CHAPITRE VI Education
L'éducation physique, entendue au sens actuel, n'existait pas à cette époque, au collège d'Annonay, il faut bien le reconnaître. Nous ne savons pas si l'on y enseignait la gymnastique avec tout le luxe d'appareils que l'on préconise aujourd'hui, mais assurément on n'y connaissait pas les sports à la mode, les clubs de cricket et de foot bail. Toutefois, on y donnait des leçons d'escrime et l'on y jouait beaucoup à nos divers jeux français de paume, de ballon, de course, de saut, etc. Ces jeux mettent en action tous les muscles, toutes les parties du corps ; ils ne font pas courir des dangers comme le cricket anglais, et, au demeurant, ils offrent assez de risques à prévoir et à éviter pour stimuler l'initiative, l'énergie et la volonté de l'enfant, et par là, ils atteignent aussi bien que tous les jeux d'importation étrangère, la fin éducatrice du jeu, savoir, le développement physique et, dans une certaine mesure, la formation du caractère et de la volonté.
Les récréations plus longues du dimanche, les promenades de quatre heures du mardi et du jeudi étaient toujours bien employées. Si les encouragements eussent été nécessaires à ce moment-là, les maîtres les eussent donnés en se mêlant eux-mêmes aux jeux. Ils savaient
qu'un collège où l'on ne joue pas, est, selon la parole de M. de Bonald, un collège où l'ennui, le découragement, la mollesse et bien d'autres formes de la démoralisation ont élu domicile.
Pas de danger que la mollesse s'introduisît au collège à cette époque ; car, si la maison péchait par quelque endroit, ce n'était pas par excès de confortable. La vie était dure; point de feu dans les classes, en étude, au dortoir, et personne, ni élèves ni parents, ne se plaignait ; il est vrai que chaque famille avait alors au moins un fils qui couchait souvent à la belle étoile, soit dans les plaines brûlantes de l'Espagne, soit dans les terrains marécageux de la Pologne ou les steppes glacés de la Russie.
Notons cependant qu'en 1804 on supprima l'article VHP du prospectus de 1802, ainsi çouqu : « On ne permettra pas aux pensionnaires d'aller passer chez eux les fériés qui seront de sept semaines. Pendant ce temps là, on les occupera à des exercices littéraires qui joindront l'agréable à l'utile ». Ce changement fut fait sans doute à la demande des parents, désireux et à juste titre, d'avoir chaque année leurs enfants auprès d'eux, au moins pendant quelques semaines.
Un fait digne de remarque, c'est que, de 1802 à 1822, ]îendant ces vingt ans de gêne, de privation de tout confort, le collège n'eut pas à enregistrer un seul décès parmi les élèves, soit dans maison, soit dans leurs familles. Nous nous garderons bien de tirer aucune conclusion de ce fait, nous tenons seulement à le constater.
Cependant, une réflexion s'impose. Ces parents de la bourgeoisie ou de la noblesse, que ne révoltait pas cette austérité dans l'éducation de leurs enfants, les aimaient-ils moins que les parents d'aujourd'hui si tendres, ou plutôt si faibles, qu'ils ne savent plus ni commander ni se faire obéir? Nous l'ignorons, mais nous nous approprions volontiers la réflexion que faisait M. Guizot a ce sujet, il y déjà près de cinquante ans:
« Je n'hésite pas à dire que les mœurs domestiques sont faibles, molles, et que la puissance pa- "ternelle ne s'exerce pas, en matière d'éducation, avec toute l'énergie dont l'éducation aurait besoin. La faiblesse des mœurs domestiques est aujourd'hui un obstacle réel dans l'éducation publique. Non, la puissance paternelle n'a pas, dans l'intérieur des familles et sur l'éducation, le degré d'influence salutaire qu'elle a pu avoir à d'autres époques, quand l'éducation était plus forte et les idées plus arrêtées » .
Que dirait M. Guizot, â l'aurore du vingtième siècle, s'il voyait les enfants résister avec tant de liberté k leurs parents, et obtenir leur appui contre les maîtres qui ont la tâche ingrate et difficile de plier à l'obéissance et au travail ces petits tyrans du foyer domestique ?
