CHAPITRE III Les hommes
Quels furent donc ces hommes de foi, ces ouvriers de la première heure ? Il est peut-être temps de le dire. Ils sont au nombre de six, ceux qui portèrent surtout le poids du jour, qui furent les colonnes et les soutiens de l'édifice. Ce sont, avec les deux fondateurs, MM. Vallon, Paj^an, Polly et Tourvieille.
Une des plus grandes grâces que Dieu ait faites à la maison d'Annonaj, a été de lui donner un supérieur aussi digne que M. Actorie. Tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître et de vivre sous sa direction, s'accordaient à dire qu'ils avaient sous les yeux, en sa personne, une règle vivante. L'égalité de son caractère, l'uniformité de sa conduite, annonçaient un homme de communauté, un homme de foi, pour qui le joug de la règle était un besoin, plus encore qu'un devoir. Il ne se départit jamais de ses habitudes d'ordre, d'exactitude, disons mieux, de ponctualité littérale qu'il avait apportées du séminaire. Il les regardait comme essentielles à des hommes qui vivent en communauté, non seulement pour leur propre perfection, mais pour le bien qu'ils sont appelés à faire aux autres. Il était le premier à tous les exercices et prévenait tout ce qui aurait pu être un obstacle à cette exactitude.
A peine, par exemple, les élèves entraient-ils à
la chapelle, qu'il était au pied de l'autel pour com- • mencer la messe de communauté. « Hàtons-nous, disait-il un jour qu'on le retardait, la dévotion se perd quand on doit attendre. » Il n'avait rien de singulier, rien d'affecté dans sa piété et il s'en tenait aux exercices que M. Picansel avait fixés dans son règlement pour les professeurs. Il faisait avec aisance et dignité toutes les cérémonies, sans rien omettre de ce qui est prescrit dans les Rubriques.
Il avait fait de fortes études théologiques au , grand séminaire de Die où il enseignait la philosophie, même avant son ordination sacerdotale ; il les approfondit encore pendant les sept â huit ans qui s'écoulèrent entre sa rétractation du serment à la Constitution civile du clergé et sa venue à St- Svmphorien. Aussi se chargea-t-il volontiers, dans le nouvel établissement, d'enseigner la philosophie aux élèves et la théologie aux jeunes professeurs ; toutefois, il ne conserva la philosophie que jusqu'en 1807, époque où le nombre des élèves augmenta et où il dut consacrer plus de temps à la direction de la maison .
11 joignait à la science de la théologie plusieurs autres qualités nécessaires à l'orateur sacré, une voix sonore et bien timbrée, une diction nette qui ne laissait pas perdre un seul mot, une grande aisance dans les gestes parfaitement appropriés aux sentiments exprimés. Cependant, il écrivait et apprenait tous ses sermons, mais sa mémoire, rendue plus sûre par un grand exercice, le servait si bien qu'on n'apercevait ni embarras, ni travail. Ses sermons, d'ailleurs, étaient surtout d'un théoloe:ien, •
solides, forts en preuves ; le style en était digne, correct, toujours entraînant et souvent pathétique.
Prédicateur zélé, goûté et suivi, il fut appelé pendant au moins quinze ans à prêcher les stations quadragésimales à Die, à Montélimar, à St-Nizier et autres paroisses de Lyon, dans les cathédrales de Mende, de Valence et de Grenoble.
Quelque bien que pussent faire ces prédications, elles étaient cependant regrettées par certains de ses collaborateurs qui trouvaient, à ces absences d'au moins six semaines chaque année, des inconvénients assez sérieux pour le bon ordre et le fonctionnement de la maison.
Ces inconvénients n'existaient pas, au même degré, pour la direction des Sœurs de St- Joseph de St-FéUcien, dont Monseigneur de Mende Tavait chargé, en 1811, à la mort de M. Rouchouse, curé de Satillieu. Il remplissait à leur égard, avec son zèle et sa régularité accoutumée, ses fonctions de supérieur. A la vérité, ehes l'obligeaient à des visites assez fréquentes, mais de peu de durée, et c'était surtout pendant les vacances qu'il s'occupait plus activement de cette communauté ; * il y donnait alors, ou faisait donner par quelque professeur du collège, les exercices de la retraite annuellle.
En 1819, il avait prêch'é le carême à la cathédrale de Mende ; Monseigneur de Mons qui avait pu, pendant son séjour dans sa ville épiscopale. le juger et l'apprécier encore mieux que par le passé, le suppha d'accepter les fonctions de supérieur du grand séminaire. Quelque peine qu'il eût à quitter l'œuvre du collège d'Annonay qui lui était si chère,
M. Actorie crut devoir se rendre aux désirs du premier Pasteur, dont la voix était pour lui celle de Dieu mérae, car il avait pour principe de ne reculer devant aucun sacrifice, lorsque la volonté de Dieu lui apparaissait clairement.
Il amena avec lui, comme économe, M* l'abbé Tourvieille Reynaud, alors professeur au collège et mort en 1841, curé de St-Paul-le-Jeune. M. Actorie succédait à M.* Bichon, prêtre pieux et •instiniit, mais qui ne possédait pas suffisamment les qualités nécessaires pour le gouvernement d'un grand séminaire. 11 apparut comme un réformateur, trop régulier, trop méticuleux, trop autoritaire , avec cela, il était étranger au pays, à l'esprit et au caractère des jeunes séminaristes. Quelles que fussent sa prudence et la sagesse de ses vues, il s'aperçut bientôt qu'il ne trouvait pas dans les esprits cette docilité qu'il aurait désirée et qu'il jugeait indispensable. Il décida donc de se retirer à la fin de l'année, au grand regret de Monseigneur, qui lui avait donné cependant sa confiance pleine et entière et qui finit par se rendre à ses raisons. Il rentra à Annonaj' pour Tannée scolaire 1820-21 et y resta jusqu'en Septembre 1822, époque où il se retira â St-Félicien pour s'employer uniquement à la direction des Sœurs de St-Joseph.
