entretenir avec M. Tracol des choses de Dieu, à le consulter sur la manière de faire oraison, sur les moj^ens d'avancer dans les voies du salut et de la perfection, sans manquer aux bienséances de son rang, ni aux devoirs que lui imposaient sa situation dans le monde et sa qualité de Pair de France.
M. Tracol écrivait, dans son journal, au sujet de ce service : « Si je le veux sincèrement, je trouverai dans ces promenades solitafres un moyen très efficace d'entretenir eu moi la vie cachée et intérieure, à laquelle je dois m'appliquer avec une attention continuelle ».
La vie cachée, dont il parle dans cette note, fut l'attrait de toute sa vie ; il la pratiqua autant qu'il dépendit de lui, dans les limites de Tobéissance ; mais il ne put la pratiquer pleinement que les vingtcinq dernières années de sa vie, alors que les intîr-
mités l'éloignèrent à peu près de tout travail extérieur. Ces vingt-cinq années d'humilité profonde, de prières continuelles et de vives souffrances, ont peut-être valu k l'œuvre qui lui était si chère, autant de grâces que les cinquante années de laheur qu'il lui consacra. Il mourut en 1885, âgé de quatrevingt-neuf ans.
M. l'Abbé DÉGLESNE
« Nous avons presque toujours vécu ensemble ; nous avons reçu les leçons du même maître, le R. P. Charvet, dans nos piemières années; nous avions l'un et l'autre mûri notre vocation, en essayant un peu du commerce, et nous avions fini par nous retrouver dans la même maison. Il m'a toujours témoigné beaucoup d'amitié et encouragé avec beaucoup de zèle dans certaines circonstances, où j'avais un si grand besoin d'un ami tel que lui. J'espère, avec une douce confiance, que ce vénéré confrère m'obtiendra par ses prières d'aller le rejoindre un jour dans le ciel, où nous nous retrouverons dans le sein de Dieu pour ne nous séparer jamais » .
Ces quelques lignes écrites par M. Tracol, à l'occasion de la mort de M. Déglesne, peignent bien l'étroite affection qui unissait ces deux belles âmes, dont l'une vraiment forte servit d'appui et de soutien à l'autre plus faible, plus sensible, plus timorée.
Germain Déglesne était né à Annonay en 1798 ; il sortit en 1814 du collège, où il avait remporté le
plus brillant succès, siirtout en mathématiques. •# Fils unique, destiné au commerce par son lionora- , ble famille, il fut envoyé, après un court apprentissage auprès de ses parents, dans une maison de commerce de Rouen. Il j resta deux ans et fut un sujet d'édification pour tous les autres employés, comme il l'avait été au collège pour ses condisciples.
De y^tour dans sa ville natale, où sa famille lui avait prép'aré une branche de commerce à part, il employait ses heures libres à enseigner lé catéchisme dans. le voisinage de son établissement. Ses religieux pàren(s ne tardèrent pas à reconnaître que la vocation de ce fils chéri, dans lequel ils avaient placé toutes leurs espérances, ne le portait pas vers les affaires de ce monde et ils lui permirent d'en suivre im autre plus sublime.
En Novembre 1821, il rejoignit ses anciens maîtré^s ^t commença ses études ecclésiastiques sous la direction de ^DI. Actorie et Polly. L'année suivante, il fut nommé professeur d'une classe de français et, de \S2b a 1831 , il enseigna la philosophie, . soit à Annonay, soit au Grand Séminaire de Gre- , noble, où il eut pour successeur M. Soulerin. En 1831 , il fut chargé d'une partie de l'économat et de l'enseignement de la morale aux jeunes professeurs. Pi'^re depuis le mois de Mars 1829, il avait été n.ommé,en 1830, aumônier dominical des usines de Vidalon. 11 ne tarda pas à devenir le père spirituel no^i seulement des élèves de Ste-Barbe, mais aussi du collège et de la plupart dos jeunes mailres. Confesseur /extraordinaire de plusieurs communau-
tés, il fut l'aumônier des Religieuses du Sacré- Cœur, de 1847 à 1850, tout en conservant son service de Vidalon. Il n'enseigna donc guère qu'une dizaine d'années; nous ne comptons pas, comme enseignement, les cours de comptabilité et de tenue des livres qu'il fit longtemps quatre ou cinq heures par semaine.
