‹ Le Collège d'Annonay, 1800-1880Chapitre 16 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'éducation

Faut-il prendre à la letti'e les éloges et le titre de maison-modèle que l'Inspecteur d'Académie, M. Fourtaud, donnait à l'Institution d'Annonay^ Nous hésitons â affirmer que ce fut là Texpression adéquate de la vérité, et volontiers nous faisons bien large, ici, la part de l'amplification oratoire.

Cependant, ce jugement nous paraît tirer une valeur parliculière du caractère et des fonctions mêmes de celui qui l'a formulé. Habitués à comparer les divers établissements de leur ressort, obligés d'apprécier par devoir d'état les hommes et les institutions, les Inspecteurs d'Académie sont généralement impartiaux, pondérés dans l'expression de leur opinion, modérés dans leurs critiques, et surtout peu enclins à Texagération dans les louanges, même pour les membres du corps auquel ils appartiennent.

Quoi qu'il en soit, la parole de M. Fourtaud s'appliquait k l'éducation, non moins qu'à l'instruction, puisqu'elle était générale ; nous devons donc rechercher quel était le genre d'éducation donné par M. Tourvieille et par ses collaborateurs, quels étaient les moyens emploj'és pour atteindre la fin qu'il se proposait.

Disons-le, sans crainte d'être démenti par les faits et par les souvenirs de ceux qui ont reçu cette éducation ; elle était de celles qui forment les hom-

mes, qui les préparent aux luttes et aux épreuves de la vie. Elle était forte, austère, même rude. M. Tourvieille n'avait pas l'intention de former de bons petits jeunes gens, religieux sans doute, mais élégants, maniérés, des hommes de salon, en un mot : mais bien des hommes de travail, de devoir et de vertu solide. 11 l'a dit et répété souvent, surtout dans ses discours de distributions de prix.

Il n'était pas seul à penser ainsi. M. l'abbé de Montgolfier écrivait, à une date que nous ne pouvons absolument préciser, probablement en 1856-57, année qu'il passa à Ste-Barbe, une note dont nous extrayons quelques passages, relatifs à la question qui nous occupe :

« Si je ne me trompe, on peut diviser la société en quatre classes. La première est celle des hommes les plus honorables, composée de l'ancienne noblesse, des hommes riches en dehors des affaires, des hommes de lettres distingués, des magistrats haut placés, des riches propriétaires » .

« Cette classe met une grande importance à une brillante éducation, à une piété solide, à des connaissances de la littérature, de l'histoire, de la géographie, du droit civil, du grec et du latin ».

« Mais ces hommes sont peu accoutumés au travail, et leur position les mettant en dehors de cette vie laborieuse, qui est nécessaire pour vivre, à la plupart des hommes, ils ne regardent pas le travail comme bien nécessaire à leurs enfants ; ils n'y tiennent pas. Au sortir du collège, la vie de leurs enfants est tout-à-fait désœuvrée, vie de société et

de chasse ; ils ne s'en inquiètent pas, c'est leur élément ».

« Ce sont les Pères Jésuites qui sont chargés de cette classe d'élèves. Leurs collèges sont en rapport avec cette éducation ; il y a de l'aisance, du luxe, des soins minutieux pour les enfants et honne table. Les enfants y sont élevés en grand, selon leur leur condition ».

« Les enfants qui sont élevés dans ces maisons ne prennent pas Tamour de la vie laborieuse, si précieuse pour celui qui doit gagner sa vie par son travail. ^lalheur aux familles de commerçants qui, séduites par l'apparence de cette brillante éducation, se pressent d'y mettre leurs enfants ! Elles les trouvent, il est vrai, à la fin de leurs études, religieux, bien élevé^% mais impropres au travail, sans volonté ni pouvoir pour s'y appliquer sérieusement. Déjà bien des commerçants regrettent de n'avoir pas fait donner une éducation plus ferme et plus vigoureuse à leurs enfants ».

« Nous n'avons nullement à nous occuper de cette classe ».

« La seconde classe est composée de bons négociants, de commerçants, d'industriels et de quelques employés, tous gens laborieux et qui gagnent leur vie en travaillant du matin au soir. Il y a quelques ouvriers parvenus à une certaine aisance qui doivent leur fortune à leurs l)ras et à leur intelligence et qui sont habitués au travail ; il y a enfin quelques rares propriétaires fortunés, que j'appellerais échappés à la première classe » .

« C'est la classe qui nous arrive. Evidemment,

l'éducation de celte classe doit être en rapport avec leurs besoins. La plupart de ces enfants reprendront le travail dès que leurs études seront achevées ; leur vie sera, comme celle des gens de commerce et d'industrie, une vie simple, frugale et de privations. Or, pour qu'ils se trouvent toujours bien chez eux, il faut que, par leur éducation, ils aient été formés à cette vie simple et dure ; il faut qu'ils sachent se servir eux-mêmes, et se passer de mille petites fantaisies » .

« L'éducation de cette classe doit être solidement chrétienne, car elle est plus exposée que les autres aux revers et aux grandes croix de la vie, et surtout, c'est là que se trouvent encore les restes d'une malheureuse philosophie qui fait tant de mal ».

« Si donc nous avions le malheur de vouloir élever cette classe d'après le système des Pères Jésuites, nous nous ferions un grand tort et nous ferions un tort incalculable aux jeunes gens qui nous seraient confiés ».

M. Tourvieille fut un véritable éducateur. Il a laissé en manuscrit les principes qu'il a enseignés aux maîtres et appliqués aux enfants pendant son long ministère auprès d'eux. Nous en citerons quelques traits, les plus caractéristiques, les plus propres à montrer comment il comprenait et pratiquait l'œuvre de l'éducation :

« Entré au mois de Mars 1802, dans la première maison ecclésiastique ouverte dans le diocèse, je n'en suis jamais sorti. Pendant cinquante-trois ans, j'ai suivi toutes les phases de cet établissement, qui, en moyenne, a compté 200 à 250 élèves

et qui est allé même à prés de 400, pendant plusieurs années. Il n'est pas de fonction que je n'aie J-emplie, selon les circonstances, dans l'éducation de la jeunesse ; je puis assurer que ma vie s'est passée, fondue avec celle des élèves. Je les ai étudiés de fort près, dans leurs exercices religieux, dans les études, en classe, en récréation, au réfectoire et dans les dortoirs. Les ayant observés à tout âge et dans toutes les classes, "^les occasions de reconnaître et de constater leurs caractères divers et leurs inclinations bonnes et mauvaises, se sont présentées si souvent, que j'ai dû être à même d'apprécier, avec une certitude morale, ce qui favorise, dans l'enfance, l'adolescence et les premières années de la jeunesse, le développement du bien et du mal ».