Monseigneur de ^lons l'avait nommé vicaire général de Mende en 1819. Il lui ottrit cette même charge quand il fut nommé, en 1822, à l'Archevêché d'Avignon. M. Actorie déclina cette hono- * rable proposition et préféra consacrer ses derniers jours à rimmble ministère de la direction des
Religieuses de St-Félieien. A cette époque de sa vie, il aida aussi puissamment de ses conseils, de son expérience et de sa parole apostolique, M. Tourvieille, curé des Vans, qui avait fondé, depuis quelques années, une communauté de Religieuses destinées à l'enseignement dans les paroisses rurales.
Il travailla dans l'intérêt de sa chère communauté jusque vers 1834 ou 1835 ; à cette époque, ses facultés intellectuelles 'diminuèrent progressivement, si bien qu'à la lin de sa vie, il tomba dans un état voisin de l'enfance qui le rendait méconnaissable et qui serrait le cœur de compassion. Il ne se souvenait plus de rien ; tout le long du jour, sa principale et presque unique occupation était de réciter ses prières, mais il faisait de vains efforts pour s'en, acquitter convenablement. Il mourut le 21 Mars 1838.
MM. Tourvieille, Pajan et Polly, seuls survivants avec M. Lapierre, âgé et malade, de la première génération des professeurs, allèrent à Saint- Félicien rendre les derniers honneurs à celui qui avait été leur ami, leur père, plutôt que leur supérieur, et qui avait assuré, par son zèle et ses éminentes qualités d'éducateur, le succès de l'Institution d'Annonaj'.
M. Actorie avait une taille élevée, une démarche grave et réfléchie, même imposante, bien que son visage n'eût rien de triste ni d'austère. Il était d'un caractère enjoué, aimable et gai en conversation et d'une égalité d'humeur admirable. Quand il accordait une permission à un maîti-e ou à un élève, c'était toujours avec une grâce parfaite et souvent
quelques mots d'amitié. S'il était obligé de refuser, il donnait sa raison de manière à faire goûter son refus. S'il demandait un service, c'était avec certains détours insinuants et flatteurs, accompagnés d'un sourire d'amitié qui faisait tout accepter. « Les talents sont à charge, aurait-il dit en riant, il faut donc que vous m'aidiez à faire telle chose. »
Il portait, dans l'ensemble do sa conduite, cet heureux tempérament de douceur et de fermeté par lequel un supérieur sait se concilier le respect et l'amour de ceux qu'il doit gouverner. Il savait, à l'occasion, montrer l'énergie et la fermeté nécessaires, parler et agir avec toute l'autorité d'un supérieur. Quand il était obligé d'en venir là (et ce fut rarement) on se sentait forcé de courber la tête et de s'humilier^ d'autant plus qu'on était moins accoutumé à ce langage rigoureux. Quand il paraissait, de loin en loin, dans les classes, exclusivement pour punir certains élèves qui lui avaient été dénoncés, tous étaient silencieux et tremblants. Un supérieur, disait-il, doit être pour ses élèves comme une divinité cachée qui ne doit intervenir pour la discipline que rarement et par nécessité, pour ne pas compromettre son autorité en la prodiguant.
Il eut toujours, grâce à ses éminentes quahtés intellectuelles et morales, sur les maîtres, sur les élèves et sur les domestiques, la plénitude d'autorité, l'ascendant irrésistible nécessaires à un supérieur. Il sut les conserver et les employer avec une merveilleuse prudence pour maintenir parfaitement l'ordre et la discipline dans un établissement si nombreux et si mal installé.
Il fallait un supérieur de son caractère énergique, secondé par des hommes comme lui, bien trempés dans la foi et animés de ce courage que seule la Religion peut donner, pour triompher des difficultés matérielles qui se rencontrèrent au début de l'entreprise. On eut à lutter aussi contre des difficultés d'un autre genre. L'étabhssement comptait à peine quatre ans d'existence, que déjà il faisait ombrage. Le sous-préfet de Tour non se rendit à Annona}^ et adressa à M . Actorie des paroles si violentes, nous ne savons à quel propos, que le digne supérieur crut devoir donner sa démission. • Les membres du conseil municipal, affligés de cette tracasserie qu'ils ne comprenaient pas, jaloux de conserver des hommes qui méritaient si bien l'estime publique, vinrent prier M. Lapierre de prendre aux yeux du gouvernement le titre de chef d'institution qu'abandonnait M. Actorie. Leur peine était d'autant plus grande que l'année précédente (1805), le collège avait failh être fermé, faute de ressources, ainsi que nous le verrons plus loin.
Devant les sollicitations pressantes de la municipalité et les fortes et graves raisons que lui fît valoir M. Picansel pour soutenir cette œuvre si utile à l'Eglise, M. Lapierre se résigna, mais à la condition expresse, que M. Actorie continuerait à exercer l'autorité de supérieur dans la maison et auprès des parents, car il ne se sentait ni le goût, ni les aptitudes nécessaires pour un pareil ministère.
A la rentrée de 1806-1807, M. Lapierre prit donc le titre de principal de l'Institution secondaire
avec toute la responsabilité, qu'elle comportait au point de vue légal, et continua à s'occuper de l'ad' ministration temporelle, tandis que M. Actorie, sous le titre nouveau de directeur des études, fut en réalité le chef et le supérieur incontesté de la maison.
^ Animés d'un même esprit, ces deux hommes restèrent inséparables, sans l'ombre d'un dissentiment ; tout en se maintenant chacun dans ses attributions, ils, surent se concerter à propos pour les affaires de la maison, ils agirent toujours avec l'harmonie la plus parfaite d'esprit et de volonté et obtinrent des succès dignes de leur foi et de leur dévouement.
