M. RAYNAUD
Les maîtres dont nous venons de dire les labeurs et les vertus, formèrent, avec MM. Actorie et
Soulerin, dont il sera question au IIP Livre de ce travail, la seconde génération des professeurs prêtres de l'Institution d'Annonav. A cette même génération appartient aussi un laïque qui fut un instituteur et un éducateur distingué : nous avons nommé M. Louis Tourvieille. On l'appela habituellement du nom de sa mère, Ptajnaud, afin de le distinguer de son oncle, M. l'abbé Tourvieille.
Né à Joannas en 1791), il avait fait ses études à Annonaj et avait été envoyé par son oncle à Paris en 1818. Il s'v livra à l'étude des sciences, du dessin et de la peinture. A la fin de l'année scolaire 1819-1820, il obtint au concours, à la manufacture des Gobelins, un diplôme pour les préparations chimiques de teinture et fut autorisé à enseigner les mathématiques, après examen spécial. Il les professa l'année suivante 1820-21, dans la pension Andrieu, tout en continuant ses études personnelles dans les sciences et les beaux-arts.
Après avoir ainsi travaillé quatre ans à Paris, il commença, en 1822, ses cours de dessin et de mathématiques au collège et, l'année suivante, y joignit ceux de sciences physiques, comme successeur de M. Polly. Ses mérites étaient si connus, qu'en 1822, M. Félix, recteur de l'Académie, lui offrit la chaire de physique au collège roj^'al de Tournon et, en 1823, la même chaire à celui d'Avignon. Il déclina ces offres si honorables et si avantageuses pour lui ; la voix du sang et de la reconnaissance l'attachaient pour la vie k l'œuvre de son oncle ; il enseigna k Annonaj' de 1822 à 1866, vécut k Prades, cinq ans environ, au sein de
sa famille et revint en 187 1 au collège, où il niourut en 1878.
Le P. Raynaiid, ainsi qu'on l'appela pendant près de 50 ans, fut-il un excellent professeur ? Tous ses élèves répondaient affirmativement pour le dessin et pour les sciences physiques ; mais pour les mathématiques, quelques-uns n'approuvaient pas sa méthode. Il démontrait, en effet, fort rarement la leçon, et donnait bien peu d'explications et d'éclaircissements. Son système consistait à obtenir des élèves la plus grande somme possible de travail personnel et il obtenait ce résultat par des interrogations très fréquentes. Si donc il ne facilitait pas l'acquisition de la science par des explications, il parvenait du moins, par sa ténacité et par sa rigueur, k renvoyer les paresseux au deuxième cours de mathématiques, à inculquer à ses élèves l'amour et l'habitude du travail personnel. Amener un enfant à fortifier sa volonté, à développer sa personnalité est le fait et la marque du véritable éducateur. Ce mérite, plus rare qu'on ne le pense, fut celui de M. Raynaud.
Si des esprits peu éclairés sur le but final de l'éducation, savoir, le développement harmonieux de toutes les facultés de l'homme plutôt que l'acquisition d'un bagage plus ou moins considérable de connaissances pratiques, ont pu blâmer la méthode du P. Raynaud, ils n'ont pu contester sa science. La préparation d'Auguste Bravais suffit à démontrer la valeur pédagogique et scientifique du jeune professeur.
Auguste Bravais, sorti de Rhétorique en 1825
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à l'âge de quatorze ans, après avoir remporté le prix de mathématiques, redoubla sa Rhétorique et fit sa philosophie au collège Stanislas à Paris ; il y fit même, mais en contrebande, des mathématiques. A son retour k Annonay, M. liajnaud se chargea de le préparer à l'Ecole Polytechnique et en moins de dix mois, ils étudièrent tout le programme. La préparation avait été trop hâtive ; Auguste Bravais ne fut pas reçu ; mais ce jeune homme de dix-sept ans avait fait preuve de dispositions si remarquables, de connaissances si étendues et d'une méthode si sûre, qu'un de ses examinateurs, M. Bourdon, écrivit à M. Bravais père, pour lui faire des éloges du professeur et de l'élève. Il lui conseillait ensuite d'envoyer son fils â Paris suivre des cours spéciaux pour cette préparation. M. Raynaud insista de son côté et le jeune Bravais fut envoyé à Paris; l'année suivante, i82Û, il fut admis le second de la promotion. Il en sortit le premier en 1831. Officier de marine^ professeur à la Faculté des sciences de Lj'on, puis â l'Ecole Polytechnique, membre de l'Académie des sciences, il resta l'ami du P. Pvaynaud, et l'on entendit très souvent tomber de ses lèvres l'éloge de la science et de l'enseignement de son ancien maître. Cette appréciation d'un homme compétent parait plus juste que celle des critiques, d'ailleurs assez rares, qui ont blâmé sa méthode d'enseignement.