< J'ai cru devoir profiter de toutes les observations que j'ai recueillies et que tant de circonstances-m'ont offertes. Pour ne pas les laisser sortir de ma mémoire et pouvoir m'en servir utilement en divers temps, j'en ai pris note dans mon journal, -et quand mes occupations me l'ont permis, j'ai réuni toutes celles qui se rapportaient au même emploi. Il me semble avoir à peu près complété, autant qu'il a été en moi, ce que je crois utile à savoir et k faire pour chacun, dans l'éducation de la jeunesse, de manière à ce qu'elle i éponde aux vues de Dieu, de l'Eglise, des tamill.^s et de la société ».

« J'ai donc fait des règles pour les différents emplois de la maison ».

« Pour que Dieu soit glorifié dans un établis-

sèment consacré à l'éducation de la jeunesse, que l'esprit et le cœur des élèves y soient cultivés, il faut qu'il y règne une discipline prévoyante, sage et ferme, que chacun sache et fasse ce qu'il doit faire. S'il règne la moindre incertitude dans les obligations de chacun ou la moindre négligence à les accomplir, le relâchement ne manque pas de s'introduire et tout est perdu. Or, c'est sur le chef d'un établissement et sur son assistant, que pèse le devoir sacré de veiller au maintien général de la discipline dans tous ses points et de la part de tous ses employés ».

« Ainsi il est évident que le chef et son assistant doivent se bien pénétrer de l'ensemble de tous les règlements et du dispositif de chacun d'eux en particulier ».

« Peut-être pourra-t-on dire que l'on trouve dans Quintilien, Rollin, Fénelon, Mgr Diipanloup et dans bien d'autres auteurs, tout ce qu'un chef, un professeur et autres personnes employées à l'éducation de la jeunesse, doivent savoir et faire pour s'acquitter dignement de leurs devoirs. Dieu nous garde d'avoir la sotte vanité de prétendre vouloir jeter plus de lumière, ou donner des règles plus sûres sur les matières que ces auteurs ont traitées ».

« Nous reconnaissons tout le mérite de ces sages Mentors de la jeunesse, et nous les avons pris pour guides et pour maîtres. Mais ces auteurs savants et judicieux, en transmettant leurs sages livres au public, ont du se tenir à une certaine hauteur, être sobres de détails et laisser à la pers-

picacité de leurs lecteurs, la tâche d'ajouter ce qu'ils avaient sous-entendu ».

« Je ne nie trouve point dans le même cas; ce sont des leçons données en famille ; c'est un aîné qui parle k ses frères, c'est un père qui ouvre son cœur k ses enfants et qui, loin de redouter d'être trop explicite dans les règles qu'il leur transmet, craint, au contraire, de retenir quelque vérité utile ».

Le long préambule, auquel nous avons emprunté ces citations, est suivi de trois chapitres consacrés: le premier, aux devoirs généraux communs k tous les maîtres ; le deuxième, aux devoirs particuliers de chacun, et le troisième, aux récompenses et aux punitions. ^1. Tourvieille traite toutes ces questions d'une façon positive et pratique, en professionnel expérimenté, et non pas en théoricien ; il ne fait pas de hautes spéculations, ni de la psj'chologie transcendentale ; il se tient terre-k-terre : il sait ce que sont les enfants, et il indique d'une manière claire et précise, comment il faut les traiter, dans tel et tel cas particulier, pour faire vraiment (Huvre d'éducation.

Voici d'abord ce qu'il exige du supérieur :

« Le supérieur doit être un homme de Dieu, mort k lui-même, instruit, versé dans l'administration, plein de zèle, d'activité et de dévouement. Il comprendra que toutes ces qualités lui sont nécessaires, s'il se fait une juste idée de sa responsabilité »,

« C'est sur lui que repose l'observation des règles, au spirituel et au temporel, et Dieu lui en

demandera compte. Il aura à répondre devant Lui : P des maîtres, 2° des élèves, 3° de tous les employés. Il aura à répondre à l'Eglise, à la société et aux familles, de l'éducation et de l'instruction religieuse et autre, rcQue sous sa direction par tous les élèves confiés à sa sollicitude ».

« Pour remplir ses devoirs d'une manière méritoire devant Dieu et devant les hommes, le supérieur ne doit écouter ni ses goûts, ni ses penchants, mais être mort à lui-même. Sa volonté devant être contrariée à chaque moment de la journée, s'il est sensible aux impressions de la nature, comment pourra-t-il s'acquitter de ses obligations ? »

« En sa qualité de chef, il a des ordres à donner à tous ses inférieurs. Avant de les donner, il réfléchira plus ou moins, selon l'importance de ce qu'il aura à prescrire, eu égard aux forces morales et physiques de ceux qui doivent exécuter ce qu'il commandera, afin de ne pas revenir sur ses prescriptions, comme ayant été faites avec légèreté et sans prudence, ce qui affaiblit et détruit l'autorité ».

« Il ne suffit pas de savoir commander, mais il est d'une nécessité absolue de s'assurer par soimême de l'accomplissement- des ordres donnés. Il faut donc que le chef ait l'œil à tout, se trouve partout, non pour tout faire, mais pour s'assurer que tout se fait. Sans cette activité qui rend le supérieur, comme une autre Providence, présent partout dans l'étaWissement qu'il dirige, soit par oubli, soit par négligence ou mauvais vouloir, bien des choses, qu'il croira faites, resteront en arrière ».

