‹ Le Collège d'Annonay, 1800-1880Chapitre 14 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les faits

Le 2b Juillet 1822, le conseil municipal avait accordé pour trente ans, à MM. Tourvieille et Duret, la jouissance des bâtiments et du clos des Cordeliers. Par suite de nous ne savons quelles lenteurs ou formalités administratives, le bail ne fut définitivement signé et approuvé qu'en Décembre 1825. En voici les clauses:

« M. le Maire, en vertu de la délibération du 2b Juillet 1822, qui, jusqu'à présent, a eu son entière exécution en ce qui concerne renseignement, cède à MM. Tourvieille et Duret, à titre de bail, la jouissance de tous les bâtiments, cours, jardins et dépendances du ci-devant couvent des Cordeliers, pour en jouir gratuitement pendant trente années consécutives, qui ont commencé le P' Novembre 1822 ».

« Cette cession est faite aux clauses et conditions suivantes : »

« 1° Les cessionnaires s'obligent à donner, pendant toute la durée de ce bail, et en considération d'icelui, l'enseignement, en se conformant aux statuts et règlements de l'Université, ainsi que jusqu'à ce jour ils l'ont pratiqué, en s'cngageant à fournir des maîtres de musique, de dessin et d'escrime, autant que le nombre des élèves pourra le permettre ».

« 2° Ils seront tenus de pourvoir à leurs frais.

sans répétition, â toutes les réparations locatives' et d'entretien, etc. ».

« 3° Les cessionnaires s'ol)ligent à faire faire à leurs frais, à l'aile méridionale des bâtiments, les réparations et constructions qui sont énoncées dans le devis dressé par le sieur Feugier, dont un double certifié par M. le Maire leur, a été remis, qui se réserve de faire surveiller les travaux, concurremment avec les cessionnaires ; les uns et les autres auront la faculté de faire recevoir les ouvrages dont il s'agit par des gens de l'art. Attendu que, suivant le devis, le prix de ces réparations s'élève à dix mille francs, M. le Maire s'oblige à leur payer cinq mille francs en six payements égaux et annuels, dont le premier sei'a fait le P' Juillet 1827, et, au moyen de ces payements annuels et sans intérêt, les cessionnaires s'engagent k parfaire les dix mille francs, et ils n'auront à la tin du bail, ni dans aucun temps, aucune répétition à faire au sujet des dites réparations, ni même k l'égard de toutes celles qu'ils se proposent de faire, notamment pour loger les maîtres et pour établir l'infirmerie, lesquelles réparations ne sont et ne doivent point être portées au devis précité ».

L'article 4 prévoyait que la cbapelle du collège pourrait être prise pour la création d'une paroisse ; la ville s'engageait à en construire une autre pour le collège ; et les cessionnaires s'engageaient à faire dire tous les dimanches, dans leur chapelle, pour les fidèles, une messe dont l'heure serait déterminée entre eux et le curé de la paroisse.

«5° Les cessionnaires pouri'ont se donner des

successeurs, pris parmi les sujets de leur maison ; s'il leur convenait de les prendre ailleurs, ils seraient tenus, dans ce cas seulement, de se concerter avec M. le Maire et d'avoir son assentiment ».

« 6° Ils ne pourront, en dehors du cas prévu plus haut, subroger à leur place, en tout ou en partie, ni sous-louer ni destiner la dite maison et ses dépendances k d'autres objets qu'à l'enseignement. Ils pourront résilier le bail en prévenant six mois avant la Toussaint, sans indemnité, toutes fois que les réparations précitées auront été exécutées, ou tout autres en remplacement ».

« 8" Ils s'engagent k recevoir, pendant toute la durée de ce bail, les externes de cette ville et à leur donner les mêmes enseignements qu'à leurs pensionnaires, à les faire surveiller pendant l'étude et les récréations dans un local par eux choisi, même en dehors du collège, mais dans un local convenable, et le prix que chaque élève devra payer comme externe, sera fixé par les cessionnaires d'accord avec M. le Maire ».

Ainsi qu'on l'a vu au Livre P', la clause relative à l'Externat avait été exécutée dès 1822, et M. Tour vieille avait fait à ses frais, k la même époque, un dortoir au-dessus de la salle d'étude.

Le bail comportait l'élévation de l'aile méridionale, mais le maire, ^i. Giraud, et les deux supérieurs estimèrent qu'il serait plusk propos d'élever la partie du couchant, dont la façade est aperçue de la grande route et qui était beaucoup plus susceptible d'agrandissement. Placée entre les autres, de même hauteur, il en résulterait, pour l'ensemble

des bâtiments, une régularité, qui n'aurait pu s'obtenir en élevant toute autre partie de la maison. On pouvait d'ailleurs, à peu de frais comme on l'a fait plus tard, tirer un parti avantageux de l'aile méridionale, sans réparations majeures.

Les mesures à prendre pour l'exécution de ce nouveau projet le firent traîner en longueur, et ce ne fut qu'en Avril 1827, qu'on mit la main à l'œuvre. (3n éleva le bâtiment central de deux étages ; on construisit le grand escalier en pierre de Crussol ; la cheminée au bois de la cuisine fut supprimée, on installa à sa place un vaste fourneau, et les dortoirs de l'aile méridionale furent transformés en chambres pour les professeurs. On obtint ainsi, au rez-de-chaussée, huit classes s'ouvrant sur les deux cours ou sur le passage menant de l'une k l'autre ; de l'autre côté de l'escalier, on eut la cuisine et un vaste réfectoire, orné d'un beau Christ en cartonpierre, donné, à cette époque, par M. le comte de Vogué.

Le premier étage contenait dix chambres ; le deuxième, deux vastes dortoirs et une infirmerie ; le troisième, la lingerie, l'étendage et un galetas qui furent, quelques années plus tard, transformés en dortoirs, quand le nombre des élèves eut augmenté.

Tout cela n'avait pu être fait, on le devine aisément, avec les dix mille francs du projet primitif. La ville ajouta huit mille francs, M. Tourvieille à peu près autant et, à la rentrée de 1828, tous les travaux indispensables étaient terminés.

Pendant les dix-huit mois que durèrent ces

constructions, on fut assez gène ; plusieurs professeurs allèrent demeurer dans la maison Deschamp, ou dans d'autres maisons peu éloignées ; les élevées furent réunis dans l'aile du nord, où se trouvaient les dortoirs, la salle d'études et plusieurs classes. La cour et le jardin furent longtemps encombrés de matériaux ; deux carrières avaient été ouvertes dans le clos : les ouvriers allaient et venaient do toute part ; il se faisait nécessairement l)eaucoup de bruit et les portes de clôture demeuraient souvent ouvertes. Malgré cela, Tordre ne fut pas compromis; tous ces dérangements ne portèrent aucun préjudice à la discipline des classes, non plus qu'aux progrès et à la bonne conduite des élèves.