On lui a aussi reproché de n'admettre que très difficilement à son cours les élèves de la pension Ste-Barbe. C'est un fait qu'il serait puéril de nier; mais ce fait a une explication bien simple. Les
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cours de M. Rajnaud étaient supérieurs et de beaucoup, aux cours de mathématiques faits dans les petits séminaires aux étudiants ecclésiastiques, puisque les bons élèves pouvaient suljir avec succès à la fin de leur Rhétorique les épreuves du baccalauréat ès-sciences. Etait-il utile que les jeunes gens de Ste-Barbe, à moins de disposition-s particulières, consacrassent aux sciences un temps qui pouvait être mieux emploj^é à l'étude des littératures classiques? 11 ne le pensait pas, ni M. Tourvieille non plus; delà, la ligne de conduite tracée par les supérieurs et suivie par le professeur. Il ne faudrait pas oublier, d'ailleurs, que ces élèves suivaient le second CQurs de mathématiques, dont le programme était celui du baccalauréat ès-lettres et qu'ils pouvaient, par conséquent, j acquérir, s'ils voulaient s'en donner la peine, des connaissances scientifiques au moins aussi étendues que dans un petit séminaire.
Parmi ceux^qui ont passé en mathématiques, qui ne se rappelle avec quelle ardeur on se livrait au travail pendant le premier mois de l'année scolaire afin de pouvoir rester dans la classe du P. Raynaud ? Il fallait, en effet, obtenir de bonnes notes dans les interrogations et répondre convenablement à l'examen qui suivait l'étude du premier livre de géométrie ou de l'arithmétique, pour ne pas être renvoj^é au second cours de mathématiques. Même après ce premier examen, tout n'était pas fini ; la menace d'élimination pesait toujours sur les paresseux et les excitait au travail, car une fois admis, on
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tenait à honneur de rester chez le P. Rajnaud.
Le local où il enseignait, n'offrait, certes, aucun agrément. C'était une vaste et haute salle aux murs sombres, située en contre- bas du jardin, mal éclairée par deux fenêtres ouvertes au nord, jamais égayée par un raj-on de soleil, dallée avec de grands carreaux de pierre, qui, en hiver, étaient aussi froids que la glace, meublée de simples bancs sans dossier ni tables et l'on v passait, chaque semaine, quatre classes de deux heures.
Le local était triste, les matières de l'enseignement ardues, mais on était soutenu par l'amourpropre, par le désir de s'instruire, et par les encouragements du bon P. Rajnaud. Les éloges et les compliments étaient d'autant plus précieux et produisaient d'autant plus d'effet, qu'ils étaient plus rares et donnés parfois sous une forme très originale. Tout dans la conduite du professeur, et jusqu'à sa manière de punir, trahissait Tafïection qu'il portait aux élèves. Citons à ce propçs un fait dont nous avons été témoin, en 1865-6G. Un de ses bons élèves n'avait pas bien su sa leçon et, pour le punir, le P. Rajnaud lui avait fortement pincé le bras. Un moment après, l'élève, assis â son banc, montra au professeur, qui se promenait près de lui, son bras légèrement bleui par la pincée et lui dit avec un peu d'humeur : Père Rajnaud, vous m'avez fait mal. « \lè, mon camai'cide, répondit on souriant le P. Rajnaud, je ne voulais pas vous faire du bien ». En entendant cette parole dite d'un ton bonhomme et plaisant, l'élève se mit â rire et la classe d'après il sut mieux sa leçon.
Cette anecdote peint mieux que nous ne saurions le faire, l'esprit qui régnait dans cette classe, les l'apports d'amitié respectueuse d'un côté, en quelque sorte paternelle de l'autre, qui s'établissaient entre le P. Rajnaud et les meilleurs de ses élèves, rapports qui continuaient après la sortie du collège.