« Le supérieur doit aussi avoir les yeux ouverts

sur l'administration temporelle ; les maisons se perdent souvent par une mauvaise gestion. Le bon ordre en tout fait que chacun se trouve bien et que les établissements prospèrent ; le laisser- aller mène sans délai au relâchement et à la ruine. Un supérieur négligent ne s'apercevra souvent de ce malheur que quand il sera impossible d'y remédier, et quels reproches n'aura-t-il pas à se faire ^. »

M, Tourvieille trace ainsi les devoirs du professeur :

« Le professeur a sa part de responsabilité, et cette part est grande, dans l'éducation des élèves confiés a la maison où il est employé. Sa sollicitude doit s'étendre plus ou moins sur les besoins religieux, moraux et physiques de ses enfants ; il doit leur former l'esprit et le cœur, sans négliger de donner à leur corps un tempérament sain et robuste ».

« Il leur doit l'instruction religieuse et profane. Il doit avoir devant lui, non pas seulement le présent des élèves, mais leur avenir. Il faut qu'il se dise que l'enfant confié â ses soins sera, dans la suite, homme d'Eglise ou d'épée, ou de robe, ou de négoce, homme public placé en lumière, occupant un rang plus ou moins distingué parmi ses concitoyens, et revêtu d'une autorité sur eux. Or, quel malheur, si les hommes que la Providence a désignés pour être sur le chandelier, dans le sacerdoce ou dans les autres vocations, ne brillaient par l'éclat des vertus et des connaissances dont ils doivent être ornés pour s'acquitter dignement de leurs importantes obligations ! Quel affreux malheur.

s'ils n'apportent dans l'Eglise ou dans le monde que de viles ou de mauvaises habitudes ! »

« Il faut d'abord qu'un professeur soit un homme de foi, de piété et de règle ; il doit vaquer, avec une exactitude scrupuleuse à tous les exercices religieux communs et particuliers. Il doit également se soumettre avec la plus édifiante ponctualité à toutes les règles prescrites aux professeurs ».

« Qu'il n'oublie jamais les préceptes de St Paul à son cher disciple Timothée : « Exerce teipsum ad pietatem, eœemjjlum esto fidelhim in verho etc.,» S'il est pieux, il formera des élèves à son image. S'il est laborieux, les élèves aimeront le travail. S'il est grand zélateur de la règle, il la fera pratiquer à ses écoliers. Comment pourrait-il leur parler saiis honte de la piété, s'ils le voyaient, en ce qui le regarde, traiter les choses de Dieu avec une scandaleuse légèreté, dissipé à l'église, etc.? Comment oserait-il, sans rougir, les forcer au travail, s'ils le voyaient perdre son temps pendant l'étude ? Ainsi donc, que pour des motifs d'honneur et de conscience, il soit si saint, si régulier que personne, et à plus forte raison, aucun de ses écoliers, ne puisse lui adresser le reproche : « Medice, cura teipsuiu ».

« Entrons maintenant dans le détail et voyons ce qu'un professeur doit faire avant, pendant et après la classe ».

Suivent plusieurs pages de prescriptions techniques et de conseils pratiques fort détaillés. Nous y relevons, établi comme une règle applicable dans toutes les classes, ce principe général : le profes-

seur parlera peu et fera beaucoup parler ses écoliers. Cette remarque indique bien le désir de M. Tourvieille, d'obtenir des élèves la plus grande somme possible de travail personnel.

« Devoirs généraux des surveillants ».

« La surveillance est la Providence d'une maison d'éducation ; elle suit l'élève en tout temps et en tout lieu : durant les exercices religieux, en étude, en classe, au réfectoire ; elle l'accompagne jusqu'au lit, où il va prendre son repos, et devient pour lui, comme un second ange gardien, pendant la nuit ».

« Son active et incessante sollicitude s'étend sur l'esprit et le cœur de l'enfant, sur sa santé, ses manières, sa tenue ; elle a l'œil toujours ouvert sur ses sociétés et sauvegarde ainsi sa foi et son innocence ».

« Que le supérieur mesure donc le mérite que doit avoir un préfet de surveillance, pour s'acquitter dignement de son emploi, sur l'importance des fonctions qui lui sont confiées auprès des élèves ; qu'il choisisse entre mille un professeur de belleslettres, mais entre dix mille un préfet de surveillance ».

< Cela veut dire qu'à ses yeux et dans son estime, le préfet de surveillance, par l'importance de ses fonctions, tiendra le premier rang parmi ses collaborateurs, et sera le second après lui ou le préfet des études, qui ne fait qu'un avec lui ».

« Ainsi, par une appréciation tout à fait juste aux yeux de la raison et de la foi, sont réfutés les jugements faux de certaines personnes qui regar-

dent la surveillance comme le dernier emploi d'une maison et comme incapables d'autres fonctions ceux qui en sont chargés ».

Citons quelques lignes, sous forme d'examen, relativement à la vigilance que doit exercer un surveillant ; on verra par là dans quels minutieux détails entrai! M. Tourvieille :

« Quand j'exerce ma surveillance, ne m'arrivet-il pas, si c'est en étude, de n'apporter qu'une bien médiocre attention à ce qui se passe parmi les enfants ? de m'appliquer exclusivement à des études particulières et de ne remplir le devoir de mon état que par distraction ? »

« Si les écoliers perdent leur temps, je deviens responsable de cette perte irréparable et obligé à restituer aux parents les sacrifices des pensions devenus inutiles par ma faute ».

« Pendant les récréations, mon devoir est d'aller et de venir, de me trouver partout, de tout voir et de tout entendre. Ne m'arrive-t-il pas de me séquestrer dans un coin de la cour ; de me placer au milieu d'un groupe qui m'entoure et qui se propose de faciliter les échappées de quelque camarade ; de me mêler à des amusements, à des discours tenus par quelques-uns, laissant les autres dans un espèce d'abandon ; de me promener avec des confrères et de me préoccuper tellement de la conversation, que je néglige d'avoir l'œil à tout ? S'il arrive des accidents, qui en répondra ? qui au moins doit en répondre devant Dieu et devant les hommes ? »

Citons quelques réflexions sur les pénitences et sur la manière de les donner.

« Tous les moralistes enseignent que, pour bien juger de la bonté ou de la malice d'un acte, il faut le considérer dans toutes ses circonstances ».

«Ces circonstances sont au nombre de sept: Quis '? qukl ^ iibil cpiibus auxiliis^. cur^i quomodo ? quando ?