Si M. Lapierre avait pris l'économat pour sa part, il n'en remplaçait pas moins d'une façon très suffisante M. Actorie, pendant ses longues stations de Carême. Chef de la maison, responsable devant l'Etat, il se tenait, d'ailleurs, parfaitement au courant des moindres détails de l'organisation des classes, des matières de l'enseignement, du travail et de la conduite des élèves.
Dans sa longue administration de plus de trentecinq ans, il se montra économe habile, sage et prudent. Les occasions ne lui manquèrent pas d'utiliser ses qucilités rares de bon sens, dans l'organisation matérielle du collège, l'appropriation des locaux, les négociations avec la municipalité pour le renouvellement du bail et pour les travaux à faire.
M. Lapierre fut un modèle d'ordre et de méthode pour les affaires temporelles ; il put, grâce à un judicieux emploi des modiques ressources dont
l'iBuvre disposait, lui faire traverser heureusement lès passes les plus difficiles, sans en compromettre l'existence dans les hasards d'une mauvaise administration.
Ce serait méconnaître complètement le caractère de M. Lapierre, que de le croire uniquement occupé aux soins matériels et à l'administration temporelle de l'établissement. Il ne trouvait pas, dans cette très utile collaboration à l'oeuvre entreprise, un aliment suffisant pour son âme sacerdotale. Il faut le voir sous une autre face. Les Religieuses Ursulines, réfugiées d'abord à Saint- Sjmphorien dans la maison paternelle de leur supérieure, M""' de Lhermuzière, étaient venues, dans le courant de 1803, s'établir au couvent de Ste-Marie d'Annonaj. M. Lapierre, leur ancien curé, devint leur aumônier, et en rempht fidèlement toutes les obligations, alors même que l'âge les lui rendait plus pénibles ; ainsi, les dernières années de sa vie, quoiqu'il lui fallût une demi-heure pour aller du collège au couvent, il ne permettait pas à un confrère de le remplacer, par exemple, pour la Sainte Messe ou pour la bénédiction du T. S. Sacrement. Ce modeste et consolant ministère auprès des épouses de Jésus-Christ et de leurs jeunes élèves convenait parfaitement à son genre de piété douce et paisible. « M. Actorie, disait-il en souriant, est fait pour les grandes chaires, pour les auditoires nombreux et choisis, il ne me faut â moi qu'un cloître avec des enfants et quelques religieu- ^ ses, c'est tout ce que je puis faire ». Ceux qui l'ont connu et qui l'ont entendu prêcher dans l'église
paroissiale d'Annonay, taxaient d'exagération ce jugement dicté par rhumilité, qui fut sa vertu prédominante. M. Félix, recteur de l'Académie de Nîmes, bien placé pour l'apprécier, ses fonctions l'ayant mis en rapports fréquents avec lui, ne pouvait taire son admiration pour l'humilité de M. Lapierre, qui avait voulu rester au second plan et laisser à M. Actorie l'autorité qui lui appartetenait et qu'il aurait été à même d'exercer fort convenablement. C'est pourquoi M. Félix voyait dans l'union si étroite, si parfaite de ces deux hommes de caractères différents, une preuve des desseins de Dieu sur l'œuvre qu'ils avaient établie.
A côté des deux fondateurs, nous devons donner la première place dans ce récit à M. Vallon qui fut, dès l'origine, un des maîtres de St-Symphorien . Nous ignorons l'emploi qu'il y remplit, mais à Annonay, il eut de toutes les fonctions de l'enseignement la plus laborieuse, la plus pénible, la plus ingrate, mais aussi la plus méritoire, puisqu'il fut près de vingt-cinq ans préfet de surveillance.
Il avait acquis sur son petit monde une autorité incontestée ; sa présence seule suffisait pour faire régner l'oi'dre et le sdence. Cependant la position n'était pas commode, car il eut jusqu'à cent soixante élèves dans la même salle d'étude, et dans la même cour, qu'une simple barrière de bois séparait des jardins et des propriétés voisines. Il commandait, paraît-il, comme on savait le faire à cette époque, où l'esprit mditaire se glissait partout ; il gouvernait à la baguette ; avec? lui, l'exactitude et l'obéissance absolue étaient de riguem\ On nous l'a
dépeint portant sur tous un oeil vigilant, un trousseau de clefs au bras, rigoureux observateur • du règlement et voulant absolu le règne de la loi ; aussi Monseigneur de Charbonnel, son ancien élève, l'appelait-il un « terrible surveillant ». Le spirituel prélat ajoutait : « 11 fut un saint prêtre, mais à ranger dans la classe des saints redoutés de leurs sujets. »
S'il fut sévère aux autres, il le fut encore plus à lui-même, et le caractère de sa sainteté fut l'austériié. Règle vivante, il donnait à tous l'exemple d'une vie dure et mortifiée : il ajoutait à ses pénibles fonctions des rigueurs et des pénitences qui affaiblirent certainement sa robuste constitution. On ne peut dire cependant que sa sévérité fût excessive pour les enfants, car, s'il était inflexible pour les infractions à la règle, il cherchait plutôt à lés prévenir et à les empêcher. « Dire le bien qu'il a fait dans l'établissement, écrivait M. Tour vieille, par sa scrupuleuse exactitude à la règle et sa vigilance si active, serait chose impossible : Dieu seul le connaît, comme aussi lui seul peut le récompenser. Pendant le long espace de temps qu'il a été préfet de surveillance, la Religion et les mœurs des élèves ont mérité à l'établissement la confiance dont il a joui auprès des parents et l'estime de l'Université. » Nous ne pourrions rien ajouter à ces éloges décernés à M. A'allon par celui qui avait été vingt ans son collaborateur, et son supérieur pendant quatre ou cinq ans. Vers 1827, il quitta l'enseignement pour le saint ministère qu'il exerça dans plusieurs paroisses et mourut en 1840 à La Fare, son
pays natal, après avoir distribué en bonnes œuvres^ comme l'avaient fait d'ailleurs MM. Actorie et Lapierre, le produit de ses économies du collège d'Annonaj.