Le cours du P. Ilaynaud était recherché, surtout l'année où l'on étudiait la géométrie, parce que, pendant les deux derniers mois, on allait à Bise et on consacrait tout le temps des promenades a des expériences pratiques d'arpenlage et de nivellement. La classe était divisée, suivant le nomljre des élèves, en quatre, cinq, ou six sections, formées chacune de sept â huit opérateurs, sous la direction et la responsabilité d'un chef, choisi parmi les plus capables et les phis sages. Pendant une vingtaine de séances de trois heures environ, on étudiait pratiquement l'arpentage k la chaîne, à l'équerre, à la boussole, au graphomètre, à la planchette; on faisait du nivellement et on rapportait des travaux et des plans qui n'étaient certes point parfaits, mais qui étaient généralement bons et assez exacts.
Pendant qu'on opéi-ait ainsi, le père Rajnaud allait successivement d'une section à l'autre ; il inspectait son monde, contrôlait le travail fait, demandait ou donnait des explications sur la manière d'employer les instruments ou d'appliquer telle ou telle méthode ; puis, quand l'heure du goûter arrivait, on se réunissait dans la grande allée de tilleuls, et là on mangeait un bol de lait avec du pain noir de la ferme, des cerises, ou bien un mor-
ceau de fromage, après quoi on allait achever le travail.
Plus d'une fois, il faut bien l'avouer, le goûter officiel était précédé ou suivi d'un autre moins frugal, préparé par les soins officieux d'un externe prévoyant; souvient aussi, le P. Ptaynaud n'était pas le seul à fumer sa pipe ; grâce à la complaisance des externes, quelques-uns des pensionnaires du collège ou de Ste-Barbe eussent pu lui offiir du tabac ou des allumettes. Il est inutile de dire que, si le professeur était seul pour surveiller ses quarante ou cinquante arpenteurs, chaque section avait une sentinelle pour signaler son arrivée, car il n'entendait pas plaisanterie et tout élève pris en faute était impitoyablement exclu de l'arpentage. On comprend que des jeunes gens de quinze à dix-huit ans tinssent à ces séances pratiques, parce que, en dehors de l'utilité qu'elles avaient pour leur instruction, elles leur laissaient une demi liberté, dont ils n'abusaient pas, d'ailleurs, bien gravement; l'arpentage était donc moins une classe qu'une sorte de fête.
Les séances de chimie pratique étaient suivies par les élèves de Rhétorique ou de Philosophie avec autant d'intérêt que celles d'arpentage par les mathématiciens. Le laboratoire, reconstruit en 1833, était situé sur une terrasse, remplacée aujourd'hui par la partie du boulevard comprise entre l'école des filles et la rue Montgoltîer.
Il contenait cinq fourneaux, un devant chaque fenêtre ; au milieu était une grande table ; des étagères chargées de flacons, de cornues etc.. cou-
raient le long des murs; au fond, était le cabinet du professeur, où il pouvait travailler de son côté, tout en surveillant les jeunes chimistes. Si quelque cornue, flacon ou tube était cassé, on entendait la formule invariable : Cassez, cassez, qui casse les verres les j^aye. On se tenait un peu plus sur ses gardes, on opérait avec plus de soin et Ton évitait la dépense inutile.
Après sept ou huit mois de travail, les chimistes faisaient eux-mêmes le nettoyage et la toilette du laboratoire, l'inventaire du mobilier, et le comparaient à celui qui avait été laissé par leurs prédécesseurs. La diftérence de valeur, jointe au prix des produits achetés et emploj'és, donnait le coût des expériences de l'année qu'ils se partageaient entre eux. Cette liquidation des comptes faite, bien entendu, comme toutes les opérations et expériences de chimie, sous la direction et le contrôle du P. Raj'naud, constituait pour ces jeunes gens, une excellente leçon de choses et leur donnait l'occasion de montrer de l'initiative et du jugement. Ajoutons que la visite des papeteries et d'autres usines complétait admirablement l'enseignement théorique et pratique des sciences.
Pendant sept à huit mois, les chimistes n'avaient pas de promenade, à moins de congé extraordinaire ; c'est pourquoi le P. Ravnaud les menait à St-Désirat le lundi de Pâques manger ce qu'il appelait l'agneau pascal, et, le lundi de la Pentecôte, pour la fête des cerises, il les conduisait, aux mines de Brossain. Le jour de la fête de M. Tourvieille, c'est-à-dire â la St Pierre, 29 Juin, la
promenade varia, du pèlerinage de Lalouvesc k l'ascension du Pilât. Cette dernière eut lieu surtout à l'époque de la jeunesse du P. Rajnaud. Quelle joie, quelle fête pour les heureux chimistes favorisés de l'autorisation de leurs parents !