« Qiiis ? C'est un enfant qui est sorti de son devoir et non pas une personne .dont la raison est parfaitement formée; donc la faiblesse de son âge plaide en sa faveur et ce qui pourrait être très répréhensible dans un homme fait, peut n'être qu'une légèreté dans lui ».

« C'est un enfant, mais quoique j'appelle de ce nom tous ceux qui sont sous ma conduite, cependant depuis huit ans jusqu'à vingt ans et plus, il y a des diftérences considérables qui en établissent d'aussi grandes dans les manquements ».

< C'est un enfant, mais tous les enfants du même âge, n'ont ni le même caractère ni les mêmes dispositions, ni la même ouverture d'esprit, ni, par conséquent, le même jugement et la même malice. De là, l'obligation pour moi, de faire létude la plus sérieuse des penchants et des dispositions des élèves qui sont à ma charge. Sans connaître ce qu'ils sont pour l'esprit et pour le cœur, je ne puis juger de la gravité ou de la légèreté de leurs fautes ; et je serai toujours injuste en les corrigeant avec trop de sévérité ou avec trop d'indulgence ».

« Qidd? Un enfant parait coupable; mais qu'at-il fait? A-t-il manqué d'honnêteté envers ses condisciples, de respect envers ses maîtres, d'application en étude, de piété envers Dieu ? »

« Chaque faute doit avoir sa peine ; c'est à moi de bien discerner l'une, afin de bien appliquer l'autre. N'ai-je pas sur ce point de justes reproches à me faire ? »

« Qiiihus aiixiliis? L'enfant, en s'écartant de son devoir, a-t-il cherché à faire des complices ? a-t-il abusé de sa force ? de son esprit ? Par contrainte ou par séduction, a-t-il porté ses camarades à mal faire ? Il est bien évident que celui qui ne se contente pas de faire le mal, mais qui y porte les autres, se rend responsable du scandale qu'il donne etc..»

« Cur :- L'enfant a transgressé un point de la régie ; que s'est-il proposé en le violant ? Je sais bien que je dois punir l'action extérieure, quand elle est désordonnée ; mais ne puis-je pas tenir compte de l'intention qui en fait la malice? »

« Quomodo y Un enfant s'est rendu coupable ; est-ce avec préméditation, par pure malice, de sang froide ou bien est-ce par légèreté, vivacité, etc?...

« Ubi et quando ? Les lieux et les temps peuvent être bien différents et méritent bien d'être considérés à part. Si un enfant fait une faute avant d'être bien formé à la règle, il doit être traité avec plus de ménagements qu'au milieu de l'année, etc » .

« Je suis juge. Or, il est du devoir d'un juge d'être équitable, impassible comme la loi, n'écoutant que cette dernière et la suivant en tout point, sans qu'aucune considération personnelle influe sur la sentence que la justice seule doit prononcer ».

« Je suis accusateur ; il est du devoir de l'accu-;

sateur et des témoins de ne dire que ce qu'ils ont vu, la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ».

« Le juge et l'accusateur sont encore oljligés de permettre à l'accusé de se justifier ; ce n'est pas même assez pour eux de permettre cette justification, il faut qu'ils la favorisent de tout leur pouvoir » .

« Je suis maître ; il est du devoir d'un maitre de donner l'exemple en tout. Il est donc tenu, par la douceur de ses mœurs, la modération de son caractère, ses gestes, le ton de sa voix, l'honnêteté et la sagesse de ses paroles, d'apprendre aux élèves ce qu'ils devront pratiquer eux-mêmes par la suite ».

« Je suis médecin vis-à-vis de mes élèves ; la première attention du médecin consiste à s'insinuer dans la confiance de celui qu'il veut guérir ; il oljserve ensuite le cours de la maladie, et attend le moment favorable pour appliquer l'appareil ou administrer le remède ».

« Les remèdes physiques opèrent leur effet, indépendamment de la volonté du médecin ou du malade ; mais les remèdes pour l'àme sont sans fruit, toutes les fois que le cœur les repousse : aussi, la première attention du médecin spirituel doit tendre à s'emparer de l'affection de celui qu'il veut guérir, afin qu'il consente à prendre le remède qui peut produire cette guérison ».

« Je suis père des enfants confiés â mes soins. Or, un bon père aime les enfants qu'il corrige et il les corrige, parce qu'il les aime, et en les corrigeant, ses entrailles sont émues de tendresse et de compassion pour eux ».

« Enfin, je suis ecclésiastique, je dois être au moins maître religieux. Or, un maître religieux doit toujours, et surtout lorsqu'il corrige, avoir Dieu en vue, parler en son nom et se proposer, dans les pénitences qu'il inflige, d'amener le coupable à résipiscence, pour lui faire expier, aux yeux du Seigneur, la faute qu'il a commise ».

Ces grands principes établis, M. Tourvieille formulait quelques règles au sujet des punitions.

« 1° Avant de punir, examinez la faute dans toutes ses circonstances ».

« 2° La faute reconnue, avant de punir, demandez-vous quel avantage il en résultera pour le coupable ou pour la discipline générale ».

« 3° Recherchez en quel temps et comment vous devez vous y prendre pour rendre la correction plus profitable, si vous croyez avantageux de la faire ».

« 4o Graduez vos corrections selon les fautes. Si un geste, un signe suffisent pour faire rentrer dans le devoir un enfant qui s'oublie, gardez-vous de parler. S'il ne faut qu'un mot de douceur, retenez le reproche. S'il faut une réprimande sévère, faites la, mais possédez Ijien votre àme en la faisant, et n'employez jamais de paroles dures, impolies ou choquantes ».

« A'eillez, dans les pénitences que vous donnez, à l'honneur de l'enfant qui doit les faire; les parents n'entendent pas que leurs fils soient diffamés ».

« Veillez à l'honneur de l'enfant; l'avantage de la correction en dépend. Si vous effacez dans le cœur d'un élève tout sentiment d'honneur, Lar^lfîî

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que vous lui ferez subir, l'abrutira, loin de le rendre meilleur, etc. . . »

Nous avons cru devoir citer de longs extraits des principes généraux et des règles détaillées qui inspirèrent M. Tourvieille dans son rôle d'éducateur. Il ne les a définitivement codifiés qu'en 1855, à l'âge de soixante-quinze ans, comme le résultat de sa longue expérience, mais il les avait appliqués en tout ou en partie depuis un grand nombre d'années. Est-ce à dire pour cela que l'exécution ait toujours répondu parfaitement à la théorie enseignée de vive voix aux maîtres par le supérieur? Répondre affirmativement serait méconnaître la nature humaine qui a souvent des défaillances, même chez les meilleurs. Mais, malgré les imperfections inévitables, l'œuvre d'éducation faite sous la direction de M. Tourvieille fut grande, belle et bonne.

