CHAPITRE Y Enseignement
Nous avons dit, à propos de Sl-Symphorien, que les programmes de cette époque étaient beaucoup plus simples que les programmes encyclopédiques de nos jours. On en connaît les raisons. D'abord, les sciences phj^siques et naturelles n'avaient pas fait l'es progrès qu'elles ont réalisés depuis ; l'histoire et la géographie n'avaient pas acquis l'importance ^qu'elles méritent, elles se réduisaient à de sèches et arides nomenclatures de faits, de dates, de villes, de rivières, de montagnes, etc., qui décourao^eaient l'enfant au heu de l'intéresser. Ensuite, l'enseignement était surtout et avant tout littéraire, encore n'apprenait-on pas le grec ; les littératures latine et française, les éléments des mathématiques et de la physique, l'italien, le dessin : voilà le programme des études à l'Institution d'Annonay, comme dans les lycées et les collèges de cette époque.
Comment enseignait-on tout cela? On suivait les méthodes que nous a laissées RoUin, dans son traité des études, car M. Picansel, dans son règlement de 1802 aux professeurs de l'Institution, leur avait imposé la lecture de cet ouvrage tout entier chaque année. Rollin fut donc leur maître de pédagogie, et il leur eût été difficile d'en trouver un meilleur pour le but qu'ils se proposaient, comme d'ailleurs les instituteurs de cette époque, •à savoir, de former des humanistes.
La mémoire jouait un rôle important, elle était la faculté prépondérante. On apprenait beaucoup de leçons mot à mot; les plus beaux passages des auteurs classiques se gravaient tour à tour dans la mémoire des enfants : ils leur fournissaient ainsi, sans fatigue appréciable, l'expression la plus heureuse des grandes pensées et des nobles sentiments. Les élèves s'assimilaient facilement les formes les plus remarquables de la langue, ils apprenaient, comme naturellement, à écrire correctement, et même élégamment en français et en latin
Si l'étude des grands maîtres par la mémoire est indispensable pour la première formation, le travail propre de l'élève n'est pas moins nécessaire, surtout quand il est arrivé aux classes supérieures, à l'âge de la réflexion. Alors c'est le travail personnel qui profite le plus. Les maîtres d'Annonaj l'avaient compris sous la direction de M. Actorie, et ils professaient, longtemps avant que Mgr Dupanloup l'eût formulée, cette opinion que « le meilleur des maîtres n'est pas celui qui fait le plus d'efforts, mais celui qui en suscite le plus ».
En vertu de ce principe, le professeur ne faisait pas la prélection, l'élève devait faire lui-même toute sa préparation d'auteurs latins à l'aide de son dictionnaire; c'était évidemment plus dur quie de lire dans une traduction quel(|ues pages que l'on explique en courant, mais le profit, croyons-nous, était bien plus grand pour le développement intellectuel de l'écolier. Son intelligence et son jugement avaient ainsi le temps d'approfondir la pensée de
l'auteur et d'admirer la forme dont il l'avait revêtue. Grâce à cette étude plus lente, mais par là même plus approfondie, l'élève arrivait peu à peu à comprendre dans une certaine mesure le génie de la langue latine, à saisir et à goûter les beautés des grands auteurs classiques, orateurs, poètes, historiens et philosophes.
Sa mémoire se développait, son goût s'affinait, sa raison s'élevait dans ce commerce plus familier et plus intime avec ces grands esprits ; il ne tenait qu'à lui de retirer de renseignement classique tout ce qu'il peut donner, ce qu'on n'obtiendra jamais avec les lectures rapides et sans réflexion des nombreux auteurs qu'imposent les programmes actuels .
Les classes supérieures étaient consacrées aussi à l'étude sérieuse, raison née, méthodique, des principes de littérature, de rhétorique et de poésie, que l'on devait appliquer dans les devoirs écrits, versions, thèmes, vers latins, compositions latines et françaises. En rhétorique, on composait surtout des discours, des plaidoyers, dont les sujets rappellent le vers du poète : « On y passait tour-à-tour du grave au doux, du plaisant au sévère ». Les Donnet, les d'Hugues, les de Charbonnel, les Tracol avaient dans leurs portefeuilles de quoi composer des volumes. Monseigneur Donnet se plaisait à rappeler qu'il avait lu à la distribution des prix quelqu'un de ses chefs-d'œuvre poétiques, car on ne dédaignait pas, tant s'en «faut, de taquiner la Muse.
C'était un enseignement vivant, on aimait les
belles-lettres pour elles-mêmes, on s'en faisait le disciple passionné : il fallait voir avec quelle ardeur on sollicitait l'honneur d'entrer à l'Académie.
Nous venons de nommer l'Académie. Qu'étaitce donc que cette institution qui exerçait une si heureuse influence sur les études et qui éveillait une si louable émulation parmi les jeunes humanistes ?
