CHAPITRE IX
Les résultats
Les maîtres d'Annonay ont-ils formé, avec le sysfème d'éducation précédemment exposé, des hommes et des chrétiens ?
Les faits répondent, nous ne craignons pas de le dire, d'une façon péremptoire à cette question. Négociants et industriels, hommes de l'art et hommes de loi, prêtres et soldats, ont tenu honorablement leur place dans le monde. Grâce aux habitudes de travail régulier contractées de bonne heure, ils ont pu appliquer aux études spéciales de leurs différentes carrières, leurs facultés intellectuelles déjà développées par les efforts quotidiens du collège ; grâce à l'esprit d'ordre et de méthode qu'on leur avait inculqué, ils ont su généralement bien conduire leurs entreprises et faire leur chemin dans la vie.
Formés à une vie simple et laborieuse, ils en ont donné l'exemple â leurs enfants, â leurs employés, à leurs ouvriers ; car, qu'elle qu'ait été leur situation de fortune, aucun, ou à peu près aucun, ne s'est abandonné aux charmes et aux plaisirs d'une vie inutile et oisive.
Ils ont aimé la vie d'intérieur, la vie de famille avec ses devoirs austères, avec ses peines inévitables et ses vertus cachées. Les joies simples du foj'cr domestique suffisaient k contenter ces cœurs formés â l'amour de ce (pii est vraiment beau et bon.
On peut leur rendre aussi cette justice, qu'ils ont bieii rempli leur devoir social ; conamerçants et industriels ont entretenu, avec leurs employés, avec leurs ouvriers, ces relations cordiales d'amitié qui vont se perdant de plus en plus, dans notre siècle. Médecins, ils ont souvent négligé d'envoyer la note de leurs honoraires et discrètement oublié la pièce de cinq francs sur un coin de la table ou de la cheminée du pauvre.
Ce sont eux qui ont fondé à Annonay la conférence de St-Vincent-de-Paul, qui sont allés porter aux indigents, aux malheureux, des paroles de consolation en même temps que des secours matériels.
Ils se sont ingéniés à leur procurer du travail, ils ont aidé les Dames de la Miséricorde, leurs épouses ou leurs mères, à remplir leur ministère de charité tendre et compatissante.
En 1820, les chrétiens fidèles à leurs devoirs étaient peu nombreux dans la bourgeoisie des villes, à Annonay comme ailleurs ; on le vit bien en 1822, quand il fut question au conseil municipal, du nouveau bail pour le collège. A cette époque, cette ville comptait, d'après l'auteur du Cercle Littéraire d'Annonay « nombre de gens très bien, ni trop, ni trop peu cléricaux» . Ils n'avaient peutêtre pas de grands vices, mais ils avaient certainement peu de vertus chrétiennes ; ils se contentaient de mener une vie honnête, selon la morale du monde; et la morale, de l'Evangile leur était, dans la pratique, beaucoup moins familière qu'il n'eût été convenable.
Elevés à la fin de l'ancien régime ou pendant la Révolution, ils avaient reçu une éducation plus ou moins voltairienne; quelques-uns croj^aient faire une grande concession aux idées religieuses,; rér veillées dans la bourgeoisie par le Génie du Christianisme, en envoyant leurs fils au collège en qualité d'externes ou d'internes. Ceux-ci j reçurent une éducation religieuse qui produisit des fruits, et si, au fruit on reconnaît l'arbre, on peut dire que l'arbre était bon. Ces jeunes gens fondèrent à leur tour des familles plus chrétiennes, où la foi passa du cœur des pères au cœur des enfants ; c'est ainsi que, dès le second tiers du siècle, la bourgeoisie annonéenne commença k présenter unç physionomie religieuse, bien différente de celle qu'elle avait vers 1820.
Cette amélioration de Tesprit chrétien dans la haute société de la région annonéenne, fut certainement l'œuvre de l'Institution, non moins que des efforts des mères et des épouses, élevées aux Ursulines ou au Sacré-Cœur.