Pour sa part, il j prit peine. Pendant une quinzaine d'années, il rempht les fonctions de supérieur et de préfet des études. Il voyait, surveillait et contrôlait tout par lui-même. Ainsi il notait le tempérament phj^sique et moral de chaque élève, son caractère, ses aptitudes intellectuelles, ses fautes plus ou moins graves, les vues de ses parents pour l'avenir et leur degré de fermeté, pour savoir le secours qu'il pouvait en attendre. Il pouvait alors employer pour chacun les moyens les plus propres à le diriger dans ses études, à le mettre et à le maintenir dans la voie du devoir et d'une vie chrétienne.

Après la mort de M. LapieiTe survenue en 1837,

ses confrères l'ayant élu supérienr do la société des Prêtres de St-Basile, il s'était donné un coadjuteur en nommant un préfet des études; néanmoins il voulait être au courant de tout, comme l'indique cette note du journal, datée du 23 janvier 1838 :

v< On rendra compte à M. le supérieur, le jeudi matin, de ce qui se passe dans les classes. Pour cela, chaque professeur doit avoir un livret, dans lequel il placera, en face du nom de chaque élève, les observations particulières qui le concernent, comme aussi les pénitences qu'il aura méritées. On se rendra, l'un après l'autre, chez M. le supérieur, de manière que celui qui sort avertisse le suivant, par ordre de classe ».

11 prenait, comme il convient, toutes les décisions importantes, mais il ne le faisait jamais, sans avoir préalablement consulté non seulement le préfet des études, mais même les anciens de la maison.

Il conserva, en la modifiant à peine sur quelques points de détail, la règle que M. Actorie lui avait transmise après l'avoir re(;ue de M. Picansel ; il s'attacha même à en garder, malgré l'affaiblissement des mœurs, l'esprit austère qui venait de Mgr d'Aviau.

Il ne craignait pas de parler sévèrement aux parents qui, par faiblesse, favorisaient l'iDexécution de la règle. Qu'on en juge par cette lettre du 22 Décembre 1855 :

« Monsieur,

« Mesurez sur l'attachement que je porte à votre famille depuis au moins cinquante ans, le

chagrin que vous me donnez. Je vous avais autorisé à prendre vos enfants pour le contrat de niariage, ils devaient rentrer tout de suite. Le lendemain, on devait les prendre pour aller servir la messe des noces et les faire également rentrer sans délai. C'est tout ce que je pouvais accorder, sans détruire une règle qui a fait le succès des élèves de votre ville et assuré le fruit de nos pénibles travaux. Non seulement les élèves et les maîtres sont scandalisés, mais j'ai même déjà reçu des plaintes de la ville. Ainsi, dans l'établissement comme au dehors, on a été et on est formalisé de ce que j'ai pu vous faire une concession refusée jusqu'ici à toLit le monde ».

« Cinquante-cinq ans ne m'ont rien appris, ou je me trompe fort, Monsieur, si votre conduite peut être profitable à vos enfants; la tendresse paternelle et maternelle est une vertu; la faiblesse, non ».

« Vous connaissez mes devoirs; je dois au moins les connaître. Le vénérable abbé Déglesne, dont la sainte vie ne sortira jamais de votre mémoire, malgré sa charité, blâmerait mon silence, si je ne vous manifestais tout le déplaisir que vous m'avez fait, et les embarras que vous allez me donner ».

La sévérité de M. Tourvieille l'obligea parfois à se justifier, pour des mesures pénibles au cœur des parents, qui ne jugeaient pas les fautes de leurs enl'ants aussi graves qu'il les jugeait lui-même. Nous en trouvons une preuve dans le journal, en Décembre 1856. M. Tourvieille avait renvoyé un domestique qui avait apporté de Teau-de-vie à un élève ;

on avait ti^ouvê le tlacon à moiiiô plein clans le bureau de ce dernier, qui reconnaissait avoir paj^è le domestique pour lui faire cette commission en contrebande. M. Tourvieille le renvoj^a à son père.

« Cette malheureuse aiTaire a donné beaucoup d'ennuis à M. le Supérieur, parce que le père de l'élève a trouvé que la peine n'était {'as proportionnée à la faute ; il a écrit plusieurs lettres et il a fallu entrer dans des explications capaljles de justifier la conduite tenue k l'égard de son fils. Tout ce que M. le Supérieur a cru pouvoir faire, a été de lui proposer de recommander son fils à Privas et de le recevoir ici l'année prochaine, pour faire sa philosophie ».

Quand il renvoyait un élève, M. Tourvieille prenait toutes les précautions pour éviter tout scandale qui pût porter atteinte à l'honneur des familles ; on peut en juger par cette lettre de Février 1838 :

« Tenant la place des parents, nous en partageons les solhcitudes, et seuls nous voudrions en avoir les chagrins. Cela n'est pas possible ».

« Ce début vous fait comprendre, Monsieur, que j'ai l'âme brisée, parce que je suis forcé de vous annoncer que nous ne pouvons nous charger plus longtemps de l'éducation de M. votre fils. Le jeune homme ne fait plus pour un collège, du moins tel que le nôtre » .

« Vous trouverez dans ma lettre des pièces de vers de sa façon ». Suivaient des explications sur la conduite du jeune homme; puis M. Tourvieille ajoutait : « Pour qu'il me soit possible de rendre encore un dernier service à M. A., il faut que vous

ayez la bonté de m'écrice, courrier par courrier, de vous l'envoyer sans le moindre délai. Il partira comme étant rappelé par ses parents et la flétrissure sera évitée ».