C'est un malheur bien regrettable pour la famille et pour la société ; car, en dépit de leur dévouement, de leur zèle et de leur aptitude pédagogique, les instituteurs de la jeunesse n'arriveront jamais à remplacer entièrement l'action des parents sur l'esprit, le cœur, le caractère et les mœurs de Tenfant
De nos jours, en eifet, bien rares sont les parents qui comprennent leur devoir et qui savent le mettre en pratique. Aussi, pour un grand nombre d'enfants, l'internat, avec ses inconvénients de divers genres, serait-il encore préférable à l'externat, pour former le caractère, fortifier la volonté et diriger les facultés de l'homme vers le vrai, le beau et le bien, seul objet de l'éducation.
Au surplus, les inconvénients de l'internat sont d'autant moins à craindre, que la vie s'y rapproche davantage de la vie de famille ; que l'atmosphère morale y est plus douce, les maîtres plus paternels et les camai'ades meilleurs. Il faut pour cela procurer un peu de bonheur aux enfants, surtout aux plus petits ; il faut les consoler dans leurs peines, leur donner souvent des encouragements, leur témoigner de l'affection, jouer au besoin avec eux dans une douce familiarité, qui rappelle de loin les joies de la maison paternelle. On trouve tout cela généralement dans les internats ecclésiastiques, qui ont ainsi, au point de vue de l'éducation, une supériorité réelle sur les internats laïques. Dans ces derniers, les professeurs n'ont, en dehors des heures de classes, presque pas de rapport avec leurs élèves, et les maîtres répétiteurs, chargés des surveillances, ne peuvent guère, pour diverses raisons, remplir d'autre rôle que celui du factionnaire chargé de faire exécuter une consigne. Les uns et les autres, d'ailleurs, ont le juste et légitime souci de leur avenir, de leurs familles, de leurs enfants ; ils ne peuvent consacrer à leur œuvre d'éducateurs toutes leurs forces intellectuelles
et morales. C'est pourquoi Napoléon, avec son génie intuitif, aurait voulu imposer le célibat et la . vie commune à tous les membres de l'Université. Par le fait même qu'ils ont embrassé volontairement le célibat et la vie commune, les instituteurs ecclésiastiques ou religieux n'ont guère d'autre but dans leur vie que le succès de l'œuvre à laquelle ils sont attachés par attrait ou par devoir; leur vie se mêle, s'unit intimement à celle de leurs élèves, dont ils partagent les peines et les joies, comme s'ils ne formaient avec eux qu'une même famille.
C'est cet esprit qui caractérisait les maîtres du collège d'Annonaj. Nous avons vu que MM. Pajan et Pollj en étaient profondément pénétrés ; ils n'étaient pas les seuls, et M. Vallon lui-même, si terrible aux paresseux et aux étourdis, savait aussi dire un mot aimable, une parole gracieuse à ceux mêmes que son amour de la règle l'obligeait trop souvent à reprendre ou à punir. Aussi, bien des élèves de cette époque vouèrent à l'un ou à l'auti-e de leurs maîtres une affection sincèi'e, durable, qui survécut à toutes les séparations*. Nous pourrions publier de nombreuses lettres d'ecclésiastiques et de laïques, où abondent les expressions de la reconnaissance la plus vive â l'égai-d (le leurs anciens maîtres, professeurs ou surveillants.
La bonté est indispensable en éducation : malheureusement, elle ne suffit pas plus pour gouverner une république de jeunes gens qu'une société d'hommes faits. Pour les retenir dans la bonne
voie et pour les maintenir dans l'accomplissement de leur devoir et de tout leur devoir, il faut encore d'autre stimulants, il faut une sanction, récom- , pense ou châtiment.
Les réformateurs modernes de l'éducation n'avaient pas encore inventé la seule discipline de la persuasion et des notes. La persuasion est excellente, mais ne peut produire qu'un effet tout-à-fait transitoire et limité à un petit nombre d'élèves plus raisonnables que les autres. Une lecture des notes, entourée d'un certain appareil de cérémonie, est aussi un puissant moyen d'action sur des natures d'enfant délicates et très sensibles. Toutefois, une discipline qui n'aurait pas d'autres moyens d'action risquerait fort de n'aboutir qu'à de maigres résultats. Aussi, tout en employant la persuasion et la lecture des notes, les maîtres d'Annonay ne reculaient-ils pas devant la nécessité de punir quelquefois les infractions plus ou moins graves faites à la règle ; mais, avant tout, ils s'efforçaient de prévenir les fautes par une exacte et sévère surveillance, en établissant et faisant régner dans la maison le bon esprit, gardien assuré de la discipline.
