CHAPITRE I
Direction de M. Actorie
A la mort de M. l'abbé Tourvieiîle, la société de wSt-Basile comptait à peine vingt-cinq membres qui élurent, pour leur supérieur, M. l'aljbé Joseph- Marie-Julien Actorie, parent du fondateur et premier supérieur de l'Institution d'Annona-j. On ne pouvait faire un meilleur choix; M. Actorie était vraiment, sous tous les rapports, le plus digne et le plus capable de remplacer M. Tourvieiîle.
Pendant les cinq années de son administration, il fit de grandes choses, sinon pour le collège, du moins pour sa communauté, puisqu'il établit, sur des bases solides, le noviciat, et il s'occupait activement d'organiser une maison d'études pour la formation des jeunes maîtres, lorsque la mort vint^ brusquement interrompre son œuvre.
•II n'entre pas dans notre plan d'insister sur ce point et nous devons nous borner à considérer dans M. Actorie, l'éducateur de la jeunesse. Pour cela, nous marquerons les principales étapes de sa vie, en étudiant successivement le professeur, l'orateur.
l'écrivain, l'homme et le supérieur de collège.
Joseph-Marie-Julien Aciorie, naquit à St-Jeanen-Ro3^ans (Drôme) le 16 Avril 1803, de parents sincèrement chrétiens. Sa vertueuse mère disait que, dès l'âge le phis tendre, il s'était montré^ très pieux ; qu'il aimait à être employé dans les cérémonies religieuses ; qu'enfin il donnait des preuves non équivoques de vocation à l'état ecclésiastique.
Vers l'âge 'de dix ans, il commença ses études classiques au collège de sa paroisse natale, dirigé parle curé, M. l'abbé Mouralis. En 1816, il entra en 3'"^ à l'Institution d'Annonaj, et, dès son arrivée, se révéla comme devant être un brillant élève. Ses heureux débuts ne furent pas démentis ; dans la classe de Rhétorique, il remportait les premiers prix de discours latin, de discours français et de poésie française. 11 avait, entre autres concurrents, le futur évêque de Toronto, Armand de Charbonnel; ce dernier, à la vérité, ne travaillait avec beaucoup d'application, ainsi qu'il l'avouait plus tard, que les jours de composition ; dans ces conditions, il ne pouvait, malgré ses talents, être un émule bien redoutable ; aussi, devait-il se contenter des accessits à la fin de l'année scolaire.
M. Actorie suivit au collège le cours de philosophie et débuta en même temps dans la carrière de l'enseignement, en remplissant les fonctions de second surveillant. Dès l'année suivante, on lui confia la classe de sixième ; il montra, malgré sa jeunesse, de si rares aptitudes pour l'enseignement et pour la conduite des enfants, qu'on n'hésita pas, après lui avoir imposé un stage de quatre ans dans
les classes de grammaire, à le faii'e monter clans la chaire de seconde. Il n'avait que vingt-un ans ; trois ans plus tard, en 18^7, il était nommé professeur de Rhétorique à l'Institution de Feyzin que créait, cette année même, M. l'ahhé Lapierre, professeur de philosophie au séminaire" de Grenoble et ancien professeur à Annonay. M. Actorie qui avait été ordonné prêtre en Décembre 1826, à l'âge de vingt-trois ans et demi, devait lui succéder en 1831 â la tête dé cette maison d'éducation ; pendant seize ans, il y dépensa ses forces et ses talents, et il la ferma en 1847, à cause des fièvres intermittentes qui sévissaient dans le pays.
Après avoir passé un an â Annonay, occupé à la formation intellectuelle et pédagogique des jeunes professeurs, il fut nommé supérieur à Bourg-St- Andéol, puis â Aubenas, après le transft^^t du petit séminaire dans cette ville. En 165*,), il revint à Annonay comme supérieur du collège et supérieur général de la Communauté ; il mourut à Fej'zin en Octobre 1864, au cours d'un voj-age qu'il projetait de faire à Tours auprès du vénérable Mgr Guibert.
Professeur pendant onze ans, il posséda, dès le premier jour, l'autorité d'un maître, ainsi qu'en ont témoigné plusieurs de ses élèves ; nous laisserons â l'un d'entre eux, M. l'abbé Filhol, le soin de faire l'éloge do son professeur d'Humanités.
« Quoiqu'il fût monté encore fort jeune dans la chaire de professeur, car il lui ariiva souvent de voir dans sa classe des écoliers aussi âgés que lui, ses rares talents de plus en plus développés par un
travail assidu, relevèrent au rang des maîtres les plus expérimentés. Son enseignement était plein de vivacité et de charme ; le ton avec lequel il faisait ressortir les beautés que renfermaient les chefsd'œuvre littéraires, remplissait d'enthousiasme l'imagination de ceux qui l'écoutaient, et excitait' dans le cœur une noble émulation qui ne pouvait que tourner au profit des études. Personne, parmi ses élèves, ne doutait de sa capacité et encore moins de la bonté de son âme ; c'est pour cela que tous étaient si heureux, disons même si fiers de recevoir ses leçons et que tous étaient pénétrés pour lui d'une profonde estime et d'une affection vraiment cordiale. C'est ce que peut aflSrmer avec assurance celui qui écrit ces lignes, puisqu'il a eu l'insigne avantage de passer deux ans sous ce maître si habile et si justement chéri, dont il ne perdra jamais le souvenir ».
Nous emprunterons un autre témoignage à Auguste Bravais. Professeur à la Faculté des sciences de Lyon, de 1841 à 1845, il entretenait, par un échange de fréquentes visites, les relations d'une solide et profonde amitié avec son ancien professeur qu'il jugeait ainsi : « M. Actorie dirigeait sa classe avec cette heureuse harmonie de la fermeté et de la douceur, qui tempère l'autorité du maître par la bienveillance de l'ami, et qui fait que les enfants, tout en comprenant qu'ils ont à obéir, se soumettent sans peine, parce qu'ils se sentent aimés ».
M. Actorie possédait parfaitement les littératures classiques, les sciences mathématiques élémentaires
et la philosophie qui était son étude de prédilection. Professeur de Rhéloiique à Fejzin, il acquit bientôt une grande réputation auprès des élèves, non seulement par la fa^on dont il interprétait les chefs-d'œuvre anciens et modernes, et ^ par l'art qui semblait naturel chez lui, de les faire goûter à ses jeunes auditeurs, mais encore par la facilité et l'éloquence de sa parole dans la chaire de vérité. Dès ses débuts, il avait révélé Torateur qu'il devait être plus tard, quand des études approfondies et la maturité de l'âge eurent développé ses remarquables dispositions pour la parole publique. Il avait reçu, en effet, les dons nécesssaires à l'orateur: imagination vive, sensil)ilité exquise, rapidité de conception, facilité d'élocution, voix forte, claire, souple et harmonieuse. 11 avait acquis, dans le commerce assidu des grands esprits de l'antiquité et des temps modernes, un riche fonds de connaissances littéraires, philosophiques et théologiques. 11 l'avait fécondé par ses propres réflexions, et il savait l'emplojTr à l'instruction et â l'édification du prochain.
Il parlait une langue sobre, forte, nerveuse et précise. Nous avons dit : il parlait et non pas, il écrivait; car il ne composa qu'un très petit nombre de sermons.
En 1837, M. Tourvieille l'ayant prié de donner, pour la seconde fois, sur la communion indigne, un sermon dont il avait gardé un excellent souvenir, il lui répondit : « Je ne puis aller prêcher â Annonaj par la raison que je n'ai rien â prêcher. Je crois vous avoir dit plusieurs fois que je n'avais
pas de sermons. Je ne me connais au monde que trois sermons ; encore, si je voulais les prêcher, je crois que je devrais commencer par les refaire. C'est vous dire assez que je n'ai d'instruction sur l'indigne^ communion, ni par écrit, ni même par notes. Si je me souviens bien, le fonds de celle que vous avez entendue, était composé d'idées assez communes que je n'avais cherchées nulle part, parce qu'on les trouve partout ; probablement, un autre jour ou à une autre heure, je les aurais très pauvrement développées, il ne m'en reste pas grand souvenir ».
Il avait alors trente-quatre ans et s'il n'avait encore écrit que trois sermons, il n'a pas dû. en écrire beaucoup pins, quoiqu'il ait prêché de nombreuses retraites dans les collèges ou dans les communautés et des retraites pastorales. Il abordait la chaire de vérité après avoir condensé ses idées dans des plans sommaires que nous avons retrouvés. Une page de notes substantielles, d'idées fortement enchaînées, lui suffisait pour de longues instructions. Un de ses auditeurs nous a conservé le souvenir de quelques retraites prêchées par M. Actorie. « Avec quelques notes, il savait composer des sermons d'une heure, qui paraissaient n'avoir duré que quelques instants, trop courts au gré de nos désirs. Nous sortions instruits, édifiés, et le mot se présente sous la plume, enthousiasmés ; instruits par une argumentation magistrale, édifiés par les sentiments d'une piété et d'une onction toute divine. L'enthousiasme naissait du souffle qui avait emporté l'orateur et son auditoire
avec lui, tantôt vers ce champ de batai^le des erreurs modernes, dont il nous ouvrait l'horizon tout entier, tantôt dans cette atmosphère pure, plus calme de la vie sacerdotale et de la perfection religieuse ».
S'il n'écrivit pas de sermons, il écrivit cependant beaucoup. Il avaft fait, la plume à la main, des études personnelles de philosophie et de théologie, qui avaient donné à la fois à son esprit plus d'étendue et plus do profondeur ; il s'était livré, dans les moments de liberté que lui laissait la direction de l'Institution de Fej'zin, à la composition de l'ouvrage qu'il publia en 1S4G et qu'il projetait dès 1831.
Il rappelait tout cela en 1850 à M. Tourvieille. « On m'a fait prêcher huit fois la retraite en onze ans; j'ai pu le faire, tant bien que mal, sans me répéter. Eh bien, si je suis capable de quelque chose, c'est à la composition de mon ouvrage que je le dois ».
« A ce propos, je rappelle que je nai pas reçu le moindre encouragement ; on m'a plutôt détourné autant qu'on a pu. Vous vouliez jiie faire prêcher ; si j'avais pris le goût de la prédication, je ne -serais pas resté avec vous; d'un autre côté, si j'avais écrit mes sermons, j'aurais prêché la retraite une fois, voilà tout. On ne récite pas deux fois la même leçon devant les mêmes auditeurs ».
Préparées par une sérieuse méditation, bien divisées et pleines de doctrine, les instructions de M.* Actorie possédaient toutes les qualités de l'improvisation. La phrase sans recherche et sans
apprêt était toujours littéraire, noble et digne. Sa parole passait tour à tour par tous les tons convenaljles au sujet ; calme et tranquille dans le récit d'un fait, dans l'exposé d'une doctrine, elle s'animait dans la discussion et vibrait parfois dans des mouvements d'une grande beauté oratoire. Les inilexions de la voix et le geste secondaient puissamment l'effort de la parole, pour pénétrer jusqu'au plus intime de l'âme de ses auditeurs et pour leur transmettre les sentiments qu'il éprouvait lui-même.
Il excellait surtout à instruire admirablement et il déduisait, avec une clarté et une métbode parfaite, les preuves des vérités qu'il annonçait. Le pathétique n'était point dans son genre; il parlait néanmoins avec beaucoup d'onction, et cette onction, il la puisait dans sa piété à la fois tendre et solide.
La seule chose qui lui coûtât pour prêcher ou parler en public, c'était, du moins dans les dernières années, la fatigue corporelle, car un asthme opiniâtre, compliqué d'une tumeur volumineuse à la gorge, lui rendait de plus en plus difficile le jeu des voies respiratoires.
Si M. Actorie ne laissa pas de sermons à sa mort, il laissa du moins l'ouvrage auquel nous avons déjà fait allusion : « De V origine et de la réparation du ma^». C'était une réfutation des erreurs de Lamennais et de P. Leroux, renouvelées de Bayle et de A'oltaire, qui, eux-mêmes, avaient emprunté aux manichéens et à d'autres hérétiques leurs objections contre la Providence,
M. S0L'M:RI\. SupOriciir
relativement à l'existence du mal sur la terre.
M. Actorit; avait divisé son ouvrage en trois livres. Il montrait, dans le premier, quelle est l'étendue relative du bien et du mal ; dans le second, comment le mal est nécessaire, de quelle manière il sert â l'augmentation du bien ; que la mort de Jésus-Cbrist suppose la création des corps, la désobéissance de l'homme, la transmission de son péché et la chute des anges ; dans le troisième, il traitait de la limitation du mal; il expliquait comment l'épreuve est partout et démontrait que la philosophie antichrctienne conduit au socialisme.
Nous ne saurions énumérer toutes les études importantes et intéressantes qui entrent dans ce cadre ; contentons-nous d'observer que le plan de l'auteur embrasse toutes les questions de la théologie qui concernent la destinée de l'homme dans ce monde et dans l'autre, les plus hautes spéculations de la métaphysique, et tout c3 qui, dans les sciences humaines, concerne les causes finales.
C'est un bon livre que celui que son auteur peut résumer ainsi : « Ce qu'on était en droit de nous demander, c'est-â-dire la justification des principaux actes de la Providence et l'explication des grandes phases de l'existence du genre humain, nous l'avons fait ».
« Nous avons démontré que le bien l'emporte
immensément sur le mal que le plus grand bien
ne pouvait se réaliser que par le mal et que ce
mal nécessaire a été restreint dans les plus étroites hmites ».
,^^ Iv^A ARCÎilVEC"
Le critique littéraire de la Gazette -de Lyo^ mulait son appréciation sur cet ouvrage dans les termes suivants :
« Après avoir lu notre premier article sur le plan et l'exécution du bel ouvrage de M. l'abbé Actorie, on doit comprendre que, si le style est l'homme, la grandeur, la noblesse, Télévation des pensées a dû produire une forme remarquable par un style ferme, énergique, nerveux, en un mot, toujours en harmonie avec la sublimité du sujet. En effet, l'auteur, qui s'est constamment tenu éloigné des subtilités métaphysiques, a .répandu une clarté constante dans l'expression de sa pensée, et cette clarté n'est point verbeuse et languissante, mais au contraire pleine de force et de rapidité. Dans la discussion, ^i. Actorie dit tout ce qu'il veut sans embarras : dans les élans de son coeur vers TAuteur de toutes vérités, qu'il a voulu défendre contre l'insulte des sophistes, son style s'élève avec son âme et s'empreint quelquefois d'éloquence et de poésie. Mais, chose remarquable, et qui fera lire cet ouvrage par ceux dont l'esprit redoute le plus, en fait de rehgion, les discussions scientifiques, la piété la plus tendre y trouvera un ahment substantiel à son amour envers son Créateur. L'auteur a su mettre dans ses paroles un pathétique qui a provoqué les larmes de plus d'un lecteur. Voilà une qualité bien rare dans les meilleurs apologistes, presque toujours plus occupés de convaincre l'esprit que de parler au cœur. Ce n'est pas à dire que M. Actorie ait mis dans sa phrase cette poésie continue qui nuit si souvent à
l'exactitude de l'expression philosophique, et qui n'est propre qu'à rebuter les logiciens, son livre est écrit avec sagesse et sobriété : on voit que l'auteur s'est fornié à l'école des grands écrivains du xvii^ siècle, avec lesquels son style semljle lui donner une sorte de parenté, quoiqu'il ne ressemble à aucun d'eux en particulier et qu'il* se montre partout aussi indépendant dans sa parole que dans sa pensée ».