Est-il besoin de dire que le P. Rajnaud prenait, dans ces excursions, toutes les précautions nécessaires pour garantir ses chers camarades, comme il se plaisait k les appeler, de toute imprudence etde tout accident ? Nous ne le pensons pas, car c'était là son devoir strict et le P. Raynaud étendit toujours son dévouement k ses élèves bien au-delâ de ce qu'exigeait le simple devoir. Il s'intéressait, en effet, beaucoup k eux, à leur santé, a leurs études, k leurs projets d'avenir, et il exerçait sur eux une influence vraiment extraordinaire. Si quelqu'un d'entre eux avait commis une étourderie grave, il était parfois envoyé par les surveillants au P. Raynaud, dont l'intervention faisait immédiatement rentrer le coupable dans la voie du devoir.
,Son affection pour eux était vraie et sincère, elle était d'ailleurs payée de retour et nous lisons dans une lettre écrite, à la mort de M. Raynaud, par un de ses élèves, député à l'Assemblée nationale de 1S71 : « J'avais conservé le meilleur souvenir de cet excellent professeur, qui savait si bien s'attacher le cœur de ses élèves, tout en leur communiquant, ou en s'eflbrrant, tout au moins, de leur communiquer une partie de la science qui lui était si familière ».
Nombreux seraient les témoignages écrits que
nous pourrions apporter à ce sujet : nous n'en citerons qu'un autre qui nous révèle jusqu'où allait l'amitié de M. Raynaud pour ses élèves ; il émane d'un avocat qui fut longtemps bâtonnier de son ordre à Grenoble : « Je n'ai jamais oublié les avis qu'il me donnait à mon départ d'Annonay, en m'accompagnant à pied jusqu'à la Lombardière. Deux ans plus tard, ses lettres me reprochaient de retarder mes études de droit ; il m'offrait sa bourse, si j'en avais besoin. Oh ! non, on n'oublie pas un tel homme et un tel cœur ! »
Ses élèves originaires d'Annonay ne l'oubliaient pas davantage ; on les voyait souvent entrer le matin chez leur ancien professeur par la porte indépendante du collège, qui s'ouvrait sur la place des Cordeliers. Il les recevait dans son atelier de peinture et, tout en fumant sa traditionnelle pipe de terre blanche, il causait avec eux sciences, industrie, affaires politiques, etc. ; il s'occupait de leurs études, de leurs travaux, il leur donnait les conseils de son expérience, ou de l'expérience d'autrui, car il avait d'autres amis que ses élèves et il savait les consulter utilement.
Le plus intime d'entre eux, et assurément le plus assidu, était le docteur Desgrand. C'était un esprit curieux, observateur, insatiable de savoir, désireux d'approfondir toutes les questions, abordant avec la même facilité la médecine, les mathématiques, les sciences physiques, l'histoire, la philosophie ou la littérature. Il avait, avec ce fond en quelque sorte inépuisable de connaissances, une bonté de cœur^ une simplicité et une bonhomie charmantes, une
conversation pleine d'intérêt et aussi des saillies et des traits du meilleur esprit gaulois. Fréquentes étaient ses visites au P. Raynaud, avec lequel il pouvait causer sciences pures et sciences appliquées ; les conversations de ces deux hommes si bien faits pour s'entendre étaient, paraît-il, un vrai régal pour ceux qui pouvaient v assister ; on y apprenait toujours quelque chose d'utile ou d'intéressant. Le P. Raynaud gagnait à ces visites, plus que le docteur Desgrand qui, plus mêlé au monde, faisait profiter son ami de ses observations et de son expérience et celui-ci, à son tour, les utilisait pour le plus grand bien de ses élevées, anciens et actuels.
