M. CHARMANT
dans les paroisses qui conservent la foi et où les gens de la campagne font maigre presque toute l'année ».
S'il ne flattait pas le corps, M. Tourvieille lui accordait du moins tout ce qui peut être utile au développement des forces phj'siques. Chaque année, pendant les trois mois d'été, un maître venu de Lj'on ou de \'alence, enseignait tous les jours la gymnastique qui donne aux membres de 1 adresse et de la souplesse, et à l'àme du sang-froid dans certains dangers. Des maîtres d'escrime et même d'équitation contribuaient aussi à l'éducation physique des élèves et k la préparation aux écoles militaires.
M. Tourvieille employa les mêmes méthodes que ses prédécesseurs pour la formation de l'àme et de la volonté, nous n'avons pas à y revenir ; nous indiquerons seulement les modifications qui furent apportées à certaines institutions.
En 1835, la Congrégation de la Ste-A'ierge, établie primitivement sous le titre de Notre-Dame du Mont-Carmel, fut érigée sous le vocable de l'Assomption de Notre-Dame et affiliée à la Congrégation primaire de Rome.
En 1836, un bref de Sa Sainteté Grégoire XVI érigea canoniquement à Ronle, la confrérie des Saints-Anges, à laquelle on fit affilier aussi celle qui était déjà établie au collège, afin que ses membres profitassent des indulgences accordées aux , membres de cette confrérie. Dès que les associations de la Propagation de la Foi et de la Ste-Enfance furent instituées, elles trouvèrent dans les
professeurs et dans les élèves de nombreux adhérents. Chaque année, la somme des cotisations s'élevait entre quatre cents et cinq cents francs, et cela sans préjudice de la quête pour les pauvres, faite au commencement de Thiver. Le journal du collège porte à la date du 23 Janvier 1839 : « J'ai appris que M. Clappe, chargé comme directeur des congrégations, de l'œuvre de la Propagation de l'a Foi, a établi cette année dix-huit dizaines dans l'établissement ».
Cela faisait déjà la somme de 468 fr., et il n'est pas question de la Ste-Enfance qui n'existait pas encore au collège, ainsi qu'on le verra dans les les lignes suivantes du journal, à la date du P"" Janvier 1869 :
« Ce fut le 22 Juillet 1844, que M. l'abbé Jarames, ancien élève du collège, chanoine de Paris et grand zélateur de la Ste-Enfance, passant à Valence, écrivit à M. Tour vieille, qu'il ne pouvait venir jusqu'à Annonay et lui recommanda l'œuvre, ' en lui adressant diverses publications qui la faisaient connaître » .
« Il ajoutait que Monseigneur le Nonce en était le promoteur zélé, et que Mgr de Janson, évéque de Nancy, fondateur, comptait déjà cinquante-six évêques qui l'avaient* accueillie plus ou moins solennellement ».
« Depuis le l*"" Septembre 1845, j'ai envoyé chaque année une certaine somme qui, jusqu'au 21 Mars 1851 inclusivement, s'est montée à ^ 1456 francs ».
« Les sommes que j'ai envoyées depuis, jusqu'à ce
jour, vont enviroQ à 2180 francs au moins, si je ne me trompe, ce qui ferait un total de 3636 francs ».
Cela donne une moj'enne d'environ 240 francs.
L'âme et le corps recevaient donc, dans l'Institution, toutes les satisfactions que doit leur procurer une véritable éducation. Mais le cœur n'étaitil pas oublié dans cette maison où régnait une règle austère et inflexible ?
M. Tourvieille était trop l)on psychologue pour négliger ce point capital de l'éducation ; il avait reçu, d'ailleurs, en cette matière d'excellentes leçons de son prédécesseur et il était trop avisé pour n'en avoir pas profité.
Ajoutons qu'il était trop attaché à son œuvre d'apostolat, pour ne pas chercher, par tous les moyens, à rendre ses enfants heureux et contents.
Pendant sa direction, il n'}' avait pas encore de vacances au premier Janvier et à Pâques ; l'année scolaire était longue ; il fallait la couper, en quelque sorte, par des fêtes destinées à rompre la monotonie des journées scolaires, toutes â peu près semblables. Le lendemain de Noël, le P' de l'an, la St-Charlemagne, le Mardi Gras, le lundi de Pâques et le lundi de la Pentecôte, étaient des jours de grand congé. La Semaine Sainte, les élèves assistaient à l'office des Ténèbres au collège, et à la Passion â l'église paroissiale ; le cours des idées était changé pendant <piatre ou cinq jours, de même que l'horaire du règlement; cette semaine aux classes plus courtes apportait ainsi un délassement dans les études.