Comme encouragement au travail et à la bonne conduite, ils distribuaient des bons points avec lesquels on pouvait s'exonérer des pensums imposés pour des étourderies, des légèretés, de petits manquements à la règle. Ces bons points avaient à cette époque une autre utilité : tout élève qui, dans l'espace d'un mois, avait gagné un bon point de 2b et n'avait pas encouru de punition, avait droit de se faire inscrire dans le Grand livre de la postérité.
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Celui qui s'était conduit pendant deux mois d'une manière irréprochable obtenait Ja grande récompense du lahe illœsus : c'était une gravure en forme de médaillon, d'où le nom qu'on lui donnait ordinairement. Elle représentait un écolier assis devant sa table de travail et couronné par un ange ; audessus, le St Esprit était figuré sous forme de colombe ; une couronne de laurier entourait l'exergue où on lisait : < Nostra coron, spirat ac fovet sua eff'undit », ce que nous traduisons : « Il répand ses dons, il inspire, encourage et couronne nos efforts ». En dessous : « Per mens. 2 lahe illœs. hœc in coll. ami. consq. N. N. » c'est-adire : « Sans reproche pendant deux mois, N. N., élève au collège d'Annonaj, a obtenu cette récompense » ; suivait la signature du supérieur. Si rélève était de Ste-Barbe ou de Ste-Claire, le médaillon portait les signatures des deux supérieurs. Ou n'obtenait le médaillon qu'avec le consentement des maîtres et des élèves. A la fin des deux mois d'épreuve, le candidat affichait sa demande à la chaire du surveillant ; ses condisciples avaient trois jours pour l'approuver ou la rejeter, et, s'ils l'accueillaient favorablement, elle était encore soumise à l'approbation de tous les maîtres. La distribution des médaillons se faisait le premier dimanche de chaque mois, après la lecture des notes. On tenait cette récompense en haute estime, parce que les maîtres étaient exigeants pour l'accorder et qu'elle conférait certains avantages. Cet honneur était d'autant plus envié qu'il était plus rare. En 1818, par exemple, le collège comptait, dans ses
trois sections, plus de trois cents élèves ; cinquante-un seulement méritèrent des médaillons dans l'année, sept ou huit en obtinrent le maximum de cinq, plus de trente n'en avaient qu'un. Les inscriptions au livre de la postérité étaient méritées cette même année, une ou plusieurs fois, par cent soixante-huit élèves. Un bon nombre n'en avaient qu'une, minimum exigé pour recevoir les prix mérités par les places de composition ; parmi eux, nous avons relevé les noms de deux futurs évêques missionnaires : A. de Charbonnel et A. Vérot. Ils n'avaient pas de médaillons et ne pouvaient par conséquent concourir pour le prix de sagesse. Ce prix était donné dans chaque classe par le suffrage des élèves, mais si tous étaient électeurs, tous n'étaient pas éligibles. Pour être éligible, il fallait avoir mérité au moins un médaillon, et cette seule condition suffisait pour limiter singulièrement le nombre des candidats.
Incontestablement, les appels à l'honneur et aux plus nobles sentiments du cœur, les stimulants de r amour-propre, les châtiments et les récompenses sont utiles, nous dirons même indispensables ; néanmoins, ces moyens ne sont pas toujours efficaces et s'usent vite contre certaines natures, et, de plus, ils sont insuffisants pour former des hommes et des chrétiens. A tout cela, il faut joindre la religion pour faire un homme au sens le plus élevé du mot: intelligence ferme et lucide, cœur généreux, conscience droite et volonté bien trempée. Les maîtres d'Annonaj le comprenaient d'autant mieux qu'ils avaient vu le mal fait à la
société par des hommes élevés dans les principes de la philosophie encyclopédique et du naturalisme. C'est pourquoi ils mirent tous leurs soins à donner à la jeunesse qui leur était confiée, une forte et sohde instruction religieuse. Tous les jours et jusqu'en philosophie, les élèves récitaient un chapitre du catéchisme diocésain et trois ou quatre versets du Nouveau Testament, accompagnés toujours de quelques explications du professeur. Ce commentaire donnait souvent occasion à des leçons pratiques, à quelques bonnes paroles qui touchaient profondément les âmes ; nous en avons trouvé des preuves nombreuses, nous n'en citerons que deux relatives à M. Pajan. Voici ce qu'écrivait de lui M. le chanoine de Contagnet : « Notre fervent professeur de rhétorique ne pouvait se contenter d'aimer Dieu, il trouvait sans cesse dans les leçons et dans les devoirs, l'occasion d'épancher les sentiments qui remplissaient ou plutôt inondaient son propre cceur, dans celui de ses élèves qui alors, volontiers, oubliant le rhéteur, étaient tout oreilles pour n'écouter plus que le prédicateur » .
