‹ Le Collège d'Annonay, 1800-1880Chapitre 15 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'enseignement

Examiner les conditions, les progi'ammes et les méthodes d'enseignement, à l'Institution secondaire d'Annonaj, de 1822 à 1859, c'est présenter en raccourci, un tableau de l'enseignement secondaire en France à cette époque.

Etablissement de plein exercice, l'Institution était, à ce titre, placée sous la direction et le contrôle absolu de l'Université. Une fois au moins chaque année, l'Inspecteur d'Académie venait au collège ; il j passait une semaine environ, visitait les classes, interrogeait les élèves, examinait leurs devoirs, leurs cahiers, contrôlait absolument l'enseignement et la manière dont il était donné. Voici à ce sujet deux ou trois notes du journal prises à quelques années d'intervalle.

« Avril 1837. — M. Fourtaud, Inspecteur de l'Académie de Nîmes, est arrivé le vendredi 13 Avril, et a commencé tout de suite l'examen des classes. Comme il était fatigué de la grippe, il n'a pu donner aux élèves des hautes classes autant de temps qu'il s'était proposé de le faire. Il a été compUmenté le 19 avant son départ et les classes ont été vacantes le soir. Il a donné des encouragements flatteurs aux maîtres et aux élèves, et a témoigné qu'il était fort content de la maison ».

« 1841. 17 Février. — M. Fourtaud, Inspecteur de l'Académie de Nîmes, arrivant de Paris,

est venu pour examiner les classes. Il sera logé au collège et commencera demain ».

« 23 Février. — M. Tlnspecteur a terminé à onze heures et demie sa visite des classes. Rien n'a été dérangé dans l'ordre des exercices de la maison. Il a commencé par la huitième et s'est transporté successivement dans chaque classe pendant le temps que les professeurs passent avec les élèves. Il a donné deux heures dans chacune ». • « Les mathématiques ont été examinées le dimanche après Vêpres, et la philosophie, le mardi soir. M. Fourtaud est resté environ trois heures dans cette dernière classe. Dans toutes, il a parlé aux élevées d'une manière intéressante et toujours en insistant sur les principes religieux, de manière à ne rien laisser à désirer » .

« Les élèves ont été interrogés sur les matières de l'examen du premier trimestre qu'ils avaient sul)i dernièrement. Plusieurs n'ont pas très bien répondu sur les leçons à réciter, mais le résultat a été satisfaisant. Pour toutes les classes, M. l'Inspecteur a voulu avoir le programme des matières de l'examen, ainsi que les noms et prénoms des élèves rangés par divisions ».

< Le mardi, on avait invité (juelques amis de la maison à dîner avec lui. Le mercredi, jour de son départ, pendant la récréation du dîner, on lui a fait un compliment en vers latins. Il y a répondu en faisant l'éloge de la maison, qu'il a appelée maison modèle, et celui de M. le Supérieur, en particulier ».

« Il a accompagné tout cela de conseils très sa-

ges et très utiles pour nos jeunes gens, leur promettant qu'ils trouveraient en lui un véritable ami, lorsqu'ils iraient se présenter au baccalauréat ».

Chaque année aussi, deux inspecteurs généraux, un pour les lettres, l'autre pour les sciences, visitaient la maison, mais leur inspection était ordinairement assez sommaire ; nous en trouvons une preuve dans ces lignes écrites par M. Tourvieille à M. le Recteur d'Académie, à propos des deux inspecteurs qui soulevèrent la question de Ste-Barbe.

« 20 Mai 1843. — Je suis charmé que MM. les Inspecteurs généraux aient été satisfaits. M. Beudant seul a pu prendre quelque idée de l'enseignement des sciences physiques et mathématiques, parce qu'il n'a interrogé que les élèves qui suivent ces classes » .

« M. Ducret, dans une heure et demie, a parcouru toutes les classes, depuis la philosophie jusqu'à la huitième. 11 y a là trop peu de temps pour juger de pauvres écoliers natui'ellement timides et qui ont besoin de quelque temps pour sortir un peu de la frayeur qui les suffoque >'^ .