Mgr Lyonnet disait à l'auteur, que son ouvrage n'était pas écrit pour un jour, mais qu'il était du nombre de ceux qui restent.
Le prélat exagérait peut-être ; mais il est incontestable que l'ouvrage eut du succès, car, publié en 1S4G, il dut être réimprimé en 1852, et cependant le public de penseurs auxquels il s'adressait, était assez restreint.
L'auteur fut hautement félicité par plusieurs évêques et reçut des lettres élogieuses de Laurentie, de Chateaubriand, du comte de Chambord et de Sa Sainteté le Pape Pie IX.
M. Actoi'ie avait travaillé k la composition de deux auti^es ouvrages que ses occupations et ses infirmités ne lui permirent pas d'achever.
Rappelons, à propos de la valeur intellectuelle de M. Actorie, une anecdote qui donne la meilleure idée du jugement qu'on en portait.
Lors du Concile provincial d'Avignon (1849), où il assistait en qualité de théologien de Mgr Guibert, il faisait partie de la congrégation présidée par Mgr Thibaut, évêque de ^lontpellier, avec lequel il eut à lutter à plusieurs reprises sur différents
sujets. Le prélat fut si frappé de la clarté d'exposition, delà dialectique et de l'éloquence de son adversaire, que, dans son enthousiasme, il s'écria : « C'est comme le bœuf qui trace son sillon droit, large et profond » . La scène et le mot ne rappellentils pas les luttes des savants théologiens scolastiques du moj^en-âge ? ♦
Mgr Thibaut sut apprécier non seulement le mérite, mais aussi le caractère de M. Actorie et il conçut pour lui une affection et une estime qu'il lui conserva toujours depuis. Les lettres qu'il lui adressa, les marques de confiance qu'il lui prodigua, en témoignent hautement.
Il l'avait nommé chanoine honoraire de sa cathédrale et invité a prêi^'her la retraite pastorale de son diocèse. Il lui adressa, à la réception de son ouvrage, ces lignes charmantes :
« Je viens vous remercier de votre gracieux souvenir. Oui, je vous lirai avec "grand bonheur ! Entre nous deux se sont établis des rapports que, pour mon compte, je sais devoir être ceux de l'amitié. On va vite en ces voies, lorsqu'on 3^ entre poussé par un besoin de mutuel échange sous le double rapport de l'esprit et du cœur. Je doute que j'aie, en vous lisant, à ratifier le jugement sévère que vous portez sur votre œuvre. Dans tous les cas, je vous sais déjà trop pour ne pas vous faire ce genre d'honneur ».
« Il y aurait bien quelque chose qui i\^ait mieux qu'une lettre en compte-rendu d'impressions ; ce serait une causerie de huit à dix jour^, à l'entrée du Carême, par exemple. Est-ce que vous ne
pourriez pcis vous permettre cette fugue ? Le cœur, si vous le consultez, aura des paroles amies ea réponse à la question quh vous pose, cher et cligne collègue d'argumentation, le signataire de ces lignes, lequel vous est, avec la plus vive affection, et à toujours, un ami dévoué ».
M. Actorie aimait trop la vérité pour n'être pas sensible au genre d'honneur que révè(|ue de ^lontpellier voulait lui faire et pour n'en être pas flatté ; ■mais il repoussa les honneurs et les avantages du monde quand ils lui furent présentés. A plusieurs reprises, on essaj^a de le tirer de sa solitude, de cette retraite obscure, où, pensait-on, ses rares talents étaient enfouis ; il fut sourd aux sollicitations de ses amis. En 1829, Monsieur de Polignac lui offrit la direction du lycée du Puy, quoiqu'il fût â peine âgé de 20 ans ; Monseigneur Chatrousse et Monseigneur Lyonnet lui offrirent la charge de ■grand vicaire, mais il préféra sa modeste cellule k tous ces avantages, afin de rester fidèle k ce qu'il considérait comme sa vocation spéciale, ainsi qu'en fait foi une lettre qu'il adressait en 1831 â M. Tourvieille.
Littérateur, philosophe, théologien, ayant un attrait marqué pour les études spéculatives, ^L Actorie possédait k un degré moindre le sens des réalités, le jugement pratique, la dextérité dans les attaires, qui furent les qualités maîtresses de ^L Tourvieille. Il était homme de cabinet plutôt qu'homme d'action ; il se plaisait k voir les choses de haut, dans leur ensemble ; il saisissait d'un seul coup d'œil les situations les plus complexes, mais
il était moins habile que d'autres dans les détails d'exécution et n'aimait guère à s'j employer : il avait conscience de cette infériorité et s'en excusait volontiers.
Citons à ce propos quelques-unes de ses lettres â M. Tourvieille, elles le peindront parfaitement.
« 15 Février 1841. — Je mettrai à bien négocier beaucoup de zèle et peu de dextérité. Je ferai ce que je pourrai ».
« 14 Février 1844. — Je vous remercie de vos avertissements ; je ne suis pas homme d'action par tempérament; j'ai besoin plus qu'un autre d'être stimulé de temps en temps. Vous voyez que je vous parle naïvement. Je ferai ce que je pourrai pour remplir mon devoir. Je demande tous les jours à Dieu de me donner le zèle de ma place ».
« 3 Avril 1847. — Convenez, M. le Supérieur, vous qui êtes l'homme positif par excellence et qui m'insinuez tout doucement que je ne le suis guère, convenez que cet état de choses ne peut durer ».
« De tous les membres de la Communauté, j'étais peut-être, naturellement, le moins propre aux affaires. J'avais beaucoup étudié l'homme et très peu les hommes ; je commence à les connaître ».
Mesurant les autres à sa propre mesure, M. Actorie aimait à les croire bons, sensibles, généreux et sincères ; l'évidence des faits pouvait seule lui dessiller les yeux ; mais si sa bienveillance naturelle lui rendait l'amitié et l'affection faciles à l'égard des nobles caractères, sa franchise et sa loyauté lui défendaient de montrer des sentiments
qu'il n'avait pas. Ainsi, parlant d'un professeur dont il réclamait le changement, il écrivait en Août 1844 :
« Il a besoin d'être éloigné de sa famille et de moi, avec qui il n'a jamais sympathisé; c'est probablement ma faute, car je n'ai pas encore appris et peut-être n'apprendrai-je jamais le : « Qui nescit dissimularc, nescit regaare ». Je ne crois pas avoir été malhonnête à son égard, mais je n'ai jamais pu lui témoigner une confiance et une affection que je ne sentais pas ».
Son amitié, une fois acquise, était à l'épreuve de toutes les vicissitudes: toutefois, il ne la donnait pas du premier coup, ni au premier venu, et ce n'était pas dans une seule entrevue qu'on pouvait juger des quaUtés de son cœur; mais il était impossible k ceux qui avaient vécu dans son intimité, de ne pas aimer cette âme si bienveillante, si droite, si candide, et de ne pas s'attacher sincèrement à elle. Nous sommes heureux de pouvoir fortifier ce que nous avons dit du caractère de M. Actorie par le jugement de M. de St-Albin, rédacteur au journal V Union, qui avait connu M. Actorie à Rome, en 1863.
Le 12 Novembre 1864, il écrivait à M. Achille Actorie une lettre de condoléance, où nous relevons ces lignes intéressantes :
« J'espérais bien n'avoir pas dit â M. Aciorie un adieu éternel ici-bas, (piand nous nous séparâmes le soir dans Tescalier de la Minerve ».
« J'ose dire que Dieu m'a fait la grâce de rencontrer quelques grands saints dans ma vie ;
mais jamais la piété ne m'a paru aussi aimable qu'en M. Actorie. Quelle indulgence sans faiblesse ! Quelle aménité dans le caractère ! et aussi quelle grâce dans l'esprit ! Je l'ai connu quelques semaines seulement ; mais, dès les premiers jours, j'avais reconnu en lui l'idéal du chrétien. Sans doute Dieu pouvait apercevoir quelques taches qui échappaient à nos yeux, mais je ne saurais imaginer une piété plus aimable et plus charmante que celle de M. Actorie. Je n'oublierai jamais ce temps bien court que nous avons passé ensemble à
Rome Un des traits qui m'ont le plus charmé
dans l'aimable figure de M. Actorie, c'est son courage, son coui'age intrépide que n'altérait jamais sa douceur. J'entends encore les conseils de prudence que vous inspirait votre tendresse fraternelle, un peu partout, à Rome, et particulièrement dans celte maison où nous avons déjeuné, près de St-Paul-hors-les-murs, et où tout vous était suspect. 11 vous résistait avec douceur, mais il vous résistait. Il était protre comme on était chevalier, il était sans peur et sans reproche ».
Dans un article paru quelques jours après la mort de M. Actorie, le même journaliste disait : « Quand Fart de bien dire est porté à sa perfection, il semble que Técrivain parle comme tout le monde et tout naturellement, sans effort, sans recherche, sans étude. Tel était en M. Actorie Tart de bien faire. 11 a emporté dans la tombe le secret de sa vertu, et j'ignore quels combats il put jamais avoir à soutenir contre lui-même. Rien en lui ne révélait la guerre et la victoire ; tout inspirait, au con-
traire, la douceur et la paix. Les moins sein])lables à cet ainialjle chrétien sentaient en lui un ami qui prêtait son cliarnie à la vérité en la leur présentant ».
« Il m'a été donné de le rencontrer sur la route de Rome et de vivre avec lui à Rome, pendant un temps l)ien trop court. Je Tai vu comme il arrive toujours dans la vie de voyage, même à Rome, en présence de toutes sortes de jDersonnes. Il était plein de Ijoime grâce, même pour les moins gracieux ; mais l'agrément de ses discours ne semljlait tendre qu'a rendre irrésistible la force de la vérité. Jamais prêtre ne fut plus prêtre que lui, et je me souviens que comme il était (question d'aller voir Naples (au ro^yaume d'Italie) et qu'on parlait de la prudence de prendre un costume laïque : « Je ne quitterai jamais ma soutane ! » s'écria-t-il. T^n de mes compagnons de voyage insistait souvent pour qu'il parlât avec plus de précautions de\'ant les inconnus ; il accueillit toujours ses instances avec son inaltérable douceur, mais il parlait toujours avec la même hardiesse >^.
« Après sa piété, sa filiale soumission à l'Eglise et au St-Siége, le trait le plus frappant de ^I. Actorie, c'était son amour })our la France. Comme nous visitions les musées du \ atican et qtie j'étais émerveillé de retrouver à toutes ces portes, à toutes ces grilles qui s'ouvraient devant nous, notre fleur de lys : « Est-il dtonnant, me dit-il, que chez la mcre loul rappelle la fille aînée ? »
A cette parole rapportée par ^[. de St- Albin, nous en ajouterons une autre (pii exprime, en style
lapidaire riinpression que lui produisait Rome ; nous la trouvons dans la lettre qu'il écrivait â ses confrères d'Annonay, deux jours après son arrivée dans la Yïlle Eternelle :
« Rome est un couvent et un musée ; c'est la ville de la religion et des arts ; qui saurait bien Rome, serait le plus habile homme du monde, en théologie, en histoire et en poésie. L'Eglise de St- Pierre est, à elle seule, un cours de doctrine, une histoire de christianisme et un poème épique » .
M. Actorie joignait à des manières distinguées un commerce tout-à-fait agréable ; il apportait dans tous ses rapports une extrême délicatesse. Egal ou inférieur, il accueillait avec plaisir les remarques ou les observations qu'on voulait lui faire. Ainsi le 21 Juin 1845, il demandait à M. Tourvieille ce qu'il décidait relativement au manuscrit de son ouvrage qu'il achevait de corriger : « Voulez-vous nommer quelqu'un pour en faire l'examen ? Assurément je serai toujours très disposé à recevoir les conseils d'un confrère et d'un ami ; ceux que M. Déglesne et vous m'avez donnés sont très bons, je vous en remercie de nouveau et je tâcherai d'en profiter ».
En Septembre 1853, il avait prêché la retraite pastorale à Bordeaux et celle des confrères à Annona3^ M. Tourvieille lui avait fait quelques observations à propos de la dernière, il lui répondit : « Vous m'avez nettement exprimé votre pensée pour la retraite et je vous en remercie de nouveau très cordialement. Ajoutez-j, je vous en prie, quand vous le pourrez, ce que vous aurez appris
de Bordeaux. Jcii besoin, pour ma gouverne, de savoir si Ion a été content ou mécontent. Mgr rArclievèque vous dira carrément la vérité, j'en suis sûr, si vous la lui demandez. Vous pouvez me la dire à moi-même sans ménagements et ne craignez pas que je m'en offense : j'y reconnaîtrai plutôt votre amitié et je vous en conserverai une sincère reconnaissance. La vérité affaiblie ou gazée ne fait que m'embrouiller ».
Dix ans plus tôt déjà, le 7 Novembre 1842, il exprimait les même sentiments quand il écrivait à M. Tour vieille : « Vous ne devez pas craindre de me dire nettement et catégoriquement tout ce que vous croirez nécessaire ou utile de me représenter ou de me faire connaître. Je désire trop vivement que l'autorité s'établisse parmi nous dans la plénitude de ses droits, pour n'être pas résolu à en faciliter l'exercice, autant que je le pourrai, particulièrement en ce qui me concerne. Je ne ferai donc aucune remarque sur le rapport qui a éveillé votre sollicitude"*; je me borne à dire qu'on était mal informé, que j'étais incapable de permettre un pareil abus et celui qtie l'on incrimine, trop délicat, pour en avoir seulement la pensée ».
L'obéissance ne coûtait guère, on le voit, à sa haute raison : elle coûtait moins encore à son esprit de foi, comme le montre la lettre du 1 1 Janvier 1S41, ou il entretient M. Tourvieille de l'ouvrage qu'il voulait composer, après en avoir patiemment réuni les matériaux : <^ Je désire entreprendre cette tâche pour la gloire de Dieu et pour mon salut. Comme il est fort possible que je
n'obtienne aucun succès, je désire au moins ne pas perdre le fruit de ma peine, et si je dois être inutile aux autres, me rattraper pour moi de la manière la plus avantageuse. C'est pour cela. Monsieur le Supérieur, que je soumets mon projet à votre approbation. Je désire que Tobéissance sanctifie mon travail, afin d'être toujours assuré du dédommagement le plus précieux ».
Le respect de l'autor-ité était, chez M. Actorie, profondément affectueux, et il était exprimé parfois d'une manière un peu humoristique. On peut en juger par ce passage d'une lettre écritç, enOctoljre 1853, à M. Tourvieille malade: « Je vous assure que vos lettres, écrites ou dictées, me feraient plus de mal que de bien, et je crois accomplir un acte de piété filiale, en vous le disant nettement. C'est vous assassiner que de provoquer vos lettres, en vous donnant de nouvelles préoccupations ; je ne veux pas tremper dans ce meurtre. Je ne suis pas sur un lit de roses, mais j'aime Ijeaucoup mieux avoir plus de peine et vous en donner moins. Nous sommes tous dans ces sentiments ».