Le souvenir laissé par M. Augustin Pajan fut tout différent de celui laissé par M. Vallon, du moins aux étourdis tels qu'Armand dèCharbonnel. Doué d'un caractère' doux, affable, toujours égal, M. Payan personnifiait, auprès de ses anciens élèves, le type de la bonté. Il était né à Chassiers en 1771 d'une des principales et des plus religieuses familles du paj^s. Il avait fait d'excellentes études au collège d'Auben&s, sa rhétorique notamment sous le Père Rouvile, ex-jésuite, qui fut mis à mort à Privas en haine de la foi. Le jeune Payan terminait ses études classiques, quand la Révolution ferma les séminaires ; il fut ainsi obhgé de renvoyer à plus tard la réalisation de son vœu le plus cher, et de se livrer aux travaux de la campagne. Sa famille était une des plus riches, des plus religieuses et des plus attachées à la royauté ; il n'en fallait pas tant, à cette époque, pour s'attirer des persécutions. Elle fut donc classée parmi les familles suspectes et en butte à de fréquentes perquisitions domiciliaires; deux de ses enfants ayant rejoint plus tard l'armée ro^^ale en Vendée, le père Payan n'eut qu'à fuir et à se cacher, pour é'chapper à la prison et peut-éti*e à l'échafaud. Le jeune Augustin fut moins heureux; un jour qu'il lisait avec quelques autres citoyens une affiche portant les noms des proscrits du district, il exprima le désir de voir Unir une époque si désastreuse. Dé-
noQcé aussitôt, il fut mis en prison à Largentière et n'en sortit qu'au bout de quatre ou cinq jours, heureux de s'en tirer à si bon compte. Non moins heureux pour le service militaire, il évita la première conscription décrétée par la Convention, grâce à un vice de constitution qui disparut presque aussitôt et ne devait reparaître que deux ans avant sa mort.
Dès que le calme fut rétabli, M. Paj^an ne songea plus qu'à suivre l'impulsion de la voix divine qui l'appelait au sacerdoce. Ayant appris la fondation de l'œuvre de St-Symphorien, il se hâta de dire adieu k sa famille et à ses amis, pour se rendre dans l'asile que la Providence lui oiîrait. 11 arriva muni de certificats qui le firent accueillir à bras ouverts. Nous avons trouvé celui que lui avait délivré son curé, et nous croyons devoir l'insérer dans cette histoire, autant pour l'honneur et la louange du jeune Payan que comme pièce typique de l'époque. On y retrouve le souvenir ému des peines morales endurées par ces prêtres héroïques, au spectacle des souffrances et des malheurs de l'Eglise de France.
« Ego, infra scriptus, omnibus quorum interest, testor egregium parochianum et in Christo carissimum Augustinum Payan, ad annum trigesimum provectnm, optimis vita et moribua ornatum, incolumem, hoc sanguineis lacrymis defiendum trajecisse tempus, non solum ab impiorum comitiis et hereticorum et schismaticorum abstinuisse conventibus, sed semel et iterum, cum periculo luctasse et recessisse, in suabeno moratum, in pietate, in fide,
in castitate omnibus exemplaria praebuisse ; ad sacram sinaxim, in quantum fuere tempora, accessit et per menses communicasse, demum prœclaris virtutibus prœditum ; eum, Deo adjuvante, vigilantem, fîdelem et docentem devenire servum, me pluries certiorem esse, in quantum potest humana fragilitas ; ad fidem omnibus his praebendam, datum Chasseriis die 7 Junii 1801.
Pavl\, parochus,
« N. B. — Cantor est, et in hac parte, si placet, alios edocere potest ».
— « Je soussigné atteste à tous ceux auxquels il appartiendra, que Augustin Pajan, mon excellent paroissien, qui m'est très cher en Jésus-Christ, est d'excellente vie et mœurs. Il a traversé sans tâche ce temps qu'on doit pleurer avec des larmes de sang; non seulement ils s'est abstenu des réunions des impies et des assemblées des hérétiques et des schismatiques, mais il a lutté et s'est éloigné, en courant des dangers ; sa conduite a été bien réglée. Il a donné à tous des exemples de piété, de foi, de pureté, il a assisté à la Sainte Messe autant que les temps le permettaient et il a fait ses communions du mois ; enfin il possède de grandes vertus. Je suis bien assuré, autant que le permet la fragilité humaine, qu'avec Taide de Dieu il deviendra un serviteur vigilant, fidèle et capable. En foi de quoi, donné à Chassiers le 7 Juin 1801.
Pavix, curé.
« N. B. — Il est chantre et peut, si Ton veut, enseigner cette partie ».