Il rédigea et fit imprimer en 1850, son cours qui eut assez de succès pour mériter une seconde édition. Son enseignement de la théologie ^ux jeunes maîtres dura environ vingt ans. En 1828, M, Tourvieille rappella M. Déglesne du Séminaire de Grenol)le, où il avait remplacé le neveu de M. Lapierre, qui avait fondé en 1827 l'institution de Fej'zin. 11 voulait conserver à sa maison ce jeune diacre dont les talents éprouvés, la doctrine sûre et la parole puissante avaient excité l'admiration des cinquante jeunes séminaristes qui avaient entendu ses leçons. Il le plaça à côté de lui, près de son ami, M. Tracol; double trésor, dont, avec un art consommé, il sut utiliser les précieuses ressources, tant au point de vue de la vie spirituelle que de l'influence morale et de l'action apostolique. Dans son administration qui visait en apparence, principalement au succès d'une maison d'éducation, M. Tourvieille ne perdait jamais de vue le grand but de sa vie, la gloire de Dieu et le salut des âmes par l'apostolat de l'éducation. Ils travaillèrent tous les trois admiral)lement aux mêmes desseins, l'un en commandant, les deux autres en obéissant fidèlement et constamment jusqu'à la mort.
La foi vive de M. Déglesne, sa profonde humilité
et une-extrême délicatesse de conscience lui inspimient une sainte lVa3'eui' du sacerdoce ; il fallut que ses supérieurs lui fissent une sorte de violence pour l'engager à se laisser imposer les mains. Il j avait huit ans qu'il avait commencé ses études ecclésiastiques et il atteignait sa trente-unième année.
A peine prêtre, il va devenir Fàme du collège, le grand directeur spirituel ; il se sentait appelé de Dieu k cette belle mission. Depuis dix ans déjà, il travaillait sérieusement à l'œuvre de sa propre formation à la vie spirituelle. Prêtre, il consacra plus que jamais tout son temps aux études les plus substantielles de la théologie, de l'ascétique et surtout du texte sacré de la parole divine.
M. Déglesne chei'chait dans ses études, ainsi que son ami M. Tracol, non pas tant la science, qu'un profit spirituel ; mais chez lui, la méthode était plus large, car s'il était, comme son ami, un homme d'intérieur, il était plus que lui un homme d'action. M. Tracol concentrait ses efforts sur sa propre perfection. ^I. Déglesne, sans oublier jamais cette œuvre personnelle, pensait aussi beaucoup au salut du prochain, aux moyens de la procurer ; il v travaillait avec une ai-deur incomparable, sans craindre de prendre parfois une initiative qui eût toujours répugné à M. Tracol et à son attrait pour la vie cachée.
Il s'édifiait on lisant les œuvres de St Liguori, de la séraphique Ste Thérèse, de St Charles Borromée et auti'es maîtres de la vie spirituelle. Il ne fut d'ailleurs, en aucune manière, un esprit étroit et systématique et il sut profiter do tout ce que les
travaux dé l'époque apportèrent de secours à l'Eglise de France. C'est ainsi qu'il tira tout d'abord un grand avantage des ouvrages théologiques de St Liguori. On sait que l'influence du jansénisme en France s'était étendue peu à peu et jusqu'à un certain point, même sur ceux qui le combattaient. La piété des fidèles, sans se refroidir outre mesure, avait cependant à se défendre d'une tendance qui ressemblait à de l'éloignement pour les sacrements, pour la Ste Eucharistie, en particulier. M. Déglesne lut, étudia et adopta les doctrines de St Liguori ; sa conviction faite, il exposa et soutint, avec la plus grande énergie, les enseignements du St-Siège, en théorie aussi bien qu'en pratique. Ayant à diriger la plus grande parlie du clergé d'Annonay et des environs, il contribua ainsi, pour une large part, à ramener à l'usage fréquent des sacrements, de bonnes populations que de vieilles idées, sinon jansénistes, du moins trop sévères, en retenaient éloignées.