La sensdjilité de sa nature sijjonne et si impressionnable lui imposait une cruelle souffrance, chaque fois qu'il avait à dire quelque chose de désagréable ou qu'il avait à annoncer une mauvaise nouvelle. En Juin 1842, il écrivait à M. Tourvieille, à propos d'un jeune professeur, auquel il avait dû notifier son ajournement pour l'ordination : « ^^ous finirez par m'endurcir ; vous m'avez fait faire, pour l'abbé P..., un sacrifice auprès duquel les autres seront peu de chose. Ce cher
abbé a l)ien pris ce que j'avais à hii dire ».
Hn 1841, il lui écrivait au sujet de la mort d'un élève de l'Institution d'Annonay : « J'ai bien pris part â votre chagrin; j'ai compris, peut-être mieux qu'un autre, tout ce que la perte d'un nouvel élève a dii vous faire de mal. Je parlerais avec beaucoup plus de vérité, en disant que je me suis mis 'à, votre place et que j'ai eu le tort de juger vos sentiments par les miens, ^'ous vous contentez de faire ce (|ue vous devez, et malgré la sensiljilité de votre cceur, vous savez ensuite vous r-ésigner aux événements. Je suis, je crois, moins sensil)le que vous, et je ne sais ce que je deviendrais après une pareille catastrophe. Je me sentirais plus fort pour supporter la perte de l'enfant que la douleur des parents. Je n'ai pu encore me rendre raisonnable sur une pareille (juestion de responsabilité. Si Dieu m'envoyait une telle épreuve, il me donnerait aussi, je l'espère, la force de la porter. Il y a eu un temps où j'en serais devenu fou » .
' Le 6 Février 1858, il écrivait d'Aubenas, après avoir renvoyé un élève du petit séminaire : « On ne s'accoutume jamais à cela : il faudrait n'avoir point de cœur. Jai donc passé quelques jours bien pénibles ; aujourdhui même il y a eu dans ma chambre une scène déchirante, je n'avais jamais rien vu de pareil. Pauvres parents! A'ous pouvez du reste être tranquille sur le bon ordre de la maison, lautorité n"a pas été compromise un seul instant ».
M. Actorie n'était pas homme, en etièt, à laisser péricliter entre ses mains les droits de l'autorité : il n éprouva jamais l)eaucoup de peine â faire
régner Tordre et la discipline dans les maisons qu'il dirigea. Si quelques maîtres sous ses ordres ne possédaient pas toujours Tautorité nécessaire pour en imposer à leurs élèves, M. Actorie savait y suppléer par son autorité personnelle. Néanmoins, il savait par expérience tout ce que, avec de pareils maîtres, on peut avoir à redouter pour la discipline d'une maison. A M. Tourvieille qui lui en proposait un pour la rentrée des classes en 1839, il écrivait respectueusement : « Il me semble que vous êtes trop persuadé que notre maison va toute seule. Si j'ai moins d'embarras que vous et M. Fayolle, croyez que j'ai bien mes misères, moi aussi ».
Au mois de Décembre 1852, il avait du remplacer un excellent surveillant, entré dans le ministère des paroisses, par un jeune séminariste. Il écrivait à ce propos : « M. X..., a été ordonné sous-diacre aux Quatre-Temps de la Noël dernière, et il avait rage requis depuis quelques jours ; c'est vous dire qu'il ne peut avoir encore, ni une grande expérience, ni une grande maturité. Cependant, comme il est plein de bonne volonté et ne manque pas de caractère, je crois que nous marcberons ».
« J'en suis quitte pour me faire rendre compte tous les soirs de ce qui s'est passé dans la journée, et pour payer plus souvent de ma personne, ou plutôt, pour prêter un peu plus de mon autorité au nouveau surveillant, car je n'ai pas besoin de modifier mon système. 11 n'y a rien de saillant depuis le départ de M. C..., la maison marche comme ci -de vaut ».
S'il savait former et diriger les jeunes maîtres, les aider de son ascendant, il savait aussi les encourager, leur dire les paroles qui consolent et relèvent dans les moments d'ennui et de découragenr3nt ; il étudiait leur caractère et s'ingéniait à les prendre par leur côté sensil)le ; ainsi il éci-ivait de l'un d'eux : « Il est susceptible, mais il le sait, et avec un ton d'amitié, on peut tout lui dire ». Il était habile â se concilier l'atiéction de ses collaborateurs, et si l'autorité de sa parole et son talent imposaient à tous le respect et l'obéissance, laljonté de son cœur les lui attachait plus facilement encore. Il aimait â répéter : « Il faut (pie l'autorité soit forte, mais il faut aussi (pi'elle soit bienveillante et paternelle ». Ce fut le caractère de son gouvernement ; il était très Ijon pour ses élèves comme pour ses colla1)orateurs, mais en même temps, très ferme. Si ses procédés étaient accompagnés de ménagements et de douceur, ses décisions, une fois prises, étaient irrévocal)les ; son cœur saignait chaque fois (pi^il devait prononcer une expulsion, mais il ne tergiversait pas avec le devoir.
Son âme de prêtre et de père goûta parfois des consolations bien vives, dans ce ministère toujours pénible et souvent ingrat de l'éducation : « Mon cœur est inondé de joie, écrivait-il le lO Avril 1842, et non seulement le mien, mais aussi celui de tous mes l)ons confrères. La bénédiction de Dieu est visiljlement descendue sur notre pauvre maison de Feyzin. Qu'il soit éternellement béni et loué de sa miséricorde ! Tous les jours, j'en vois (piebjue nouveau trait ; j"ai l)eau m'attendre â tout depuis
quelque temps, je suis toujours surpris de quelque nouvelle merveille de la grâce » .
« Encore ce matin, on est venu m'annoncer, pièces en mains, la conversion d'une pauvre tète sans cervelle, et me donner l'espoir de celle d'un autre élève que j'ai été oljligé de foudroyer hier, à cause d'une faute dont il s'était rendu coupable. Spiriliis ithi vult, spirat : il choisit ceux auxquels je ne pensais pas et auxquels je n'aurais pas cru pouvoir penser raisonnablement. La Ste-Alerge a parlé, je n'en doute pas, et l'Esprit est descendu à sa prière ; il agite visiljlement toute cette masse. Les conversions se font, en général, par le ministère des élèves, c'est-à-dire des congréganistes et des nouveaux convertis ; mais les maîtres ne s'épargnent pas, surtoutM. P. . . qui est admirable » .
Comme M. Actorie se proposait, avant tout, de faire de bons chrétiens des enfants qui lui étaient confiés, ilne négligeait aucun moyen pour y parvenir.
C'est pourquoi il tenait, à juste raison, à leur inspirer le respect d'eux-mêmes et d'autrui, ainsi que nous Tapprend une des premières lettres quil écrivit du Petit Séminaire de Bourg-St-Andéol, le 29 Novembre 1848 :
« Je vous dirai que j insiste beaucoup sur la règle contre le tutoiement et les sobriquets ; j'attache à cette règle, dont je sens toute la sagesse, une extrême importance : lorsque les enfants se respecteront, ils respecteront encore plus leurs maîtres et les bonnes mœurs ; il me semble que ce n'est pas un médiocre avantage que de pouvoir placer un vous entre deux polissons » .
« Tout le monde me prédit que je ne réussirai pas. Nous verrons bien. Jai pour principe qu'on fait des enfants ce qu'on veut, moraliter loquendo. J'ai fini cependant par persuader ces Messieurs qui m'ont promis leur concours ».
Une lettre du 2o Mars suivant nous fait connaître les résultats obtenus : « Le tutoiement a presque généralement disparu, de l'aveu de ceux qui me disaient qu'il ne fallait pas tenter cette expérience, qui, selon eux, ne réussirait pas. Les sobriquets s'en vont de compagnie. Ce n'était pas là un but pour moi, c'est un moyen pour arriver à autre chose ».
L'esprit de foi animait les pensées de M. Actorie, dictait ses paroles et réglait toutes ses actions. Le but qu'il se proposait d'atteindre par l'éducation, c'était la formation de chrétiens et de séminaristes. Pour cela, il ne redoutait ni les épreuves, ni les croix.
En 1843, les fièvres intermittentes dues aux eaux stagnantes qu'une mauvaise administration avait laissé s'accumuler dans la plaine, commençaient à sévir dans le village de Fejzin et notamment au collège situé directement au-dessus du fo3'er d'infection. Après avoir donné des renseignements à ce sujet, M. Actorie ajoutait :
« Dieu merci, le courage ne nous manque pas, ni l'espérance. Il faut des épreuves, je le comprends mieux que jamais ; il me semble, grâces à Dieu, que celle que nous subissons en ce moment, loin do me dégoûter tle ma vocation, m y attache davantage. J'ai grand besoin qu'il en soit ainsi et que
cette disposition aille croissant ; je sens qu'il me manque beaucoup de choses pour être à la hauteur de mes devoirs. Ora pro me ».
Ces sentiments reviennent souvent dans ses lettres, nous en citerons encore une, intéressante â plus d'un titre. -
Mgr Guibert avait transféré, en 1852, le petit séminaire de Bourg-St-Andéol â Aubenas ; le conseil municipal de cette ville avait cédé provisoirement les bâtiments du collège, jusqu'à ce que la construction du petit séminaire fut achevée. Une partie de la population avait vu cette mesure de mauvais œil et avait conservé sa confiance au directeur du collège, qui avait établi une pension où il recevait un certain nombre d'élèves.
Les séminaristes venus de Bourg-St-Andéol avaient apporté à Aubenas l'excellent esprit qui les animait ; dès les premiers jours de la rentrée, M. Actorie avait prêché la retraite et son éloquence lui avait conquis, sur les anciens élèves du collège d'Aubenas, l'ascendant qu'elle lui avait obtenu à Feyzin et à Bourg-St-Andéol. Les cent trente pensionnaires et les soixante externes se pliaient volontiers â la discipline et au travail, sauf quelques rares exceptions, ainsi qu'on devait s'y attendre, après la fusion d'éléments aussi disparates. M. Actorie le constatait ainsi :
« 10 Janvier 1853. — L'ordre règne et la discipline est respectée ; pour vous en donner une idée, il me suffira de vous dire que soixante-douze élèves ont passé les deux premiers mois sans pénitence et mérité la grande inscription » .
« ^'oici le revers de la médaille : >
« On continue â nous faire une guerre aussi acharnée qu'elle, est déloyale et ignoble par les moyens que Ton emploie; c'est vous faire comprendre quel genre d'ennemis nous avons en tête. Cela ne peut durer longtemps. Je viens de frapper un grand coup en renvoyant un élève qui, depuis longtemps, faisait le métier de monter la tête à ses camarades ; l'effet a été prodigieux. Nous nous doutions bien de ce qui se tramait, mais, jusqu'à présent, nous n'avions pu surprendre personne. Je dois ajouter, pour votre satisfaction, que Thonnête famille a reconnu et déclaré que j'avais fait mon devoir, et que le coupable n'avait que ce qu'il méritait » .
« J'espère que nous nous conduirons toujours de manière à avoir pour nous les honnêtes gens. La concurrence nous sert k deux fins ; elle écume notre pot et nous fait veiller de plus près à notre atlaire. Ne vous inquiétez pas <rop ; il faut bien que l'œuvre de Dieu soit traversée; si nous n'avions rien à souffrir, j'aurais peur > .
Tout en prenant les uîoj'ons que lui suggérait son zèle, pour jirocurer k ses chers enfants une éducation vraiment forte et solidement chrétienne, M. Actorie ne conservait pas au même degré que M. Tourvieille, l'attachement aux vieux usages, aux anciennes traditions ; il savait, mieux que lui, céder k propos aux exigences du jour et faire aux idées nouvelles les concessions compatibles avec une bonne éducation.
C'est ainsi que, dès 1841 , il avait établi k Feyzin
la sortie du premier jeudi du mois et il devait s'en justifier auprès de M. Tour vieille : « J'ai eu beau faire, il m'a fallu finir par accorder une sortie ; c'est ce qu'on fait aux Minimes, à OuUins et partout autour de nous. Dans un temps où les enfants sont maîtres, il est impossible que nous ne gardions que les épines ». A la même époque, il avait accordé une sortie de trois jours à l'occasion de la fête de Pâques et pour la même raison.
Tel était l'homme d'éducation qui prit, en Octobre 1859, la direction de l'Institution d'Annonay.Il continua l'excellente œuvre de son prédécesseur, en employant les mêmes méthodes, d'accord avec MM. Clappe et Malbos, qui se succédèrent comme préfets des études et qui furent, à ce titre, chargés des détails d'exécution.
Il ne fit au règlement que de légères modifications ; les unes répondaient à des eircoustances particulières, et les autres, aux désirs manifestés par les parents d'accorder à leurs enfants ce qu'ils pouvaient trouver dans d'autres établissements.
C'est ainsi que, dès Octobre 1859, il retarda le lever, pendant l'hiver, jusqu'à cinq heures et demie ; il établit la sortie du premier jeudi de chaque mois ; il permit aux pensionnaires de la ville d'aller dîner chez eux le premier Janvier, à condition de rentrer à cinq heures, pour les A^êpres et la bénédiction du Très-Saint Sacrement.
Pour la première fois, le 21 Novembre 1859, la promenade se fit musique en tête, et dès lors, ce fait se renouvela à toutes les promenades extraordinaires. «
Ces innovations qui feraient sourire les é(^oliers du xx" siècle, habilués aux vacances du premier de l'An et de Pâques, furent favorablement accueillies, on le comprend sans peine, par les élèves et même par les familles ; mais elles parurent â tout le moins hardies et singulières • aux anciens de la maison, ^JM. Raynaud, Pao-ès et Tracol. Ce dernier le dit nettement à propos de la promenade en musique. « La chose était nouvelle et a étonné plusieurs d'entre nous. Il parait que cet usage existe en beaucoup d'établissements fort recommandables ».
La division de la paroisse d'Annonav amena quelques changements dans les exercices religieux. Depuis le mois de Février 1859, la chapelle des Cordeliers servait d'église à la paroisse de St- François, ce qui constituait une gène considérable pour le collège. M. Actorie réduisit le nombre des messes chantées à celui des grandes fêtes et supprima le chant des Compiles tous les dimanches. Depuis l'établissement de l'Institution à Annooaj, les élèves allaient, la semaine sainte, chanter loffice des Ténèbres a la paroisse. A dater de 1800 et jusque vers i880, les élèves de Ste-Barbe et de l'Externat continuèrent seuls à aller chanter l'office à réghse de Notre-Dame. M. Actorie ne crut pas devoir y envoyer les élèves du collège situé sur une autre paroisse, et ils psalmodièrent l'office avec chant des Lamentations, dans la chapelle des Cordeliers.
Le collège faisait une procession du îSt-Sacrement le jeudi de l'octave de la Fête-Dieu sur la
place'des Cordeliers, le quai Bertrand et la rue du Rhône ; elle fut supjDrimée et le collège assista à celle de la paroisse de St-François, le dimanche suivant.