M. Félix, recteur de l'Académie de Nîmes, qui avait souvent assisté à ses classes, alors qu'il n'était lui-même qu'inspecteur, lui rendait le témoignage suivant : « C'était un beau spectacle, que ce saint prêtre disant à ses enfants le prix de la vertu chrétienne, et la montrant comme un heureux principe de développement intellectuel. J'ai, certes, entendu des orateurs plus éloquents, je n'ai jamais été subjugué à ce point par la pureté, la
splendeur de l'âme, et je cultive précieusement ce souvenir »
« Peu d'hommes m'ont fait cette impression et cent fois je l'ai pris pour type et pour modèle ».
Quelle influence ne devait pas exercer M. Payan sur des enfants et des jeunes gens, s'il agissait si puissamment sur des hommes d'un âge mûr et d'un esprit cultivé ?
Chaque dimanche, à la messe, un des prêtres de la maison faisait, à tour de rôle, une instruction dogmatique ou morale, et, le soir, après vêpres, on expUquait le catéchisme dans chaque classe ou â tous les élèves réunis. Cet enseignement substantiel avait non seulement pour effet d'éclairer la foi, mais encore de donner à la conscience des règles sûres et inébranlables ; il imposait à la volonté, sans cesse aux prises avec les inclinations mauvaises, des efforts constants, toujours renouvelés, et cette virile discipline de toutes les puissances de l'homme qui forme peu à peu le caractère.
Les maîtres ne se contentaient pas de donner en paroles l'enseignement religieux, ils le donnaient encore mieux par l'accomplissement parfait de leurs devoirs et par la pratique constante des vertus propres de leur état. Ces exemples faisaient une profonde et salutaire impression , ainsi qu'en témoigne ce passage d'une lettre écrite en 1864 : « C'était en 1816 que j'entrai au collège d'Annonay, comme élève de Troisième, et tout jeune que j'étais, je fus frappé à première vue de la gravité, de la régularité, de la profonde religion de mes maîtres ; nous recevions â Annonay une éducation austère ; ' le
travail était sérieux, la discipline exacte, l'obéissance parfaite, l'autorité toujours respectée ».
Les maîtres encouragèrent, l'esprit d'initiative, les nobles efforts et les énergies naissantes de leurs élèves par la fondation de pieuses confréries. Il j eut les confréries de N.-D. du Mont-Carmel pour les grands, de St-Louis-de-Gonzague pour les moyens et de l'Enfant-Jésus pour les petits. Nous n'avons rien trouvé sur les origines des deux dernières. Celle de la Sainte -Vierge fut établie la même année que la société académique, ainsi ([u'en témoigne l'extrait suivant d'une délibération tenue le i2 Mai 1810 : « Les premiers membres de la société établie au collège d'Annonaj et dévouée au service de Marie, MM. Neuvezel, recteur, de Taurier, vice-recteur, Bourguay, Mercier et FayoUe, conseillers, voyant que le Seigneur fîivorise leur entreprise par des bénédictions a! tondantes, et que le nombre des confrères se multiplie tous les jours; désirant attirer, tant sur eux que sur leurs camarades, de nouvelles faveurs du ciel en donnant de zélés serviteurs à Marie, persuadés que Tordre et la règle dans les réceptions, les radiations et l'office sont les moyens les plus propres à les conduire à la fin pieuse qu'ils se proposent, avec l'agrément et l'approbation de Monsieur le Principal, arrêtent ce qui suit » .
Les premiers articles contenaient les conditions d'admission : « attestation de Ijonne conduite dclivrée par les maîtres, assiduité aux offices de la confrérie pendant un stage préliminaire de trois mois ».
Un article portait la peine de la radiation pour les élèves tonsurés qui avaient naanquê l'office deux fois de suite, sans raison légitime, et pour les laïques qui l'avaient manqué trois fois dans les mêmes conditions.
« Cependant, disait un article, voulant rester fidèles à l'esprit du divin Maître, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion, les confrères consentiront à recevoir, après un nouveau stage, ceux qui auront été rayés une fois et même deux, mais pas au-delà ».