« Dans l'amerlume où la conduite de votre fils m'a placé et que j'apjirëhendais depuis si longtemps, je ne puis que vous dire que les bons conseils, et des conseils pleins d'amitié, lui ont été prodigués, mais les passions n'ont jamais raisonné ! >

M . Tourvieille tâchait encore de rendre service â ceux de ses pauvres enfants qu'il avait été obligé d'éloigner : il portait même la condescendance jusqu'à leur répéter les explications déjà données à leurs parents, afin de les taire rentrer en eux-mêmes. A'oici, en effet, quelques extraits d'une longue lettre à un de ces malheureux enfants :

« 14 Mai 1844. — Vous savez, mon petit ami, que vodà six mois d'écoulés, (et je ne reviens pas sur l'année dernière, qui, certes, a été loin d'être satisfaisante), vous savez ce qui s'est passé et ce (|ue je vous ai dit dans chaque visite mensuelle ; vos notes d'étude, de surveillance et de classe, ont constamment provoqué, de ma part, de bien graves observations. (v)uel compte, mon enfant, en avezvous tenu ^ Pas le moindre amendement. Qu'avezvous pu penser et faire pendant toute l'étude et pendant toute la classe ? en étude, en ne travaillant pas : en classe, en n'écoutant pas? Jugez-vous ».

« Faut-il donc que je martyrise les surveillants et les maîtres, en les condamnant à donner leurs soins à un élève qui n'en veut nullement profiter ?

Comprenez-vous donc le mauvais exemple que vous avez donné à vos condisciples par votre oisiveté, et le dérangement que vous avez causé, soit en étude, soit en récréation, soit en classe ? »

« Après tout ce qui m'avait été dit, soit de Ste-Barbe, soit de l'Externat, soit d'ici, réunissez tout cela à votre insui-montable inapplication ; n'ai-je pas du prendre la détermination de laquelle vous aviez été si souvent prévenu, quelque coûteuse qu'elle fût à mon cœur ? Je l'ai prise, la conscience m'en faisait un devoir. Madame votre mère est venue me parler, elle n'avait pas beaucoup à faire pour exciter ma compassion. Plût à Dieu que les enfants comprissent combien les cœurs des parents et le nôtre ont à souffrir de leur mauvaise conduite ! J'ai donc promis à Madame votre mère, afin que votre sortie fût inaperçue et ne pût vous nuire, qu'il vous serait permis de fréquenter la classe jusqu'à la fin de Mai. Dans cet intervalle, Madame votre mère devait prendre ses mesures. Ce qui s'est passé à l'Externat, ne me fait pas revenir sur ma promesse. Je ne refuse pas même, si cela peut obliger vos parents, d'y ajouter jusqu'à la fin de la Retraite, qui aura lieu vers le milieu de Juin ».

« Vous voyez, mon ami, que, sans méconnaître mes obligations les plus sacrées, je ne puis aller plus loin. Je désire bien vivement que vous rentriez en vous-même et que vous profitiez de tout ce que des parents qui vous aiment et ne soupirent que pour votre bonheur, peuvent vous dire en cette occasion ».

« \'ous nous avez ententlu répéter bien souvent les conseils que vous receviez de votre chrétienne famille ; ces conseils, nous l'espérons, ne seront pas sans fruit, dans le reste de votre vie. Nous vous les réitérons avec amitié en vous embrassant >.

Une vraie bonté d'âme s'unissait chez ^I. Tourvieille-, on le voit d'après ces letti'es, k une juste sévérité, née de la conviction que l'éducation est, avant tout, œuvre de discipline et d'autorité. Il voulait cette discipline forte, cette autorité absolue et ne négligeait rien pour cela. Il n'était même pas éloigné de croire q.ue la correction manuelle pouvait être nécessaire à certaines natures, pour vaincre leurs mauvais penchants et les amener à subir le joug d'une discipline indispensable à tout homme vivant en société. Il ne lui eût pas répugné d'appliquer le système de correction employé dans l'Université avant la Révolution, et qui est encore en vigueur en Angleterre et en Allemagne, car nous savons que, dans les dernières années de sa vie, il lui arriva parfois de caresser, à Taide de sa canne, les mollets de quelques paresseux ou étourdis.

La vie était dure au collège, avons-nous dit, et la mollesse était loin d'y régner en souveraine maîtresse. On en jugera par ce petit fait qui fut presque un événement et qui fît époque dans les légendes du collège. En Février 1842, le surveillant signala un abus que l'autorité supérieure déclara fort grave. (3}uelques sybarites avaient poussé l'amour du confort jusqu'à se procurer des coussins pour s'asseoir en étude. On découvrit dans quel-

ques bureaux le corps du délit jusque là jalousement soustrait aux regards inquisiteurs du préfet d'étude. Inutile de dire qu'ils disparurent aussitôt et que Messieurs les Sybarites durent, comme leurs condisciples, user sur les bancs le fond de leurs culottes. Peut-être entendit-on, pour justifier la mesure prise, quelques pbrases énergiques sur l'éducation spartiate ; nous n'oserions l'affirmer, car nous n'en avons pas trouvé mention dans l'histoire, c'est-à-dire dans le journal qui nous a conservé le souvenir de ce mémorable événement.

Un autre point de règle qui nous paraît aussi bien démodé et qui fut observé cependant jusque vers 1860, était la défense de porter des montres. On les considérait, sans doute, comme des objets d'amusement et surtout de vanité et on prévenait le mal possible par ce moyen radical.

Ce désir d'empêcher l'entrée de la vanité au collège, se manifeste encore dans la mesure que prit M. Tourvieille d'imposer aux élèves un costume d'été journalier, composé de pantalon, redingote, gilet en drap ou satin croisé bleu. « Cette mesure, lisons-nous dans le journal, en faisant disparaître la bigarrure dans les vêtements des élèves, sera aussi moins dispendieuse pour les parents qui se prêt.ent parfois trop facilement aux fantaisies de leurs enfants ».

Elle fut mal comprise ou mal interprétée par certains parents et M. Tourvieille adressa à ce sujet une circulaire dont voici la teneur :

« 30 Avril 1848. — Nos principes n'ont jamais varié dans aucun sens ; nos élèves le savent. Nous

— 4uy —

nous sommes efforcés, dans tous les temps, de leur inculquer, avec l'amour de la vertu, celui de l'ordre, de l'économie et du travail. Quand nous avons réglé dernièrement l'uniforme d'été quotidien, nous n'avons pas prétendu augmenter les dépenses dos familles, mais les diminuer, en mettant un Qbstacle invincible aux fantaisies de leurs enfants, auxquelles trop souvent on ne sait pas résister >.