M. Pajan professa les classes de grammaire
pendant quelques années, puis la rhétorique au moins quinze ans, jusqu'en 1825, époque où il devint préfet des études. Il remplit en même temps les fonctions d'aumônier de l'Hôpital de 1811 à 1820. 11 cessa les fonctions de préfet des études en 1832 et remplaça son ami, M. l'abbé Gamon, comme aumônier des Religieuses du Sacré-Cœur. Il avait collaboré à la fondation de cette petite communauté, en donnant une somme d'environ six mille francs pour la construction du monastère, qui devait être plus tard affecté à l'école des Frères et finalement devenir l'école supérieure des garçons. Il l'aida de ses conseils et de sa direction spirituelle, et ne fut pas étranger à la résolution qu'elle prit de s'agréger à la Congrégation fondée par M'"'' Barrât. Il ne conserva dès lors au collège jusqu'à sa mort, arrivée en 1847, d'autre emploi que celui de confesseur. Pendant plus de trente ans, il fut le directeur de conscience de la plupart des élèves, grands et petits. Plus d'un lui dut, après Dieu, sa vocation sacerdotale ou religieuse. Sa piété angélique était attrayante et il savait, en un langage qu'on aurait dit emprunté à S. François de Sales, la faire passer dans les âmes. L'amour de Dieu se reflétait sur son visage ; le feu intérieur dont il était consumé embrasait aussi le cœur de ses pénitents et cherchait toutes les occasions de se manifester au dehors. Par exemple, le soir après souper, il aimait à prendre sa récréation au milieu des élèves ; c'était pour lui une occasion de continuer son apostolat. A peine était-il entré dans la salle de récréation ou dans la cour, que les plus
M. LAl'II-Rl^l-:. Supérieur
M. l'Abbc 1)1 MOXTGOLril-R
jeunes s'empressaient autour de lui pour entendre quelqu'une de ces histoires édifiantes qui leur faisaient tant de plaisir.
M. PoUy ne craignait pas, lui aussi, de mettre son rare talent de narrateur au service de la jeunesse, pendant les récréations et les promenades. Il possédait un fonds presque inépuisable de traits et d'anecdotes. Il les contait aux élèves avec une verve toute o-auloise et savait donner aux faits les plus banals le ton qui plait à l'esprit et la pointe heureuse qui burine dans la mémoire de l'auditeur.
Jusqu'à son extrême vieillesse, il accompagna les élèves en promenade, et prit au milieu d'eux la récréation de midi. C'est là qu'il continuait l'apostolat commencé dans ses fameux catéchismes du dimanche soir, où il réunissait toute la commtinauté et qu'il fit pendant les dernières années de sa vie, avec un succès inouï.
Il paraissait avoir un secret à lui, pour mettre la doctrine chrétienne â la portée de toutes les intelligences ; il avouait d'ailleurs qu'il s'y était beaucoup appliqué, et que faire le catéchisme n'était pas aussi facile qu'on le croit communément. Son ton, son accent, son geste, ses éclats de voix avaient quelque chose de particulier qui commandait absolument l'attention. Sa parole vive, imagée, primesautière, saisissait fortement les enfants ; des traits piquants, des comparaisons heureuses, des expressions pittoresques gravaient profondément dans leur mémoire les vérités qu'il leur enseignait. Ces détails expliquent cette parole d'un prêtre distingué, qui prétendait avoir appris autant et même
plus de théologie aux catéchismes de M. Pollj que pendant son grand séminaire.
Né à St-Symphorien en 1772, M. Pollj avait fait de fortes études d'abord au collège et ensuite au grand séminaire du Puj, qu'il quitta par la force des choses, en 1792, après sa troisième année de théologie. Retiré dans sa famille, il vit mourir son père auquel il succéda, l'année d'après, comme maire de la commune ; il rendit, en cette qualité, d'accord avec ses concitoyens, de grands services aux prêtres réfugiés à St-Symphorien .
A plusieurs reprises, ea effet, pendant les années de la Terreur 1793 et 1794, des bandes de Jacobins annonéens se donnèrent la mission de faire la chasse aux "pi^étres réfractaires cachés clans les montagnes. La position de St-Symphorien permettait de les voir, près d'une heure avant leur arrivée ; aussi trouvaient-ils le maire prêt à les recevoir avec tous les égards qui leur étaient dus. En hiver, ils avaient besoin de se réchauffer, et en été, de se rafraîchir; comme M. Polly était bon patriote, il ouvrait libéralement sa cave et faisait bien les choses. Il se chargeait même de présider aux perquisitions; mais c'était en vain qu'on fouillait les hameaux et les fermes signalés aux patriotes ; jamais on ne réussissait à mettre.la main sur le moindre calotin ; car, prévenus par les gens du village, les prêtres avaient eu le temps de fuir dans les bois, pendant que les patriotes faisaient honneur aux provisions du citoj^en maire. Mais, si la chasse aux curés avait été infructueuse, en revanche, ces patriotes zélés avaient du moins largement réparé leurs forces, et
c'était déjà pour eux une agréable compensation. Ils quittaient St-Svmpliorien, heureux et satisfaits ; on avait bien mangé, bu mieux encore, la gourde était remplie pour le retour ; aussi on ne manquait pas de célébrer les vertus civiques et la générosité de ce maire intelligent. Sa cave lui valait un brevet de civisme, dont il usait pour soustraire les prêtres à la prison ou à l'échafaud. Il conserva jusqu'à la mort un joyeux souvenir des bons tours qu'il avait joués aux persécuteurs et, cinquante ans plus tard, c'était avec un fin sourire qu'il contait ce qu'il appelait ses « farces de jeunesse ».
Toutefois, l'administration de la commune et celle du vaste domaine de sa famille ne lui faisaient pas négliger le soin de sa vocation qui se fortifia de plus en plus dans cette épreuve. S'il faut en croire une tradition qu'a l)ien voulu nous communiquer M. le chanoine Desmartin, il lui arriva une aventure assez singulière. « Un jour, labourant ses terres, il cassa son araire, il en chercha un autre, il le cassa encore et même, dit-on, un troisième. Décidément, s'écria-t-il alors, je ne suis pas fait pour labourer la terre et il retourna à ses études ».
Quoiqu'il en soit de ce fait, dès que M. P0II3' eut appris, k la fin de 170«, Touverture de l'école de théologie de Monestier, il s'y rendit et y reçut le sous-diaconat dans des circonstances dont Mgr Lj'onnet nous a conservé le souvenir ; il fut ordonné diacre à Annonay, dans la maison de Madame de Laborie, et enfin prêtre en 1<S00, dans l'église de ^Vrnosc.