M. Actorip modifia, dès la rentrée de 1859, l'organisation des classes de français. Il créa un cours divisé en cinq classes, comprenant, avec l'enseignement primaire, celui des langues vivantes et les éléments pratiques des mathématiques et des sciences physiques. Les élèves de cinquième année suivaient, en dehors de leurs cours spéciaux, les mêmes cours de mathématiques et de sciences que leurs condisciples de l'enseignement classique ; quelques-uns même passaient en philosophie, et apprenaient, dans une seconde année de chimie pratique, à faire les analyses élémentaires sous le P. Raynaud ; toutefois cette organisation ne fut complètement réalisée qu'en 1861, c'est-à-dire au fur et à mesure que certains élèves devinrent capables d'entrer dans une classe supérieure.
Signalons, d'après le journal du collège, une autre innovation :
« 17 Juillet 1861. — M. l'économe est parti ce soir, emportant le manuscrit du programme de la distribution des prix, pour le faire imprimer. C'est la première fois que l'on se décide à donner cette publicité au palmarès, dont l'exemplaire unique demeurait, après la cérémonie, enfermé dans les archives ».
« On a aussi adopté un nouveau mode pour adjuger les prix. Il y en a un pour chacune des matières ».
« Les frontispices qui sont adaptés aux livres à
distribuer, ont été et seront désormais imprimés eu français. On ne donne point d'attestation paiticulière pour l'accessit, la mention qui est dans le programme devant sullire ».
« Une autre innovation que l'on a jugée nécessaire, pour que les examens fussent terminés avant l'impression du programme, a été de placer les examens de classe au 15 du mois ; ils étaient ainsi terminés le 17. On occupera les élèves jusqu'à la fin, en leur donnant un travail autre que la préparation des examens, et ceux (jui auront été ou défaut sur certaines matières auront le temps d'y revenir » .
L'expérience prouva bientôt que cette innovation était peu pratique et, deux ans plus tard, on remit de nouveau l'examen aux derniers jours de l'année classique ; seulement on ne le fit pas compter pour le prix, tant qu'on n'eut pas la facilité de faire imprimer le palmarès â Annonav.
Dès 1800, ^I. Actorie s'occupa d'aménager une salle d'étude pour les externes, qui avaient déjà une cour sur une terrasse de l'ancienne maison du Peloux ; il fit ensuite élever sur cette même terrasse une vaste et haute maison qui fournit, pour les élèves de Ste-Barbe, trois magnifiques dortoirs pouvant contenir plus de cent vingt lits. Cette construction put être utilisée â la rentrée de 18()2, et permit d'établir, dans une portion des bâtiments de Ste-Barbe devenue libre, les Religieuses de la Providence, qui furent chargées de la cuisine, de la lingerie et de l'infirmerie de cette maison, comme elles l'étaient déjà de ces divers
services au collège, depuis deux ou trois ans.
Mgr Delcusj avait nommé M. Actorie supérieur de cette communauté et de celle des Religieuses Ursulines. Ces bonnes Religieuses surent apprécier le dévouement et l'expérience de M. Actorie, qui ne se ménageait pas à leur service, et elles recevaient comme des oracles ses sages avis et ses précieux encouragements. Il avait, du reste, pratiqué déjà de longues années ce ministère, en qualité de supérieur des Religieuses Ursulines de St-Sjmphorien d'Ozon (Isère), et bien qu'il ne lût plus àFeyzin, il était encore leur supérieur, quand l'insalubrité de leur monastère obligea ces Religieuses à s'établir à St-Cjr au Mont-d'Or (Rhône). Ce fut par ses soins et sous ses jeux, que fut faite une nouvelle rédaction des règles données par M. Tourvieille aux Religieuses de la Providence, et qui devaient être mises à l'essai pendant une dizaine d'années, d'après l'ordre de Mgr Guibert.
Mgr Delcusy, auquel M. Actorie les présenta, lui laissa toute liberté pour les faire imprimer ; mais le prudent supérieur ne crut pas le moment encore venu, et ce ne fut que dix ans plus tard, qu'elles reçurent l'approbation épiscopale et V imprimatur .
Honoré de l'estime et de l'amitié de Mgr Guibert qui, pendant une dizaine d'années, l'avait vu à l'œuvre dans les petits séminaires, qui avait apprécié ses mérites, ses vertus sacerdotales et son dévouement à l'Eglise, M. Actorie professait pour ce sage et saint prélat une vénération profonde, une confiance sans bornes, une affection vraiment
filiale. Aussi â peine avait-il été nommé supérieur de la Société de St-Basile, qu'il était allé à Tours, pour ouvrir à Sa (irandeur son cœur et son âme, demander ses conseils, et recevoir ses avis sur la direction à donner â r(euvre et sur les moyens à employer afin de l'étendre et de la fortifier.
En Octobre 1864, il manifesta à Sa Grandeur l'intention d'aller lui rendre visite et il en reçut une lettre dont nous extrayons les passages suivants : « J'avais bien appris que votre santé était un peu dérangée, mais j'étais loin de penser qu'il y eût une de ces maladies qui conduisent jusqu'aux portes de l'éternité Puisque vous êtes maintenant rétabli, on peut parler tout à l'aise du danger auquel vous avez échappé. Je pense que notre bon saint Martin, pour lequel vous avez montré tant de zèle, n'aura pas été étranger à votre guérison. Il faut maintenant faire un pèlerinage à son tondjeau pour le remercier et lui demander l'afiérmissement de cette santé, si nécessaire à l'œuvre qui vous est confiée ».
« Venez me voir quand vous voudrez avec votre compagnon de voyage. A'ous serez reçu avec l'atiéction que vous me connaissez. Si vous venez pour la St-Martin, je serai oljligé probablement de vous faire coucher au Séminaire pendant les deux jours où les évèques sont chez moi ; mais cela est un petit inconvénient, puisqu'il n'y a qu'une rue entre l'Archevêché et le Séminaire. A'ous serez témoin d'une très belle cérémonie ».
La maladie à laquelle ^Igr (Uiibert faisait allusion était une attaque d'apoplexie, qui avait frappé
^I. Actorie au mois de Mai précédent et qui avait mis, pendant plusieurs jours, sa vie en danger. Il était parfaitement remis et en pleine santé quand, le 11 Octobre, il partit d'Annonaj, avec son frère Achille, pour se rendre à Tours.
Il ne voulut point passer devant Feyzin, sans voir ses confrères et ses chers novices; c'était, dans sa pensée, un arrêt de quelques heures : c'était dans les desseins de Dieu, le terme de son voyage et la fin de sa vie. Il fut frappé dans la nuit d'une congestion cérébrale, et, malgré tous les secours de l'art, il rendit son àme à Dieu le 28 du même mois. Il fut inhumé dans le clos de cette maison de Feyzin où il avait tant travaillé, prié et souffert, où il avait établi le noviciat, qui devait être fermé seize ans plus tard, et où sa dépouille mortelle repose encore à côté de celle de son cher ami, le bon père Coupât et de M. Barnavon, un de ses meilleurs auxiliaires, aux petits séminaires de Bourg-St-Andéol et d'Aubenas.
Nous ne saurions mieux terminer ces pages consacrées à la mémoire de M. Actorie, qu'en citant quelques extraits des lettres écrites à l'occasion de sa mort par des prélats qui l'avaient intimement connu.
Mgr Chatrousse, évèque de Valence écrivait : « M. Actorie était si supérieur en tout genre ! Il ne l'était pas seulement par son titre, il l'était surtoui par sa piété, par son instruction, par sa capacité ».
« C'est une véritable perte pour votre Société qu'il dirigeait avec tant de sagesse, il possédait
mieux que qui (|ue ce soit, son esprit et ses traditions ».
«. Pour moi, je perds en lui un bon diocésain, et surtout un vieil ami ; j'étais heureux quand, en traversant notre ville, il pouvait me donner quelques instants; il avait tout à fait remplacé pour moi le vénérable et excellent M. Tourvieille ».
Son ancien condisciple, Mgr de Charbonnel écrivait :
« Je puis donner à votre grande douleur cette consolation que la confiance intime qu'il avait bien voulu me donner en plusieurs circonstances et notamment â la dernière retraite, m'avait t'ait admirer en lui beaucoup d'humilité et de délicatesse de conscience. Il me semble aussi qu'il était sous l'impression de sa tin prochaine ; il n'a donc pas été surpris et notre bon Sauveur l'aura trouvé prêt à rendre compte de son administration et des grands talents dont il l'avait richement doté ».
« Je Taimais autant (jue je l'estimais et je me plaisais à penser au bien qu'il faisait et qu'il ferait encore à la tète de votre belle œuvre. Que les desseins de Dieu sont impénétra1)les ! Heureusement que vos traditions sont fortement enracinées et que votre esprit est excellent ».
Son Eminence le cardinal Donnet écrivait de son côté : « Le coup qui a frappé votre chère Congrégation, m'a atteint moi-même au plus sensible de mon cœur ; j'étais si loin de m'atlendre â une semblable nouvelle ! Il me semble qu'il n'y a que quelques jours que je serrais les mains de ce vénérable M. Actorie, qui était pour moi le survivant de ces
vieux maîtres dont la mémoire m'est si précieuse, et le coûtinuateur des vertus et des mérites de son oncle, votre premier Supérieur, le père d'une génération à laquelle je suis fier d'appartenir ».
« Votre douleur est donc la mienne et mes prières s'unissent aux vôtres et à celles de vos confrères. Veuillez être mon interprète auprès d'eux et les assurer de la constance de mon affection et de mon dévouement pour cette maison d'Annonay, qui me rappelle les affections les plus douces et les souvenirs les meilleurs de ma vie ».
Mgr Dabert : « Cette perte est grande pour votre pieuse Société ; elle est grande aussi pour le clergé de Viviers, dont il était, par sa science et par son talent de parole, un des plus beaux ornements ».
Enfin, Mgr Guibert: « La nouvelle de la mort de votre digne supérieur a été foudroyante pour moi comme pour vous. J'attendais ce cher M. Actorie ; j'avais fait préparer son appartement et celui de son frère. Quand je vis qu'il n'arrivait pas au jour marqué, je commençai à éJ)rouver quelques inquiétudes, mais j'étais loin de m'attendre à cette terrible nouvelle. Elle m'a paru tout d'abord comme un rêve et je n'en suis pas encore bien revenu ».
« Vous savez combien j'étais attaché à ce cher supérieur; c'était pour moi un véritable ami. Indépendamment des services qu'il avait rendus à mon diocèse, quand j'étais à Viviers, il s'était établi entre lui et moi, des liens d'une véritable affection, à cause de la communauté de nos idées. Il avait d'ailleurs de si grandes et de si belles
qualités ; je n'ai pas rencontré de vertu plus pure, plus sincère, plus solide. C'était le type du véritable p^^ètre de Jésus-Christ ».
« Votre Congrégation fait une perte immense, je ne dis pas irréparable, parce que Dieu, dans sa bonté, répare tout. Il vous restera toujours ses exemples et ceux de vos anciens supérieurs » .
Nous ne pouvons, dans cet historique, séparer les deux frères qui travaillèrent de longues années à la même œuvre ; c'est pourquoi nous consacrerons quelques lignes à M. Achille Actorie.
Né â St-Jean-en-llovans en 1813, il fît ses études classiques à Annonaj^ et à Fejzin. Sans entrer dans l'état ecclésiastique, il professa plusieurs années les classes de (irammaire dans cette dernière maison, dont il devint économe en 1838.
Quand Tlnstitution de Fe.vzin fut fermée, M. Tourvieille lui offrit les fonctions de sous-économe à Annonay, c'est-k-dire, la surveillance des divers services matériels delà maison ; ^I. Achille seconda et soulagea ainsi l'économe, ^I. Poll3% qui était en même temps professeur de philosophie et aumônier des Religieuses Ursulines. Nommé économe en 1856, il remplit cet emploi jusqu'en 1800 ; â cette époque, la mort d'un de ses frères le ramena au pays natal pour prendre soin de ses neveux et pour veiller sur leurs intérêts. Il mourut vers 1890.
M. Achille Actorie fut un auxiliaire précieux pour l'Institution d'Annonaj. Absolument dévoué à ses intérêts, fort entendu en atiaires, il lui rendit par son expérience et son savoir-faire, d importants services.
Bon, aimable, complaisant, plein de tact, il n'avait pas de peine à se faire aimer et estimer, par la manière dont il remplissait ses fonctions toujours délicates et par l'aménité et la délicatesse de ses rapports avec les professeurs, les parents et les élèves.
La nature de ses occupations ne lui permit pas d'exercer sur les enfants une influence éducatrice aussi considéraljle que celle de son ami, le P. Rajnaud ; néanmoins, il savait, quand l'occasion s'en présentait, donner comme lui, un bon conseil, faire une observation paternelle qui était généralement bien reçue.
Comme le P. Raj^iaud, il vécut toujours en excellent chrétien et sa présence quotidienne à la messe de communauté, ses communions assez fréquentes étaient un bel exemple pour les jeunes gens et un véritable apostolat.
Il nous faut maintenant revenir sur nos pas pour parler du successeur de M. l'abbé de Montgolfier à la tête de la pension Ste-Barbe.
André Charmant, né k Annonay en 1802, avait interrompu le cours de ses études au collège et s'était livré au commerce pendant trois ou quatre ans. S'il faut en croire les souvenirs de M. Tracol, « ses premiers essais ne furent pas infructueux et ceux qui l'initiaient aux affaires, observant son ardeur au travail, son esprit d'ordre et de méthode, son tact, son savoir-faire, en un mot ses remarquables dispositions pour le commerce, lui présageaient le succès, la fortune ».
Ils se trompaient comme se trompa le chirur-
gien qui, au conseil de revision, voyant le corps frêle et chétif du jeune Charmant, le déclara impropre au service militaire, et annonça sa mort pour la prochaine chute des feuilles.
Dieu avait d'autres desseins sur ce jeune homme ; il lui réservait de longues années de travail auprès de la jeunesse, avec tout le succès que peut amhitionner le cœur d'un prêtre.
A la suite de la mission de 1821, André Charmant résolut de consacrer complètement sa vie au service de Dieu et des âmes ; il revint au collège continuer ses études et les acheva en 1824. Entré dans l'enseignement, il professa d'abord à Maison-Seule, puis fut nommé économe à Privas, en 1828. Il y remplit cette fonction })endant treize ans, à la satisfaction de tous, grâce à ses aptitudes, à son esprit fin et délié, à son caractère doux et aimable ; il mérita d'avoir son nom associé à celui de M. FayoUe dans la mémoire de tous ses anciens élèves.
Il fut ensuite envoyé comme professeur à la Grande-Sauve (Gironde) et après avoir été directeur des jeunes maîtres à Annonaj', il fut nommé, en 184 1, supérieur de Ste-Barbe, où il mourut le 21 Mars 1878.
11 possédait les qualités nécessaires pour bien remplir ce ministère et remplacer convenablement les deux saints prêtres, MM. Duret et de ^lontgolfier, qui l'avaient précédé.
S'il n'avait pu se livrer longtemps à l'enseignement k cause de la faiblesse de sa santé, il avait montré, comme économe, des talents
d'administrateur bien précieux pour une maison aussi pauvre que Ste-Barbe.
D'autre part, il avait appris à gouverner les jeunes gens à l'école de cet excellent éducateur que fut M. l'abbé Fayolle et avait mis ses exemples à profit.