Ce fut aussi par une providence toute particulière •qu'il n'arriva aucun accident, dans une maison, qu'on travaillait à reconstruire, et qui était pleine de monde et surtout d'enfants, doutTimprévoyance et rirréliexion ne mettent péril à rien.

Le directeur du collège avait été, depuis 1802, l'administrateur d'une bibliothèque appartenant à la ville. Elle provenait du legs Fav-Gerlande, des bibliothèques des Récollets et des Cordeliers, qui avaient été nationalisées, suivant le langage de 1793, et de celle de M. Picansel laissée par testament à sa ville natale. La société de lecture, existant depuis quelques années, s'entendit avec la municipalité pour former à la maii'ie une bibliothèque publique avec les fonds de la ville et le sien propre. Le transfert fut opéré en Février 1826 et M. Tourvieille se trouva déchargé de toute responsabilité. La ville accordait aux professeurs la liberté

de se faire prêter les livres utiles à leur enseignement. Ce fut là une perte sérieuse pour les professeurs ; ils ne pouvaient aller commodément à la bibliothèque, chaque fois qu'ils avaient besoin de consulter un ouvrage. M. Tourvieille dut s'occuper d'en créer une pour la maison.

Le 16 Juin 1828, parurent les ordonnances du roi Charles X, sur les Petits Séminaires. L'article 2 de la première, portait que nul ne pouvait être ou demeurer chargé, soit de la direction, soit de l'enseignement dans les écoles secondaires ecclésiastiques, s'il ne souscrivait la déclaration de n'appartenir à aucune congrégation religieuse, non légalement établie en France.

Cette mesure ne paraissait pas devoir atteindre la maison d'Annonaj ; le conseil municipal autorisa donc l'emploi des 8000 fr. qu'il venait de voter pour l'achèvement des travaux commencés, bien qu'il sût que plusieurs des maîtres du collège faisaient partie d'une société. Mais cette société ne constituait pas une congrégation religieuse au sens où l'entendent l'Eglise, le gouvernement, les lois civiles et canoniques. C'est le jugement que porta le gouvernement sur cette question de fait, quand il reçut la déclaration suivante des membres de la société :

«Je soussigné, déclare n'appartenir à aucune congrégation religieuse approuvée par l'Eglise, soit reçue soit non reçue en France ; ne regardant pas comme congrégation religieuse dans le sens de l'ordonnance du 16 Juin, une société de quelques prêtres, connus dans le pays sous le nom de St-

Basile, patron de la paroisse où est situé le château de Maison-Seule, que Mgr l'Evèque de Mende avait affecté à une section de son Petit-Séminaire de l'Ardèche, lequel, depuis 1826, a été transféré à Bourg-St-Andéol ».

La dévolution de 1S30 n'exerra aucune influence fâcheuse sur l'état du collège, ainsi que nous le révèle le journal de la maison.

« Cette commotion politique qui causa tant de^ malheurs, n'eut ici qu'un hien faible retentissenient. grâce au caractère calme et tranquille de l'Annonéen. Quel({ues propos furent tenus contre nous par des gens sans principes ; mais d'ailleurs, il n'j eut pas de visites domiciliaires, ni aucune violence de ce genre ; la tranquillité régna constamment parmi les élèves et la règle ne cessa pas un instant tl'ètre observée. La prudence et les sages mesures de nos respectables supéîieurs avaient prévenu toute espèce de désordre et personne ne put raisonnablement se plaindre de nous. Toute politique avait été bannie de nos classes ; tout occupés de notre ol)jet, nous nous contentions de gémir et de fermer les yeux sur les scènes aliiigeantes qui se renouvelèrent alors souvent sur dilloi'ents points du Royaume. Les nouveaux magistrats qui nous furent alors donnés, se montrèrent animés, comme leurs prédécesseurs, d'un vif intérêt pour la prospérité de notre établissement et nous devons consigner ici le témoignage puljlic de notre reconnaissance ».

En 1831, la ville renonça â vendre le terrain qu'elle possédait entre la route et la maison Mou-

reton et reçut en échange une partie du clos de ce propriétaire, contigu à celui du collège. Ce fut un échange très avantageux pour les maîtres et les élèves auxquels il procurait un peu plus d'air et d'espace. Dès l'année suivante, M. Tourvieille profita de cet agrandissement du clos pour j établir une cour moins enfermée, plus aérée que la cour intérieure. Cela demanda deux ans de travail, car il fallut déblayer une masse considérable de terrain. Il fît planter au-dessus de cette cour et du jardin potager, un certain nombre d'arbres, dont quelques-uns subsistent encore de l'autre côté du Boulevard, près de l'école libre de St-Denis.

Les reconstructions ou réparations indispensables avaient été faites en 1827-28, mais M. Tourvieille était continuellement obligé à des réparations moins importantes, soit pour achever ce qui avait été commencé, soit pour tirer un parti plus avantageux de ce qui n'avait pas été reconstruit, aussi l'annaliste du collège écrivait-il k ce propos : « Voilà trois ou quatre ans que les ouvriers travaillent en permanence dans la maison ».

Depuis que le local était plus approprié à sa destination, les élèves étaient plus nombreux; ils étaient cent vingt-cinq pensionnaires en 1833-34 et il fallut faire deux salles d'étude et deux salles de récréation.

Signalons l'apparition en ville, en Décembre 1833, d'une épidémie de grippe ou influenza ; au collège, une trentaine d'élèves et quelques maîtres furent plus ou moins sérieusement atteints. Cette épidémie n'eut pas de gravité dans la maison : non

seulement on ne licencia pas les élèves, mais on n'interrompit même pas les classes.

Le nom1)re des élèves s'accroissant, la ville dut aménager de nouveaux dortoirs et faire d'autres travaux utiles ; de 1832 à 1836, elle dépensa pour cet objet 15.000 fr., avancés par M. Tourvieille et qu'on devait lui rendre sans intérêts, â la fin du bail et par annuités. Toutefois, ces travaux étaient appliqués uniquement aux locaux servant de clas'^es ou de logement aux élèves ; on ne s'occupait nullement de la chapelle, dont cependant la toiture et le clocher menaçaient ruine. ^L Tourvieille proposa â la municipalité de pourvoir à ses frais aux réparations de la chapelle. Le conseil municipal accorda ires volontiers, on le comprend, l'autorisation demandée. Le plan dressé par ordre et aux frais de M. le docteur Duret, comprenait l'agrandissement de la chapelle, la modification de la façade, qu'on mettait k l'alignement du reste du bâtiment et la construction de deux tours carrées au lieu du clocher primitif.