Cette visite avait été si courte, que ces messieurs n'avaient pas eu le temps, paraît-il, de demander à M. Tourvieille des explications sur les annexes de l'Institution, c'est pourquoi il écrivait, le 15 Août, à M. le Recteur :

« J'aurais su bien l)on gré à MM. les Inspecteurs généraux de m'avoir fait part de leur manière de voir sur Ste-Barbe et l'Externat. Etant sur les lieux, je les aurais édifiés, et il m'est permis de penser qu'iN auraient été satisfaits des raisons que

j'aurais fait valoir auprès d'eux, raisons qui établissent, selon moi, qu'il n'j a rien d'irrégulier dans l'organisation des élèves fréquentant l'Institution ».

Les visites du Recteur d'Académie étaient plus rares, elles revêtaient, par la même, plus d'importance, elles étaient une fête pour les élèves auxquels elles apportaient toujours un congé extraordinaire.

La rétribution universitaire établie par Napoléon exista jusqu'en 1850, où la loi Falloux accorda enfin la liberté d'enseignement primaire et secondaire. Le taux en fut maintenu â Annonay à dixhuit francs, taux Ijasé sur la moyenne des deux pensions du collège et de Ste-Barbe ; toutefois les gouvernements de la Restauration et de la Monarchie de Juillet furent plus généreux que celui de Napoléon, pour les élèves de Ste-Barbe; ils accordèrent, chaque année, de vingt-cinq à trente dispenses, au lieu de dix à douze.

-En échange de cet impôt spécial et de cette dépendance absolue de l'Université, l'Institution jouissait, depuis 1808, du droit d'accorder le certificat de stage indispensable k tout candidat au baccalauréat. Ce certificat ne pouvait être délivré qu'aux élèves qui avaient fait leur rhétorique et leur philosophie dans un lycée, dans un collège communal, dans une Institution de plein exercice, ou dans leurs familles avec un précepteur. C'était la négation complète de la liberté inscrite dans les Droits de Tllomme et dans la Charte de 1830. M. Cousin, (jui appliqua cette législation, comme

ministre de Louis-Philippe, le reconnaissait loj^alement, plus tard, dans son livre Sur V Allemagne et il demandait qu'on pût. se présentera l'examen du baccalauréat « sans autre certificat d'études que les connaissances dont on fait preuve ».

Les programmes d'études de l'Institution étaient ceux des Ij^cées, puisqu'elle dépendait complètement de l'Université. Sous M. Actorie, les études étaient limitées, pour les langues, au français et au latin. Dès 1822, M. Tourvieille créa un premier cours de grec, puis un second et un troisième à l'usage des candidats au baccalauréat ; ces cours n'étaient qu'un expédient pour les besoins des élèves des classes supérieures ; on introduisit définitivement le grec dans les programmes à partir de la classe de sixième, en 1S2G, do façon à se conformer exactement aux nouveaux programmes de l'Université.

En 1829, M. Tourvieille joignit au cours d'Italien un cours d'Anglais et un cours d'Espagnol ; en 1834, un cours d'Allemand, et en 1835, les cours des diverses branches de l'histoire naturelle.

Les méthodes d'enseignement furent celles que l'on pratiquait déjà, et que nous trouvons encore recommandées dans une circulaire de M. Villemain, en date de Novembre 1842.

« Le conseil, en laissant pour le choix des textes grecs et latins, une diversité suffisante, n'a pas cru devoir les multiplier beaucoup ; il recommande avant tout l'explication approfondie, et sous toutes les formes, de quelques-uns des ouvrages qu'il a désignés, et rappelle à ce sujet que, pour la con-

naissance des langues mortes, rien ne peut remplacer l'exercice fidèle et assidu de la mémoire, appliqué à l'étude de morceaux bien choisis, bien compris et textuellement récités ».