La confrérie était nornbreuse et comptait d'autres officiers que le recteur, le vice-recteur et les conseillers qui formaient le conseil. C'étaient le trésorier, le secrétaire, deux sacristains, deux chantres, deux lecteurs, un questeur, un portier, le visiteur des malades et le distributeur des aumônes ; le règlement particulier de ces différents emplois entrait dans beaucoup de détails et comprenait plus de quarante pages.
Si l'Académie représentait l'élite intellectuelle du collège, les congrégations, et surtout celle de la Ste-Vierge, en étaient l'élite morale.
Ces petites sociétés littéraires ou religieuses, considérées sous le rapport purement humain, sont un merveilleux instrument d'éducation, de formation sociale et de préparation à la, vie, car elles habituent l'enfant à prendre sa part d'initiative et de respon-sabiUté. A l'Académie, telle qu'elle était alors constituée, chaque membre avait le droit de critiquer et de juger les compositions des candidats, d'exposer son opinion et de discuter
celle des autres ; les débats étaient souvent fort animés et ils durent plus d'une fois excéder la mesure, puisque, dans l'année même de la création de la société, un de ses membres l'avait quittée sur un moment de vivacité et de dépit.
Comme l'Académie, les congrégations se recrutaient elles-mêmes ; les admissions étaient prononcées sur le vote des seuls conseillers nommés d'ailleurs par tous les congréganistes. Ce choix exigeait des membres du conseil, non seulement du jugement, mais de l'énergie dans la volonté, car il fallait quelquefois imposer silence à la voix de l'amitié, en prononçant l'ajournement d'un candidat qui n'avait pas le caractère assez malléable ou le cœur assez généreux pour observer la règle et donner le bon exemple.
Pendant toute cette période, les élèves pensionnaires et externes recevaient encore une salutaii'e leçon morale et sociale de leur contact en classe avec les élèves de Ste-Barbe et de Ste-Claire. Voici en effet ce que M. Picansel écrivait au sujet de ces derniers : « On ne peut s'empêcher d'admirer de plus en plus la discipline de ces maisons, qui est telle qu'on ne s'aperçoit de ces jeunes gens dans la ville que dans les courses où ils vont toujours deux à deux, en disant leur chapelet, et qu'ils font plusieurs fois le jour de ces maisons au collège » .
Cette habitude de réciter le chapelet en allant au collège ou au retour, se conserva à Ste- Claire jusqu'à la disparition de cette maison en 1832, et elle se maintint à Ste-Barbe, aujiioins chez les grands, jusqu'en 1865.
Ces exemples de piété donnés par des jeunes gens dont la plupart aspiraient au sacerdoce ne devaient pas, comme on le pense bien, rester sans fruits ; leur vie pauvre et recueillie, leurs sacrifices journaliers, étaient bien faits pour encourager leurs condisciples du collège au support des petites peines inséparables de la vie d'écolier et pour fortifier leur volonté dans la voie du devoir. Généralement plus âgés, déjà graves et sérieux, travaillant avec plus d'application et de ténacité, ils étaient des modèles vivants pour les élèves du collège plus jeunes et plus légers.
Outre cet avantage, il y en avait d'autres à ce mélange d'éléments de conditions différentes. En effet, l'enfant du peuple y perdait un peu de sa timidité native et acquérait vite de l'aisance dans ses manières; s'il était intelligent et laborieux, il s'élevait vraiment, dans toute l'acception de ce mot, et il recevait une éducation qui le rendait plus apte à remplir les fonctions du saint ministère et à occuper un bon rang dans les diverses carrières qu'il embrassait. De leur côté, le descendant des vieilles familles et le fils du grand commerçant ou de l'industriel, pouvaient constater non sans profit, que les dons de l'intelligence et du c(jeur ne sont pas l'apanage exclusif des classes riches de la société. 11 arrivait parfois que les élèves de Ste-Barbeet de Ste- Claire obtenaient les premiers rangs, brillaient dans les concours académiques et emportaient les plus hautes récompenses à la distribution des prix : tout cela était de nature à piquer l'amourpropre et à exciter une noble émulation.
Ce rapprochement apprenait aussi à tous à mieux se connaître, et par là à s'estimer et à s'aimer davantage ; il fît naître plus d'une amitié duj'able et profonde entre des hommes que les hasards de la naissance auraient laissés étrangers ou indifférents les uns aux autres.