« Pour répondre aux observations qui nous ont été faites, nous dirons que nous n'avons pas entendu soumettre, pour cette année, à l'uniforme, les élèves déjà pourvus d'habits d'été. Nous n'avons pas entendu, non plus, obliger les i)arents à faire habiller leurs enfants à Annonay ; ils peuvent le faire dans leur localité. Nous n'exigeons que la forme et la couleur du costume » .

Cette mesure excellente en soi fut-elle maintenue les années suivantes ? Nous l'ignorons; il est possible que M. Tourvieille ait échoué sur ce point, comme il échoua dans la question du tutoiement.

L'article 21 de la règle était ainsi conçu: « Le tutoiement est interdit à nos élèves, tant à l'égard de leurs condisciples qu'à l'égard de leurs parents et même des domestiques. MM, les professeurs ne laisseront point partir les lettres où ils remarqueront ce défaut de respect ».

Le dernier point de cet article était peut-être observé, mais le premier ne l'était guère, puisque nous lisons, dans le journal, à la date du 10 Avril 1849 :

« M. le Supérieui' a réuni aujourd'hui les pensionnaires pour leur donner différents avis, entre

autres, celui d'observer avec plus d'exaclitude l'article du règlement, qui défend le tutoiement. Cet article était tombé en désuétude dans les rapports des élèves entre eux ; M. le Supérieur a manifesté l'intention de le remettre en vigueur et a donné les raisons de cette mesure » .

M. Tourvieille parla en vain, il ne put déraciner cette babitude qui commençait à se répandre et à se généraliser dans tous les collèges.

11 avait essayé trois ans auparavant, en 1846, de combattre l'usage du tabac qui s'introduisait même au collège, en contrebande bien entendu, et il avait adresssé aux parents la circulaire suivante :

« Depuis quelques années, nos élèves, pendant les fériés, sont témoins d'un usage qui se généralise et s'étend jusqu'à l'enfance, je veux dire celui de fumer. Les familles le désapprouvent et le condamnent ; mais quelques-unes, peut-être, ne le repoussent pas avec assez d'énergie. Les enfants, en vacances, ne sont pas toujours sous les yeux du père et de la mère, et, dans la société de leurs camarades, ils imitent ce qu'ils voient faire. A leur retour au collège, ils arrivent abondamment pourvus de cigares et d'allumettes chimiques. Or, cet usage de fumer est intolérable dans toute maison d'éducation, et il n'a jamais été souffert dans la nôtre. Nous avons regardé comme un devoir grave pour nous, de veiller à ce que les élèves confiés à nos soins fussent préservés de l'une de ces habitudes que l'on regrette, presque toujours trop- tard, de s'être imposées ».

« Non seulement, nous avons constamment pros-

crit parmi eux cette habitude, comme contraire à la bonne tenue et préjudiciable à la santé, au moins à leur âge ; mais nous avons encore reconnu qu'elle entraîne, dans un collège, un danger permanent d'incendie. N 'est-il pas évident que les allumettes chimiques peuvent s'enflammer par un frottement inaperçu et devenir l'occasion d'un malheur, dont la possibilité seule effraye Timagination ? Un enfant sur le point d'être surpris se débarrasse d'un cigare à demi brûlé ; n'est-il pas encore évident que ce bout de cigare enflammé peut mettre le feu à tels objets sur lesquels il est lancé ? »

« Tous ces motifs ont été assez puissants pour nous déterminer à nous réserver, à nous seul, depuis quelques années, la punition d'un enfant qui aurait enfreint ce point de discipline ; et, plus tard, à le rendre passible d'une amende de vingt francs, prise sur ses menus plaisirs ».

« Avant de faire part de ces mesures aux familles, nous avons du attendre pour en apprécier l'effet. Aujourd'hui l'expérience est faite ; elle a répondu â nos vœux ».

« Nos élèves sont informés qu'une circulaire est envoyée à leurs parents. A'ous voudrez bien. Monsieur, ne pas oublier, dans la première lettre à votre fils, de lui dire que vous l'avez reçue. Nous ne saurions douter de votre approbation à tous les moyens que notre sollicitude nous inspire dans l'intérêt de nos chers élèves. Ces moyens, approuvés et justifiés par la sagesse de tous les pères, feront une impression plus efficace sur l'esprit de leurs enfants; et, dans cette circonstance, comme

dans toute autre, nous serons heureux de pouvoir toujours nous appuyer sur un pareil concours ».

La ])lupart des parents accueillirent fav^orablement cette circulaire et approuvèrent la mesure prise. Quelques-uns qualifièrent vertement cette mauvaise habitude; qu'on en juge :

M. L. dit à son fils que cet usage n'est réservé qu'à des goujats.

M. H. l'appelle un vice.

D'après M""' B. « un fumeur est indigne d'être reçu en bonne société ».

Selon M. de R. « les estaminets sont l'unique lieu pour l'emploi de la pipe et du cigare ».

M. A. dit qu'en Suisse le Vorort a infligé une amende à la jeunesse au-dessous de vingt-cinq ans, qui fume en public. « Fumer, ajoute-t-il, est de mauvais ton, quoi qu'on en dise ».

M. de S. « Je m'estimerai très heureux si les précautions de M. Tourvieille te préservaient de cette funeste habitude ».

M. R. « Tu sais que je suis l'ennemi de cette mauvaise habitude, que je t'ai toujours défendu de fumer sous les peines les plus sévères, car, qu'y a-t-il au monde de plus dégoûtant qu'un fumeur? »

« La lettre aux familles est très bien, écrivait M. le Recteur d'Académie, j'approuve hautement l'esprit, les précautions. 11 n'y a qu'une chose moins heureuse : c'est la répression pécuniaire, les vingt francs. Au lieu d'argent donné, d'amende, j'aurais mieux aimé une peine morale, par exemple, la privation de partie ou totalité des vacances ; malgré cette petite critique, j'applaudis ».