Le P. Raynaud allait, à son tour, rendre visite à ses amis ; mais il s'était fait une règle invariable de n'accepter jamais à dîner ; tout au plus arrivaitil pour le café chez ceux de ses amis qui lui étaient le plus chers. Il était si rigide à ce sujet, qu'il ne voulut pas même faire une exception pour Mgr Robert. Il était allé d'Alger à Constantine uniquement pour voir ce prélat ; non seulement il n'accepta pas l'hospitalité au palais épiscopal, mais il ne voulut même pas y prendre un seul repas. Dans cette circonstance, il faut bien le reconnaître, il poussa un peu loin la fidélité au principe, d'autres diront peut-être l'originalité. Avec cette trempe de caractère, il n'est pas malaisé de s'expliquer sa répugnance k se laisser photographier. Un de ses bons élèves, qui fut son successeur immédiat au collège, réussit cependant, après plusieurs tentatives infructueuses, à prendre un instantané du
P. Raynaud fumant sa pipe, et causant avec un complice du photographe.
C'est le seul portrait que l'on ait pu avoir de lui.
Si, pendant les vacances, il passait près du domicile d'un de ses anciens élèves, il ne craignait pas de se détourner de son chemin pour lui donner une preuve de sympathie et d'amitié. L'un d'entre eux écrivait en 1878 : « Deux fois j'avais eu le plaisir de le voir à Grenohle et, dans une de ces occasions, de faire avec lui la course de la vallée de i'Oisans, jusqu'aux glaciers de la Grave, ce qui nous rappelait l'ascension du mont Pilât ».
Pour se reposer de ses dix mois de travail, le P. Raynaud passait avec M. Tourvieille, quelques jours de vacances dans sa famille à Joannas, à Largentière ou à Prades ; mais, pendant plus do vingt ans, il se réserva toujours un temps assez long pour faire quelque voyage en France ou à l'étranger, tant pour son instruction que pour satisfaire une légitime curiosité. Il fit en 1837, un voyage à Rome, en compagnie de son oncle et de M. l'abhé François Polly, et un à Londres en 1850, avec M. Achille Actorie, pour compagnon. C'est par lui que nous avons su l'accueil qu'on lui fit dans un hôtel de Genève, à son premier voyage en Suisse. Descendant de la diligence, il voit, tout près, un fort bel hôtel ; il se présente et demande une chambre. Le costume du P. Raynaud, toujours propre, mais très simple, n'était certainement pas coupé à la dernière mode ; aussi le directeur de l'hôtel, jetant un regard sur la toilette du voyageur, lui
dit d'un ton de pitié : « Vous vous trompez, Monsieur, il n'y a pas de place pour vous ici. — Et pourquoi donc ? repartit vivement le P. Raynaud. Avez-vous peur que je ne vous paie pas ?» et il montra sa bourse pleine d'or. Alors l'hôtelier, en s'excusant de l'erreur qu'il avait commise, lui dit que son costume déplairait aux autres voyageurs, nuirait â son hôtel et qu'il se voyait, à son grand regret, obligé de lui refuser le logement. Ce souvenir impressionnait toujours désagréablement le P. Raynaud ; quand il le rappelait, il ne manquait pas d'ajouter d'un ton légèrement railleur : « Des démocrates, ca, des démocrates ! un tas de farceurs et voilà tout ».
Le P. Raynaud était aussi sobre dans sa nour- , riture que simple dans ses vêtements. Assis à la table des maîtres, il ne mangeait que rarement de la viande ; pendant longtemps il ne but que de l'eau et lorsqu'il crut nécessaire de boire du vin, il en prenait en si petite quantité, que c'était plutôt de l'eau rougie que du vin.
Xous ne serions point surpris qu'il agit ainsi par mortification ; car il se montra toute sa vie ce qu'on peut appeler un rude chrétien. 11 était toujours levé à quatre heures du matin et ne se mettait au travail qu'après une longue et fervente prière. Quand les élèves entraient dans la chapelle pour la messe de communauté, ils apercevaient le P. Ra^'naud déjà à genoux dans sa stalle ; le soir, les professeurs qui allaient à la chapelle un peu tard, étaient sûrs d'y trouver le P. Raynaud faisant sa visite au Saint Sacrement.