Ce fut une œuvre de longue haleine ; chaque année, le groupe d'hommes chrétiens s'accroissait de quelques unités, tandis que l'autre diminuait, par la mort ou par d'heureux retours à la religion, et, à mesure que le nombre des vrais croyants augmentait, la ferveur croissait aussi. C'est ainsi que nous avons pu voir ces types de vrais chrétiens qui s'appelaient : Numa Chapuis, Eugène Lioud, Matbieu Frachon, Jacquemet-Bonnefont, Servonnet, Ferdinand Bechetoille, Charles et Auguste de Montgolfier, Alfred de Soras, Auguste Ribes,
Emile de Montgolfîer, René de Canson. Combien d'aiiires mériteraient de trouver place dans cette liste d'hommes d'honneur et de vertu, à côté de ces quelques Annonéens que nous avons personnellement connus.
Rappelons, du moins, les noms de ces catholiques fervents du Midi et de la Hte-Loire, qui furent élèves de l'Institution : de Félix, Barcilon, Rejnard, Hilarion de Roux, de R,ibains, de Chaumeil et de Lagrevol.
Malheureusement, tous n'ont pas ressemblé à cette élite. Ce fait, d'ailleurs, ne peut surprendre un observateur sérieux et réfléchi qui connaît la légèreté de l'enfant et l'influence du milieu social.
L'action du maître sur l'âme et la volonté de l'enfant est bien moins efficace qu'on ne se l'imagine généralement. Sans doute, elle s'exerce puissamment sur un petit nombre d'àmes qui s'ouvrent largement et volontiers à ses leçons et à ses exemples ; mais combien qui restent inviolablement fermées, par suite de défiance irraisonnée, de sentiments sinon hostiles, du moins peu bienveillants, puisés dans une première éducation, au sein même de la famille. Combien plus encore ne laissent aucune prise à l'influence du maître, par suite de la légèreté de l'enfance, de la mobilité de cet âge, qui rend certaines natures absolument insaisissables.
D'autre part, le jeune homme quitte le collège au moment où sa personnalité commence à se dessiner, où la raison prend plus de force, ou enfin il devient vraiment susceptible d'une formation sérieuse. L'enseignement secondaire, en effet, pas
^ plus que renseignement primaire, ne peut former - complètement un homme, il ne faut pas se le dissimuler ; il prépare l'enfant à devenir un homme ; il ouvre plus ou moins son intelligence et la dispose à accpiérir les connaissances utiles pour la vie ; il fortifie un peu sa volonté par la pratique de la discipline ; il éveille et développe les sentiments les plus nobles de son coeur, mais tout cela n'est que le commencement de l'éducation. C'est de dix-huit à vingt-cinq ans que l'homme complète sa formation, sous le triple rapport physique, intellectuel et moral.
Dans l'œuvre de l'éducation d'un homme, l'enseignement secondaire jette les fondations ; si elles sont profondes, larges et bien assises, l'édifice qui s'élèvera pourra être beau et solide ; mais il n'aura pas nécessairement ces deux qualités ; cela dépendra de l'architecte et des matériaux employés. ^ L'architecte, c'est le jeune homme lui-même ; il prend les matériaux dans le milieu qui l'entoure, dans la société qui l'environne; ce sont : les conversations, les lectures, les cours, les spectacles, les relations, les compagnies habituelles.
Si, pac légèreté, par négligence ou par méfiance, son âme ne s'est pas suffisamment ouverte à Faction salutaire de ses premiers instituteurs chrétiens ; s'il n'a pas déjà maîtrisé par des etibrts constants et énergiques ses passions naissantes ; s'il n'a pas fortifié sa volonté dans la pratique du bien, il subira facilement les pernicieuses influences du monde et de ses plaisirs, si puissantes sur l'esprit d'un jeune homme. La supériorité de son intelli-
gence, si elle n'est pas contenue par la foi, en fera une victime de l'orgueil ou de l'ambition, et il ira grossir le nombre des indifférents ou même des ennemis de la religion.