M. Déglesne avait au collège la confiance de tous les maîtres et de presque tous les élèves ; aussi peu à peu vit-on les communions devenir de plus en plus fréquentes ; la communion hebdomadaire fut permise d'abord aux philosophes et aux rhétoriciens, puis à d'autres encore, et depuis lors, cette excellente tradition s'est maintenue.
M. Déglesne avait reçu le don admirable de la direction des âmes et ce fut là un des caractères de son sacerdoce. En confession, les consciences troublées et les âmes meurtries se trouvaient soulagées dès que sa main les avait touchées. Ses décisions,
toujours pleines de lucidité et comme filles de l'autorité, suffisaient pour dissiper les doutes, les craintes et les scrupules. La paix était un des fruits habituels de sa direction aussi aifectueuse qu'éclairée. L'adolescent trouvait en lui un ferme appui, le jeune maître, un guide sûr pour sa vocation ecclésiastique.
Nous avons déjà dit qu'il confessait la plus grande partie du clergé du canton, des élèves du collège et de Ste-Barbe. Ajoutons qu'à la veille des fêtes, un grand nombre de commerçants ou industriels de la ville venaient s'adresser à lui au tribunal de la Pénitence. On donnait, comme par instinct et aveuglément, sa confiance à ce prêtre profondément instruit^ qui vivait humblement dans sa cellule et qu'en d'autres temps, on aurait pu quahner plus élogieusement pour ses vertus, disons plutôt pour sa samteté. Son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes lui fit accepter avec joie l'aumônerie de Vidalon. Certes, aller du collège à Vidalon par un beau jour de printemps, c'est une promenade charmante ; il en est tout autrement, quand il s'agit d'j aller à pied tous les dimanches, en toute saison et par tous les temps, pour dire deux messes, annoncer la parole de Dieu et attendre jusqu'à une heure tardive, avant de prendre sa modeste réfection ; quand surtout, on a beaucoup fatigué la veille au soir pour entendre les confessions des enfants et le matin celles des maîtres. Avouons que le prêtre qui accepte et qui exerce ce ministère pendant vingtquatre ans avec une santé chancelante, n'a pas une vertu commune.
Son âme sacerdotale éprouvait d'ailleurs dans ce service, une peine profonde, mais d'un autre genre. Sans doute l'accueil des directeurs de Vidalon fut toujours convenable pour l'aumônier, mais la chapelle destinée au culte était loin de convenir à la majesté du Dieu trois fois saint de nos Tabernacles. C'était un sous-sol voûté, assez vaste, mais naturellement humide et sombre. M. Déglesne ne parla jamais de lui ni des fidèles obligés de subir comme lui ce triste et regrettable état de choses, mais il éleva assez souvent la voix au nom de l'adorable victime qui mérite d'autres autels que ceux des Catacombes. Les directeurs convenaient de lajiistesse de la demande, mais renvoyaient cette affaire, sous un prétexte ou sous un autre. On se décida enfin à un déplacement qui constituait une petite amélioration, mais qui ne pouvait satisfaire M. Déglesne, pas plus d'ailleurs que le vénérable curé de la paroisse, avec lequel il fut toujours en communauté de pensées à cet égard. Ce n'a été que vingt ans après sa mort, que l'on a vu s'élever sur le plateau de Vidalon l'élégante chapelle qui le couronne et qu'il appelait de tous ses vœux.