« Je ne puis donc que vous inviter, M. le Recteur, à prescrire à cet égard dans toutes les classes de grammaire, d'humanités et de lettres, l'usage trop souvent néghgé des leçons, en attachant, s'il le faut, quelques distinctions spéciales au succès de ce travail qui, lorsqu'il a pour but les textes étendus et remarquables par des beautés originales, devient une épreuve de savoir et d'intelligence, autant qu'une inspiration durable pour le talent ».

« A ce point de vue et sous d'autres rapports, la même recommandation et la même méthode doivent être suivies pour l'étude de notre langue. Les modèles français que le Conseil indique, ne doivent pas être seulement analysés et expliqués dans toutes leurs parties par le professeur : ce qu'ils renferment de plus pur et de plus élevé, doit être rendu familier à la mémoire des élèves, et former leur diction et leur goût, en même temps que les beautés morales dont ces ouvrages sont remplis, agissent sur leurs esprits pour une fin plus haute » .

Le Ministre demandait aussi pour les langues vivantes, que l'enseignement n'en fut pas seulement usuel, mais savant et littéraire.

On voit par là, quel était le courant d'idées qui régnait à cette époque, dans l'Université. Il ne faudrait donc pas juger les maîtres de ce temps avec les idées qui ont cours à notre époque, utilitaire avant tout.

• Il ne faudrait peut-être pas, non plus, critiquer si fort la méthode, fondée sur l'emploi prépondérant de la mémoire et sur l'usage des leçons mot-à-mot, puisque elle avait en sa faveur l'autorité d'hommes aussi compétents que ceux qui composaient le Conseil Royal de l'Instruction publique. L'opinion de MM. Saint-Marc Girardin, Cousin, Villemain, doit avoir, il nous le semble du moins, autant de poids que celle des réformateurs de notre époque.

Dans tous les cas, la liberté des professeurs était à peu près entière pour le choix des auteurs, et complète pour le genre des devoirs à donner, du moins dans les maisons de plein exercice. Le baccalauréat, avec ses exigences tjranniques d'aujourd'hui, n'enserrait pas encore le maître dans des limites d'où il ne pouvait sortir. Le professeur de Belles-Lettres enseignait la littérature sans préoccupation d'examen. Il mettait en œuvre les moyens qu'il jugeait les plus propres à procurer à ses élèves la pureté du goût, le sens' littéraire, l'amour du vrai, du bien et du beau. Il pouvait exercer leur imagination, leur jugement, en variant les genres de composition, en encourageant les œuvres personnelles.

Nous avons dit, à propos de M. Raynaud et de M. l'abbé Bravais, de quelle façon pratique et intéressante ils enseignaient les sciences mathématiques, physiques et naturelles. On nous permettra d'y ajouter quelques mots au sujet de la chimie.

Les jeunes gens comprenaient si bien l'importance de cet enseignement pratique, de ces manipulations appliquées aux corps et à leurs diverses

transformations ; l'esprit d'observation y trouvait tant d'occasions de s'exercer, qu'on était disposé à subir toute autre pénitence plutôt que le renvoi du laboratoire.

Dans une ville industrielle, ces cours pratiques eurent un véritable succès ; plus d'un élève, ses études terminées, revenait au collège pour faire une année d'analyse, sous la direction du P. Raj-naud. Quelques-uns même en sentaient la nécessité, dès le collège, et l'on vit parfois de jeunes Annonéens, sans aucun goût pour la littérature ou pour les arts, apporter une ardeur extrême aux cours théoriques et pratiques de physique et de chimie.

Les inspecteurs d'Académie tenaient ces cours en haute estime. Un Inspecteur général écrivait en 1843 : « On ne peut trouver mieux, sinon à l'Ecole des Mines de St-Etienne et à l'Ecole Centrale ».