Voici tout d'abord son acte de naissance. « Etablissement d'une Académie dans le collège d'Annonay ».
« L'an 1810, du 50 Mai ».
« Considérant les grands avantages qui peuvent résulter de l'établissement d'une Académie, combien elle contribuera aux progrès des Elèves, au bien de la maison, à la perfection des études, pourrait-on différer plus longtemps de procéder à son organisation ^ M. le Principal, vivement persuadé des heureux succès qu'elle promet, a été d'avis de ne mettre aucun retard à sa formation. « Quoi de plus propre, en effet, à combattre la paresse, à exciter l'émulation, à donner du goût poui- le travail, qu'une société de jeunes gens qui discuteront les points de littérature, de science et d'histoire, sur lesquels ils peuvent avoir des doutes : vu surtout, qu'en étabhssant cette société, on ne se propose d'autre fin que de seconder l'ardeur des élèves, relever leurs mérites et récompenser leurs talents ? »
« Mais, comme la science seule ne serait propre qu'à entretenir l'orgueil, qu a assurer l'indépen-
dance, source de bien des maux, on espère de ceux 'qui seront membres de l'Académie, qu'ils se distingueront autant par leur piété, leur modestie et leur docilité, que par leurs progrès et leur application ; que, comme ces mêmes membres auront à décider de ceux qui doivent être reçus dans la société, après avoir examiné leur travail, on se flatte aussi qu'ils jugeront sans partialité, mettant à part tout sentiment de jalousie, de haine et d'envie ; qu'ils se feront un plaisir de' voir leur société prendre des accroissements par la réunion de quelque nouveau membre ; qu'on ne verra régner parmi eux que l'intelligence et l'union la plus parfaite ; que non seulement, ils se préviendront mutuellement par les témoignages de la douceur et de l'honnêteté qui caractérisent toute société bien réglée, mais encore que, dans les assemblées où il j aura des difficultés à examiner, ils proposeront leur avis avec la plus grande modération, s'abstenant de tout terme choquant, de toute parole dure qui pourrait tant soit peu affaiblir ou refroidir ïa charité qui existe entre tous ses membres » .
v< Pénétrés de ces principes, animés d'une charité vraiment fraternelle, ceux qui seront nommés pour la composer, bien loin de se prévaloir de cet honneur, auront pour ceux de leurs condisciples moins favorisés, les mêmes égards, la même bonté qu'ils se doivent entre eux-mêmes. Si les Académiciens se comportent ainsi envers ceux qui n'ont pas été reçus, ces derniers, à leur tour, seront tenus d'éviter toute réflexion, toute
censure, et, en un mot, tout ce qui pourrait porter atteinte à l'amitié et à l'entente commune ; ils ne verront dans leurs condisciples que des émules dont les efforts méritent d'être encouragés. En conséquence, ils se rendront irréprochables dans leur conduite, ne négligeant rien pour acquérir les qualités nécessaires et remplir les conditions exigées pour être reçus » .
Suivait un règlement en dix articles que nous analysons.
Pour présider ces séances qui devaient être au moins mensuelles, l'Académie avait deux protecteurs, le premier professeur de Mathématiques et le professeur de Rhétorique. Elle se composait seulement de huit membres choisis dans les classes de Philosophie, Rhétorique et Humanités. Les candidats devaient faire un devoir imposé et jugé par l'Académie ; les admissibles devenaient titulaires ou surnuméraires, suivant le nombre de places vacantes.
Les cinq premiers académiciens choisis d'abord par les professeurs, furent MM. Brochier, Raynaud, Theyssier, Champanhet et Tracol. Ce dernier n'avait alors que quatorze ans et était élève d'Humanités. Il fut nommé secrétaire et M. Raynaud président. Quelques mois plus tard, le 5 Janvier 1811, les conditions d'admission furent modifiées par l'article suivant :
« Après avoir justifié de ses connaissances par une composition littéraire, comme il est porté à l'article 6 de l'établissement de l'Académie, celui qui désirera être reçu dans la société, sera
encore tenu de justifier de sa bonne conduite, par un certificat portant sur sa demande, affiché pendant trois jours, lu publiquement devant tous les pensionnaires, par le Président de l'Académie et en présence des externes par les préfets d'étude, muni en outre de la signature de tous les maîtres et préfets de la maison » .
« Dans le cas d'opposition, le réclamant sera tenu d'exposer les motifs de son refus devant Messieurs de l'Académie, qui ne recevront point le candidat ou feront droit à sa demande, suivant la valeur ou l'insuffisance des motifs » .
D'autres articles précisaient les fautes qui excluaient de la société, non seulement les candidats, mais encore les titulaires eux-mêmes ; d'autres établissaient la règle à suivre pour la lecture et l'appréciation des devoirs.