Tout cela devait coûter cher; c'est pourquoi ^L Tourvieille ouvrit une souscription et adressa aux anciens élèves l'appel suivant :

« Mars 1836.

« Monsieur, « A de nouvelles réparations qui doivent se faire dans le courant de l'année aux bâtiments du collège, se joint un projet qui regarde notre chapelle, et qui nous est fort à cœur. Nous nous sommes engagés pour les dépenses qui ont rapport au.x. bâtiments. Quant à celles qui regardent la chapelle.

nous avons arrêté, avec quelques notabilités du quartier, de recourir à une souscription dont Dieu payera les intérêts et le capital. J'ai mis pour notre compte une somme de douze centâ francs. Je dois encore faire un appel à la générosité de nos anciens élèves. Je sais, Monsieur, que les œuvres ne manquent pas, mais nos souvenirs s'attachent surtout à certains lieux. Celui dans lequel nous avons éprouvé de si douces émotions, où nous a été enseignée cette loi divine, qui, en préparant notre bonheur futur, fait encore celui de la vie présente, doit être bien cher aux coi^urs comme le vôtre ».

« Nous nous féliciterons si vous voulez bien concourir à l'agrandir et à l'orner. Nos anciens élèves souscripteurs seront compris dans l'application du' St Sacrifice qui s'offre tous les dimanches pour nos élèves présents, et cela aussi longtemps que nous resterons chargés de l'éducation de la

jeunesse, dans la ville d'Annonaj Veuillez

agréer, etc. ».

Les souscriptions arrivèrent et suffirent à couvrir tous les frais ; nous avons retrouvé plusieurs lettres répondant favorablement à cet appel, une, entre autres, antérieure même à la circulaire, puisqu'elle est datée de Givors, 19 Février 1836 :

« J'apprends avec plaisir que vous construisez et améliorez vos bâtiments et que vous voulez aussi penser à votre chapelle. A cet égard, je serais très fâché que vous m'eussiez oublié, parce que Givors ne se trouve pas à proximité d'Annonaj. L'amitié et les sentiments de reconnaissance, très heureusement, ne sont pas en raison inverse du

carré des distances, pour pai^er en mathématicien, je crois » .

« Je m'inscris donc au nombre de vos premiers souscripteurs. Je ne sais pas quel sera le chiffre de votre dépense. Une somme de trois cents francs vous paraîtra-t-elle suffisante ! Si elle ne vous paraît telle, augmentez-la,et, quelle qu'elle soit, soyez assuré que c'est avec joie que je coopérerai à votre bonne œuvre ».

M. Neuvezel, le premier préfet de la Congrégation delà Ste-Vierge en 1810, ne s'en tint pas à cette première souscription ; fabricant verrier, il envo3^a, un peu plus tard, les vitraux nécessaires aux deux chapelles latérales de l'église ; ils étaient fort beaux et produisaient un effet très agréable par le dessin et la vivacité des couleurs. ^1. Ravnaud, de son côté, peignit pour la chapelle deux tableaux représentant, l'un, St-Antoine de Padoue et l'autre, St-Basile.

C'est en 1836 que M. de Montgolfîer obtint de Mgr l'Evêque l'autorisation d'avoir une chapelle k Ste-Barbe.

Le vénérable M. Duret, qui était parfois privé par ses infirmités du bonheur de dire la Ste Messe et de faire sa visite au Très Saint Sacrement, put dè^lors plus facilement satisfaire sa piété.

Jusqu'en 1835, les droits universitaires, dix-huit francs par élève, avaient été pavés au recteur d'Académie. Les élèves de l'enseignement secondaire y étaient seuls assujettis, ceux de renseignement primaire n'y étaient pas tenus. Par le transfert au collège, de Técole fi'ancaise de Ste-

Claire, en 1826, M. Tourvieille, était, en réalité, le titulaire de deux écoles fondues en quelque sorte en une seule. L'administration académique, connaissant la situation, n'avait jamais exigé les droits universitaires pour les élèves de l'école française.

En 1835, cette perception fut attribuée aux forîctionnaires des finances qui imposèrent ces droits à tous les élèves du collège indistinctement. Les parents des élèves de l'école française protestèrent, ce fut en vain ; les formules administratives ne se prêtaient pas, paraît-il, à cette distinction. On ne trouva rien de mieux, pour éviter cet impôt aux familles, que de joindre au collège une école primaire, c'est-à-dire de donner un titulaire aux classes de français, considérées comme école primaire supérieure ».

L'abbé de Montgolfier subit, à Privas, les examens pour obtenir le l)revet simple et le Ijrevet supérieur, et continua à donner ses leçons de tenue des livres, d'arithmétique et de géométrie appliquée. Il y eut ainsi un directeur d'école de plus ; l'Etat ne reçut pas un centime de plus que par le passé, mais la forme était sauvée. Nous n'entendons pas ici blâmer le fonctionnaire qui remplissait son devoir en appliquant les règlements, mais bien le formalisme administratif si souvent tracassier, avec ses règles générales, absolues, inflexibles.

En 1836-37, le collège eut, pour la première fois, une musique instrumentale qui jouait à la chapelle les jours de grande fête. M. Tourvieille ne voulut pas la laisser sortir du collège, même pour la procession de la Fête-Dieu, que l'on faisait

alors dans le quartier et que Ton continua d'j faire jusqu'à la création de la paroisse de St-Francois. Bien lui en prit, ainsi qu'en témoignent les réflexions que M. l'abbé Déglesne a notées dans ses souvenirs :

« 25 Juillet 1837. M. Tavernier est venu demander à M. Tourvieille de permettre â notre musique de sortir pour contribuer aux fêtes de Juillet. M. Tourvieille a été vivement peiné de cette demande faite par un maire et un député qui s'est efforcé de nous rendre service si souvent ; cependant, il a refusé et répondu qu'il n'avait pas voulu permettre que la musique sortît de l'église pour la procession de la Fête-Dieu ; que d'ailleurs il pourrait se faire que plusieurs élèves ne se souciassent pas de se prêter à des fêtes qui peuvent rappeler à quelques-uns "que leurs parents ont perdu leur place ou d'autres avantages â cette époque ».

« J'ignore les autres motifs allés'ués à M. Tavernier, mais je dois observer combien il est néces-saire de nous renfermer entre nos quatre murs et de nous produire le moins possible au dehors, car, si on était allé â la procession ou â quelque autre fête semblabble', ce refus aurait paru encore plus pénible à ^I. le Maire ».

« Quelque changement qui arrive dans les affaires publiques, que le Seigneur nous éloigne toujoui's (le ces manifestations qui, sans avoir aucun avantage, sont la cause de bien des inconvénients, et sont loin d'unir do plus en plus dans les liens de la charité ».