Doué d'un jugement droit, d'un rare bon sens, d'un caractère calme et réfléchi, il unissait, dans son gouvernement, une sage fermeté à une douceur proverbiale. 11 avait un grand esprit de foi, une piété vive et tendre, un zèle ardent pour le service de Dieu et en particulier pour le recrutement des vocations ecclésiastiques. Sans être orateur, il avait, dans son âge mûr, prêché avec succès plusieurs retraites, dans des collèges ou des communautés religieuses. Il sut toujours, par sa parole publique ou par des entretiens privés, entretenir à Ste-Barbe l'esprit de ferveur et de piété qui doit être la caractéristique d'un petit séminaire.
Il nous est doux de donner ici le jugement d'un de ses anciens élèves en confirmation des lignes qui précèdent : « Pendant les trente-quatre ans que M. Charmant a administré Ste-Barbe, il ne s'est pas départi un seul instant de l'esprit que son saint fondateur y avait établi; esprit de foi, de piété et de paternité ».
« Toujours bon, toujours affable, M. Tabbé Charmant gagnait tous les cœurs. Il n'est pas un de ses anciens élèves qui n'ait gardé de lui le plus affectueux souvenir. Sa santé, quoique frêle et débile, ne l'empèohait pas de rejjiplir minutieuse-
ment ses fonctions. Grâce à ses bons exemples, à ses paternelles exhortations, la maison de Sainte- Barbe est encore ce qu'elle a élé depuis sa fondation : une pépinière de prêtres animés de l'esprit de leur saint état, qui lui sont en partie redevables de leur vocation ».
Nous n'avons rien â ajouter â ce suprême hommage rendu à son ancien supérieur par un cœur reconnaissant.
Après la mort" de M. l'abbé Actorie, le collège fut dirigé pendant quelques mois, par M. l'abbé Joseph Malijos, qui avait remplacé ^I. labbé Clappe, comme préfet des études en 1862. Après avoir été supérieur du petit séminaire de Vernoux, de ISTO k 1880, il revint terminer sa vie dans la l'etraite, à Annonaj, où il mourut en 1884. Professeur, il avait enseigné plusieurs années dans les Institutions d'Annonay et de Privas, avant d'aller en Amérique, où il passa six ou sept ans. Avec une intelligence vive, pénétrante, primesautière, il comprit rapidement la langue, l'esprit, les habitudes et les mœurs de ce pays ; aussi devinl-il un précieux auxiliaire do ^L Soulerin dans l'administration du collège que ce dernier avait fondé â Toronto (Canada), et de ^Igr de Charbonnel, dans le service des missions, auipiel ^I. Malbos consacrait son zcle pendant la })lus grande partie des vacances.
Doué d'une remar({uable facilité d'élocution. il eût parlé une langue très littéraire et aurait même pu devenir un orateur, s'il eût voulu s'astreindre a écrire plus souv(Mi(. nu lion do se li\r(M- ordinaire-
ment aux hasards de l'improvisation, après une préparation sommaire.
Préfet des études, il possédait, avec les connaissances littéraires et scientifiques qu'exigeait cette fonction, l'expérience des enfants et la fermeté nécessaire pour les conduire; aussi M. Soulerin, qui avait précédemment apprécié ses qualités, lui conserva-t-il la confiance que lui avait montrée M. Actorie et lui laissa-t-il à peu près complètement la direction du collège, quand il y revint comme supérieur en 1865.
. CHAPITRE 11 Direction de M. Soulerin
Jean-Marie Soulerin, né à Ailhon (Ardéche), en 1807, était parent de M. Tourvieille, qui l'amena très jeune au collège d'Annona}', où il fit des études aussi solides que brillantes. Lauréat des classes de lettres et des cours de sciences, il débuta dans l'enseignement à Annonaj, professa deux ans la Philosopliie au Séminaire de Grenoble, ensuite la Rhétorique ou la Philosophie pendant dix ans a Feyzin, et devint directeur des études à Annonay, de 184:^ à 185:?. Il partit alors pour le Canada et fonda à Toronto un collège-séminaire, sous les auspices do Tévèque du diocèse, Mgr de Charbonnel. Revenu comme supérieur général des prêtres de St-Basile, au collège d'Annonaj, en Juin 18P)5. il y mourut au mois d'Octobre 187'.».
Nous essaierons de retracer sa physionomie morale et intellectuelle, à l'aide de jugements portés par des hommes graves, Ijicn placés pour le connaître et pour l'apprécier.
Le 4 Août 18:)(), M. Actorie, son supérieur et son ancien professeur d'Humanités, écrivait à M. Tourvieille : « J'ai à vous faire une proposition qui ne me semble souffrir aucune dithculté ; il s'agit de l'abbé Soulerin et du désir que nous aurions qu'il vous accompagnât dans votre voyage d'Italie. Il a examiné ses Ressources financières et il s est convaincu qu'il était en mesure de supporter les
frais de ce voyage. Il ne vous demande qu'une chose que vous ne pouvez poliment lui refuser, c'est l'honneur d'être en votre compagnie ».
« Sérieusement, je tiens beaucoup à ce qu'il soit de la partie ; j'y vois pour lui et pour la maison de Feyzin beaucoup d'avanCages. Je me bornerai à vous en indiquer un. L'abJjé Soulerin n'a vu le monde que par le trou d'une aiguille'* il est aimé et respecté de tous les élèves qu'il instruit, et il ne fait jamais de pas de clerc ; il n'ose pas se lancer, il n'a pas encore sur notre monde l'ascendant d'un homme fait ; il n'a pas assez de contenance pour son mérite et pas assez de hardiesse pour le mettre en œuvre. Je crois que la timidité rempêclie de s'attaquer rondement à quelques élèves qu'il pourrait, je crois, gagner mieux qu'un autre; faites-lui voir le Pape et les cardinaux, et alors il n'aura plus peur de personne ».
Cette demande si chaleureusement faite ne fut pas accueillie, nous ne savons pour quelle raison. M. Soulerin dut attendre jusqu'en 1844 pour voir l'Italie ; il j accompagna alors un élève du collège, M. d'Aigremont; l'année suivante, il visita avec lui l'Angleterre et la Belgique et il écrivit d'une façon fort intéressante le journal de leur voyage.
En Novembre de cette même année 1836, M. Tourvieille l'envoya à Paris avec M. Clappe, pour préparer l'examen de la licence ès-lettres. ^I. Clappe, nous l'avons déjà dit, interrompit ses études pour^des raisons de santé, et M-. Soulerin, qui avait d'abord tenté l'épreuve au mois de
Mars 1837, •échoua une seconde ibis â la session de Juillet de la même année.
Nous avons 'trouvé deux lettres se rapportant à ce fait ; elles nous ont paru assez intéressantes pour être puldiêes. La première émane de M. l'abbé l)Ourdillon. Il n'appartenait pas à la société de St-Basile, et quand il avait appris le prochain dépai't de ^BI. ('lappe et Soulerin, il avait prié ^I. Tourvieille de le remplacer et avait accompagné ses deux amis â Paris. Simple clerc, il avait suivi les cours de la Sorbonne et passé Texamen de la licence ès-lettres, sans se faire connaître comme ecclésiastique. Il écrivait â M. Raynaud :
« Je ne vous, dir^i pas qtie je suis licencié, M. Soulerin a eu l'attention de vous Tannoncer ; la mésaventure de ce cher confrère m'a ôté tout le plaisir de ma réussite. Il paraît que son costume et son air ecclésiastiques lui ont fait grand tort, car hier encore, on m'a dit à la Sorbonne, qu'il avait très bien répondu et que ses compositions étaient assez bonnes ; qu'au reste, il s'en était fallu de l)ien peu (|u il ne fût reçu ».
« Pour ma i)art, je iTai (piâ remercier Dieu d'un succès auquel j'avais bien moins de droits, ne pouvant conq)ter (pie sur quelques réminiscences de latin el de grec et sur le soin que j'avais eu de ne pas faire connaître ma vocation aux examinateurs. Quciqitcs-uas de ces • Messieurs ont pour les ecclésiastiques une antipathie quils savent mal déguiser ».
La deuxième lettre était adressée â M. Tavernier, maire d'Annonay, par un des examinateiu's.
M. St-Marc Girardin, son collègue à la Chamïjre des Députés :
« Mon cher collègue,
v< A^ous savez déjà le mauvais succès de M. Soulerin. Je Tai vivement défendu et soutenu, et cela ])ar esprit de Justice, car il avait très bien répondu à son examen oral. Je suis fâché de n'avoir pu le faire recevoir, et je ne vous écris aujourd'hui que pour vous prier de faire savoir à ce professeur que la Faculté a regretté ds ne pouvoir l'admettre, et que le doven surtout a fait remarquer les progrès qu'il avait faits depuis le dernier concours de licenc3. J'ai pensé que ce témoignage pourrait être agréable à M. Soulerin, et je vous prie de le lui transmettre ».
L'accusation portée par M. Bourdillon était-elle fondée ? Nous ne voudrions pas l'affirmer ; nous nous contentons de "mettre sous les yeux du lecteur les pièces du procès, observant toutefois, qu'en 1837, la lutte était déjà vive entre les adversaires et les défenseurs du monopole universitaire. Quelques professeurs de la Sorbonne avaient été dénoncés, dans la presse ou à la tribune des Chambres, pour la doctrine antichrétienne qu'ils enseignaient dans leurs c(uu's publics.
Cet état des esprits ne pourrait-il pas expliquer, soit l'attitude peu bienveillante, nous ne disons pas injuste, d'un examinateur, s.oit le jugement défavorable du jeune licencié ?
Quoi qu'il en soit de ce fait, nous tenons à déclarer, d'après notre expérience personnelle et celle de nos confrères, que les professeurs des Facultés
constituent actuellement, pour l'enseignement secondaire, un jury aljsolument à Taljri de toute suspicion, digne de l'estime et de la confiance de tous.
Depuis la loi de 18-jO, comme avant cette loi, les élèves de l'Institution d'Annonay ont toujours proclamé l'alisolue impartialité de leurs examinateurs et ce nous est une véritable satisfaction de rendre en leur nom ce témoignage puljlic aux professeurs des Facultés de la région du Sud-Est.
Revenons, api'ès cette digression, à ^I. l'abbé Soûler in.
Le 2 Janvier 1847, M. Tourvieille, adressant à M. le Recteur de l'Académie de Nîmes, ses soubaits de bonne année, lui disait : « Voila quarante-quatre ans que je suis dans l'enseignement, soit comme professeur, soit comme cbef. J'ai payé de ma personne et, si j'ose le dire, payé mon tribut. L'âge emporte sinon la volonté, du moins les forces. Il me reste un devoir, et vos bontés passées me permettent, Monsieur, de compter sur toute votre bienveillance pour m'aider à le remplir ».
« Je pense à me donner un successeur qui fasse prospérer un établissement qui a absorbé ma vie entière ».
« J'ai porté mes vues sur l'abbé Soulerin. A l'âge de vingt ans, je lui ai donné la classe de Philosophie. Un an plus tard, il a été envoyé à Grenoble pour professer le même cours à soixantedix élèves ; c'était en 1828; depuis, il a toujours enseigné la Rhétorique ou la Philosophie. Depuis cinq ans, je lai auprès de moi en quaHté de
censeur. Il s'acquitte de sa charge avec zèle et distinction. Il est bachelier ès-lettres et ès-sciences, il a enseigné l'Anglais et l'Italien. C'est un sujet complet et tel que fort peu peuvent lui être comparés. Vous connaissez, Monsieur, sa doctrine on fait de littérature. Il est très estimé dans la ville et des parents qui m'ont confiés leurs enfants ».
Le 18 Février, M. Tour vieille écrivait encore à M. le Recteur: « J'éprouverai quelque difficulté de la part du sujet sur lequel j'ai porté mes vues. Sans m'être ouvert à lui, je sais que le fardeau ne lui sourit pas; non seulement il ne désire pas la première place, mais il la redoute. Je suis très satisfait de la manière dont il mène les études et conduit les élèves. 11 a la confiance de tous les professeurs. Je suis persuadé, malgré tout cela, que je trouverai de la résistance dans, sa modestie. Si, vers le commencement du Carême, vous daigniez, Monsieur, nous honorer de votre visite, aidé par vous, j'espère que nous lèverons d'abord ici cet obstacle ».
Ce projet ne se réalisa pas, nous ignorons' pourquoi; au mois^ d'Août 1852, ^I. Souleriu s'embarquait au Havre avec trois de ses confrères, pour aller rejoindre Mgr de Charbonnel et M. Molonj au Canada. Il y passa treize ans, occupé aux travaux de l'enseignement, à ceux du saint ministère à la cathédrale de Toronto ou à la paroisse du collège, enfin, à l'administration du diocèse.
Voici le jugement que portait sur lui Mgr de Charbonnel, dans des lettres de diverses époques :
« 18 Novembre 1852. — M. Soulerin a déjà conquis l'estime de tous ceux qui l'ont vu : quelle raison et quel calme dans cette âme bonne et Simple, forte et élevée! »
« IV) Septembre 1853. — Comme ami, son conseil m'est on ne peut plus cher, je lui trouve tant de cette bonhomie qui a des promesses spéciales ».
« 21 Janvier 185(3. — C'est un vrai trésor que noire Soulerin ».
Mgr de Charl)onnel confirmait ses jugements peu après cette dernière lettre par un acte qui donnait la mesure de son estime et de sa confiance pour le Supérieur du collège St-Michel. Partant de Toronto pour un voyage en Europe qui devait durer deux ans, il le nommait administrateur de son immense diocèse.
Cette charge lourde et difficile en tous temps et en tous pays, l'était Ijien davantage dans cette contrée H à cette époque. En cinq ans d'une administration à la fois active et prudente, Mgr de Charbonnel a\'ait créé beaucoup d'ceuvres catholiques, indispensables au milieu d'une population en grande majorité protestante ; églises, écoles, orphelinats et hôpitaux; â son départ, tout cela, quoi({uo organisé solidement,, avait besoin d'être soutenu, pourvu de ressources; l'administrateur devait porter- un o'il attentif sur ces diverses (euvres.
Monseigneur avait amené de France et de Helgic^ue un certain nombre de prêtres, aux(|uels il avait confié, après deux ou trois ans de séjour, des missions ou paroisses importantes ; or, la popula-
lion catholique, à peu près toute irlandaise, professait une préférence marquée, assez naturelle d'ailleurs, pour les prêtres de sa nationalité, et cette question de races suscitait quelquefois des embarras et des difficultés qu'il fallait savoir résoudre avec beaucoup de tact et une sage prudence.
M. Soulerin ne se montra pas inférieur à sa tâche. Bien qu'il dût s'occuper de la direction du collège, établi provisoirement en location, et delà construction des bâtiments qu'on élevait à cette fin en dehors de la ville, il trouva le temps pour suffire à ses multiples obligations, et il remplit ses devoirs d'administrateur k la satisfaction des fidèles et du premier Pasteur du diocèse.
Aussi quand, en 1860, ce dernier quitta définitivement son diocèse pour embrasser la vie religieuse dans l'ordre de Saint-François, c'est encore à M. Soulerin qu'il remit l'autorité et les pouvoirs d'administrateur, jusqu'à la nomination de son successeur.