Aux jours de grande fête religieuse, la musique jouait à la chapelle pendant les offices ; c'était un petit événement qui réjouissait musiciens et auditeurs.
La distribution des prix de devoirs des vacances avait lieu à une époque variable de l'année, que M. Tourvieille choisissait suivant les circonstances. C'était l'occasion d'une séance semi publique, présidée tantôt par M. le curé, tantôt par une autre personne -distinguée, étrangère à la maison. Les élèves y lisaient des devoirs qu'ils avaient soigneusement faits et corrigés, et ils attendaient avec impatience cette journée, toujours terminée par une promenade.
La fête de M. Tourvieille était évidemment la fête principale du collège ; elle tombait d'ailleurs à une époque de l'année qui en favorisait l'éclat, et en facilitait singulièrement la célébration, le 29 Juin, fête de St-Pierre.
Supérieur, professeurs et élèves partaient généralement après déjeûner et ne rentraient que pour la prière du soir et le coucher. Cette journée passée toute entière à la campagne, avec les repas pris sur l'herbe des prairies ou à l'ombre des bois, avait pour les jeunes internes un charme inexprimable. Les élèves de notre époque qui ont des vacances ou des sorties si fréquentes, ne peuvent guère comprendre la joie de leurs anciens, aux jours assez rares de grand congé et en particulier au jour de la fête du Supérieur.
Quelques congréganistes obtenaient la permission d'aller ce jour-là, en pèlerinage au tombeau de
St-François-Régis, sous la conduite do M. le directeur de la Congrégation et de quelques autres professeurs. Dieu sait s'ils étaient envoies et s'ils taisaient des jaloux ; c'était d'ailleurs une grande récompense accordée seulement aux plus fervents des congréganistes.
Il arriva plusieurs fois à M. Raynaud de partir pour le Pilât k deux ou trois heures du matin, avec quatre ou cinq de ses chimistes, jeunes gens solides et robustes, préalablement autorisés par leurs parents à faire cette course intéressante, mais pénible. Ils rentraient le soir assez tard, ayant marché au moins douze heures, lassés, mais contents de leur journée et de leur salutaire fatigue. S'ils n'avaient pas, comme le jeune Bravais, leur ancien au collège, assisté au lever du soleil sur les grandes Alpes parées de leur étincelant manteau de glaciers, ils avaient joui néanmoins d'un beau spectacle, propre à enchanter leurs regards et k élever leur âme vers l'Auteur de la création.
Des journées comme celles-là faisaient oublier bien des petites misères inhérentes k la vie du collège.
Les visites des anciens élèves de l'Institution qui revenaient voir leurs maîtres et leur vieux collège, contribuaient encore k donner du cœur au travail et k développer les meilleurs sentiments de l'âme humaine. On était fier de voir Auguste Bravais, enseigne, lieutenant de vaisseau, capitaine de frégate, membre de l'Institut, venir familièrement chez M. Tourvieille, ou chez M. Raynaud: on était heureux de l'entendre recommander le travail
et la bonne conduite à ceux qu'il appelait ses chers et jeunes camarades ; on était même plus disposé à mettre en pratique ses conseils, si souvent entendus déjà, et qui semblaient avoir plus de force dans sa bouche que dans celle des maîtres habituels.
Assez souvent, l'ancien était un prêtre qui disait la messe de communauté et prêchait; s'il avait quelque chose de particulièrement intéressant, il faisait, dans la grande salle, ce que nous appellerions une conférence. C'est ainsi qu'on entendit l'abbé Galho parler, vers 1846, de sa vie de missionnaire aux Indes, et dix ans plus tard, de son apostolat auprès des soldats français, au siège de Sébastopol.
Professeur à Montréal, l'abbé de Charbonnel se plaisait à retracer la physionomie et les qualités de cette forte race des Français du Canada, toujours énergiquement attachés à leur foi et a leur langue, qui ont su, au prix de mille sacrifices, conserver leur caractère national et assurer le respect de leurs droits.