Le collège n'avait jamais eu la moindre difficulté avec l'Université, depuis que Napoléon l'avait instituée en 1808.

Recteurs, inspecteurs d'académie, inspecteurs généraux n'avaient jamais formulé le moindre blâme contre l'organisation et l'administration de l'Institution, divisée .en trois sections : Collège, Ste-Barbe et Externat ; il n'en fut pas de même en 1843. Le 10 Mai, M. Tourvieille re(;ut du recteur une lettre annonçant que les inspecteurs généraux avaient été satisfaits des études, mais qu'ils avaient formulé des critiques, sur le plein exercice, sur Ste-Barbe et sur l'Externat. 11 lui répondit le 13 Mai : « L'étaljlissement d'Annonay, soit comme école secondaire, soit plus tard, comme Institution, a toujours, sans réclamation, joui du plein exercice. Nous , sommes dans la 41"'" année de son existence, c'est bien le cas ou jamais de dire : ])Ossession vaut titre. Il est même fort probable que le titre légal doit se trouver dans les registres jle l'Académie. Mon prédécesseur était, comme je le suis, pourvu de ses diplômes de bachelier èslettres et ès-sciences. L'établissement a d'ailleurs toujours marché avec le progrès des études ».

« En vérité. Monsieur, je ne conçois pUs les difficultés élevées sur Ste-Barbe et sur l'Externat » .

« MM. les Inspecteurs ont donc considéré ces réunions d'externes comme formant des établissements distincts et indépendants, sous quelque rapport, de l'Institution. Mais, de leur nature, Ste- Barbe et l'Externat ne font qu'un avec l'Institution ; c'est si vrai que les enfants qui s'y trouvent sont

inscrits jusqu'à un, dans les tableaux pour la rétribution universitaire, et que tous, sans exception aucune, font leurs classes dans l'Institution ».

« Sous ce point de vue incontestable, comment ne serais-je pas dans la légalité ? J'ai si bien cru ne rien faire d'illégal, en faisant ce qui s'est toujours fait, ce que je dois même faire, d'après le bail passé avec la ville, qu'il ne m'est pas même venu dans la pensée de vous transmettre les noms des employés à cette œuvre extérieure, en très grande partie de zèle et de pure charité ».

« Mais, Mofisieur, raisonnons la question, seulement pour forme, parce que, d'avance, je peux me reposer sur votre volonté bien connue pour le bien. Je me croirais aussi coupable, si je révoquais en doute celle de MM. les inspecteurs généraux dont j'ai eu tant de plaisir à recevoir l'honorable visite ».

« Il m'est permis de recevoir des externes. S'ils sont étrangers à la ville, ils peuvent aller se loger à l'hôtel, y manger, y boire, y étudier. S'ils sont de la ville, les parents peuvent s'entendre et réunir leurs enfants dans le même local pour les étutles et la récréation, sans que personne puisse leur trouver à redire ».

« Dans toutes les villes, il y a des étudiants en pension qui vont suivre les cours dans les établisments publics. Ces pensions sont tenues, tantôt par des hommes, tantôt par des femmes. Le fisc exige peut-être un impôt de leur part, mais jusqu'ici, l'Université ne leur a imposé aucune obligation ».

« Je recrois des externes, j'en ai le droit. Je leur

fais payer la rétribution, je le dois. Je les enseigne, c'est encore mon devoir. Si je m'enquiers comment ils passent leur journée, comment ils travaillent, comment ils se conduisent ; si je les fais surveiller dans la ville ; si je vais plus loin, si je fournis à une partie de leurs dépenses, si je rends ces dépenses aussi légères que possil)le, pour des familles, hélas ! peu fortunées, je fais une œuvre de surérogation qui n'est défendue par aucune loi ni règlement humain que je connaisse, et qui, je l'espère, ne sera pas sans mérite devant Dieu » .

« En théorie comme en pratique, je ne vois donc pas, Monsieur, ce qui aurait pu déplaire à MM. les inspecteurs généraux, dans la conduite que je tiens à l'égard des externes. On parle de régulariser, mais ces î^Iessieurs, dans leur tournée, ont-ils trouvé quelque chose de plus régulier? Ils savent, j'en suis certain, ce que sont de pauvres enfants livrés à eux-mêmes dans une ville. Ils connaissent leur dissipation, leurs désordres, leurs malheurs: ils les déplorent ».

« Ainsi, Monsieur, à votre avis, à celui de tous les hommes qui peuvent et veulent le bien de la jeunesse, les moyens que j'ai pris pour sauver les mœurs et assurer les études des élèves externes fréquentant mon Institution, méritent, je ne saurais le révoquer en doute, non la critique, mais, (passez-moi le mot), des éloges. Date veniam... factus siun insipiens, vos me coegistis ».

« Je livre. Monsieur, avec une confiance entière, ces réflexions et ma défense à vos bontés. Je sais tout l'intérêt que vous daignez porter à l'établisse-

ment que je dirige. J'ai trouvé, en tout temps, bienveillante pcoteclion auprès de l'Académie de Nîmes. Non seulement, vous avez reconnu la droiture de mes intentions, mais vous m'avez encouragé, aidé à faire le bien jusqu'ici. Ce que vous avez fait dans le passé, est une garantie bien sùrc pour l'avenir. Dans cette intime persuasion, j'ai riionneur d'être, etc. »

M. Tourvieille, après une réponse aussi claire, aussi catégorique, pouvait espérer la paix ; il n'en fut rien. Pendant près de deux ans, il eut â lutter pour défendre ses droits et ceux de ses enfants. Appuyé sur la justice de sa cause, il ne recula point devant la tâche qui lui incombait et il combattit jusqu'à ce que le ministre lui eût rendu justice.

Nous croyons devoir retracer ici les principaux épisodes de cette affaire, qui était, pour M. Tourvielle, surtout une question de principe, car il lui eût été facile de remplir les conditions que voulait imposer M. Villemain.

En Juillet 1843, M. Tourvieille reçut par l'intermédiaire du recteur d'Académie une lettre du ministre l'invitant à iiii présenter, dans un délai de quatre mois, deux titulaires pour Ste-Barbe et pour l'Externat, considérés comme succursales de l'Institution, sous peine de voir ces deux réunions d'enfants frappées d'illégalité. La question du plein exercice était passée sous silence : on avait probablement trouvé dans les Archives de l'Académie, les pièces officielles qui autorisaient l'établissement à user de ce privilège.

En adressant à M. le recteur sa réponse qui

devait être transmise au ministre, M. Tourvieille lui écrivait: «Vous avez parfaitement conçu le motif de la séparation de nos élèves. Pourrionsnous faire autrement sans voir nos -peines perdues ?» '

« Serait-il prudent de diviser ce qui a toujours été uni et de mettre deux chefs pour la même œuvre ? Je ne poserai pas cet antécédent qui pourrait donner des ennuis à mon successeur et paralyser le bien, aux dépens des élèves de la ville ».