Théologien, directeur spirituel, M. Déglesne fut aussi prédicateur et il eut un véritable talent de persuasion et de conviction. Il prêchait les vérités de l'Evangile avec le sens rassis du sage qui a longuement médité avant de parler, avec Tautorité' du théologien qui a souvent démontré la vérité qu'il enseigne, avec les arguments invincibles de TEcole, mais surtout avec la foi du saint prêtre, qui a aperçu d'autres lumières, découvert d'autres hori
zons, contemplé d'autres cimes que le simple fidèle.
Au collège, il revenait souvent sur certains sujets qui lui étaient plus k cœur, parce qu'il les croyait plus nécessaires. C'étaient : la foi, la prière, la charité, l'humililé et l'obéissance. Personne au collège n'avait plus que M. Déglesne, Fesprit large et l'œil ouvert sur les nécessités de son temps ; or, disait-il souvent, le grand besoin de l'époque est Tobéissance. Il voulait donc, pour son compte, réagir dans sa sphère d'action, en faveur des droits, du principe sacré de l'obéissance ; il avait d'ailleurs de cette vertu une idée si élevée, si juste, si parfaite, qu'il s'appliquait avec une sainte ardeur à communiquer à ses auditeurs au moins une partie de ses convictions.
Empruntons à peu près textuellement au manuscrit d'un ancien professeur une page qui nous montrera M. Déglesne orateur :
« Voici comment il rendait pour ainsi dire palpable la loi sacrée qu'il vaut mieux obéir â Dieu qu'aux hommes. Formé depuis longtemps à l'école du l)eau langage et animé par le plus beau zèle évangélique, il savait faire, non pas un nouveau récit de la désobéissance de Saûl, mais, d'une main assurée, avec un pinceau fidèle et de chaudes couleurs, il faisait de cette scène connue un tableau magnifique et nous racontait d'une façon émouvante comment, lorsque Saiil eut sacrifié, malgré la défense de Dieu, Samuel lui annonça qu'en punition de sa désobéissance, le sceptre était brisé entre ses mains et que la royauté passei'ait à un autre dont le cœur serait plus docile â la voix de Dieu. Quel
tableau, pour enseigner à des enfants ]a nécessité (l'obéir à leurs parents, à un écolier celle d'obéir à ses maîtres, quel exemple meilleur apporter en preuve de cette véi-ité !... »
« Cet exemple suffira pour montrer comment l'orateur savait appuj^er son raisonnement sur les grands faits de la Bible ; mais il aurait fallu le voir et l'entendre. L'aspect de M, Déglesne en cbaire était à la fois édifiant et propre à soutenir sa parole ; il avait le visage pâle et amaigri avec un teint sombre, le front élevé et chauve de bonne heure, le regard plein de vivacité avec quelque chose de fiévreux, un ton de voix pathétique et, dans l'intonation, un mélange de délioatesse, de chaleur et de vie, un geste assuré, en un mot tout l'agrément et les avantages nécessaires pour la bonne prédication ».
« Nous finirons en disant que ses discours étaient écoutés attentivement par son jeune auditoire. Il eut plus d'une fois, selon la gravité du sujet et la nécessité des circonstances, de ces mouvements heureux d'éloquence forte et entraînante, qui touchent profondément, ébranlent et vont jusqu'à faire frémir et trembler son auditoire ».
« Ces mouvements solennels de haute éloquence et de vive émotion ne furent pas très rares dans la vie de M. Déglesne; s'il avait eu la voix et qu'on lui en eût donné la mission, il aurait pu se présenter et faire bonne figure dans les chaires des cathédrales et des grandes villes. Son état de santé l'empêcha d'aborder les grands auditoires. Il prêcha cependant des retraites dans les maisons d'édu-
cation du diocèse, dans quelques paroisses et même, en 1850, une mission a St-Julien-le-Roux où il eut pour collaborateurs, MM. Desmaitin, Malbos et Hoche qui n'était encore que diacre et qui devint plus tard évêque de Gap.