L'œuvre que M. Soulerin avait fondée en Septembre 1852, à Toronto, avait prospéré sous sa direction aussi habile que ferme et intelligente ; il Tavait développée peu à peu et lui avait acquis une juste réputation parmi les catholiques du Haut-Canada et des Etats-Unis. Lui-même avait mérité et obtenu les sympathies de toute la population catholique et l'un de ses collaborateurs, M. Malbos, rentré en France avant lui, pouvait lui écrire : « Elèves, professeurs, public, vous estimaient, aimaient et vénéraient ». Ce n'était pas de
la flatterie, car le même prêtre écrivait à un de ses amis : « M. Soulerin était admirable au milieu des difficultés, il a fait merveille à Toronto ».
Les qualités maîtresses de M. Soulerin pourraient se résumer ainsi, d'après les documents que nous avons cités : une intelligence, ouverte et cultivée, un jugement droit, un caractère grave et calme, une volonté ferme et une grande connaissance des hommes et des choses. Depuis 1836, il avait vu le monde autrement que par le trou d'une aiguille; ces trente années lui avaient fourni de nombreuses occasions, dont il avait profité, d'acquérir d^ l'expérience, d'exercer ses talents et de développer ses qualités naturelles.
Il en est une à laquelle nous devons d'autant plus rendre hommage, qu'elle paraissait moins sous l'apparente froideur de son caractère ; c'était la bonté d'âme.
Sa nature un peu timide éprouvait comme une sorte de gêne et de pudeur â exposeï' aux regards ses sentiments intimes ; il n'était donc guère expansif et cette réserve pouvait tromper sur la tendresse de son cœur, fort grande en vérité ; nous ne serons contredit par aucun de ceux qui ont eu le bonheur de vivre en sa compagnie; surtout pendant les quinze' dernières années de sa vie.
Ce fut le 10 Juin LS!)-"), â onze heures et demie du matin, que M. Soulerin, descendant de la voiture pul)lique, et sans prendre le temps de changer de costume et de se reposer, fit son entré? dans la coiu' intérieure du collège, où, maîtres et élèves étaient réunis pour le recevoir solennellement.
L'attente des élèves fut quelque peu clécue. M. Soulerin était d'une taille au-dessous de la moyenne ; son costume de clergyman, c'est-à-dire, pantalon, longue redingote fermée avec collet romain et chapeau haute forme, ne contribuait pas à lui donner. du prestige ; fatigué des suites d'une traversée péniljle et d'un long voyage en chemin de fer, il répondit en quelques mots simples et courts au compliment de bie avenue que lui adressèrent les élèves.
Rien de tout cela ne rappelait le port et le geste magnifique de M. Actorie, qui frappait et saisissait son auditoire dès les premières paroles ; aussi, malgré l'octroi d'un grand congé, l'accueil des élèves fut marqué au coin de la siirprise, de l'étonnement, mais non de Tenthousiasme, et finit même par tourner à la froideur.
Un des musiciens demanda, au nom de ses camarades, la permission de sortir pour le congé, musique en tête. Ignorant, sans doute, l'usage introduit par M. Actorie et se rappelant les principes de M. Tourvieille sur ce point, M. Soulerin crut devoir refuser. La déception des élèves fut alors complète ; le nouveau Supérieur n'arrivait pas du premier coup, à conquérir leur estime et leur affection.
11 lui fallut toutefois peu de temps pour effacer de leur esprit cette mauvaise impression, et dès qu'il eut pris réellement contact avec eux par la lecture des notes dans les classes, ce léger nuage fut dissipé.
Revenons maintenant au collège et notons les faits plus ou moins importants de son histoire, qui peuvent intéresser.
Nous copions dans le journal les pages suivantes relatives k l'inondation qui dévasta Annonay le 22 Octol)re 18(m :
« Nous avons eu dans la soirée, un de ces désastres qui feront époque dans les fléaux, dont notre ville a été jamais le théâtre et l'objet. A la suite d'un orage et dune forte pluie, vers (*) heures, une trombe d'eau a inondé toute la localité. Dans un instant, tous les réverbères ont été éteints ; l'eau qui descendait des hauteurs de St-Denis ou des environs, a envahi, avec les eaux de la rivière, la place des Cordeliers qui est devenue un étang ».
« Bientôt la cour d'entrée du collège, l'église, la sacristie, la loge du portier, la cuisine, le réfectoire, etc., ont été inondés. Les tonnerres, les éclairs, l'obscurité, le fracas des eaux qui entraînaient tout sur leur passage, présentaient un spectacle tellement efïVayant, qu'on ne peut guère s'en faire une idée ».
« L'eau remplissait toute la chaussée, montait sur le trottoir de la i:ue Montgoltier, en face du collège, quoiqu'elle soit en pente. Un bazar en planches, qui était sur la place, fut emporté en -quelques instants et l'eau entraînait (.-à et la îe*s caisses et les planches. Enfin, tout était dans la consternation, surtout dans nos quartiers et sur les l)ords des rivières. Les inondations de 1840 n'oXaient ri<?n en comparaison...»
« Nous avions emporté en toute hâte les vases sacrés et les ornements qui sont dans les crédences de la' sacristie. La sainte Réserve avait été transportée du maître-autel â la chapelle des congrégations » .
« A 0 heures du soir, la pluie continuait encore, mais l'eau avait commencé à décroître, nos enfants 'avaient pu pénétrer au réfectoire, à l'heure du souper, grâce aux efforts que firent nos domestiques pour leur fraj^er le passage ».
, « Le lendemain, nous avons reconnu que les voûtes des classes qui sont sur la cour d'entrée, avaient un peu cédé. Le mur intérieur qui sépare le grand corridor de nos chambres, étant sans doute moins solide que les murs extérieurs, laissa apercevoir une lézarde assez grande dans la chambre de M. le Supérieur. D'où il faut conclure, aussi bien que de plusieurs autres observations, que ce mur avait dû s'affaisser quelque peu, par suite de l'eau entrée dans les classes. La cour d'entrée était pleine de vase et tout à fait impraticable. On s'est mis au travail pour réparer ces malheurs, qui ne sont rien, quand on pense k ce qui est arrivé sur les voies publiques, dans les fabriques, dans nombre de maisons particulières, dont une, par exemple, s'est écroulée au-dessous de Ste-Barbe ».
L'année scolaire 1865-66 marqua la fin de l'enseignement de M. Rajnaud. Son âge et sa santé réclamèrent impérieusement le repos que ce vaillant avait peine à s'accorder après quarantequatre ans d'un labeur vraiment considérable et d'un rare dévouement à l'éducation de la jeunesse.
En Août 1866, il se retira dans la commune de Prades, près Vals-les-Bains, où il avait une partie de sa famille, et où il avait contribué largement à relever un ancien pèlerinage à la Ste-Croix.
« On sait, nous dit le journal, que M. Ptaynaud a fait bâtir à ses frais la charmante petite église gothique du calvaire de Prades, la chapelle de N.-D. des Sept Douleurs et reconstruire les stations de pèlerinage » .
« Il emporte dans sa retraite les regrets de tous les élèves qui ont eu l'avantage de le connaître et de l'apprécier, avec notre vive reconnaissance et les sentiments d'affection que son excellent cœur lui mérite si bien de la part de tous ceux qui l'ont connu et surtout de nous, avec qui il a vécu comme un frère de si longues années ».
Le 12 Août 1866, l'égUse de St-Francois fut consacrée et livrée au culte. Le service paroissial s'était fait dans la chapelle de l'étabhssement pendant sept ans, non sans gêne et sans difficultés.
Quelques jours plus tard, on cessa même d'j célébrer, le dimanche à 9 heures, la messe k laquelle le collège était obligé, d'après les conventions de 1822 et de 1852, en faveur des habitants du quartier.
Le journal nous explique l'origine du fait qui ne se produisit d'aillem^s qu'avec l'agrément de Tautorité municipale.
« M. le curé de St-François désirant attirer, autant que possible, tous ses paroissiens à la nouvelle église, a pensé qu'il vaudrait mieux que la messe qu'il leur donnait à huit heures et demie, fût placée k neuf heures, et celle du collège supprimée ».
« Cet arrangement nous débarrasse nous-mêmes d'un assujettissement auquel nous sommes heureux
de pouvoir nous soustraire-, en même temps qu'il éloigne de notre église le mouvement et le concours des gens du dehors. Nous sommes aujourd'hui vraiment chez nous, quoique nous laissions la porte de l'église ouverte, pour favoriser la piété des fidèles ».
Quand il écrivait ces lignes, M. Tracol était sur le point de quitter ces vieux bâtiments qu'il avait fréquentés ou habités depuis 1808, c'est-à-dire, près de soixante ans. M. Soulerin venait, en effet, d'acheter aux ReUgieuses du Sacré-Cœur, le couvent qu'elles avaient construit en 1854 sur la colline St-Denis, et quelles avaient quitté à la fin de l'année scolaire 18()4-()5.
Laissons encore parler M. Tracol :
« Une atiaire du plus haut intérêt pour nous, vient de se conclure par un nouveau trait de cette Providence toute particulière qui nous a conduits jusqu'ici ».
« Notre dernier supérieur avait compris combien il importait à l'avenir de notre œuvre, qu'elle fût établie chez elle, dans une propriété qui l'affranchît de toute dépendance. Pour cela, tantôt on avait pensé à faii'e l'acquisition d'un local, du côté de la Recluzière, pour y placer les nouvelles constructions, tantôt à tirer parti des bâtiments de Sainte- Barbe, en les augmentant et en les régularisant du mieux possible, de manière à y établir tout le peisonnel des différentes sections de maîtres et d'élèves. Ces deux projets présentaient de grands et sérieux inconvénients, et surtout d'énormes dépenses. D'autre part, l'avenue du chemin de fer
projetée, allait nous ôter une partie de notre clos déjà si étroit et troubler notre solitude ».
< Les Dames du Sacré-Cœur, ayant décidément fermé leur établissement de St-Denis, les vues de notre Supérieur et du conseil de la Société se sont portées sur cette maison si bien à notre convenance et que la Providence mettait à notre disposition ». ;
« Nous aurons là une maison toute neuve qu'il sera facile d'approprier aux exigences d'un établissement comme le nôtre, dans un local tout-â-fait salubre, avec tout l'espace qu'on peut désirer, a l'entrée de la ville et à portée de toutes les communications ».
L'acquisition une fois faite, M. Soulerin négocia avec l'administration municipale la résiliation du traité. Moyennant une somme de 75.000 francs payés à MM. Soulerin et Charmant, contractants de 1852, la ville rentra en possession de son immeuble, considérablement augmenté et complètement transformé.
En soixante-cinq ans, la ville y avait dépensé une cinquantaine de mille francs, tandis que MM. Lapierre et Tourvieille y avaient fait pour plus de loO.OOO fi'ancs de travaux, sans parler des réparations locatives qui étaient à leur charge.
Les résultats de cette convention furent on ne peut plus avantageux pour la commune d'Annonay. Dès Octobre 1S69, elle installa, dans l'ancien couvent des Cordeliers, l'école des Frères placée dans un local fort étroit, près "de l'église Saint- François.
Après l'incendie de l'Hôtel-de- Ville, au mois de Janvier 1871, ces locaux abritèrent les divers services municipaux, justice de paix, bibliothèque, caisse d'épargne, etc. ; puis, les écoles de garçons et de filles, laïques et congréganistes. Si l'administration n'avait eu ces bâtiments à sa disposition, elle n'aurait pu évidemment établir ces écoles, loger les maîtres et les maîtresses, avec la somme de cinq mille francs par an, qu'elle donna aux directeurs du collège pour les quinze ans de bail restant à courir, de 1867 à 1882.
Dès les premiers mois de 1867, les ouvriers commencèrent à aménager la maison du Sacré- Cœur pour sa nouvelle destination ; on acheta une partie d'une propriété voisine, de manière à avoir au midi une vaste cour pour la division des petits ; tous les travaux indispensables furent terminés au mois d'Août, et, dès la distribution des prix, on commença le déménagement.
Ce ne fut pas un petit travail et il ne se fît ni sans fatigues, ni sans embarras, plus particulièrement pour l'économe, M. Achille Actorie, qui y présida et qui dut tout régler et tout surveiller.
Ce ne fut pas non plus sans peine et sans déchirement de cœur, que les anciens maîtres quittèrent le couvent des Cordeliers ; le journal en fait foi :
« 28 Juillet 1 867. — La distribution des prix a eu lieu aujourd'hui, dimanche. Ce sera, sans doute, la dernière fois que pareille fête aura lieu dans cette cour, qui en a vu tant d'autres semblables depuis plus de soixante ails ».
« Notre sortie de cette antique maison (avant
nous couvent des Cordeliers), où tant de souvenirs nous attachaient, nous affecte sensiblement; mais il faut se soumettre aux dispositions providentielles qui ont amené cette détermination ».
« Dans le sermon du dimanche qui suivait la fête de X.-D. du ^lont-Carmel, notre confrère, M. Chavanon, a vivement intéressé et ému son auditoire, en rappelant sommairement et avec le langage du CH'ur, ces traditions et ces impérissal)les souvenirs que nous emportons religieusement, pour les transmettre à ceux qui viendront après nous. En changeant de maison, nous ne devons pas changer d'esprit, de mcieurs et de coutumes ; ce sont nos pères qui doivent vivre dans leurs enfants; leurs exemples doivent animer et diriger toute notre conduite. Mementote prœpositoriim vestrorum ». ;
La chapelle des Cordeliers resta à la disposition des élèves de Ste-Barbe et de l'Externat, qui vinrent chaque jour j entendre la sainte messe jusqu'en 1870-71, où la chapelle de Ste-Barbe agrandie put les recevoir. Alors on acheva le déménagement du mobilier de l'église des Cordeliers : on enleva les autels et les colonnes du maître autel qu'on utilisa au Sacré-Cœur pour la chapelle des Congrégations ; les stalles furent données à l'église St-Erançois qui avait déjà reçu les deux grands tableaux ornant encore le chœur.
Voici les réflexions suggérées à M. Tracol par cet abandon complet et définitif de la vieille église des Cordeliers : « On ne peut vraiment, sans avoir
le cœur malade, voir défaire et démolir ce qîîi été construit et édifié par nos pères, par nous, avec tant de peines et de sollicitudes, durant un si grand nombre d'années ». .
« Pauvre église où nous avons laissé tant de souvenirs ! Peut-être sera-t-elle détruite tout-àfait pour faire place au boulevard dont on a le projet. En attendant, elle servira probablement de dépôt pour des marchandises et objets divers ».
Quelle douleur c'eût été pour le pieux vieillard, s'il avait vu détruire son église, non pour un boulevard, mais pour mettre un théâtre à sa place.
M. Soulerin améliora peu à peu l'installation matérielle du Sacré-Cœur. En 1800, il j fît amener les eaux de la ville, ce qui exigea une canalisation assez dispendieuse, puisqu'elle partait de la place de la Recluzière. Il fit ensuite construire un gymnase et, en 1872, la salle des exercices, avec le cabinet de physique et la chapelle des Congrégations au-dessus.
En Décembre 1868, on installa à la tribune de la chapelle un orgue destiné à soutenir les voix et à rehausser l'éclat des cérémonies religieuses. Cette innovation fut énergiquement blâmée par M. Raynaud, dans une lettre adressée à M. Charmant.