« Un maître de pension est maître chez lui ; il est, sous bien des rapports, indépendant. Qui gagnerait à cette innovation ? Je l'ignore, je ne peux y voir qu'un mal ».

Voici maintenant la réponse de M. Tourvieille, qui devait être mise sous les yeux du conseil supérieur de l'Instruction publique :

« 21 Juillet 1843.

« Monsieur le Recteur,

« Après y avoir mûrement réfîéchi, je crois devoir persister dans les affirmations de la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 13 Mai ».

« Je regarde comme un principe incontestable, que la législation de l'Université ne s'étend que sur les réunions où il y a enseignants et enseignés. Celles où il n'y a ni maîtres ni élèves, quelle que soit leur fin, me paraissent indépendantes de son domaine. Tous les étabhssements, en France, sous quelque dénomination qu'ils existent, sur lesquels l'Université étend sa juridiction, renferment ces deux éléments nécessaires, maîtres et élèves ».

« Il n'y a point de maîtres, il n'y en a jamais

eu à Ste-Barbe ni à l'Externat ; c'est connu de notoriété publique. Il y a des élèves ? Oui, mais ils ne sont ni les élèves de Ste-Barbe, ni les élèves de l'Externat, mais les élèves de l'Institution. Ce qu'ils font à Ste-Barbe ou à l'Externat, ils pourraient le faire dans un hôtel ou chez tout particulier de la ville ; cela se fait à Paris, partout ailleurs, et sans contestation. Pas de décret, pas d'ortlonnance, ni de règlement qui le défende, ni qui oblige ceux qui logent, nourrissent, surveillent même (si l'on veut), les étudiants, d'avoir le titre de maître de pension ».

« Thèse générale. En supposant même que ceux qui président, soit à Ste-Barbe, soit à l'Externat, fussent tout-à-fait hors de ma juridiction, je crois qu'ils seraient aussi hors de celle de l'Université. Ces assertions acquièrent encore une bien plus grande évidence, quand (dans toute la rigueur du mot) Ste-Barbe, l'Externat et l'Institution ne forment qu'un seul et même établissement. En effet, que sont tous les hommes qui président ces réunions ? Mes employés. J'ai inscrit leurs noms sur les tableaux envoj'és â Ximes. Si quelquefois ces noms ont été oubliés, cet oubli a été tout-à-fait involontaire, ou plutôt j'ignorais mes obhgations à cet égard ».

« Qu'est la pension ahmentaire de Ste-Barbe ? La pension des élèves de bien médiocre fortune ou sans fortune, de l'Institution. C'est si vrai que l'on a toujours pris la moyenne des deux pensions pour fixer par abonnement le taux de la rétribution universitaire ».

« Que sont les élèves de Ste-Barbe et de l'Externat ? Les élèves proprement dits de l'Institution ; tous, jiisquà un, j sont enseignés ; pas une leçon ne se donne et ne s'est jamais donnée ailleurs. Tous jusqiià iDi seul sont portés sur le taljleau pour lé droit universilaire, et tous payent, ou je paj'e pour eux, s'ils ne sont légalement dispensés.- Et c'est avec bonheur, Monsieur le Recteur, que je profite de cette occasion, pour exprimer ma gratitude au Conseil Royal, qui, toutes les années, daigne accorder la dispense à bon nombre de mes élèves pauvres ».

« Mais pourquoi les élèves, soit de Ste-Barlje, soit de l'Externat, ne sont-ils pas réunis dans l'Institution? Ce serait, MonsieuV, l'objet de mes vœux les plus ardents, si cela était possible; j'aurais beaucoup moins de peine pour la surveillance, et les sacrifices pécuniaires seraient moindres. Il y aurait une même cuisine pour les deux pensions ; et, sans compter les bâtiments de Ste-Barbe, j'aurais 700 francs de moins à payer pour l'Externat. Vous savez. Monsieur, les inspecteurs de notre Académie savent aussi, et MM. les Inspecteurs généraux ont vu que les bâtiments de l'Institution étaient fort insuffisants ».

M. Tourvieille continuait en exposant les raisons de la création de Ste-Barbe et de l'Externat que nous connaissons, puis il ajoutait :

« Voilà, Monsieur le Recteur, la vérité tout entière. Je me crois fondé à dire que je suis dans la légalité et j'ajoute que c'est l'exemple de mes prédécesseurs que j'imite ». *

« 'L'établissement que je dirige est un des plus anciens : j'ai vieilli dans son sein. Que Ion consulte le dossier qui le regarde, soit avant, soit après la fondation de l'Université, et l'on se convaincra qu'il n'a jamais mérité censure sur aucun point. 11 a regardé les règlements comme obligatoires et il s'y est conformé. Toujours en parfai'te barmonie avec^ notre Académie, nous avons profité de sa bienveillance et de ses lumières pour rendre notre enseignement plus complet. Autrefois, M. de Fontanes, en témoignage de sa satisfaction, fît au clief qui m'a précédé, une remise de 1500 fr.; M. de Fravssinous m'a nommé officier d'académie. En un mot, nous avons jusqu'ici reçu de toutes les autoi-ités civiles et religieuses, l'assurance bonorable que nous remplissons les fonctions sublimes de notre position avec zèlo et désintéressement. Assurément, l'intention de M. le Ministre, comme celle de ses prédécesseurs, est d'encourager, non d'affliger les hommes qui se dévouent à la tâche si rude de l'éducation de la jeunesse ».

« J'ose donc espérer, M. le Recteur, que son Excellence voudra bien me rendre justice et considérer désormais Ste-Barbe et l'Externat simplement comme sections de l'Institution, ainsi que le porte notre prospectus ».

- « Dans cette conlianco, j'ai l'honneur, etc ».

Le 15 Août, M. Tourvieille recevait copie d'une décision du Conseil Royal, maintenant la décision déjà prise. Il y répondit par une longue lettre, où il joignit d'antres arguments à ceux déjà employés ; nous n'en citerons que quelques passa^^es.

« Après les explications que j'avais eu l'honneur de vous 'donner, je croyais que l'affaire en resterait là, et j'avais gardé pour moi toutes les sollicitudes. Voyant qu'elle se poursuit, je suis. Monsieur, profondément affligé d'avoir à la porter à la connaissance de l'autorité locale, qui s'}^ trouve intéressée bien plus que moi » .