L'admission des protestants en qualité d'externes et même d'internes, produisit aussi d'heureux effets. Cette mesure, que d'aucuns ont regrettée, a fait, nous en avons la certitude, disparaître bien des préjugés, et a diminué, au moins à Annonaj- , l'acuité des relations qui existait au commencement du XIX® siècle entre les catholiques et les protestants de cette ville.
Oui, nous le répétons, le mélange d'élèves appartenant à des conditions sociales et à des cultes différents, n'a pas peu contribué à établir et à entretenir la bonne harmonie entre les citoyens de notre ville : ces faits, l'histoire impartiale est obligée de les constater, à l'honneur et au profit du collège.
CPIAPITRE VII Résultats
Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur l'éducation plus austère qu'attrayante du collège d'Annonay. Nous nous contenterons d'observer qu'il reçut des inspecteurs et des recteurs d'Académie les plus beaux témoignages de satisfaction, ainsi que le prouvent les mémoires de M. Picansel. Il en reçut aussi de ses anciens élèves. Nous sommes heureux de reproduire ici l'opinion de M. l'abbé de Charbonnel. En Décembre 1825, au lendemain de son ordination sacerdotale, il écrivait de la solitude d'Issy, où il faisait son noviciat de Sulpicien, une lettre dont nous extraj^ons quelques passages relatifs au collège :
«...On dirait que je suis parvenu à vous faire comprendre quelque chose de la grande reconnaissance dont est rempli mon cœur pour tous les anciens pères et amis d'Annonay, que je n'oublierai jamais » .
« Oui, cher M. Tourvieille, je suis heureux si, par quelques faibles marques extérieures, j'ai pu vous montrer combien j'appréciais tout ce que vous avez fait pour moi dans votre si bonne et si excellente maison. Oh! si les jeunes gens que vous formez encore aujourd'hui connaissaient leur bonheur ! Et moi-même, que ne l'ai-je senti plus tôt et pendant que j'y étais ! C'est ici plus qu'ailleurs que nous pouvons estimer à sa juste valeur
tout le prix de votre édueatioQ solide et si supérieure à toute celle de Paris » .
« Toutefois, Monsieur, comme ce dernier point pourrait paraître exagéré et vous laisser douter de la vérité de ma pensée, souffrez, je vous prie, que je vous le prouve en bonne forme, et si je réussis à vous convaincre, il me semblera que vous le serez aussi de toute mon estime et de tout mon attachement pour vous et votre maison, c'est ce que je désire de tout mon cœur ».
« Et d'abord, est-il rien de comparable à la vertu, surtout lorsque ceux qui ne cessent d'j exhorter par leurs discours, sont les premiers à la rendre douce et facile par leurs exemples ? Ensuite, que j'aime bien mieux un professeur, qui ne reçoit pas ici sa récompense et qui, tout consacré par devoir à la seule gloire de Dieu, n'agit que par ce si beau » motif, seul digne de l'homme! Quel zèle cet homme de Dieu ne met-il pas à former le cœur et l'esprit de ceux que la Providence a confiés â ses soins ! que ses lumières sont bien plus pures ! que ses enseignements sont bien plus doux ! Quelle patience ! quelle bonté ! quelle douceur ! Et, sans avoir recours à cet étalage de faux brillants qui trompent les sens et n'ont rien de réel, quelle nourriture bien plus solide il donne à ceux que son cœur et sa foi lui font traiter comme ses bien-aimés enfants! Aussi, Monsieur, quelle reconnaissance éternelle ne s'assure-t-il pas de leur part, lorsque, plus tard, ils seront à même de sentir tout le pi'ix de cette éducation si excellente et si rare ! »
« Pour moi, j'en remercie Dieu tous les jours
de ma vie et je vous avoue que je mets ce l)ienfait à l'égal du plus grand qu'il puisse faire à l'homme. En deux mots, Monsieur, nulle part les bons principes et les bonnes mœurs ne sont mieux enseignés etpratiquês ; et je dirais même, nulle part aussi bien, si je ne savais pas que les Jésuites ont en France sept à huit maisons d'éducation ».