La crainte des dangers possi1)les est peut-être la raison qui empêche généralement les directeurs de collège de laisser opérer eux-mêmes des jeunes gens de quinze à dix-huit ans. Nous croyons cette crainte exagérée, pourvu que le professeur prenne les mesures de prudence nécessaires ; car depuis quatre-vingts ans que M. Raynaud a inauguré cette méthode à Annonay, on n'a eu à déplorer aucun accident grave. Sans doute, l'inexpérience et la maladresse ont cassé plus d'un tube ou d'une cornue ; il y a eu des mains légèrement brûlées ou écorchées, mais que sont ces petits inconvénients en comparaison des avantages de la méthode pratiquée par M. Raynaud et suivie par ses successeurs l

A leur arrivée dans un laboratoire de faculté ou d'école industrielle, les élèves d'Annonay ne perdent pas des heures d'autant plus précieuses qu'elles sont plus mesurées, à apprendre les procédés, les tours de main, les petits secrets des manipulations ou à faire des expériences élémentaires.

Ceci nous rappelle l'étonnement d'un vieux professeur de faculté, recevant dans son laboratoire un élève d'Annonay, bachelier ès-sciences de seize ans, qui voulait étudier la chimie. Il découvre que le jeune homme sait manipuler, qu'il a fait les expériences élémentaires, qu'il a même fait des analyses pendant un an, et cela dans une institution hbre de province ! Dès ce moment, le collège d'Annonay fut pour lui le premier des collèges : peutêtre n'avait-il pas tort, sous le rapport de la chimie pratique.

M. Tourvieille ne négligeait aucun moyen d'instruction qui pouvait être vraiment utile ; ainsi il permit à plusieurs reprises, à des maîtres étrangers, de donner, pendant un temps même assez long, des levons de lecture publique, de débit et de déclamation ; ces leçons furent suivies assidûment par la plupart des élèves des classes supérieures, qui étaient à même d'en tirer un sérieux profit.

Il ne dédaignait même pas la mnémotechnie ; Ainsi, en 1834-35, un professeur en donna quatorze leçons où assistèrent régulièrement une centaine d'élèves. A la dernière leçon qui fut une séance publique, quelques-uns des élèves répondirent d'une façon remarquable aux questions qui leur furent posées et prouvèrent par leur exemple

que ces méthodes ingénieuses pouvaient utilement seconder la mémoire naturelle.

Les moyens d'émulation furent les mêmes sous la direction de M. Tourvieille que sous celle de M Actorie. Notons cependant une modification apportée a l'institution de l'Académie. A dater d'une époque que nous ne pouvons préciser, mais certainement postérieure à 1840, ^Académie ne fut plus une société fermée, une petit cénacle, où l'on n'entrait que par la voie du concours ; elle se composa de tous les élèves d'Humanités, de Rhétorique et de Philosophie.

iA[. Tourvieille continua à encourager l'application aux devoirs des vacances, par une distribution de prix spéciale, faite dans le courant de l'année scolaire ; il y mettait toujours un peu de solennité. Il attachait une extrême importance à la distribution des prix de la fin de l'année et tâchait de lui donner le plus d'éclat possible. Elle était présidée ordinairement par le maire ou par un de ses adjoints; mais on sut aussi appeler à cet honneur d'autres notabilités (1). C'est ainsi que Mgr de Bonald, alors évêque du Puy, la présida en \831 ; MgrDonnet, archevêque de Bordeaux, accorda cet honneur à son vieux collège, et le recteur de l'Académie de Nîmes, M. Nicot, lui donna cette preuve de son estime en 1845 et en 1847. La présence de ces personnages distingués par leurs vertus, leurs mérites et leurs talents, était un encouragement pour les élèves et notamment pour les membres de

(1) Voir aux pièces justificatives N" (5. Liste des Présidents des Dislributions de Prix.

l'Académie qui avaient l'ambition de lire ce jourlà les compositions, fruits de leurs laborieux efforts.

Quand le baccalauréat eut acquis la valeur réelle que nous lui connaissons ; quand il fut devenu la clef indispensable pour ouvrir toutes les carrières libérales, il fat un puissant élément d'émulation, d'ardeur au travail, quoique puissent en dire ses détracteurs.