« On me propose de faire ériger en pensionnat l'Externat et Ste-Barbe. Il peut s'établir à Annonay, un pensionnat, une Institution, tout ce qu'on voudra. Je n'ai ni le droit, ni la volonté de m'y opposer ; je n'ai jamais provoqué ni décliné la concurrence, mais je ne saurais concourir à affaiblir mon étaljlissement, en divisant l'autorité et en la mettant sur trois têtes, tandis que jusqu'ici elle a reposé sur une seule ».

Il montrait la légalité de l'Externat imposé par la ville dans un bail revêtu de toutes les formalités légales.

« Ste-Barbe ne peut davantage être considérée comme école distincte de l'Institution. L'existence de cette réunion, en effet, peut être envisagée sous deux points de vue, savoir, comme ayant une vie indépendante ou dépendante de Tlnstitution ».

« Dans la première hypothèse, je la crois tout à fait étrangère à la législation universitaire, et, dans la deuxième, on ne peut reconnaître en elle qu'un même être avec l'Institution. En effet, sous le premier rapport, Ste-Barbe ne sera qu'une hôtellerie dont le maître loge, nourrit, etc. ceux qui se présentent. Les pensionnaires, dans l'hôtel, jouent ou étudient, font ce que bon leur sepiUoj pourvu

qu'ils ne troublent pas le repos publie, aucune loi, aucun règlement ne s'enquiert de ce qu'ils font. Qu'ensuite ces pensionnaires aillent prendre leçon, ici ou là, hors de la pension, ceci leur est encore permis ».

« Donc, en supposant que la pension de Ste- Barbe ait une vie à elle, elle est entièrement hors de la législation universitaire. Le maître de cette pension sera dans la légalité, en payant patente. Je serai aussi dans la légalité en recevant les pensionnaires aux cours, en qualité d'externes, pourvu que je les inscrive dans les états trimestriels ».

« Si Ste-Barbe a sa vie tout-à-fait dépendante de l'Institution, comment pourrait-on la considérer comme un être distinct ? Or, que Ste-Barbe ne vive que de la vie de l'Institution, c'est un fait notoire. Le taux de la pension alimentaire est abaissé ; les élèves qui profitent de cette faveur sont dans un local séparé, voilà toute la différence. D'ailleurs, mêmes maîtres, même enseignement, même surveillance. Le chef de l'Institution n'a-t-il pas le droit d'avoir des pensions alimentaires à différents prix? N'a-t-il pas le droit d'instituer des maîtres d'études, qui président aux exercices des élèves qui profitent de la faveur d'une deuxième pension, comme il institue ceux qui veillent sur les élèves de la première ? »

« Que les pensions alimentaires soient sur une même tête, cela est évident. S'il en était autrement, n'y aurait-il qu'un seul prospectus pour faire connaître le taux de ces deux pensions, et auraiton pris la moyenne entre les deux pensions, pour

fixer les droits de la rétribution universitaire ? La pension Ste-Barbe payant, Fun portant l'autre, à peine deux cents fi'ancs, le chef aurait-il consenti à ce que le droit fût fixé à dix-huit fr., tandis que le maximum n'eût été que de quinze francs? »

« Ainsi, Monsieur, pension alimentaire, maîtres, surveillants, tout repose sur le même chef, soit à Ste-Barbe, soit à l'Institution : il est donc impossible de voir dans ces réunions deux écoles distinctes ».

Aux arguments de droit et de raison, il ajoutait ceux de sentiment.

« Si M. le Ministre, sans égard à mes respectueuses observations, fermait Ste-Barbe et l'Externat, il frapperait profondément un père dans ses plus chères affections. Je me souviens de ce que disait RoUin, et je le mets en pratique : « J'acquitte une dette et j'enseigne à mes collaborateurs à l'acquitter à leur tour. Nous rendons à nos jeunes frères de médiocre fortune, ce que dans le temps nos bons maîtres ont fait pour nous ».

« Si la mesure désastreuse m'atteignait seul, elle serait plus supportable ; mais j'ai la certitude qu'elle portera la désolation dans bien des familles. Qu'en résultera-t-il ? Les portes de l'Institution resteraient toujours ouvertes aux élèves externes ; mais ces pauvres enfants dispersés dans la ville, échappant à ma surveillance hors de l'établissement, les études seraient faibles, je pourrais dire mauvaises, les mœurs se corrompraient, les dépenses, pour des parents déjà bien gênés, s'augmenteraient : il V aurait mal pour tous, sans profit

pour personne ; et ce serait le cas de dire : liUera occidit ».

Prés d'une année se passa sans réponse â ces explications claires et loj'ales, mais une lettre adressée par M. Tour vieille â ^1. Tavernier, à la date du 23 Juin 1S44, nous apprend que l'Inspecteur général Artaud, tout en paraissant satisfait de ses observations respectueuses, lui avait notifié le maintien des décisions du Conseil R.oyal de l'Université. M. Tourvieille priait donc M. Tavernier de voir M. St-Marc Girardin, M. le député Boissjd'Ang'las et M. le Ministre, pour mettre fin à ce conflit.

Le 4 Août, il répondait a M. le Recteur qui lui communiquait une nouvelle décision du Conseil lloval, qui ne demandait plus qu'un seul titulaire pour Ste-Barbe et l'Externat, par une lettre dont voici quelques extraits :

« Il me reste un moyen : c'est de fermer ma deuxième pension et de lâcher dans la ville tous les élèves réunis à Ste-Barbe et à l'Externat. 11 en résultera une grande perturbation dans les familles, beaucoup de mal pour tous, sans compensation d'aucun bien. Qu'y faire? Je n'en serai point responsable ».

« Avant d'en venir â cette fâcheuse extrémité, je suis disposé à tout tenter. Ma vie tout entière est là pour attester du désir que j'ai toujours eu et que je conserve, de me conformer aux règles établies et d'éviter tout ce qui peut attirer des plaintes contre l'autorité » .

« J'ai déjà consenti â de grands sacrifices pour

accroître les bâtiments de l'Institutioû. La ville fera aussi tout ce qui dépendra d'elle pour venir k mon aide ; les plans de construction sont partis pour Privas depuis plusieurs mois » .

« Veuillez donc, M. le Recteur, me continuer vos bons offices et demander, pour Ste-Barbe et L'Externat, le statu quo, jusqu'à ce que je puisse réunir dans les mêmes bâtiments, tous les élèves qui se trouvent aujourd'bui, par nécessité, logés et nourris hors de Tlnstitution ».

Le statu quo fut accordé sur cette demande, appuj'ée par celle de M. Tavernier, maire et député, qui proposait de construire des bâtiments pour Ste-Barbe et l'Externat, dans les terrains du collège. Quand il fallut en venir à la réalisation de ce projet, le conseil municipal et le maire se rendirent facilement compte que, s'il y avait un emplacement suffisant pour l'édification des constructions nécessaires à Ste-Barl)e et à l'Externat, l'espace devait manquer pour les cours : celles qui existaient étaient à peine suffisantes pour les cent cinquante pensionnaires de l'Institution.