M. Raynaud ne comprenait rien à la conduite de son cher cousin Soulerin. Ce dernier avait sûrement importé d'Amérique des idées de nouveautés et de progrès, propres à détruire l'esprit de simplicité et d'austérité, qui avait été la caractéristique de l'éducation du collège depuis soixante-cinq ans !
Le vieux professeur avait eu déjà à gémir sur les
concessions faites par le cher cousin aux idées et aux mœurs du jour. N'avait-il pas appris à Pâques de 1867, que les élèves avaient, pour la première fois, une semaine de vacances! Ainsi, M. Soulerin réalisait ce que M. Actorie lui-même n'avait pas osé ; il modifiait sérieusement le vieux règlement de M. Picansel, si jalousement conservé par ses prédécesseurs !
En réalité, M. Soulerin n'était, pas plus que M. Actorie, un révolutionnaire qui allait porter une, main sacrilège sur l'œuvre des Picansel, Actorie, Lapierre et Tourvieille. L'un et l'autre se bornèrent à mettre le vieux règlement de 180-:^, un peu mieux en harmonie avec les idées qui avaient cours dans la société, en fait d'éducation.
Qu'ils trouvassent ces idées justes ou fausses, dignes de blâme ou d'encouragement, peu importait ; ils devaient les appliquer, au moins dans une certaine mesure, sous .peine de voir décliner de plus en plus l'œuvre qui leur était chère, car certaines familles ti;ouvaient les directeurs du collège en retard avec ce qu'on appelait le progrès du jour.
Les mœurs puljliques s'étaient encore amollies, depuis que M. (luizot l'avait constaté en 1845; l'amour paternel avait revêtu une nouvelle forme et réclamait pour les enfants un peu plus de bienêtre et de liberté, ainsi que des adoucissements â la vie rude et austère du collège.
Quelle que fût l'opinion des directeurs d'institutions sur cette évolution des idées, ils étaient bien obhgés d'en tenir conipte et de se plier aux désirs
oUi
ou aux exigences des parents qui leur confiaient leurs enfants.
Voilà ce qu'avait peine à comprendre le bon P. Rajnaud dans sa retraite de Prades et ce que M. Soulerin comprenait fort bien.
Il rétablit, en 18(39, le mode d'attribution des récompenses de fin d'année usité sous l'administration de M. Tourvieille. Les prix ne furent plus accordés aux élèves les plus forts dans chaque genre de devoirs, mais à ceux qui occupaient les premiers rangs dans un classement général établi sur l'ensemble des compositions hebdomadaires.
Le jour delà distribution des prix, M. Soulerin exposa, en maître expérimenté, les raisons pédagogiques de ce retour à l'ancien système et des modifications qu'il y avait apportées.
Cette méthode, pensait-il, encourageait l'enfant à ne négliger aucun des exercices institués pour développer, dans une heureuse harmonie, ses facultés intellectuelles et pour lui faciliter la connaissance des langues et des littératures classiques. Elle favorisait davantage la culture générale de l'esprit et contribuait à écarter ces sortes de spécialisations hâtives, trop souvent filles d'un caprice, d'un engouement passager, toujours nuisibles à l'équilibre des facultés et par là même à une véritable éducation.
M. Soulerin avait trop l'expérience des enfants ; il connaissait trop l'importance des jeux en éducation, pour ne pas les favoriser de tout son pouvoir. Il se montra tout-à-fait novateur en ce point, ainsi que le prouve ce passage du journal, de Juillet
18G1) : « Monsieur le Supéi'ieiir, toujours empressé de fournir aux élèves tout ce qui peut servir à leurs amusements pendant les récréations, leur a donné, depuis un certain temps, le moyen de s'exercer aux courses en vélocipède. Cela, joint au gymnase, aux jeux de boules, et à tant d'autres jeux de leur goût, ne leur permet pas de rester inactifs, ce qui est très essentiel sous tous les rapports ».
Le vélocipède était alors une nouveauté ; ses roues, de diamètres un peu différents, étaient de fer et de bois sans caoutchouc et ne pouvaient permettre de grandes vitesses. Les constructeurs de ces machines primitives n'avaient probablement pas d'autre ambition que de fabriquer une machine d'amusement pour la jeunesse. Ils ne pensaient probablement pas à créer un instrument de sport, ni un appareil de locomotion usuel et vraiment utile pour un grand nomijre ; et v eussent-ils pensé, il leur fallait attendre les progrès de la fabrication de Facier et du caoutchouc, pour réaliser leurs idées.
En tout cas, les jeunes pédaleurs du collège, en 18()9, ne se préoccupaient pas du tout de l'avenir réservé à leur machine ; leur unique souci à son sujet était de ne pas laisser passer leur tour d'inscription, sans en user, car ils étaient nombreux déjà les fervents de la pédale!
Dans les premiers jours de l'année scolaire 186'J-70, eut lieu au collège une bien touchante cérémonie. M. Soulerin avait conru la pieuse pensée de transférer dans l'enceinte du Sacré-Cœur les restes mortels des anciens maîtres. Il voulait
réunir, dans une même tombe, les ossements de ces prêtres qui, animés d'un même esprit, d'un même zèle, d'un même dévouement, avaient uni et consumé, dans une œuvre commune, leurs talents, leurs forces et leur vie entière.
Les nouvelles générations de maîtres et d'élèves devaient, lui semblait-il, ce tribut de prières et d'hommages, aux fondateurs de l'Institution et aux ouvriers de la première heure. Leur œuvre avait pu changer de local, descendre de St-Symphorien aux Cordeliers, et monter des Cordeliers à la colline St-Denis, ce n'était pas moins leur œuvre qui subsistait avec le caractère qu'ils lui avaient donné, de modeste simplicité et de travail silencieux. Maintenant qu'elle était fixée dans un local lui appartenant, ils j avaient bien droit à une place.
La cérémonie tout intime, à laquelle on avait invité seulement les parents des défunts, eut lieu le 11 Novembre et fut présidée par Mgr O'Farell évêque d'Hamilton (Canada). « Après la messe pontificale, lisons-nous dans le journa', M. Ohavanon, dans une allocution qui a vivement ému et intéressé son auditoire, a retracé les vertus de ceux qui étaient l'objet de nos regrets et de nos souvenirs, et il a parfaitement trouvé, pour caractériser chacun d'eux, les traits auxquels nous les avons tous reconnus ».
Empruntons encore au journal ce qu'il dit de l'année scolaire 1869-70.
« La distribution des prix, cette année, avait été fixée au vendredi 29 Juillet ; mais les élèves ayant demandé, de leur propre mouvement, que la somme
qu'on aurait dépensée pour leur donner ces prix, fût envoyée à l'armée du Rhin pour le soulagement des blessés, M. le Supérieur s'est prêté de grand cœur à cet acte de charité et de patriotisme. En conséquence, une somme de cinq cent cinquante francs a été versée par l'économe pour cet objet. Comme la cérémonie du 29 était supprimée, les élèves ont dû rentrer danè leurs familles le 28 ».
L'année scolaire 1870-71 , s'ouvrit et se continua tristement au milieu des angoisses de la patrie, partagées par tous, maîtres et élèves. On ne pensait guère à jouer pendant les promenades et les récréations, dans la division des grands ; les plus âgés parlaient de s'engager, les tètes se montaient à cette pensée, et un jour de fin Octobre, deux élèves d'Humanités s'échappèrent pour réaliser le désir de tant d'autres. Ils se rendirent à^'alence, puis à iSîmes, afin de signer un engagement pour la durée de la guerre. Refusés par les commandants de recrutement qui exigèrent leur acte de naissance et le consentement de leurs parents, ils furent obligés de rentrer dans leui^s familles et ensuite au collège, où maîtres et élèves les recurent cordialement et tâchèrent de les consoler de leur patriotique équipée.
Les premiers jours de Décembre, ils rendirent, associés à toute la population de la ville, avec le plus profond regret, les honneurs suprêmes à un de leurs condisciples, sorti du collège en 1865, M. Régis Rouveure. Entré dans le commissariat de la marine, à sa sortie de l'Ecole Polytechnique en 1869, il avait donné sa démission en Mai 1870
et avait été nommé capitaine de Mobiles.
« Le 26 Novembre, lisons-nous clans le livre d'or de l'Ardèche, il fut tué presque à bout portant, dans la forêt de Bizj, au moment ou, surpris et enveloppé avec sa compagnie par un détachement de Bavarois, il chargeait l'épée haute ces ennemis, et entraînait ses hommes en leur criant : Eti avant ! »
« Malgré la brillante résistance de ses compagnons d'armes et les efforts admirables du sergent Belle pour arracher son corps à l'ennemi, les Allemands purent enlever le capitaine Rouveure et firent prisonnier le brave sergent, blessé de nombreux coups de lance et de bayonnette, et onze hommes » .
« Ils rendirent bientôt les restes mortels de cet officier qui avait glorieusement succombé, et auquel ils avaient rendu tous les honneurs funèbres, dans leur camp, en même temps qu'à un officier bavarois tué par nos mobiles. Lorsqu'ils remirent le corps du capitaine Rouveure, son cercueil était orné d'une immense couronne de chêne, et ce fut un jeune prince de Saxe, officier supérieur de cavalerie, qui, à la tête d'un détachement, fut chargé de rendre ces dépouilles mortelles » .
Associons à cet hommage rendu à ce capitaine de vingt-trois ans, mort pour la défense de la patrie, les anciens élèves qui ont partagé son sort glorieux en tombant sous les phs du drapeau. Ils furent assez nombreux; nous avons le regret de ne pouvoir en citer que quelques-uns.
Edmond de Gailhard, de Bollène (Vaucluse)
sorti du collège en 1842, capitaine en 1855 est tué â coups de bajonnette sous les murs de Sébastopol .
Francisque Boissonnet, d'Aunonaj, sorti du collège en 1840, entré à St-Cjr en 1841, fut nommé, en 1843, sous-lieutenant de Chasseurs à pied. Il fit campagne k Rome en 1849, puis en Algérie et passa capitaine aux Chasseurs de la Carde Impériale. Nommé chevalier de la Légion d'Honneur après Magenta, il fut grièvement blessé à Solférino et mourut quelques jours plus tard aux ambulances de Carpendolo.
Urbain Chérézj^ de Bessas, sorti du collège en 1863, de St-Cjr en 1867, meurt en activité de service en 1869.
Octave Ménage, d'Annonay, sergent de mobiles, meurt pendant la campagne de Normandie en 1870.
Marius Machon, de Tain (Drôme), engagé en 1871, à sa sortie du collège, dans l'infanterie de marine, conquit rapidement ses galons de sous-officier, puis ses épaulettes en de nombreuses et périlleuses campagnes au Sénégal. Il prit part à la première campagne du Tonkin, après la mort du commandant Rivière ; il y fit un pénible séjour de trois ans et revint capitaine. Un an plus tard, il partit au Cambodje d'où il fut rapatrié après un an de séjour ; mais consumé par la fièvre, il mourut en touchant la terre de France.
Louis de Montgolfier, du Pouzin, sorti du collège en 1809, lieutenant de vaisseau, meurt en cours de campagne k l'escadre du Levant.
Les douloureux événements de 1870-71 lurent,
en partie, retracés au collège par la bouché de deux anciens élèves qui en avaient été les témoins et presque les victimes.
Dans les premiers jours de Juin 1871, M. l'abbé Paul Gard séminariste qui, pendant la guerre, avait occupé à Ste-Barbe la chambre où était mort son oncle, M. l'abbé Déglesne, et qui était rentré au séminaire St-Sul])ice dans le courant de Février, vint raconter à ses camarades du collège les scènes de la Commune auxquelles il avait assisté.
Il leur dit son arrestation à la préfecture de police, où il était allé demander un passe-port, son séjour de près de deux mois à la prison de la Roquette, l'appel des premiers otages, leur passage entre les rangs du peloton d'exécution, sous la fenêtre de sa cellule, l'appel de la deuxième série des victimes, ses adieux à son confrère, le jeune séminariste Seigneret, les émotions et les sentiments de ceux qui restaient et attendaient leur tour d'être conduits à la mort, leur sortie de la prison, la difficulté de trouver une retraite sûre, leur rentrée à la Roquette et enfin leur délivrance par l'arrivée des troupes versaillaises à la prison.
L'abbé Gard avait à peine fini ses émouvants récits, qui avaient occupé plusieurs séances, quand arriva M. l'abbé Galho, aumônier militaire, chevalier de la Légion d'Honneur. Il retraça, de sa parole chaude, colorée et vibrante, l'héroïsme de nos soldats sur le champ de bataille de Sedan, leurs souffrances dans les camps de l'Allemagne, où ils étaient prisonniers, son expulsion de la ville où il
partageait le sort de nos soldats et son renvoi en France ; il leur dit aussi le courage des jeunes troupes de Tarmée de l'Est qu'il était allé rejoindre, leur internement en Suisse, l'accueil hospitalier que ce pays leur avait fait et les consolations que son cœur de prêtre avait reçues de ces cœurs de soldats, pendant ses huit mois de campagne ou de captivité.
Les plus jeunes élèves eux-mêmes étaient émus au récit de tant de malheurs privés et publics ; aussi comprirent-ils sans peine la raison qui motiva l'absence de tout éclat et de toute solennité à la distribution des prix.
Au commencement du Carême de 1872, une conférence de St-Mncent de Paul fut créée parmi les élèves du Sacré-Cœur. Ses membres, choisis uniquement dans les classes supérieures, avaient pour mission de visiter chaque semaine deux ou trois familles pauvres et de patronner les petits garçons de Torphelinat. Trois délégués allaient le lundi, à l'école des Frères, lire les notes de travail et de conduite que ces enfants avaient méritées la semaine précédente. Ce n'était pas un spectacle banal, parfois, de voir le président, étourdi de dix-sept ans, moraliser très sérieusement un espiègle de dix ans, et, lui passer, selon^ l'expression de l'un d'entre eux, les justes remontrances qu'il venait d'empocher pour son propre compte.
En 1875, une seconde conférence fut fondée parmi les élèves de Ste-Barbe et de l'Externat. Ces deux associations charitables puisaient leurs ressources dans les e-otisations de leurs membres
et dans les loteries auxquelles ils intéressaient leurs condisciples plus jeunes et leurs parents. Elles constituaient un ex'^ellent moyen d'éducation religieuse et sociale ; elles développaient aussi l'esprit d'initiative et d'organisation parmi les élèves, et les tirages des loteries leur procuraient un agréable passe-temps pendant les soirées d'hiver.
C'est aussi vers 1872 que recommencèrent, après une interruption de quelques années, les pèlerinages annuels des congréganistes à Lalouvesc. Plus tard, le but fut changé ; au lieu d'aller au tombeau de St- François-Régis, les congréganistes portèrent leurs hommages à Marie, dans son vieux sanctuaire lyonnais, quand un changement dans l'horaire du chemin de fer leur en eut rendu l'accès plus facile.
Notons, en 1872, l'ouverture dans le chœur de la chapelle, jusque-là fort obscure, de trois fenêtres qui donnèrent un peu plus de lumière et qui rendirent visibles les six tableaux peints par MM. Raynaud et Bardin. Notons aussi, en 1874, la décoration polychrome de la chapelle, qui exigea plusieurs mois de travail, pendant lesquels on céléljra les offices religieux dans la salle des exercices.