Ces règlements étaient sévèrement appliqués et les Académiciens qui, pour une raison ou une autre, étaient sortis de la société, devaient faire une rétractation ou une demande de pardon eo bonne et due forme, ainsi qu'en témoigne la pièce suivante :
« A la respectable Académie du collège d'Annonaj. Nous sommes tous sujets à nous oublier, Messieurs, nous pouvons tous commettre des fautes; le meilleur moyen pour les faire oublier, après les avoir commises, est sans doute de les reconnaître, de les avouer, de chercher à les effacer. C'est dans ces intentions que je viens aujourd'hui demander de rentrer à l'Académie, pour réparer, par une telle conduite, le scandale que j'aurais pu lui avoir donné en m en éloignant ».
« Je suis sorti de votre compagnie, Messieurs ; oui, j'ai eu le malheur, dans un moment de vivacité, de me séparer d'une société qui pouvait m'être avantageuse à tant de titres, dans laquelle je trouvais tant de sujets d'émulation, où je ne voyais enfin que des exemples très capables de me porter à la vertu. Je reconnais mes torts, Messieurs, je vois combien je suis coupable, je sens combien était dangereux l'exemple que je vous ai donné. J'ose demander cependant d'être reçu encore dans un corps aussi respectable que le vôtre ; je me flatte même d'obtenir cette faveur, me confiant en la tendre amitié qui a toujours régné entre nous, en l'expérience que vous avez faite vous-mêmes de la légèreté et de l'inconstance propres à notre âge, enfin aux dispositions où je suis de mener à l'avenir une conduite réglée et édifiante. 0 vous, dont le pouvoir surpasse celui de chaque membre en particulier, sage Président, daignez intercéder en ma faveur, obtenez-moi la grâce de ma réhabilitation : et vous, dignes Protecteurs de cette société, agréez le repentir, recevez les promesses d'un enfant' qui, après avoir longtemps négligé vos conseils, vient aujourd'hui se soumettre sans réserve à votre prudence ».
Le coupable, M. Lantouzet, avait dû Ure sa rétractation devant l'Académie qui en exigea l'insertion au procèsverl)al de la séance du l^"" Août 1811, afin que cet exemple pût servir de règle pour l'avenir. Le coupable était d'ailleurs le plus brillant des membres de la société, puisqu'il eut le prix d Académie à la distribution de cette année 1811.
L'Académie institua, uq peu plus tard, une seconde classe de membres que l'on appelait auditeurs, parce qu'ils n'avaient dans les séances, ni le droit de parler, ni le droit de voter ; on leur permettait seulement d'assister aux réunions.
Voici une demande d'admission :
« MM. Charles Mallié, de Lyon, Numa Bonnaud, de Prades, Prosper Boirayon, de St- Vallier, demandent à être admis dans la société académique en qualité de membres ».
« MM. James de Bronac, de Montfaucon, Charles Debrj'e, d'Yssingeaux, Joseph Malgontier, de St-Chamond, et Antoine Borne, du Coiron, demandent à être admis dans ladite société en qualité d'auditeurs. MM, les Maîtres sont priés d'examiner s'ils n'ont rien à leur reprocher qui puisse les faire exclure ; sans quoi sous trois jours ils seront admis dans ladite société ».
« Au collège d'Annonay, le 8 Mai 1821 ».
« J'atteste que la présente a été affichée pendant trois Jours ».
Signé : Boirayon ».
Nous avons retrouvé sur la liste des académiciens, les noms de tous les élèves qui plus tard se distinguèrent dans le monde et qui jouèrent un rôle plus ou moins important dans la société. Cette constatation tendrait à contredire l'opinion propagée par les suffisants et les paresseux, que les forts en thème ne sont bons à rien dans la vie. Combien serait-il plus juste de retourner l'aphorisme contre les paresseux eux-mêmes et contre les suffisants !
Le professeur de Rhétorique choisissait, parmi les d^evoirs présentés aux séances académiques, les" discours ou les pièces de poésie qui devaient être lus à la distribution des prix. Ce serait méconnaître le cœur des enfants et des jeunes gens que de ne pas comprendre à quel degré s'élevait l'émulation parmi les jeunes ihétoriciens et philosophes, devant la perspective de ces lectures faites en présence d'un pubUc composé de leurs parents, de leurs amis et des personnes les plus respectables de la ville et des environs.
M. Picansel nous a conservé les titres des devoirs lus à la (Hstri])ution des prix de 1821 : « C'étaient : un discours à Coriolan pour le détourner de faire la guerre à sa patrie, un éloge de Bayard, une 'pièce de vers latins sur la naissance du duc de Bordeaux et une conversation entre deux élèves sur la mort du duc de Berrj. Ces pièces annonçaient de Tétude, de l'esprit, et un fonds d'éloquence qui donnaient des espérances sur ceux qui les avaient composées » .