Sa santé, avons-nous dit, était faible; à l'âge de vingt-trois ans, une crise terrible lui avait laissé une maladie d'entrailles qui ne guérit jamais. Le samedi était le grand jour des confessions ; ce jour-là, M. Déglesne était sans pitié pour lui-même. Combien de fois supporta-t-il des souffrances inouïes et se traina-t-il à Ste-Barbe avec la plus grande peine, pour ne pas renvoj^er ses pénitents à la semaine suivante ? On ne l'a jamais su, car il se taisait là-dessus ; tout au plus, pouvait-on s'en apercevoir à son visage plus soutirant qirà l'ordinaire, à son ton de voix plus inégal, à sa parole plus saccadée. Il était d'une vivacité de caractère facile à reconnaître, car malgré un travail de longues années, la nature, par intervalle, se montrait tout entière. 11 aurait été irascible et la vue du mal surtout l'eût facilement porté à la violence ; il lutta toute sa vie contre ce défaut de sa nature et il parvint peu à peu à conserver un ton de voix doux et égal, avec des manières aimables, et à ne quitter jamais son interlocuteur sans lui avoir adressé quelque bonne parole.
^r. Déglesne fut aussi humble que M. Tracol ; autant qu^ lui, il aima à se cacher, à rester ignoré ; comme lui, il prêchait dans les rues par sa démarche humble et modeste ; il fut humble dans ses rapports avec ses supérieurs, avec ses confrères,
avec les plus petits élèves, avec tout le monde enfin.
Ses qualités intellectuelles et morales, ses hautes vertus, son jugement droit et sûi', désignaient M. Déglesne. au choix de M. Tourvieille, pour en faire ce que, dans les congrégations religieuses, on appelle un maître des novices. Cet emploi exige de la part de celui qui en est chargé, des aptitudes particulières pour connaître le caractère de chacun de ces jeunes aspirants et le degré de perfection auquel il peut atteindre.
M. Déglesne exerça cette charge environ vingt ans et elle constitua pour lui une épreuve heaucoup plus dure que pour d'autres maîtres de novices, parce que la pénurie de sujets obligeait M. Tourvieille à employer des novices dans l'enseignement, avant leur complète formation. M. Déglesne ne pouvait guère les trouver réunis que pendant les récréations ou les promenades, pour leur donner les conseils généraux et les directions particulières dont ils avaient besoin ; c'était insuffisant. Il réclama vainement, pendant de longues années, l'établissement d'un noviciat, où les aspirants fussents absolument séparés du corps des professeurs. Il en fut de cette question comme de la chapelle de Vidalon ; on reconnaissait le bien-fondé de ses respectueuses observations, mais, pour diverses raisons, on ajournait la solution, et ce fut que l'année qui précéda sa mort, qu'd obtint gain de cause.
On comprend tout ce qu'avait de pénible pour lui cette position ; il tâchait néanmoins de tirer parti des circonstances dans la mesuie du possible ; malheureusement il eut assez souvent le chagrin
de voir ses fils spirituels quitter la société à laquelle il eût voulu les attacher ; mais en partant, tous ces confrères, pleins de respect et d'affection pour lui, venaient lui dire adieu à lui le dernier et lui exprimer tous leurs regrets. Combien, plus tard, déplorèrent amèrement de n'avoir pas suivi ses conseils et résisté à une tentation qui souvent n'avait pas d'autre cause qu'un ordre trop absolu, trop inflexible de M. Tourvieille. D'autres ont reconnu qu'à lui seul, après Dieu, ils devaient leur persévérance. On comprend combien devait être douloureux pour son cœur de père, Téloignement de ses fils spirituels qui lui avaient coûté tant de peines et donné tant de sollicitude. Cependant il ne se laissa pas décourager et continua avec le même zèle, jusqu'au dernier jour, son œuvre si laborieuse. Consacré à l'apostolat par l'éducation, il voulut prolonger ce ministère au-delà du tombeau : il institua donc pour ses héritiers les jeunes gens peu favorisés de la fortune et diverses communautés religieuses vouées à l'éducation des enfants pauvres.