L'abbé Bruyère, aumônier du lycée de Strasbourg, captivait tout son auditoire, en contant les vieilles coutumes si pittoresques et les légendes si touchantes de l'Alsace catholique.
L'abbé de Barjac, missionnaire apostolique, venait, en 1841, de prêcher le Carême k Genève. Passant à Annonay, il exposait au collège les progrès surprenants, opérés depuis trente ans par le catholicisme, dans la Rome protestante, où il avait trouvé près de huit mille catholiques.
Ces récits de leurs anciens, toujours édifiants,
pleins de faits nouveaux pour déjeunes Français, semés d'anecdotes curieuses et piquantes, procuraient aux élevées un agréable délassement et obtenaient le plus vif succès.
Quand il s'agissait de Mgr Donnet, la réception, tout en restant un peu une fête de famille, revêtait, on le comprend, le caractère de solennité qui convenait. Il j avait alors musique instrumentale, chœurs, cantate et compliments appropriés à la circonstance. M. Tourvieille était un habile metteur en scène, il avait l'art de tout préparer de la manière la plus parfaite, sans qu'il j parût la moindre recherche, le moindre effort.
Les réceptions qu'il faisait à son ancien élève, devenu son supérieur dans la hiérarchie ecclésiastique et resté son ami, étaient toujours marquées au coin du bon goût, de la délicatesse et du tact le plus exquis ; elles constituaient, pour les maîtres et pour les élèves qui en étaient témoins, d'excellentes leçons de respect et de savoir-vivre.
En répondant aux compliments, le Prélat ne manquait jamais d'adresser, avec la plus grande bonté, aux élèves et aux maîtres, des paroles d'encouragement et l'expression de sa reconnaissance à l'égard des éducateurs de son enfance. Au collège des Cordeliers, disait-il, je me sens chez moi, dans ma famille ; je ne puis rien refuser à mon professeur de Mathématiques, pas même un grand congé pour mes chers petits camarades.
En 1847, il voulut poser, entouré d'un groupe des plus petits élèves, devant un artiste de passage, qui le photographia avec l'appareil primitif de cette
époque, le daguerréotype. On devine combien auraient voulu être des plus petits pour avoir l'honneur de figurer dans le groupe et combien l'artiste dut tirer d'exemplaires pour satisfaire à toutes les demandes. C'est dans une de ces réceptions, qu'il rappela les succès scolaires de son condisciple Julien Tracol, toujours le premier de sa classe, tandis qu'il ne pouvait lui-même jamais atteindre que le second rang.
Ces paroles aimables, sorties de la bouche d'un prince de l'Eglise, les hommages qu'il rendait à ceux qui avaient formé sa première jeunesse, n'étaient-ils pas, pour son jeune auditoire, une bonne le(;on d'amitié vraie et de sincère reconnaissance i
Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre qu'en donnant les appréciations et les jugements de trois anciens élèves, qui ont suivi dans le monde des carrières bien différentes.
Le R. P. X... de R..., nous écrivait en 1900 : « Les vieux souvenirs rappelés par votre aimable lettre me sont restés bien chers ; je vous remercie des détails que vous me donnez sur le collège où j'ai fait mes quatre dernières classes (1844-1847)».
« Le collège d'Annonaj, au temps du monopole universitaire, a permis à bon nombre de familles de soustraire leurs enfants aux dangers que pouvaient présenter les lycées. Les élèves y venaient nombreux, du Midi et du Centre. La piété y était en honneur ; il y avait une congrégation dont Auguste de Montgolfîer était préfet ; j'avais l'honneur d'être son premier assistant ; rien que de ma
nous sommes entrés trois chez les Jésuites ».
« Les classes marchaient bien, et tous les ans, la moisson des diplômes était abondante. J'ai gardé très bon souvenir de tous mes professeurs ; mais parmi eux, le P. Raynaud, comme nous disions alors, occupait un rang exceptionnel dans l'estime et la confiance des élèves ; son infatigable dévoûment et sa méthode d'enseignement très sûre, lui valaient cette bonne renommée ».
« Je souhaite aux successeurs des vénérables Basiliens qui furent mes maîtres, de perpétuer, un siècle encore, les glorieuses et très chrétiennes traditions de la maison, pour la gloire de Dieu et le bien de la France » .