Ce fut en Octobre 1877, qu'on ouvrit dans un local attenant à l'Externat la petite classe, dite Juniorat, à l'usage des élèves de six à neuf ans, qui y reçurent les soins et l'enseignement proportionnés à leur âge.
M. Raynaud revint de sa retraite de Prades, où il avait complètement achevé l'oeuvre qu'il avait
entreprise de la réparation du Calvaire, et il se fixa au collège en Octobre 1873, auprès de son cher cousin et ami, M. Soulerin. Il continua à édifier maîtres et élèves par sa vie de travail et de piété ; il consacrait son temps à l'organisation de la section minéralogique du musée et à la peinture ; quelquefois, il prenait dans son atelier le fils de quelqu'un de ses anciens élèves, candidat au baccalauréat, et il lui faisait subir des examens toujours fort redoutés. Quand il avait témoigné sa satisfaction, le candidat pouvait affronter tranquillement les épreuves, il ne risquait pas de trouver un juge plus difficile.
M. Ravnaud mena plusieurs années cette vie pieuse et retirée, entouré du respect et de l'affection de ses amis du collège et de la ville. Mais vers la fin de l'année 1877, ses forces diminuées et affaiblies par l'âge, faisaient pressentir sa tin prochaine ; les infirmités avaient insensiblement miné sa robuste constitution et il rendit son âme à Dieu, le 9 avril 1878.
Citons, pour la dernière fois, le journal auquel nous avons fait tant d'emprunts:
« Le bon ^I. Raynaud, à qui ses élèves donnaient avec raison le beau titre de Père, après nous avoir laissé à tous l'exemple de la foi la plus vive et de l'humilité la plus profonde, nous a été enlevé après trois semaines de grandes souffrances. Durant toute sa maladie, il a été d'une patience toute chrétienne, ne cessant de prier et de se résigner k la volonté de Dieu. Malgré des douleurs aigiies et une très grande oppression, il a toujours voulu
recevoir les sacrements à' genoux. Au-ssi, quoique laïque, a-t-il laissé au milieu de nos confrères un souvenir de foi et de piété qui ne s'effacera jamais ».
On fît pour M. Rajnaud, ce qu'on n'a jamais fait pour les professeurs décédés au collège ; on adressa des invitations pour ses funérailles, et la chapelle se trouva trop étroite pour contenir l'assistance émue des anciens élèves empressés à rendre les derniers devoirs à leur maître vénéré.
En accompagnant au cimetière la dépouille mortelle de cet homme de hien, en unissant leurs prières à celles de l'Eglise, pour le repos de son àme, ils ne crurent point donner une preuve suffisante de leur attachement à cet ami dévoué.
Un grand nombre d'anciens élèves trop éloignés n'avaient pu lui rendre ce suprême devoir et désiraient manifester leur reconnaissance à son égard, par un témoignage public et durable. Il se forma donc, presque spontanément, un comité ayant pour l)ut de perpétuer la mémoire du P. Rajnaud, en lui élevant un monument dans l'enceinte du collège.
Convenait-il de lui élever ce monument dans le cimetière du collège, où il reposait à côté de son oncle, M. Tourvieille, de ses amis, MM. Lapierre, Déglesne, Pollj^, Payan, Pages, etc.? On ne le crut pas. Il avait mené au milieu d'eux une vie humble et cachée ; c'était, croyait-on, rendre à son amour de la modestie, un hommage délicat, que de ne pas distinguer sa tombe de celles des prêtres dont il avait partagé les travaux et la vie.
Les membres du comité décidèrent donc d'honorer et de conserver le souvenir de M.
Ravnaud, par la foQclation de prix d'hoaneur qui porteraient le nom de leur maître vénéré.
Une souscription, ouverte parmi ses élèves et amis, avait produit plus de sept mille francs ; le comité employa une partie de cette somme à acheter deux cents francs de rente 3 -'/o, destinés à la fondation à perpétuité de quatre prix : un pour chacune des classes que le F. llaynaud avait professées: mathématiques, physique, chimie et dessin.
Le comité fit ensuite placer, dans le parloir de l'Institution, un petit monument exécuté d'après le plan d'un élève de M. Ra3'naud, M. Borioue, architecte. 11 consiste en une belle plaque de marbre noir, surmontée d'ornements en marbre Ijlanc, magnitiquement encadrée de vieux chêne.
La partie supérieure porte cette inscription :
« A la mémoire de Louis Tourvieille Raynaud, professeur au collège d'Annonay de 1820 k 1867 (1), né le l5 Novembre 1797, mort le 9 avril 1878, fondation k perpétuité de quatre prix k l'Institution des Prêtres de St-Basile ».
« Hommage de regrets et de reconnaissance de ses anciens élevées et amis ».
A la place d'honneur qu'ils méritent k si juste titre, sont gravés les noms de deux princes de l'Eglise : S. E. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux ; S. E. le cardinal (Tuibert, archevêque de Paris. Mennent ensuite les noms de cincj évèques: ^Igr Bonnet, évèque de A'iviers; Mgr
(1) Il y a une erreur de cUte, M. Raynaud a professv exactement (le 1822 à 180 5, c'est-à'-lire pendant II ans.
Bourret, évèque de Rodez, honoré plus tard de la pourpre cardinalice ; Mgr Robert, évêque de Marseille; Mgr Balaïn, évèque de Nice, devenu depuis archevêque d'Auch ; Mgr de Charbonnel, ancien évêque de Toronto.
Au-dessous des évêques et placés par ordre alphabétique, se trouvent les noms d'environ trois cents souscripteurs, tous amis, la plupart anciens élèves de M. Raynaud. L'industrie, le commerce, le clergé, l'armée, la magistrature et toutes les carrières li1)érales y sont noblement représentées par des noms connus et respectés de tous ( 1 ).
A cette magnifique fondation, témoignage de vénération pour M. Raynaud, témoignage de solidarité et d'encouragement pour les nouvelles générations d'élèves, vint bientôt s'en joindre une autre, non moins précieuse pour le collège.
Mgr Robert, évêque de Marseille, fonda à perpétuité, pour le repos de l'âme de tous les maîtres et élèves du collège, quatre messes annuelles dont une doit être chantée dans FOctave de la Commémoraison des défunts. Ces messes sont annoncées le dimanche précédent et célébrées devant toute la communauté réunie dans la Chapelle du collège.
L'ordonnance de cette fondation expose les raisons qui l'ont motivée.
Le pieux prélat voulait « montrer en quelle estime il avait toujours eu le collège d'Annonay, où la divine Providence lui avait permis d'être élevé dans des principes solidement chrétiens » .
(1) On trouvera aux pièces justificatives la liste des souscripteurs et les noms des premiers membres du Comité Raynaud.
« Il voulait donner à ses anciens condisciples et à ceux- qui les avaient remplacés, un signe de la fraternelle sj^mpathie qu'avaient su lui inspirer ses maîtres vénérés » .
« Il souhaitait surtout de reconnaître, du mieux qu'il était en son pouvoir, les obligations qu'il avait contractées envers les éducateurs dévoués de son enfance ».
Mgr Robert ne pouvait reconnaître et acquitter d'une manière à la fois plus religieuse et plus délicate, la dette de reconnaissance de l'écolier.
C'est le 23 Avril 1879, que fut célébré l'office anniversaire pour le repos de l'àme de M. Rajnaud et que fut inauguré le monument qu'on lui avait élevé.
Un grand nombre d'anciens élèves, répondant â l'appel du comité, étaient venus prier pour leur ancien maître et prendre part à la fête de famille qui leur avait été annoncée.
L'office religieux terminé, les élèves et leurs anciens se rendirent, aux accords de la fanfare, dans le parloir où est placé le monument. Avant de procéder à sa bénédiction, M. Faj'oUe, archiprétre d'Annonay, laissa échapper de son cœur d'éloquentes paroles. Il rendit hommage k la reconnaissance des élèves pour M. Rajmaud et pour le collège: il rappela les mérites de M. Raynaud comme professeur ; il retraça ses vertus de chrétien et révéla quelques-unes de ses œuvres de charité.
M. Etienne Frachon, président de la commission des anciens élèves, rendit compte de ses travaux
et de l'emploi qu'elle avait fait des sommes versées par les trois cents souscripteurs. La cérémonie d'inauguration fut suivie d'un banquet servi dans une salle d'étude, ou plus d'un convive avait passé, quelques années plus tôt, des heures moins agréables que celles qui réunissaient, en ce moment, des camarades séparés depuis un temps plus ou moins long.
Au dessert, M. Frachon lit l'historique sommaire du collège ; il rappela les services rendus par cet établissement d'instruction secondaire à toute la région et en particulier à la ville d'AnnouRj ; il dit les vertus et les mérites de ses maîtres,, et, après avoir exprimé la reconnaissance de tous les anciens élèves à leur égard, il fit des vœux pour la prospérité du collège.
M. l'abbé Hilaire, directeur des études, remercia, en excellents termes, la commission et tous les souscripteurs, de leur sympathie pour le collège et de leur générosité pour les enfants qui les avaient remplacés sur les bancs du collège.
L3 directeur dee études avait parlé au nom des maîtres et de M. Soulerin, trop faible pour pouvoir prendre la parole.
Quoique atteint de graves infirmités, M. Soulerin put assister aux différentes cérémonies, mais il eut de la peine à supporter les émotions de cette journée . Sans doute, elles étaient douces à son ccieur, mais elles réveillaient trop vivement en lui le souvenir de ceux qu'il avait tant aimés, les Tourvieille, les Rajnaud, les Actorie, les Dêglesne, pour ne pas l'impressionner jusqu'au plus, intime de son àme.
Ses pressentiments, comniuniqués ce jour-là â plusieurs reprises, d'une façon émue, ne le trompaient pas ; quelques mois plus tard, le 17 Octo- ])re 1879, il rendait son âme à Dieu.
Nous arrêterons notre travail à cette date, car on n'écrit pas l'histoire du présent; d'ailleurs, les quelques faits intéressant le collège, depuis une vingtaine d'années, sont encore dans la mémoire de tous. Mais, a^^ant de terminer, nous voulons du moins saluer d'un pieux et affectueux souvenir les maîtres et les élevées qui ont, quitté la terre dans ces dernières années.
MM. Favolle, supérieur du Collège de 1879 à 1898, Demeure, Ozil, ^'aschalde. Mon in, ^lollier, Mevzonniei', avaient consacré à l'éducation de la jeunesse, dans l'Institution d'Annonay, de longues années de leur existence. Doués de talents et de caractères l)ien différents, ils contriljuèrent, par leur zèle et par leur dévouement, chacun dans la sphère de ses fonctions, à faire traverser à l'Institution une période critique et â la faire vivre au milieu des plus grandes difficultés.
Les travaux ot les soins des maîtres qui se sont succédé depuis la mort de ^I. Tourvieille, pas plus que ceux de leurs prédécesseurs, n'ont été infructueux. De 1859 à ce jour, l'Institution a élevé de noml)reux jeunes gens qui ont dignement marcpié leur place dans les rangs de la société ; elle a donné aussi â l'Eglise d'excellents chrétiens, des prêtres et des religieux d'une rare vertu.
Adressons ici nos respectueux hommages â quelques-uns d'entre eux, qui peuvent servir
de modèles de vie laborieuse et chrétienne.
Joseph de ^lontgoltier, sorti du collège en 1865, mourut en 1880 à l'âge de trente-deux ans, docteur ès-sciences physiques, professeur de chimie à la faculté d'Alger.
Auguste Bertrand mourut en 1874, à l'âge de vingt-trois ans, alors qu'il terminait ses thèses de doctoral ès-lettres. Il se hâtait de conquérir ce diplôme avec la noble ambition et le généreux désir de servir l'Eglise et la France, dans les Universités liljres que la Ré.pul)hque allait enfin permettre de fonder.
Félix de Lagarde, Ijachelier à seize ans, entré un des premiers à l'école Polytechnique en 1878, fut nommé Ingénieur des Ponts-et-Chaussées en 1882 ; il avait alors vingt-deux ans. Après deux ou trois ans de service dans l'administration, il partit à Panama comme ingénieur divisionnaire. Il ne put résister que quelques mois à un labeur écrasant et aux atteintes des fièvres tropicales. A l'hôpital, il édifia par sa fervente piété les Religieuses de St-Mncent de Paul qui le soignaient, et il mourut dans les sentiments de foi qu'il avait reçus dans sa famille, qu'il avait fortifiés au Collège et toujours conservés dans le monde.
Camille Borione était une nature charmante, d'une déUeatesse et d'une sensiljilité exquises, richement pourvue de tous les dons qui font l'artiste. Il mourait, à vingt ans à peine, d'une longue et douloureuse maladie, en faisant à Dieu le sacrifice de sa vie avec la plus admirable générosité.
Nommons encore l'héroïque abbé Ernest du Sert
allant, malgré la maladie qui le minait, porter aux cholériques du Midi de TArdèche, des secours et* des consolations ; les P.P. Verdier et Gibert, de la Compagnie de Jésus, mourant, l'un et l'autre, à la force de l'âge, usés par les travaux et les fatigues de Tapostolat.
Signalons enfin deux missionnaires des Pères Blancs d'Alger. Le P. Revnaud avait rapidement appris Tarabe littéraire et Tarabe usuel; aussi, fut-il chargé d'enseigner cette langue à ses jeunes confrères. Il consuma, dans ce labeur obscur de la préparation de ses frères k lapostolat, les forces et la vie qu'il désirait tant consacrer directement au salut des pauvres africains.
Plus heureux que lui sous ce rapport, son condisciple le P. Georges Chomérac vit enfin, après plus de quinze ans détudes ou d'enseignement, réahser sa suprême ambition. 11 partit en 1898 pour le centre de l'Afrique, et il sacrifia joyeusement sa vie pour ses chers noirs du Victoria Nj'anza, sur les Ijords duquel il mourut au mois de Juin 1900.
Une Institution qui produit en grand nombre des hommes de ce caractère et de cette vertu, doit inspirer confiance ; il semble qu'elle ait force et vigueur pour espérer, sans témérité, de longs jours d'existence. Mais l'avenir est connu de Dieu seul, et nous ignorons le sort que le xx'" siècle réserve à notre chère et vieille Institution.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, nous pouvons affirmer que les maîtres actuels sont et restent fidèles aux leçons et aux exemples de leurs devan-
ciers. Ils s'attachent à conserver l'esprit de la maison, k le défendre contre les entraînements irréfléchis de la mode et contre l'énervement de la discipline, qui fléchit partout à notre époque. Ils sauront adoi)ter avec discernement ce qui, dans les nouvelles méthodes, paraîtra le mieux convenir à l'instruction et k l'éducation de jeunes Français, conformément aux aspirations et aux besoins du temps. Ils garderont avec un soin jaloux les traditions du collège : culture énergique de la volonté, amour du travail, préparation virile aux devoirs sociaux et formation sérieuse aux vertus chrétiennes.
Tant que les circonstances et la confiance des familles le leur permettront, ils continueront, avec le même zèle, leur œuvre aussi modeste que laborieuse, soutenus par cette consolante pensée qu'ils servent utilement l'Eglise et la Patrie.