Nous empruntons à l'histoire de Mgr d'Aviau le récit de Foi-dination de Monestier, rédigé par un des prêtres élevés en ce jour au sacerdoce, M. l'abbé Dumas, mort curé de Boulieu.
« Il y eut à Monestier une ordination assez considérable ; un certain nombre de sujets étrangers s'étaient joints à ceux du diocèse. Les uns venaient du Put, les autres de Toulouse, deux enfin, du fond de la Vendée. La cérémonie eut lieu, au milieu de la nuit, dans la grange du presbytère qu'on avait disposée comme on avait pu pour cette cérémonie. Personne d'entre les fidèles n'y fut admis; il ne s'y trouva, outre les ordinands, que les officiers nécessaires au service du prélat. La splitude du paj's, le silence de la nuit, les rideaux de lit qu'on avait jetés en guise de tenture devant des murs de simple pisé : tout contribuait à donner à ,1a solennité un air qui rappelait les temps primitifs de l'Eglise. On croyait assister à une des consécrations qui se faisaient dans les catacombes sur les corps tout sanglants des martyrs ».
«. L'impression redoubla quand Monseigneur, vétu^e ses habits pontificaux, une crosse de bois à la main, une mitre de carton doré sur la tète, parut sous ce toit de chaume : il adressa ces paroles du Pontifical à l'archidiacre, en se tournant du côté des jeunes clercs qui étaient rangés en coui^onne autour d'un autel improvisé : « Scis ne illos dignos esse? « Savez-vous s'ils sont dignes? » M. Cartal remplissait les fonctions d'archidiacre, il répondit incontinent : « Et scio et testifîcor, quantum nosse sinit humana fragilitas, illos digyios esse.
Autant que la fragilité humaine permet de le connaître, je sais et j'atteste qu'ils sont dignes d'être promus aux saints ordres. >
« Alors le Pontife, les larmes aux veux et le cœur vivement ému, prononça le Deo gratias d'usage; mais k ce mot, que de paroles attendrissantes sortent de sa bouche ! « Oui, mes enfants, c'est bien maintenant plus que jamais que nous pouvons dire Deo gratias, que nous devons bénir la miséricorde divine, que nous devons célébrer ses louanges. Car, mes très chers enfants, si jamais vocation fut inspirée du ciel, n'est-ce pas la vôtre ? N'est-ce* pas Dieu lui-même qui vous a appelés ? >s'est-ce pas lui qui a mis dans votre cœur cette généreuse résolution l Oh ! sûrement la chair et le sang n'y sont pour rien. Que viendraient-ils chercher dans le sanctuaire ? Il n'y a plus de bénéfices, plus de richesses, plus d'honneurs. Les temples ont été dévastés, les autels brisés, les prêtres incarcérés, bannis, immolés. Que dis-je ? Les échafauds sont encore dressés, les prisons regorgent d'ecclésiastiques qui n'ont pas été élargis, la terre d'exil n'a pas encore rendu tous ses proscrits. Ces verrous, ces fers, ces haches ne vous épouvantent pas. Vous dites comme St Paul : Je m'attends à tous ces malheurs, mais je ne crains rien. Vmcula et tributationes me manent, sed nihil Jtorum vereor. Et que pourriez-vous craindre ^ Dieu sera avec vous, il vous fortitlera de sa force et vous éclairera de sa lumière. »
« Ces paroles prononcées avec àme dans une circonstance aussi solennelle, tandis qu'au dehors
l'orage grondait toujours, produisirent la plus vive impression... De grands mystères et de grands serments succédèrent à la noble allocution du Pontife. Tous ces jeunes prêtres brûlaient du désir de courir sur la brèche au secours de leurs frères épuisés. Monseigneur, en leur imposant les mains, leur avait communiqué, ce semble, une portion du feu sacré qui le dévorait. »
M. Pollj exerça successivement le saint ministère en qualité de vicaire à Lalouvesc, à Préaux et àSatillieu ; enfin en 1806-1807, il vint au collège occuper les chaires de philosophie et de sciences physiques. En 1822, il laissa cette dernière partie à M. Tourvieille Raynaud et, en 1822, il eut M. Déglesne pour successeur dans la chaire de philosophie. Dès 1822, il remplaça M. Actorie dans l'enseignement de la théologie aux jeunes maîtres et conserva cet emploi jusqu'à sa mort survenue en 1847. Ce fut vers 1815 qu'il commença de desservir l'annexe de Toissieux, au prix des plus grandes fatigues ; il avait alors quarante-cinq ans passés. Il fallait un tempérament de fer comme le sien, pour continuer, pendant trente ans environ, un service aussi pénible. Pendant plus de vingt ans, tous les dimanches, il fît ainsi à pied une course de deux heures, par tous les temps et par de mauvais chemins ; on le voyait passer portant un sac mj^stérieux, qui contenait tout simplement un morceau de pain, un peu de lard et un oignon, destinés à son dîner qu'il arrosait de l'eau claii'e des fontaines ; ce n'était guère qu'aux grandes fêtes qu'il consentait à dîner chez quelque paroissien. La diminution de ses forces l'obligea
cependant, les dernières années, à aller coucher le samedi soir dans la petite cure qu'il avait fait bâtir à ses frais. Quand ses forces ne lui permirent plus de célébrer la sainte messe, il v allait avec un jeune confrère et il avait du moins la satisfaction d'annoncer à ses cliers paroissiens la parole de Dieu. Il avait fait réparer l'église et l'avait pourvue d'ornements avec ses propres ressources. Son zèle, son dévouement avaient profondément touché cette bonne population qui l'aimait et le respectait comme un père : aussi, avait-il acquis sur elle une autorité dont le fait suivant peut donner la mesure.