11 serait étonnant que, sous ce rapport, l'Institution d'Annonaj eût été plus favorisée que les autres établissements religieux, et qu'aucun de ses élèves n'ait été infidèle aux leçons et aux exemples de foi et de vertu reyus au collège. Mais, Dieu merci, ces lâches et ces déserteurs ont été peu nombreux, en com])araison du nombre des fidèles, des croyants, des pratiquants qui ont été- légion.
Le plus grand nombre des externes et des internes de l'Institution, ont donc été de bons chrétiens, nous pouvons l'afl^rmer, et un certain nombre d'entre eux ont imité leurs condisciples de Ste- Barbe et voulu consacrer leurs talents et leur fortune au service de Dieu, dans la vie sacerdotale ou religieuse .
Dans cette seconde période de l'Institution, comme dans la première, des fils de la noblesse ou de la bourgeoisie ont répondu à l'appel de Dieu qu'ils avaient entendu dans leurs années de collège.Les exemples donnés par MM. Picansel, Duret, des Essarts, Donnet, de Charbonnel, ont été suivis par MM. de Montgolfier, Mante, Déglesne, Bechetoille. Bravais, Frachon, Marthoret, de Saléon, de Barjac, du Sert, Redon, Raynard. Nous nommons seulement ceux qui sont allés recevoir dans l'autre vie la récompense de leurs travaux et de leurs sacrifices.
Leur entrée dans le sacerdoce apportait à l'E-
glise des avantages d'une incontestable utilité. Humbles et fervents, ces 'prêtres gagnent plus vite les ccieurs ; l'aisance de leurs manières aplanit souvent bien des difficultés dans leur ministère auprès des riches ; le sacrifice de leur fortune et de leur personne leur vaut l'estime et l'affection des pauvres, mieux disposés, par la connaissance qu'ils ont de leur désintéressement, à receV'Oir et à pratiquei' leurs bons conseils.
Nombreux aussi ontjété, pendant cette période, les élèves de l'Institution qui ont tout quitté, famille et patrie, pour emljrasser l'état religieux ou la vie du missionnaire, pour se dévouer aux ministères les plus pénibles, les plus ingrats, auprès des populations les plus abandonnées. Longue serait la liste de ces héroïques soldats de Jésus-Christ, si nous pouvions la former d'une manière complète; intéressante aussi, car on j trouverait probablement des religieux de tous les ordres et des missionnaires sous tous les climats.
Le clergé séculier continua â recruter de nombreux et excellents sujets dans l'Institution ; nous ne croyons pas exagérer, en fi.Nant au tiers des prêtres ordonnés pour le seul diocèse de Viviers, de \S22 k 1850, le nombre de ceux qui avaient fait à Annonaj leurs études secondaires, et nous ne parlons pas de ceux appartenant aux diocèses voisins.
Plusieurs d'entre eux ont été chargés des paroisses les plus importantes de leurs diocèses. MM. Elle Redon, Jacquemet, Lafuma, ont été vicaires généraux à Avignon, â A'iviers et à Oran ; trois
enfin ont été promus aux honneurs de l'épiscopat ; ce sont NN- SS. Roche, mort évêque de Gap en 1880; Robert, évêque de MarseiUe, décéilé en 1901 et Balaïn, archevêque d'Auch.
L'annuah^e militaire ne nous offre qu'un petit nombre d'élèves de l'Institution parvenus aux grades supérieurs de l'armée. Ce sont : le général Effantin, les colonels Frachon et Desruols, de l'artillerie, et de Colonjon, de la cavalerie.
Nous ne connaissons guère, avec Auguste Bravais, que deux autres polytechniciens, M. Louis Frachon, le futur directeur de l'artillerie au ministère de la guerre, et M. Cachan, d'Aubenas ; sorti de Rhétorique à l'âge de quinze ans et demi, en 1834, avec les prix de physique et de chimie, ce jeune homme entrait à l'école en 1836, le premier sur huit cents candidats et sur cent vingt-cinq admis. Il avait, devant lui, semble-t-il, les plus belles espérances d'avenir, quand la mort le frappa à sa seconde année d'école, au ])rintemps de 1838.
Nous remarquons dans les rangs de la magistrature : MM. Faudon, Marcelhn, Malens, conseillers de cour d'appel, et M. Alexandre de Lagrevol, conseiUer à la Cour de Cassation.