Cet effet utile ne se produisit d'ailleurs qu'assez tard vers 1835, à l'Institution d'Annonaj.

Créé en 1808, le baccalauréat n'était guère qu'un titre honorifique, sauf pour les membres de l'Université; encore n'était-il pas exigible pour les maîtres qui enseignaient déjà à cette époque ; il leur était délivré sans examen après dix ans d'enseignement.

Une ordonnance royale du 15 Février 1815, disait que les Facultés délivreraient, après examen, les grades qui étaient ou qui seraient exigés pour les diverses fonctions ecclésiastiques, politiques et civiles ; toutefois, elle resta à peu près lettre morte jusqu'en 1820. Une autre ordonnance, qui fut comme la charte du baccalauréat, le rendit dès lors obligatoire pour certaines études et pour quelques carrières. Cette ordonnance de 1820 donna à cet examen de fin d'études, des sanctions qui en accrurent l'importance, qui relevèrent à la hauteur d'une institution sociale. C'est à cette ordonnance qu'il faut faire remonter cet état de choses que des hommes d'esprit, la plupart transfuges de l'Université, ont irrévérencieusement appelé le mandarinat. ^ L'examen écrit ne commença se-

rieusement qu'en 1840. avec la version latine; jusque-là, l'examen était purement oral, car on ne pouvait prendre au sérieux l'épreuve établie en 1830, qui consistait à écrire instantanément un morceau français de sa composition ou la traduction d'un passage latin. Le système d'examen oral était assez original. Toutes les matières étaient divisées en trois séries : 1" Auteurs français, latins, et grecs; 2" Histoire et géographie; 3" Philosophie, à laquelle on joignit, en 1840, les mathématiques et les sciences physiques. Le sort indiquait sur quelle série le candidat devait être interrogé. Un questionnaire formulait par numéros, toutes les questions que Ion pouvait poser. Ce système d'interrogation dura, avec quelques modifications, jusqu'en 1864. -Les programmes primitifs étaient assez -élastiques, puisqu'ils s'étendaient â tout ce que l'on enseigne dans les hautes classes des collèges royaux, disait l'ordonnance de Février 1820. En 1840, M. Cousin détermina une liste d'auteurs français, grecs et latins, et fit un choix pour le reste des matières.

Les programmes d'Histoire et de Géographie étaient fort étendus, puisqu'ils comprenaient l'histoire ancienne, celle des Grecs et des Romains et l'histoire de l'Europe jusqu'en 1789, la géographie physique et politique du monde entier et la géographie ancienne des temps historiques.

Quand M. Cousin eut ajouté les sciences mathématiques et les sciences phj'siques, on trouva généralement le programme trop chargé et M. Tourvieille écrivait â ce ^Hjstv^i-Jiuii 1843, au recteur

de r Académie de Nîmes : « Je pense et je dis que le programme restant tel, si les examinateurs n'usaient d'indulgence, il n'j^ aurait pas cinquante élèves par an qui sortiraient de l'épreuve dans la France entière ». ■

M. le recteur lui répondit quelques jours plus tard : « Je conviens que le programme scientifique du baccalauréat, surtout pour les questions de physique, est bien chargé. Le temps des classes tel qu'il est mesuré, permet à peine aux élèves de tout étudier, du moins tant que le cours de philosophie reste limité à une seule année. Aussi peut-on demander que le programme soit réduit. Mais, en attendant, c'est toujours un devoir, pour les Fa€ultés et les Commissions, de soutenir l'élément scientifique et de ne point se départir du mode d'interrogation qui a été prescrit. Seulement, la mesure d'indulgence à apporter dans l'appréciation des réponses, doit être plus grande que si le cercle des questions était moins étendu ».