Un habitant de l'endroit s'avisa un jour d'établir un cabaret non loin de l'égHse : c'était le premier. A cette vue, une sainte indignation remplit l'àme de M. Polh^ Quand il monta en chaire, il montra d'abord l'inutilité et les inconvénients de cet établissement qui ne rendrait aucun service et qui devait seulement fournir l'occasion d'otfenser Dieu : puis il ajouta : « Je me dévoue à votre service depuis nombre d'années, tout ce qui est dans cette église m'appartient, vous le savez : eh bien î si le cabaret est encore ouvert dimanche prochain, j'em- •jDorterai tout et vous irez entendre la messe à Annonaj-, si vous voulez. »
Cette menat*e, qu'il eût ^certainement réalisée, produisit son effet, et Toissieux fut encore k l'abri pour quelques années du fléau du cabaret. Heureux temps, heureux pavs, où la majorité préférait la facilité de remplir ses devoirs rehgieux à celle d'avoir des cabarets, ou l'influence du prêtre produisait plus de fruits que les hgues contre ralcooHsme !
Pendant qu'il était professeur de théologie, M. Polly fut souvent consulté par des ])rêtres de paroisse sur des cas de conscience embarrassants. Il ne craignait pas, alors, de s'imposer un travail excessif jusqu'à ce qu'il eût trouvé la solution demandée. On le vit, à plusieurs reprises, aller à pied à Tournon pour étudier la question proposée, dans la riche bibliothèque du collège de cette ville ; il rentrait le soir, toujours à pied, un peu fatigué, mais content, car il avait pu rendre service à un confrère ou apaisé quelque scrupule de conscience.
M. Pollj cachait un cœur d'or sous des apparences un peu vives et rudes ; plus d'un prêtre a dû à sa générosité d'avoir fait ses études à Ste-Barbe ou à Ste-Claire, mais il n'eût pas fallu se permettre la moindre allusion à ce sujet, car on aurait vu alors un beau spécimen du bourru bienfaisant. Dur et sévère à lui-même, il ne l'était pas du moins au même degré pour autrui, bien que sa religion eût subi le contact du jansénisme, dans le cours de son éducation au Puj. Si son ami M. Paj^an parlait toujours de l'amour de Dieu, M. Pollj insistait sur sa justice. Une anecdote peindra sous ce rapport les deux amis d'une manière tout à fait typique.
Un jeune professeur, M. Monot, raconta un matin son rèvê de la nuit. Il s'était vu amené par une longue maladie au moment du jugement particulier. Il avait comparu devant le Juge redoutable qui avait pour assesseurs, d'un côté M. Pollj, et de l'autre M. Payan ; son ange gardien avait parlé, mais Satan, déployant son livre, demandait vengeance. M. Monot tremblant, éperdu, s'était
tourné vers ses confrères, en qui il espérait trouver des défenseurs. Mais M. Polly, d'une voix grave et montrant d'un geste le lieu de l'expiation destiné au coupable : « Faut qu'il paye, avait-il dit, faut qu'il paye. » M. Payan, au contraire, ayant les mains jointes, suivant son habitude, s'était tourné doucement vers la face du bon Jésus et avait dit : « Laissez-le \^a,?>sev , pécaïre » et sur ce, M. Monot s'était éveillé dans un transport de joie. A la récréation suivante, un malin se plut à raconter -le rêve avec ses détails aux deux vieillards, et l'on constata que, si M. Payan était satisfait du récit, M. PoUy en était moins flatté.
Ces cinq prêtres et M. Tourvieille, dont il sera question plus tard, furent les principaux artisans du succès du collège d'Annonay, pendant la première période de 1800 à 1822, c'est-à-dire sous le gouvernement de M. Actorie. Ils occupèrent, tout ce temps-là, la direction, les fonctions les plus importantes, les chaires les plus élevées: ils exercèrent l'apostolat de l'enseignement plus puissamment que les autres maîtres moins âgés, moins influents, moins stables. Les classes inférieures étaient ^énéralement faites, il ne faut pas l'oublier, par déjeunes ecclésiastiques auxquels le collège fournissait le moyen de compléter ou même de faire entièrement leurs études théologiques et qui, pour diverses raisons, étaient empêchés de suivre les cours, soit à l'école de théologie de M. Vernet à ^'iviers, soit au grand séminaire de Mende. La plupart d'entre eux quittaient le collège après leur ordination sacerdotale et allaient remplir, dans les paroisses, les
fonctions du saint ministère (1). Quelques-uns cependant j restèrent un certain nombre d'années, par exemple M. Dégache et M. FajoUe, qui y enseignèrent une dizaine d'années et qui méritent bien une mention spéciale (2).
Quelques autres enfin, en plus petit nombre, res-
(1) En 1842. M. Tourvieille donnait à Mgr Guibert une liste de quarante-quatre prêtres du diocèse qui avaient mené de front, pendant quelques années, leurs études théologiques et l'enseignement au-colïège d'Annonay. Nous y relevons les noms de six Archiprêtres de cette époque. C'étaient: MM, Chifflet, curé de Vernoux ; Dégache, curé d'Annonay ; Delhomme, curé de Tournon ; Fanget, curé de Serrières ; Fustier, curé de St-Félicien et Thouez, curg d'Aubenas.
(2) M. Jean-Marie Dégache, né à Annonay en 179U, avait commencé ses études sous le P. Charvet, ancien Cordelier et docteur de Sorbonne. Il entra au collège en humanités en Novembre 1805 et reçut dans le cours de Tannée scolaire la tonsure cléricale des mains de Mgr Morel de Mons, évèque de Mende. Après avoir fait sa rhétorique et sa philosophie, étudié un an ou deux la théologie au séminaire St-Irénée à Lyon, il commença à enseigner à la rentrée de 1809 et continua jusqu'en Novembre 1817, date de sa nomination de vicaire à Annonay. Il était déjà prêtre depuis trois ans. Il avait été un excellent maître de la jeunesse, il fut un vicaire et un curé modèle des vertus sacerdotales; il menait une vie régulière, austère et retirée, ne sortant de la cure que pour remplir les devoirs de sa charge et pour faire les visites indispensables ; il continuait dans le saint ministère, autant que les circonstances le permettaient, la vie de travail et de prière qu'il avait menée au collège. Curé d'Annonay en 1823, il resta toujours l'ami et le protecteur de ceux dont il avait reçu les leçons et dont il avait partagé les travaux. 11 leur donna une dernière marque de son aifection quand, à la veille de sa mort, qui arriva au mois de Janvier 1846, il légua au collège sa bibliothèque de 4 à 500 volumes.