L'excellent Recleur avait raison de préférer une répression morale, mais n'existait-elle pas déjà sous for n^.e de pensum à cciire ? nous le croyons, et l'amende n'était peut-être qu'un complément plus sensil)le aux jeunes gens dont elle vidait la bourse. D'autre part, priver un élève d'une partie ou de la totalité de ses vacances, eût été certainement dépasser la mesure ; le retenir quelques jours, c'était, la plupart du temps, o1)liger les parents à venir le chercher k Annonay, par conséquent, à faire des frais que leui' évitait le départ en commun, sous la direction d'un maitre. is'ouljlions pas, en effet, qu'en 1S4G, les chemins de fer n'existaient pas; qu'il fallait prendre les voitures publiques ou les bateaux du Rhône, et que bien des parents n'auraient pas consenti a laisser leurs enfants partir seuls du collège.

Peine morale, peine fiscale, remontrances paternelles, empêchaient-elles bien les amateurs du fruit défendu de fumer quelques cigares ou cigarettes? Nous croyons volontiers que tout cela eut un effet utile et réduisit le nombre des fumeurs précoces, mais nous croyons aussi que tout cela ne corrigea pas les professionnels, s'il y en avait à cette époque ; ils se cachèrent un peu plus et probablement n'en fumèrent guère moins.

Ils avaient d'ailleurs sous les yeux, pendant les vacances, des exemples qui leur permettaient de trouver peu fondées les remontrances paternelles. A cette époque, en effet, nous dit l'historien du Cercle Littéraire d'Annonay, les jeunes membres du Cercle, (c'étaient leurs aînés du collège) récla-

maient énergiquement le droit de fumer dans les salles et, plutôt que de se priver du cigare et de la pipe, se séparaient de leurs anciens et fondaient une autre réunion.

Pourquoi donc, disaient les collégiens, qualifier cet usage, d'habitude de mauvaise compagnie, indigne d'un homme bien élevé ? Tout cela, c'était bon pour le collège et pour le Père Tourvieille. Mais en vacances, on pouvait bien se permettre un cigare ou une cigarette, comme les jeunes gens du Cercle ! Il fallait suivre la mode, se conformer aux idées du jour et non à celles du passé, que représentait M. Tourvieille !

Il est certain que M. Tourvieille était fortement attaché au passé, et notamment aux anciennes pratiques religieuses, dans lesquelles il avait été élevé. Sa résistance aux innovations se montra clairement dans sa conduite au sujet de la mitigation des rigueurs du Carême. En 1846, Mgr Guibert, usant d'un induit du St-Siège, avait permis le gras, quatre jours par semaine pendant le Carême, qui jusqu'alors comportait l'abstinence depuis le Mercredi des Cendres jusqu'à Pâques. M. Tourvieille ne jugea pas à propos d'user de cette permission dans la maison, et il s'en ouvrit à Monseigneur en ces termes :

« Monseigneur,

« ...La concession de l'abstinence a dû coûter beaucoup à votre piété. Hélas ! ceux en qui il reste encore un peu de foi, ne peuvent qu'être profondément attristés de voir que les saintes institutions apostoliques s'en vont. On retient, il est vrai, la loi

du jeûne, sa jumelle, si l'expression m'est permise ; mais les enfants qui naissent ensemble se survivent rarement. Il est aussi bien â craindre que les observances séculaires du Carême disparaissent successivement. Je sais, Monseigneur, que nous sommes condamnés à obéir, â ce qu'on se plait aujourd'hui â appeler la nécessité des temps. Grand mot ! Dure et triste nécessité ! »

« M. l'abbé de Montgolfier me demande ce que nous ferons ; « nous ne sommes pas en peine, me dit-il, de nous procurer du maigre ». Je lui réponds que notre Carême se fera. Dieu aidant, comme il s'est toujours fait. J'ai déjà conféré avec nos docteurs médecins. Le gras sera autorisé, sans aucune difficulté, en faveur des maîtres et des élèves dont la santé le réclame, le reste de la communauté fera maigre. Je conseille à M. de Montgolfier d'en faire autant. La chaîne de l'abstinence une fois rompue dans les maisons, il sera difficile de la renouer. Que feraient d'ailleurs les élèves de Vernoux, ceux de Ste-Barbe et grand nombre de ceux qui sont pensionnaires dans l'Institution? maigre, s'ils étaient dans leurs familles ! Certes, les parents des premiers ne vont pas tous les jours à la boucherie ».

M. Tourvieille ne céda sur ce point que quatre ans plus tard, et en quelque sorte par nécessité,, ainsi que nous l'apprend une note du journal du 13 Février 1850 :

€ Monseigneur l'Evêque ayant accordé cette année, comme les années précédentes, certaines permissions générales pour l'usage des aliments gras.

et M. le Supérieur voulant éviter l'inconvénient de deux ordinaires, que les besoins de quelques professeurs et de plusieurs élèves auraient rendus nécessaires, il a été réglé qu'on ferait généralement gras à dîner quatre jours de la semaine. C'est la première fois, si je ne me trompe, qu'un pareil adoucissement à la pénitence du Carême est accordé à la Communauté, et il est fâcheux que les circonstances l'aient amené ».

Ce sentiment de regret avec lequel M. Tourvieille se résignait à profiter de la permission accordée, était partagé par plusieurs des maîtres, ainsi qu'en témoignent la conduite de M. Pages aîné, qui ne voulut jamais en user, et ces lignes de M. Déglesne, datées du 17 Février 1850:

« Ce jour, P' Dimanche du Carême, on a, pour la première fois et la première année, depuis l'existence de la maison, fait faire gras à toute la Communauté, les jours accordés par Monseigneur pendant le Carême ; mais seulement à dîner, afin de conserver, dans un souper maigre, quelque trace de pénitence, comme cela se pratique dans les familles chrétiennes, mais on fera maigre toute la semaine sainte ».

« A Ste-Barbe, M. Charmant, supérieur, n'a pas fait faire gras généralement à sa pension ; il l'a permis à ceux qu'il a cru en avoir besoin, au nombre de vingt environ. Il est bon que ces jeunes élèves du sanctuaire s'accoutument à l'abstinence et conservent l'usage de donner, dans leurs paroisses, le bon exemple de l'observation des lois de l'Eglise, même lorsqu'ils pourraient s'en dispenser, surtout

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