Dans les classes inférieures, l'émulation était encouragée par la distribution des croix et des récompenses, par la division de la classe en deux camps rivaux. Les émules se disputaient l'honneur de mieux savoir leurs leçons et d'avoir le moins de fautes dans leurs devoirs, afin de procurer, à la hn de la semaine, la victoire à leur parti. Cette lutte fraternelle entretenait une noble ardeur au travail chez les plus laborieux et excitait même, par un sentiment d'amour-propre naturel, les paresseux à faire quelques efforts.
Si quelques élevés des classes supérieures avaient l'honneur de lire leurs compositions devant une assistance nombreuse au jour de la distribution des prix, les plus forts des classes inférieures avaient leur tour à la fête de l'Immaculée Conception. Ce jour-là, en effet, avait lieu la distribution des prix de devoirs de vacances ; elle avait évidemment moins de solennité que l'autre. C'était une fête de famille. Le Directeur la présidait, assisté du corps professoral. Les élèves des classes de grammaire faisaient les frais de la séance, en lisant quelques devoirs, ou en débitant quelques morceaux de prose ou de poésie. Ces petits triomphes en présageaient de plus grands pour l'avenir.
L'enseignement n'était pas exclusivement littéraire, l'imagination ne régnait pas en maîtresse souveraine ; l'observation, le jugement, le raisonnement, avaient aussi leur part dans l'œuvre de la formation intellectuelle. On a déjà pu remarquer qu'à l'Académie, le professeur de Mathématiques était associé au professeur de Rhétorique pour la direction des travaux de la société. De ce fait, il est donc permis d'inférer que les questions scientifiques avaient aussi leur part dans les travaux et les discussions de la docte assemblée.
Dans tous les cas, les directeurs du collège furent des premiers à comprendre les nécessités du temps et à emprunter aux programmes élaborés par la Convention, les indications relatives à une étude plus sérieuse des sciences dans les collèges. Qu'on en juge.
Pendant deux ans, quatre classes de deux heures
étaient consacrées aux mathématiques chaque semaine ; le cours de physique durait un an, à raison de quatre classes de une heure chaque semaine, enfin celui de chimie avait une classe de une heure par semaine. Cette dernière science, il ne faut pas l'oublier, venait à peine d'être constituée par Lavoisier. Chaptal, Fourcroj^ et Thénard commençaient seulement à la vulgariser par leurs cours à Paris.
Le collège ne possédait pas alors un cabinet de physique et un laboratoire de chimie bien organisés, comme il les eut plus tard sous M. Raynaud ; toutefois, même sous M. F^olly et pi-esque au berceau de l'œuvre, non seulement les élèves apprirent la théorie des sciences physiques, mais ils firent eux-mêmes toutes les expériences possibles avec, le petit nombre d'appareils dont on disposait. M. PoUy les faisait d'abord devant eux, puis les obligeait à les répéter. Extrêmement ingénieux, très habile de ses mains, mécanicien à ses heures, il construisit lui-même un certain nombre d'instruments, et avec de faibles moj'ens, il exécutait des expériences très difficiles et très délicates.
Ses expériences avec les lentilles, les miroirs, les microscopes simple et composé, la lunette astronomique, lui avaient valu, parait-il, en dehors de l'enceinte du collège, une l'éputation populaire non pas seulement de savant, mais presque de magicien.
Les beaux-arts n'étaient point négligés non plus; des maîtres de dessin et de musique étaient attachés à la maison et comptaient de nombreux élè-
ves. Parmi eux, citons seulement M. Raynaud qui devait, plus tard, pendant quarante-cinq ans, enseigner le dessin au collège, et Armand de Charbon nel, très habile à jouer de la clarinette. Toutefois, ce dernier n'eut guère le loisir d'utiliser son talent d'instrumentiste dans l'enceinte des grands séminaires, où il passa une partie de sa vie, non plus que sur le siège épiscopal de Toronto.
Les mémoires de M. Picansel nous ont fourni des preuves multiples de la force des études ; nous ^'en citerons plus qu'un court extrait comme conclusion à ce que nous avons dit de l'instruction. « 1821 . — Visite de M. Félix, recteur de l'Académie de Nîmes. Il a fait composer toutes les classes, a emporté les compositions, il en est très
, content ; compliments aux professeurs et aussi au Conseil municipal. Il a visité Ste-Claire avec les' classes de français, il a interrogé les élèves sur
. l'histoire, la géographie, la grammaire, les mathématiques. Ils répondirent avec une précision et une netteté qui étonnèrent tous les spectateurs » .