M. l'Abbé J. PAGES
Jean Pages était né à Malbosc en 1703. Il vint en 1809 à la pension Thévenet suivre les cours du collège. Il émigra à Ste-Claire en 1811 et en devint surveillant en 1813-14 jusqu'en 1818.0rdonné prêtre, il resta pendant un an vicaire à Vanosc. M. Picansel le rappela au collège, qu'il avait quitté avec peine et il professa successivement les classes de grammaire et la troisième jusqu'en 1832, tout
en résidant à'Ste-Claire, où il avait remplacé M. Tour vieille comme directem\ A cette époque, l'en- • seignement du grec, introduit depuis plusieurs années dans le programme de l'Université, était devenu oblisratoire dans la classe de Troisième. M. Pages ignorait cette langue ; il fut alors chargé de la classe de Septième, où on ne l'enseignait pas ; il professa cette classe jusqu'en janvier 1859 et fut successivement aumônier de l'Hôpital, du Sacré- Cœur et des Ecoles Chrétiennes.
Surveillant de Ste-Claire à vingt ans, il dut à sa haute stature, à sa manière d'être et de parler, toujours sérieuse et grave, même déjà austère, une autorité complète sur les cent cinquante élèves que comptait la pension. Sans doute, M. Tourvieille était là pour guider le jeune maître dans ses débuts, pour le former par ses conseils et ses exemples à la direction de ces jeunes gens, mais il n'en est pas moins vrai, qu'il avait, grâce à ses qualités personnelles et dès la première année, pris sur ses élèves un ascendant auquel personne n'eût songé à se soustraire.
Professeur, il apportait à son enseignement beaucoup d'ordre et de méthode ; dans sa classe de Septième, il s'appliquait surtout à inculquer les principes de la langue latine, de telle façon qu'on ne pût les oublier; il achevait et perfectionnait, sous ce rc^^port^ l'œuvre commencée en Iluitièriie ; sans être sévère pour les élèves de sa classe, il en obtenait l'ordre le olus parfait.
Aumônier de communautés religieuses, il en remplit les fonctions avec une ponctuahté parfaite,
avec un dévouement que rien ne lassait, mais son zèle franchit parfois les bornes que la discrétion et le tact auraient dû lui imposer.
Si on eut à regretter, une fois ou l'autre, la manière dont il accomplissait ces ministères extérieurs, on ne put que le louer de sa piété, de son esprit d'austérité et de son amour de la règle. Toujours levé à quatre heures du matin, il ne fit de feu dans sa chambre que les dernières années de sa vie, alors qu'une irritation de poitrine ébranlait peu a peu sa robuste constitution. Lui-même balaj'ait sa chambre, faisait son lit, allait chercher l'eau dont il avait besoin, etc.
Pendant de longues années, il ne fit en Carême, qu'un seul repas, sans collation, Ijien qu'il eût à faire régulièrement ses classes. Il portait si loin l'amour delà pénitence, qu'il s'imposait des mortifications de tout genre, v compris le cilice et la discipline. Sur ce point aussi, il manqua de mesure ; car lorsque l'Eglise eut adouci les rigueurs du Carême, en permettant l'usage du gras quatre fois par semaine, il ne voulut point en profiter, bien que toute la maison usât de l'autorisation. Sans doute, le motif de pénitence qui l'inspirait était louable en soi, mais il eût été incontestablement plus parfait de ne pas se singulariser et de satisfaire sa soif de mortifications par quelque autre privation.