M. André F^yolle était né à Montréal, près Largentière, en 1792. Il était le neveu de M. Tourvieille et avait dû venir à Annonay -en 1802 ou 1803; il était élève de philosophie en I809-I810. Il professa d'abord les classes de grammaire, puis les classes de français à Ste-Claire, et il enseignait les humanités lorsque, en 1822, il fut mis à la tète de la section du petit séminaire de Maison-Seule 11 n'avait encore que trente ans et paraissait bien jeune pour diriger un établissement, mais il avait vu à l'œuvre MM. Actorie et Tourvieille, et il avait su profiter de leurs leçons et de leur expé-
tèrent par goût ou convenance dans l'enseignement. Formés aux leçons et aux exemples des anciens, ils les remplacèrent dans la seconde période et exercèrent a leur tour une influence prépondérante. Ils formèrent ce que nous appellerons la seconde génération active ; plus loin, nous les verrons à l'œuvre.
Futurs vicaires et curés ou futurs professeurs, tous étaient à une bonne école de régularité, de piété aussi bien que de science sacerdotale. Vicaire général du diocèse pour le Haut-Vivarais, M. Picansel avait donné au principal et aux professeurs de l'Institution un règlement dont la raison et l'esprit nous sont résumés dans ce passage du préambule : « Il est essentiel qu'étant tous prêtres, ou aspirant à le devenir, ils mènent une vie vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire toujours utdement occupée, toujours édifiante. Sans former une congrégation ni un corps particulier, l'esprit de leur voca-
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I ience. D'autre part, il possédait des dons bien précieux pour un chef d'établissement : un grand esprit d'ordre, un caractère calme, un jugement très droit, une vue claire des réalités, un discernement très sûr et un tact exquis. Maison-Seule ne pouvait vivre qu'à la condition d'être petit séminaire, c'est-à-dire de recevoir des secours du département ou du diocèse. Cette condition manquant, M. Fayolle tint fermer cet établissement deux ans après que l'administration diocésaine eut transféré le petit séminaire à Bourg-St-Andéol. ><'
II devint alors supérieur de l'Institution secondaire de Privas, qu'il dirigea avec succès de 18"^8 jusqu'à sa mort en 1867. Pendant près de quarante ans, ses remarquables qualités de prudence, de savoirfaire et de tact lui permirent d'entretenir les meilleures relations avec tous les représentants de l'autorité, qui se succédèrent à Privas sous la Restauration, la Monarchie de Juillet, la République et l'Empire. Il sut se faire estimer et hautement apprécier par les fonctionnaires, même par ceux qui étaient hostiles à la religion, comme il sut se faire aimer de ses élèves, pour lesquels il était un père plus qu'un maitre, et pour la plupart desquels il resta un ami.
tion leur prescrit qu'étant tous du clergé, vivant sous le même toit et à la même table, ayant tous le même objet, ils suivent un règlement de vie où le travail succède à la prière et la prière au travail, et où tous les moments soient remplis de manière à répondre à la sainteté de leur état ; et c'est ici d'autant plus nécessaire, qu'appelés pour former les jeunes élèves qui leur seront confiés, à la vertu plus encore qu'aux sciences, le moyen le plus efficace pour y réussir, est de mener une vie régulière et pieuse. »
Plusieurs articles étabfissaient ensuite pour les prêtres et pour les aspirants, des exercices et des prescriptions qui réglaient leur vie comme celle des grands séminaires. C'était non pas la vie religieuse, mais la vie de communauté absolue avec tous ses assujettissements.
L'oraison, l'examen particulier et la lecture spirituelle se faisaient en commun ; chacun récitait en particulier les Petites Heures ; le reste de l'ofiîce se disait en commun. Voici ce que M. Tracol nous raconte à ce sujet : « Les jours de classe, nous nous réunissions à cinq heures, après avoir congédié nos élèves, pour réciter Matines et Laudes, presque toujours debout et sans feu pendant l'hiver, autour d'un grand chandelier de bois. Ensuite, après quelques paroles gaies, chacun prenait sa chandelle et se retirait dans son petit coin, pour s'occuper de sa classe ou de ses études personnelles. Pendant l'été, nous nous rendions à l'enclos pour le bréviaire, et nous le récitions en nous promenant, placés sur deux rangs. 11 en était de même pour Vêpres et
Compiles qu'on sonnait vingt minutes avant l'examen particulier. »
« I.es jours de promenade, on récitait ordinairement le bréviaire dehors. Ceux qui allaient avec les élèves restaient en arriére au retour, c'est-à-dire aux derniers rangs et là, on récitait le chapelet avec ceux des élèves qui avaient la dévotion de se réunir à leurs maîtres. Les jeudis, avant la composition, nous allions à la Congrégation pour réciter avec les élèves, dans l'église, Platines et Laudes du petit office et les Vêpres, avant la promenade ».
Cette citation et ce que nous avons dit des principaux maîtres de rétablissement nous dispense d'insister sur l'esprit qui les animait et sur le dévouement qu'ils appoinaient tous à l'œuvre commune. Essayons maintenant d'esquisser la vie extérieure du collège ; nous examinerons ensuite sa vie intérieure en' parlant de l'éducation que l'on y recevait.