M. Tavernier demanda donc, au nom de la ville, le statu qito, comme une faveur. M. Tourvieille le réclama au nom de la justice et du droit. Il fit, de nouveau, valoir les raisons que nous avons exposées, non seulement au Conseil Royal de l'Instruction publique, mais, par l'intermédiaire des députés de l'Ardèche, à JVI. Villemain lui-même. M. Seguin entretint de l'affaire le chimiste Thénard, membre du Conseil Royal ; ce dernier étudia longuement l'affaire, avec l'Inspecteur général

Arthaud qui, après avoir visité en grand détail tous les bâtiments du collège et de Ste-Barbe, en Juin 1844, avait fait un rapport favorable. Son opinion bien arrêtée, il parvint à la faire partager, sinon à la majorité du conseil, du moins k une très forte minorité et surtout au nouveau ministre, M. de Salvandv, qui se réserva de conclure. Ce dernier se fit adresser par Tlnspecteur et le Recteur de l'Académie, des rapports qui achevèrent de l'édifier sur cette situation.

Enfin, ce long et pénible débat fut clos par la lettre suivante du 27 Août 1845 :

« Monsieur,

« Je vous annonce que, sur les considérations présentées dans mon rapport du 20 Juin dernier et dans celui de M. Fourtaud, M. le Ministre, adoptant les conclusions de ^I. l'Inspecteur, en ce qui concerne votre Institution et ses annexes, a décidé que l'état de choses actuel, qui jusqu'à présent a offert des avantages réels, sans donner lieu à aucun inconvénient grave, sera provisoirement maintenu. En conséquence, vous continuerez de diriger l'Institution d'Annonay, ainsi que le pensionnat de Ste-Barbe et l'Externat qui en sont séparés, et vous ne serez pas tenu de présenter des maîtres brevetés, pour la direction de ces deux derniers établissements, dont vous conserverez d'ailleurs la haute surveillance ».

« Signé : Nicot, recteur d'Académie ».

Nous avons donné une certaine importance au développement de cette affaire, pour montrer, d'une part, avec quelle force de logique, quelle

tenace énergie, ]\I. Tourvieille sut défendre ce qu'il considérait comme son droit incontestable, et d'autre part, les difficultés auxquelles se heurtaient, sous le régime du plein exercice, qui était celui de l'arbitraire gouvernemental, le zèle et la bonne volonté des directeurs de collèges ecclésiastiques autorisés à présenter des élèves au jjaccalauréat. Remarquons d'ailleurs, que M. Tourvieille ne dut probablement son succès qu'à la retraite de ^I. A^illemain, frappé d'aliénation mentale en Décembre 1844 ».

M. de Salvandy, en effet, n'était pas, comme son prédécesseur, engagé par une signature donnée, à une décision du Conseil Royal, dont la majorité était fort mal disposée à l'égard des collèges ecclésiastiques; il n'avait pas encore comme M. Villemain, subi les attaques des catholiques, qui réclamaient si justement la liberté de l'enseignement inscrite dans la Charte. Il était donc libre de toute idée préconçue, dégagé des liens du passé, et dans de bonnes conditions d'impartialité. Il put ainsi étudier l'affaire à l'abri de toute influence et prononcer son jugement sur le seul examen des pièces fournies par M. Tourvieille et par les divers fonctionnaires de l'Université.

Nous avons vu, à propos des affaires de Ste- Earbe, que M. Tavernier voulait, d'accord avec M. Tourvieille, élever d'autres constructions: ils modifièrent leurs plans et les réduisirent à des proportions plus modestes, quand ils reconnurent l'impossibilité d'établir Ste-Barbe et l'Externat aux Cordeliers. Nous n'entrerons pas dans les détails

des améliorations qui furent faites. Nous nous bornerons à dire que MM. Lapierre et Tourvieille dépensèrent plus de cent mille francs de leur bourse aux construcuons et aux réparations du couvent des Cordeliers.

La Révolution de 1848 n'eut aucun retentissement dans le collège, ainsi qu'en fait foi le journal de la maison :

« 29 Février 1848. — Nous venons d'envover aux familles,, avec les lettres mensuelles des élèves une note pour les rassurer sur les craintes qu'elles pourraient avoir dans les circonstances actuelles et leur dire que notre ville était tout à fait calme ».'

<< Les études se poursuivent sans aucun obstacle, et il n V a eu parmi nos élèves aucune effervescence ni mouvement ».

« La maison de Ste-Barbe, qui est voisine de celle de M. Tavernier, en a été quitte pour entendre le bruit qui se faisait; mais on n'v a inquiété personne ni fait le moindre dommage »'.

« Ceux qui avaient commis des dégradations cbez M. Tavernier, ont été mis en prison ».

« M. leSuiDérieur a sagement défendu que Ton parlât politique aux élèves. Ils sont ici pour toute autre chose ; plusieurs d'entre eux, n'auront que trop dans la suite à s'immiscer, par devoir et par nécessité, dans les affaires politiques ».

« On ne peut comprendre qu'un gouvernement croule si brusquement, alors qu'il se crovait si bien affermi, et que, contre toute prévision, un autre lui succède, sans qu'il résulte de cette crise, les excès et les collisions sanglantes qu'une telle révolution

faisait pressentir. Sans doute, il y a eu du sang versé ; mais qu'est-ce que cela, en comparaison de ce qu'on pouvait craindre ? La Religion et ses ministres sont respectés. Adorons les desseins de Dieu ».

« L'année scolaire 1847-48 laissera dans ma mémoire de pénibles souvenirs, écrivait le 4 Juillet 1848, M. Tourvieille à M. le Recteur d'Académie ».

« En Novembre et Décembre, nous avons été sous l'influence de la grippe, de la rougeole et de la varioloïde. Après cinq mois de parfaite santé, est survenue, au commencement de Juin, une fièvre printanière et deux de mes chers enfants, qui se trouvaient sous l'impression de chagrins de famille, ont été emportés à trois jours de distance par la fièvre cérébrale. Les parents se sont alarmés, pas ceux de la ville, mais ceux qui sont éloignés. J'ai prié les docteurs de faire un rapport : j'ai l'honneur de vous le transmettre ».

Dans leur rapport du 27 Juin, les docteurs Bravais, Desgrand, Alléon et Garidel, constataient qu'il j avait en ville et au collège des cas de fièvre inflammatoire bilieuse, généralement de peu de durée, quoiqu'elle eût amené la mort, par fièvre cérébrale, de deux frères qui avaient appris la mort d'un frère aîné dans leur famille ; ils ajoutaient qu'elle n'était pas contagieuse et ne se communiquait pas d'élève à élève.