Qui dit homme de pénitence, dit homme de règle, puisque l'obéissance est pour le religieux la première mortification k pratiquer. M. Pages, dironsnous, ne fut pas seulement un homme de règle,
mais l'homme de la règle. Pour lui, chaque heure, chaque minute du jour avait son emploi déterminé par la règle générale ou par son règlement particulier, et il n'y manquait point, à moins qu'un devoir de charité ne l'en détournât. Il était méthodique, précis et régulier en tout, à un point vraiment extraordinaire ; pour l'emploi de son temps, il ne laissait, en ce qui dépendait de lui, ahsolument rien au hasard, rien au caprice du moment. Son amour de la prière, de la régularité et de la pénitence, le conduisait chaque année, pendant les vacances, au moins une quinzaine de jours, à la Trappe d'Aigueljelle. Là il se reposait de l'enseignement et du ministère dans la méditation et les exercices de la pénitence. Les mortifications qu'il avait pratiquées, le peu de soins qu'il donnait à sa santé, un travail souvent excessif et des peines morales, avaient usé assez rapidement sa rohuste constitution. Une longue et douloureuse maladie le conduisit au tombeau le 21 Août 1861.
M. nbbé François POLLY
Né en 1803, à St-Sjmphorien-de-Mahun, il était le neveu du professeur de physique, de philosophie et de théologie, dont il a déjà été question. Il fît au collège des études qui ne furent pas sans succès, surtout en mathématiques.
Professeur des classes de grammaire de 1823 à 1834, il fut alors nommé professeur de philosophie et, l'année suivante, envoyé par M. Tourvieille à Paris, ^oû il suivit à la fois les cours du collège
Stanislas, afin de bien étudier la nature de l'enseignement donné, et ceux de la Sorbonne, pour développer son instruction personnelle. En 1836, il remonta dans sa chaire de philosophie qu'il ne quitta qu'avec la vie, dix-huit ans plus tard.
11 était doué d'une grande facilité d'élocution et d'un talent d'exposition claire et méthodique, qui rendaient son cours fort intéressant. Sa parole vive, brillante, primesauiiêre, faisait pénétrer dans l'esprit des auditeurs les vérités les plus abstraites et les y gravait profondément.
A la mort de ^I. Lapierre, il joignit à ses fonctions de professeur, celles d'économe et d'aumônier des Religieuses Ursulines. Formé k son école, il avait comme lui de l'ordre, de la méthode et un rare savoir-faire; aussi fut-il un administrateur distingué. Il avait une compétence et un jugement vraiment extraordinaires pour les affaires ; il en parlait d'une façon si juste, avec tant de facilité, qu'un grand négociant, de ses amis, lui dit un jour : « Mon cher, vous connaissez ces choses-là quasi mieux que votre bréviaire ». Si nous citons cette parole, qu'on pourrait considérer comme injurieuse à sa mémoire, c'est qu'elle manifeste clairement sa parfaite connaissance des affaires et qu'elle n'était de la part de son auteur qu'une amicale plaisanterie.
^I. François Polly était en effet un saint prêtre, esclave de ses devoirs. Ses confrères regrettèrent en lui un modèle de simplicité et de bonhomie charmante, de piété, de régularité et de zèle. Avec le triple service qu'il accomplit simultanément pen-
dant dix-sept ans, il trouvait encore le temps de confesser les enfants et les Religieuses de la Providence en l'absence de leur directeur.
Les deux communautés religieuses auxquelles il donnail ainsi des soins spirituels, le regrettèrent d'autant plus vivement, qu'il ne leur avait jamais refusé aucun des services qu'elles lui avaient demandé. On remarqua constamment dans ses rapports avec elies, une manière simple et droite de voir les choses qui rendait sa direction aussi sûre que prudente.
Quelque facilité que lui donnassent pour ses diverses fonctions ses talents naturels et la science acquise, il lui fallut, plus d'une fois, passer une partie des nuits au travail, pour la tenue de sa comptabilité ou la préparation de ses instructions ; mais, si son dévouement et son zèle étaient sans limites, il n'en était pas de même de ses forces physiques ; elles s'usèrent assez vite à ce labeur épuisant, et il mourut après avoir longuement soul!ért d'une maladie de cœur, le 28 Juillet 1854.
Il avait toujours eu la bourse ouverte pour toute sorte de bonnes œuvres ; il avait notamment comblé de largesses sa paroisse natale et celle de Toissieux, si chère à son oncle ; il laissa encore par testament une partie de sa fortune pour diverses œuvres de charité ou d'apostolat.