En 1852, M. Fortoul, ministre de l'Instruction publique, imagina un nouveau plan d'études connu sous le nom de bifurcation. En voici l'économie : à la fin de la classe de quatrième, les élèves devaient opter pour les lettres ou pour les sciences ; ils formaient ainsi deux sections qui n'avaient qu'un petit nombre de cours communs, sauf la dernière année où, littéraires et scientifiques, suivaient le même cours de logique.

M. Tourvieille adressa alors aux parents des élèves des classes supérieures la circulaire suivante : « Monsieur, il est indispensable pour nous de

classer nos élèves, à partir de la troisième inclusivement, selon que les parents les destinent à subir les épreuves, soit du baccalauréat ès-lettres, soit de celui ès-sciences. La bifurcation vient de se faire dans les lycées ; elle est devenue nécessaire, afin que les élèves puissent être préparés avec espoir de succès à l'un ou k l'autre des examens qui les attendent à la fin de leurs études classiques ».

« Le programme du baccalauréat ès-lettres est peu chargé en ce qui concerne les mathématiques, mais il l'est beaucoup pour les auteurs latins, grecs et français, en prose et en vers, ainsi que pour l'Histoire et la Géographie. Outre la version exigée jusqu'à présent, les élèves auront encore à traiter un sujet en français ou en latin, selon que le sort en décidera ; quatre heures leur sont données pour cette composition. »

« Le grec et la composition latine sont supprimés pour le baccalauréat ès-sciences ; toutefois l'examen oral sur les auteurs latins et français, et les compositions dans cette dernière langue, tout cela est commun pour les aspirants k l'un et à l'autre des deux baccalauréats. En compensation du grec et de la composition latine, les aspirants au baccalauréat ès-sciences sont examinés sur des matières dont voici le programme sommaire : Arithmétique — Algèbre — Géométrie — Trigonométrie rectiligne — Notions sur les Courbes usuelles, Géométrie descriptive — Nivellement — Cosmographie — Physique — Chimie — Mécanique — Zoologie et Physiologie animale — Botanique et Physiologie végétale — Géologie.

Ils sont aussi examinés sur une langue vivante, l'Anglais ou l'Allemand ».

« Tous les élèves qui font celte année leur Troisième, auront cet examen à subir, après la Philosophie, c'est-à-dire à la lin de l'année scolaire 1855-56. Jusqu'à cette époque, l'examen des mathématiques, pour le baccalauréat ès-sciences, sera un peu moins chargé, mais il le sera toujours beaucoup ».

« Je suis persuadé. Monsieur, que vous partagerez notre opinion, et que vous penserez comme nous que les élèves ont assez à faire jwur se préparer à l'une ou à l'autre de ces deux épreuves. Si vous tenez à ce que Monsieur votre fils se prépare au baccalauréat ès-lettres, il n'aura à voir, en fait„ de mathématiques, que l'Arithmétique et la Géométrie plane avec quelques questions de Physique. Tout le reste de son temps sera employé aux autres matières exigées, et ses études seront dirigées dans ce sens. Si, au contraire, vous voulez qu'il se dispose au baccalauréat ès-sciences, il faut, de nécessité, que nous lui fassions quitter le grec, et, qu'en l'occupant spécialement des sciences sur lesquelles il aura à répondre, nous nous bornions à lui faire suivre, pour le latin et le français, les cours communs aux élèves qui aspirent à l'un ou à l'autre des baccalauréats ». ...

« Veuillez, Monsieur, nous répondre sans délai, en nous faisant connaître la détermination que vous prenez à l'égard de M. votre fils ».

Il devint nécessaire de remanier le plan d'études de la maison et de le mettre en harmonie avec les

nouveaux programmes, sinon de TUniversité, puisque la loi Falloux avait fait de l'Institution de plein exercice, une maison libre, du moins avec ceux du baccalauréat. On sait que cette réforme de la bifurcation souleva, pour plusieurs motifs, de très légitimes et de très graves objections. Celle-ci en particulier, qu'il fallait, dès la Cm de la quatrième, décider en quelque sorte, la destinée future des enfants, la rendait odieuse et presque impossible aux parents. Les professeurs de l'Université eux-mêmes la subissaient avec peine, pour diverses raisons et l'appliquaient avec regret.