Une piété éclairée, forte et simple, soutenait son dévouement et faisait de lui le ij\)e du professeur laïque chrétien et apôtre auprès de ses élèves. Sa piété affectueuse et sa foi vive lui inspiraient quelquefois des actes d'une énergie étonnante à l'égard de ceux qui blessaient ses croyances. Nous empruntons k Mgr Robert, évéque de Marseille, les lignes suivantes : « Je me souviens, écrivait-il, qu'en 1847, je l'accompagnais dans une excursion qu'il faisait sur le Coiron, avec Auguste Bravais, capitaine de frégate et professeur d'analj^se à l'Ecole polytechnique. C'était un vendredi, et comme il n'y avait que très peu de chose à manger dans la méchante auberge où nous avions passé la nuit, Auguste Bravais sortit de son sac de voyage un saucisson dont il s'apprêtait à manger un morceau. M. Raj^naud l'avertit d'abord, mais voyant ses observations inutiles, il prend le saucisson, le jette dans la cour, où un chien vient le prendre et l'emporte : Auguste, dit-il à M. Bravais, je ne permets pas que devant moi, on viole les lois de l'Eglise. M. Bravais reçut la remontrance de son ancien professeur avec une docilité qui m'édifia autant que le zèle de celui qui la faisait » .
L'humiUté de M. Raynaud était fort grande ; il ne rechercha jamais les honneurs ; il eût pu, certes, à bon droit, aspirer, par exemple, aux palmes académiques et faire appuyer sa demande par quelques-uns de ses anciens élèves en mesure de le faire ; il n'y pensa même pas. Comme son oncle, M. Tourvieille, il n'aimait pas le bruit, l'ostentation, pas plus pour les maîtres que pour la maison.
Quand un personnage de qualité, évêque ou préfet, visitait la maison, le P. Rajnaud disparaissait presque toujours, sous prétexte de profiter du congé, mais en réalité pour se soustraire aux compliments qui pouvaient lui être décernés ; il ne voulait pas qu'on tînt de lui aucun compte ; et dans ces circonstances, des raisons graves de bienséance pouvaient seules le retenir.
S'il cachait ses talents et ses mérites sous des dehors humbles et modestes, il mettait encore plus de soin à laisser ignorer k sa main gauche le bien que faisait sa droite. Que de services financiers rendus sous le voile de l'anonyme ! Que de bonnes œuvres, faites en apparence par d'autres et réalisées par lui ! On parvint parfois, cependant, à percer le mystère dont sa discrétion aimait k entourer ses actes de charité, ainsi qu'en témoigna Mgr Robert, son vénérable ami : « Ayant été chargé, comme vicaire général, de traiter plusieurs affaires relatives k de pieuses fondations que lui avait suggérées sa piété, j'ai pu admirer son désintéressement et sa modestie. Il me laissait croire qu'il n'était qu'un instrument passif de ces libéralités et ce n'est qu'as-' sez longtemps après, que j'ai su qu'il était lui-même le bailleur de fonds ».
Il employa la plus grande partie de sa petite fortune en bonnes œuvres et surtout à créer des bourses en faveur des étudiants ecclésiastiques dans les petits et les grands séminaires. Comme son oncle, il avait dévoué sa vie k l'apostolat par l'éducation ; comme lui encore, il voulut prolonger son action bienfaisante au-delk du tombeau, par ses
pieuses et fécondes libéralités. Signalons encore deux de ses œuvres principales : la création, à Joannas, d'une école de Frères, auxquels il assura le local et le traitement, et la construction d une magnifique chapelle au calvaire de Prades, complètement restauré à ses fi-ais et sous sa direction, (j) -
Nous terminerons ces pages, consacrées à la mémoire de M. Raynaud, par deux lettres qui nous paraissent exprimer admirablement l'impression laissée par ce bon et cher maître dans le souvenir de ses anciens élèves. « Il fut l'ami de tous ses élèves et fut aimé de tous. Quel succès ! et qu'elle plus belle oraison funèbre pour un homme voué à l'enseignement de la jeunesse ». — « J'ai vu bien des hommes dans le cours de ma vie, écrit un autre, je n'ai pas rencontré de nature plus belle, plus honnête, plus dévouée que la sienne Permettezmoi une proposition qui n'est peut-être pas orthodoxe ; j'aimerais mieux m'en aller de ce monde en emportant les mérites de cette vie-là, que ceux de la vie de bien des saints canonisés ».
L'avocat qui exagérait ainsi, avait assurément l'hyperbole facile ; aussi n'avons-nous cité sa lettre qu'en preuve de l'estime profonde que professaient les élèves de M. Raynaud pour ses rares vertus.
(1) Tous les tableaux qui font l'ornement de cette chapelle sont du P. Ravnaud.
M. l'Abbcl- TRACOL