Ecoutons maintenant la voix d'un universitaire distingué, M. Duranton, de Mdalon, qui fut, de longues années, professeur de philosophie au Ivcée du Puy et Inspecteur d'Académie.
Il rédigea, pour sa famille, le journal de ses dernières retraites annuelles et dans une biographie sommaire qui lui sert de préface, nous relevons ces lignes écrites en 1893 :
« La vie de collège, malgré son caractère de turbulence juvénile, d'inspirations fiévreuses et impatientes à secouer le joug de la règle et des maîtres, ne fit qu'affermir des sentiments et des croyances, dont les principes avaient été avec le plus grand soin déposés au fond de mon âme ».
« La divine Providence m'avait accordé la plus insigne faveur, en confiant l'œuvre de mon instruc-
lion et celle bien plus grande de mon éducation chrétienne, à des maîtres d'élite, comme étaient les maîtres Basiliens, et au milieu d'eux, dans la maison de Ste-Barl)e, leur supérieur, le savant et pieux abbé Auguste de Montgolfîer. Il fut pour ma jeunesse un guide à l'affection toujours en éveil et constante, à la sévérité toujours tempérée par le cœur et le souci du bien à faire. J'ai gardé, signé de ce maître vénéré, un des bulletins classiques, envoyés chaque semestre aux familles. Je le reproduis textuellement :
« Notre Joseph est aussi ardent au jeu qu'à l'étude ».
« Mai 1840. J'avais alors seize ans »,
« Dans cette maison d'éducation qui existe encore aujourd'hui, sous la direction habile de la même Congrégation, dans cette atmosphère d'études littéraires les mieux conduites, d'exercices religieux on ne peut plus discrets et fortifiants, mon âme eut, autant que mon intelligence, à se louer des leçons reçues et des exemples donnés ».
Enfin, un éminent magistrat, qui devait terminer sa carrière comme conseiller à la Cour de Cassation, M. Alexandre de Lagrevol, écrivait en 1875, à M. Tracol, les impressions qu'il avait éprouvées dans une visite à Annonay :
« Je ne saurais vous dire quelle a été ma joie de vous revoir. En vous parlant, en écoutant votre douce parole, je me sentais reporté à ces belles années de ma jeunesse écoulées dans la maison d'Annonay, années si loin de nous par le temps, mais encore si présentes par le souvenir. Je me
rappelle ces maîtres dévoués et savants, parfaits'en toutes choses, auxquels je dois le peu que je sais, le peu que je suis. Leur éducation, forte et vigoureuse, visait à faire des hommes et des chrétiens ; à nous seuls la faute si nous ne le sommes pas >.
« Je revoyais en vous mon professeur de Rhétorique,, mon maître d'éloquence, celui qui ouvrit mes lèvres â la parole publique, qui m'apprit à lire, à comprendre, â admirer les œuvres d'Homère et de Virgile, de Démosthène et de Cicéron, d'Horace et de Térence, de Ïite-Live et de Tacite ».
« Tout-à-coup je me sentis comme entouré de grandes ombres, chères et vénérées. Je crus apercevoir, se pressant autour de moi, avides de revoir leur disciple, autrefois enfant aux cheveux blonds, aujourd'hui presque vieillard aux cheveux gris, ces gi'andes figures que l'on ne retrouve plus : les Lapierre, les Tourvieille, les Polly, les Payan, les Déglesne, amis d'outre-tombe, (pie la mort et le temps ont pu nous ravir, mais qu'ils ne pourront jamais nous faire oublier. Mon imagination brûlante me retraçait tous les détails de la vie de collège, tous les soins paternels de nos maîtres, leur dévoûment, leur patience, leurs leçons, leurs justes sévérités, nos espiègleries, nos fautes, nos succèset nos bonnes petites actions ».
« Tout ce passé â la fois plein de douceur et de consolation, se redressait, se déroulait dans ma pensée. Je n'étais plus dans les temps présents, je vivais dans les souvenirs ».
« Voilà, cher Maître, les sentiments et les émotions qui ont rempli tout mon cœur pendant les
trop courts instants passés avec vous. Combien il m'a été pénible de rompre cette chère vision, pour rentrer dans les tristesses de la vie actuelle et revenir à mes cinquante-six ans ! »