Nous pourrions ajouter les noms de magistrats consulaires, investis parla confiance des négociants et des industriels, des fonctions honorables sans doute mais toujours laborieuses et souvent délicates, de juges ou de présidents de tribunaux de commerce. Nous ne le ferons pas, pas plus que nous ne citerons les noms d'un grand nombre d'élèves qui se sont distingués dans l'industrie, les beaux-
arts, le commerce et l'agriculture, la médecine et le barreau. 11 nous suffit d'avoir prouvé, par quelques exemples pris dans les fonctions publiques de l'ordre le plus élevé, que, sous M. Tour vieille comme sous M. Actorie, l'Institution d'Annonaj avait contribué à former d'excellents citoyens capables de remplir les plus liantes charges dans la société, aussi bien que des chrétiens fidèles et des prêtres instruits et vertueux.
L'influence du collège s'étendit et rayonna bien au-delà d'Annonay, grâce à la société de St-Basile dont il fut, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cç livre, l'origine et le berceau. Ses membres, en effet, dirigèrent les institutions secondaires de Maison-Seule, remplacée en 1828 par celle de Privas ; de Feyzin, qui suljsista de 1827 à 1847 ; enfin de Toronto, au Canada, ainsi que les petits séminaires de ^>rnoux et de Bourg-St-Andéol, qui leur furent successivement confiés par Mgr Guibert en 1844 et 1846. Ces diverses œuvres d'apostolat par l'enseignement furent en définitive, des filles de l'œuvre d'Annonay et constituent un des résultats les plus importants de la 'fondation du collège ; nous devions donc les signaler.
L'établissement do la communauté de la Providence fut, en qucl(|ue sorte, l'œuvre de MM. l)uret, Tracol et Tourvieille, presque autant que celle des Demoiselles Lioud qu'ils dirigèrent et aidèrent dans leur fondation, pendant plus de 40 ans.
^LM. Actorie, Duret et Tourvieille, furent, depuis 1824, supérieurs des Religieuses Ursulines,
qui eurent pour aumôniers, de 1803 à 1881, MM. Lapierre, François Pollj et Clappe.
De 1810 à 1832, les prêtres du collège furent c'hargôs de dire la Ste-Messe dans la chapelle de l'Hôpital et de diriger les Religieuses Trinitaires qui le desservent.
Rappelons le service si pénible de l'annexe de Toissieux, fait par M. Polly, de 1815 k 1845.
Mentionnons aussi l'aumônerie des Religieuses du Sacré-Cœur, desservie successivement par MM. Pajan, Déglesne et Pages, de 1832 à 1854; la direction spirituelle des Frères des Ecoles chrétiennes, et le service dominical des chapelles de Gourdan et de Vidalon.
En Octobre 1851, un professeur, M. Chavanon, commençait, à l'usine de tissage de soieries de Rochebrune, un ministère qu'il devait continuer, à peu près sans interruption, pendant une période d'environ vingt-cinq ans. Limité d'abord à deux messes par semaine, ce service fut doublé en 1858, quand les Religieuses de la Ste-Famille furent appelées à la direction morale de l'usine ; il devint alors une oeuvre d'apostolat vraiment consolante pour une âme sacerdotale, mais aussi, bien absorbante à certains jours.
N'oublions pas la création et la direction par M. Tracol, de 1822 à 1832, de la société de St-Louis de Gonzague en faveur des jeunes filles de la paroisse d'Annonaj, qui se ramifia dans d'autres paroisses et qui précéda la congrégation de la Ste-A"ierge.
Si nous ajoutons à tous ces ministères que nous
appellerons réguliers, des retraites pastorales, des retraites à des communautés ou à des collèges, des missions, des prédications extraordinaires données à Annoi:iaj ou ailleurs, nous pourrons conclure en toute vérité que l'Institution d'Annonay a vérifié (au moins dans une large mesure) cette parole du S'^ Jésuite Canisius : « Fonder un collège, c'est sauver une province de l'irréligion ».
LIVUE m
Directions de MM. Actorie et Soiilerin