Elle causa de sérieuses difficultés aux établissements libres, qui n'avaient pas à leur disposition les caisses de l'Etat, pour pourvoir â l'augmentation du personnel des maîtres et qui n'avaient pas, non plus, un nombre suffisant d'élèves, candidats au baccalauréat, pour justifier la création de classes spéciales.

Certaines maisons se contentèrent de préparer au baccalauréat ès-lettres et envoyèrent ailleurs les candidats aux sciences. A Annonay, on suivit le programme fixé, pendant quatre ans, puis à la rentrée de 185G, on revint k l'ancien système, comme l'indique cette note du journal :

« 1(S56. Octobre. — Décidément nous ne nous occuperons plus de la bifurcation. Nos classes sont organisées de façon k ce que nos élèves, en arrivant au terme, puissent se présenter aux épreuves de l'un ou de l'autre baccalauréat ».

« L'expérience nous a suffisamment démontré que la suppression du grec ne rendait pas plus

habiles, pour les sciences, ceux qui renonçaient au baccalauréat ès-lettres ; et nous avons pensé que ce serait leur rendre un mauvais service que de ne pas fournir à tous nos élèves les moyens d'atteindre les deux diplômes. On verra donc le grec en troisième et au-dessus, comme avant ce qui avait été essayé pour la bifurcation » .

M. Tourvieille pouvait, grâce à la loi Falloux, supprimer dans sa maison un sj'stème que l'expérience lui montrait défectueux et que condamnaient la plupart des professeurs de l'Université. Ces derniers durent le suivre jusqu'à ce qu'un des leurs, ^1. Duruy, arrivé au ministère de l'Instruction publique en juin 1863, recula d'abord la bifurcation d'une année, en la reportant à la fin de la classe de troisième, puis, en 1804, la supprima complètement. Il ramena le baccalauréat à l'examen des matières étudiées en rhétorique et en philosophie, avec les compositions principales de ces deux classes : version et composition latine, dissertation philosophique en français. Les quatre ou cinq systèmes de baccalauréat ès-sciences institués par M. Fortoul étaient réduits à deux, dont l'un était spécial aux étudiants en médecine.

Ce système d'examen mena directement à ce qu'on a appelé le chauffage. Gi-âce à quelques répétitions, les élèves les plus intehigents faisaient en un an la Rhétorique, la Philosophie et réussissaient à l'examen. Le but de l'éducation classique qui est le développement harmonieux de toutes les facultés intellectuelles, n'était donc pas atteint. Les meilleurs sujets acquéraient sans doute des notions su-

perficielles de philosophie, mais leur jugement, leur raison, ne recevaient qu'une formation hâtive, incomplète, par là même insuffisante.

Pour remédier à cet inconvénient, un décret de 1874 scinda l'examen du baccalauréat en deux parties, l'une subie après la Rhétorique et l'autre après la Philosophie.

Ce sj^stème a duré jusqu'en 1890, avec quelques modifications de détail. L'examen écrit de Rhétorique comprenait en 1874, une version latine et une composition latine, remplacée en 1880 par une composition française. Celui de philosophie comprenait une dissertation française et une version de langues vivantes, qui fut reportée, en 1880, à l'examen de Rhétorique et remplacée par une composition de sciences.

En 1890, le baccalauréat ès-sciences fut supprimé ; un seul baccalauréat fut institué et divisé en deux parties. L'examen subi â la fm de l'année de Rhétorique est commun à tous les candidats ; la deuxième partie est scindée en philosophie lettres et philosophie mathématiques. C'est en quelque sorte la résurrection de la bifurcation, mais reculée à un âge où parents et élèves peuvent sérieusement faire leur choix.

Après cette excursion dans le domaine du baccalauréat et de ses multiples transformations, qui nous a paru intéressante et nécessaire dans Thistorique d'un collège, on peut se demander quels furent les résultats obtenus par les élèves de l'Institution secondaire d'Annonay.