Le 9 Juillet, M. Tourvieille adressa aux parents la circulaire suivante :

« L'épidémie de la fièvre inflammatoire et de la petite vérole, prend une nouvelle intensité dans la

ville et au collège et s'étend dans la campagne. Nous avons eu au collège quelques nouveaux cas de fièvre, dont les pai*ents ont été informés sans délai. J'ai laissé partir tous les élèves qui m'ont été demandés par leurs familles ».

« Je craindrais de démoraliser ceux qui restent, en les retenant ici sans fruit pour leurs études, puisque les maîtres, par prudence, ne pourraient exiger d'eux des devoirs complets » .

« Je vous prie donc, Monsieur, de venir prendre, votre fils, ou de donner des ordres pour son départ, ï^es classes continueront jusqu'au 15 et la rentrée aura lieu le 1^' Octobre. La distribution des prix se fera à la rentrée » .

Une douzaine de malades restèrent au collège après le licenciement et guérirent assez rapidement. Malheureusement, quatre de leurs condisciples, partis légèrement atteints, ou même complètement indemnes, succombèrent dans leurs familles quelques jours après j être rentrés.

Ste-Barbe et l'Externat, non seulement ne perdirent aucun de leurs élèves, mais n'en eurent pas même un seul d'atteint, bien qu'ils fussent en contact journalier, dans les classes, avec leurs condisciples du collège. Ce fait singulier corrobora bien l'opinion des médecins, affirmant que cette fièvre n'était pas contagieuse.

Lorsque M. Tourvieille s'engageait, en 1846, dans une construction assez coûteuse, il était moralement sûr d'obtenir un nouveau bail. Il avait constamment trouvé, dans l'autorité municipale, encouragement, bienveillance et protection ; la

ville, de son côté, n'avait eu qu'à se louer de son zèle, de son activité et de son dévouement. Les deux contractants de 1822 avaient l'un et l'autre intérêt à continuer leurs relations; aussi, malgré les changements politiques, n'y eut-il rien de changé dans les rapports du collège et de la ville. Un nouveau bail fut conclu en temps utile et définitivement légalisé le 3 Février 1832, avec les observations et les modifications suivantes :

L'administration municipale constatait que M. Tourvieille avait fait des sacrifices considérables pour approprier convenablement à leur destination les bâtiments communaux.

Elle constatait ensuite que, pour être plus spécialement utiles aux jeunes gens de la ville d'Annonay, les directeurs du collège avaient annexé à leur établissement, depuis le 1^'' Octobre 18r)0, une école préparatoire pour les élèves qui se destinent à la pratique du commerce, de l'industrie, des arts et de l'agriculture, dans laquelle un grand nombre d'élèves de la ville avaient été admis, moyennant une rétribution bien inférieure au taux que paye la généralité des élèves, et que quelques-uns même avaient été reçus gratuitement. M. Tourvieille et ses associés s'engageaient à recevoir gratuitement parmi les externes, cinq élèves sortant des écoles primaires d'Annonay, qui suivraient les cours de l'école préparatoire, annexée à l'Institution.

Ces élèves devaient être désignés par une commission composée du maire d'Annonaj^, du président du tribunal de commerce, du juge de paix et

— Solde trois professeurs du collège choisis par le chef de l'Institution.

La ville s'engageait â fournir une suhvention annuelle de 4.400 francs, qui devait être portée à 5.000, après l'extinction des rentes viagères paj^ées par la ville à M'"^ Malle val, Ileligieuse Ursuline, et à M"'^ Noirot, ancienne domestique de M. Mal le val.

Les conditions du contrat furent toujours scrupuleusement exécutées par les directeurs du collège: nous relevons, par exemple, à la date du 10 Février 1S54, une note ainsi conçue : « D'après les calculs faits pour répondre â une série de questions adressées par M. le Recteur, il résulte que nous avons 6i élèves au collège, 78 à Ste-Barhe, 39 à l'Externat. Rahais accordés: à 23 élèves du collège, 1843 fr.; à 57 de Ste-Barhe, G 128 fr.; à 25 de l'Externat, 2020 francs ».

Ne retenons que ce dernier chiffre ; si nous en retranchons 600 francs, prix des cinq hourses créées par la ville, nous voj'ons que les directeurs favorisaient largement les enfants d'Annonay, puisqu'ils leur accordaient encore 1420 francs de remises, ce qui eût fait douze hourses complètes, ou vingt-quatre demi-ljourses. Une autre note nous apprend que, sur les 0.128 francs de faveurs faites à des écoliers de Ste-Barhe, 4G0 francs avaient été appli(iués â des enfants d'Annonaj'. Ce qui se pratiquait, la deuxième année du hail, se pratiquait encore trente ans plus tard, nous pourrions en donner les preuves, chiffres en mains.

Nous ne croyons pas que la ville ait jamais payé

plus de 4400 h\ de subvention ; probablennent M'»'" Noirot vivait encore à l'expiration du bail ; mais nous savons que la ville a refusé, en 1880, d'exécuter complètement le contrat qui la liait encore pour deux ans.

Si le bail qui était la loi des deux parties fut rompu d'un commun accord en 1867, ainsi que nous le verrons plus tard, les clauses relatives à l'école française, aux bourses et à la subvention, avaient été maintenues et devaient être observées jusqu'en 1882.

A la fin de 1852, on changea l'uniforme des élèves qui était celui fixé par Napoléon en 1812. A l'habit français, on substitua la tunique bleu foncé avec liseré rouge ; le pantalon et le képi étaient de même couleur, avec liseré rouge : le képi portait une abeille, emblème du travail, et la plaque du ceinturon, les armes et la devise de la ville : Cives et semper cives.

Le dernier fait intéressant l'histoire du collège fut la proclamation de son supérieur au grade de chevalier de la Légion d'honneur. La remise de la décoration n'eut lieu que plus tard, le 5 Novembre 1854, comme nous l'apprend M. Tracol :

« Hier, Monseigneur donna, devant tous les professeurs et les élèves réunis, la décoration de la Légion d'Honneur à M. le Supérieur qui avait désiré la recevoir de Sa Grandeur. Un élève fit un compliment de circonstance à Monseigneur, qui lui-même, adressa une allocution à la nombreuse assistance. M. le Supérieur prit aussi la parole et les musiciens de la ville, qui avaient eu l'obligeance

de se rendre à la cérémonie, exécutèrent de joyeuses fanfares. On s'était réuni pour cela à six heures et demie dans la salle de récréation et on n'est sorti que pour la prière du soir ».

« On a offert le punch aux musiciens ».

« Aujourd'hui, lundi, il y a eu grand congé et quelque chose d'extraordinaire à dîner ».

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