Pour répondre à cette question, il nous suffit de

citer quelques chiffres empruntés au journal qui a fidèlement enregistré les résuUats des examens depuis 1836 :

idmis sur 7 candidats.

A propos de ce dernier examen, M. Tracol fait les réflexions suiv^antes : « Nos jeunes gens n'ont pas été heureux pour leurs examens ; ils étaient au nombre de 12 ; avec eux, 10 autres venus d'ailleurs se sont aussi présentés. Sur 22, trois seulement ont été admis, savoir deux de nos élèves: M. Rajmaud, du Fy\y et M. Merle, de Vienne, et avec eux, un prêtre. Tous les autres ont été ajournés. Nous avons été bien peines, parce qu'il j-avait eu de leur part émulation et travail. Il faut espérer qu'une deuxième épreuve leur vaudra ce diplôme qu'il n'est pas bien facile d'obtenir ». En 1843, 7 admis sur 10 candidats.

En 1845, 4 » 8 »

M. Tracol ajouté en note: « M. le recteur nous annonce que les admissions du baccalauréat ont été, à cette session d'Août, de 35 sur 100. Nîmes a eu seulement 12 élèves admis sur 40. Nous n'avons pas à nous plaindre, puisque la moitié de nos candidats est sortie avec honneur de ces épreuves ».

En 1851, M. Tracol écrivait : « Il résulte de ce que nous avons appris des épreuves du baccalauréat pour nos élèves, qu'il y en a eu 9 de reçus sur 15, ce qui doit être regardé comme très satis-

faisant. Le total des admissions dans les diverses facultés, donne cette année une moyenne bien moindre que ci-devant, c'est-à-dire seulement de 12 à 15 pour 100 >.

Si nous examinons les résultats, après Tintroduction de la bifurcation, nous trouvons : 1854, 4 admis sur 7 candidats.

Après, comme avant la bifurcation, la moyenne des succès obtenus s'élevait donc entre 65 et 70 pour 100, c'est-à-dire qu'elle était supérieure de beaucoup à la moyenne générale qui varie entre 40 et 50 pour 100. Ces succès en disent plus que nous ne saurions le faire, sur le niveau des études ; ils indiquent un travail réel et soutenu, un enseignement sérieux et solide, une direction ferme et intelligente ; ils font, en un mot, l'éloge des maîtres et des élèves.

Ces succès eussent été plus nombreux encore, si les aspirants à l'état ecclésiastique, élèves de Ste- Barbe pour la plupart, se fussent présentés aux épreuves du baccalauréat ; ce diplôme n'avait pour eux aucune valeur, aucune utilité, à moins qu'ils ne se destinassent à l'enseignement. Aussi allaient-ils généralement faire leur cours de philosophie au grand séminaire ; le nombre des candidats au baccalauréat que l'Institution aurait pu présenter, se trouvait, parle fait même, notablement.diminué.

D'autre part, les Annonéens de cette époque, pas

plus que ceux d'aujourd'hui, n'éprouvaient le moindre attrait pour les fonctions publiques ; ils entraient très rarement dans les administrations de l'Etat ; un petit nombre embrassait les carrières militaires ou libérales ; la plupart se destinaient au commerce ou à l'industrie, de sorte que la majorité considérait ce titre comme inutile et improductif. Pour beaucoup, c'était un luxe absolument superflu, car la mode, la vanité et l'amour-propre n'avaient pas encore réussi à faire du baccalauréat une obligation de convenance pour ceux qui n'en avaient pas besoin à l'entrée de leur carrière.

Toutefois, si le nombre des candidats au baccalauréat était restreint, le nombre des travailleurs était grand, et, pour n'être pas consacrée par l'estampille officielle, la science n'en était pas moins en honneur parmi les élèves de l'Institution.

-M. l'Abbc Jos.-M.-Jur.. AC TORli;, Supcrieur

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