« Qu'on ne dise pas que les études sont plus fortes ailleurs, car je soutiens contre moi-même, puisque moi-même j'ai cru un certain temps qu'à Paris j'aurais fait un cours plus soigné, oui, je soutiens aujourd'hui qu'avec des moyens ordinaires, si j'eusse travaillé comme je le devais, je serais sorti d'Annonaj plus solidement élevé sous tous les rapports, que ceux qui la même année que moi, avec les mêmes moyens et après le même temps de travail, sont sortis des meilleures universités (collèges). Que s'il se trouve ici des sujets plus marquants, je n'en suis point étonné; sur cinq à six mille étudiants, les bonnes chances doivent être bien plus noml)reuses. Et puis, qui ne sait pas que cet humaniste si fameux est un vétéran de trois ou quatre ans qui veut à toute force obtenir le premier rang ?».
« Je reconnais donc, Monsieur, que presque nulle part il n'y â autant de piété, et nulle part plus de moyens d'instruction. Ne croyez pas, je vous prie, que tout cela soit des mots et des compliments : il me semble qu'ainsi tournés ils seraient ridicules. C'est du vrai, c'est un cœur qui sent et s'exprime vivement. Je n'ai qu'un grand regret, mon bien cher Monsieur Tour vieille, c'est de
n'avoir pas étudié comme je pouvais. Je n'ai jamais ' travaillé qu'aux jours de composition. Ah ! si je pouvais recommencer, je ne voudrais pas aller ailleurs que chez vous >^ .
« Mais quel malheur que moi, appelé à être prêtre par la miséricorde de mon Dieu, comme je viens de l'être le 17 du mois, je n'aie pas profité de la si bonne éducation qu'il m'avait ménagée de toute éternité ! Oh ! avec quelle douleur ne rlois-je pas répéter ce sentiment du prophète : delicta juveatutis 'meœ et ignorantias meas ne memineris. Domine ».
« Enfin, me voilà prêtre ! Oii en ai-je reçu la première grâce, sinon dans votre maison ? Je ne dois donc jamais l'oubliei-, cette maison si chère à mon cœur. Ah ! croyez-le, Monsieur, elle v est placée bien avant, aussi tient-elle au premier rangdans le mémento journalier du St-Autel ».
« M . PoUj, cet ange que Dieu m'a donné dans son grand amour, et qui m'a fait tant de bien par ses conseils et ses remontrances de toutes sortes, comme je le bénis mille et mille fois, quand je pense à lui devant le Seigneur ! »
« Je n'en finirais pas, ^lonsieur, sur ce si intéressant chapitre, et pour tout dire en un mot, je reconnais qu'il me faudra l'éternité toute entière pour apprécier dignement l'éducation que j'ai reçue, quoique malheureusement j'en aie si peu profité, parce que c'est à elle que je devrai tout mon bonheur ici-bas et Ik-haut » .
Lorsqu'il louait ainsi Téducation qu'il avait reçue, l'abbé de Charbonnel venait de passer plu-
sieurs années à Paris, au Séminaire de St-Sulpice. Il y avait rencontré une élite de jeunes gens qui * avaient reçu la meilleure éducation. Ses condisciples de St-Sulpice s'appelaient Pététot, le futur fondateur de TOratoire, Lacordaire et de Raviornan, les futurs conférenciers de Notre-Dame, Dupanloup, Dupuch, d'Héricourt, Blancard de Bailleul, de la Hailandière et Vérot, qui devaient tous, plus tard, faire bonne figure dans les rangs de l'épiscopat. 11 ne s'était point trouvé déplacé dans cette société de séminaristes distingués par leur esprit, leurs talents, leur naissance, leur éducation et leur piété.
Un grand nombre d'élèves sortirent du collège, comme l'aljbé de Charbonnel, fortement armés pour les luttes de la vie et préparés à prendre rang parmi les premiers, dans les différentes carrières. Nous n'avons pu suivre dans la vie tous les élèves dont les noms figurent sur les registres de 1808 à 1822, les seuls que nous ajoûs trouvés de cette époque. La plupart d'entre eux embrassèrent l'état ecclésiastique ou s'adonnèrent au commerce et à l'industrie. Les premiers furent tous, ou presque tous, de saints prêtres pleins de foi, de zèle et d'ardeur pour le ministère des âmes : les seconds, originaires d'Annonay en grande majorité, se montrèrent généralement fidèles aux traditions d'initiative industrielle, de probité commerciale, de vie grave et sérieuse, que leur avaient léguées leurs parents, et aux convictions religieuses qu'ils avaient puisées au collège.
Quelques-uns s'élevèrent à de hautes fonctions
daos la magistrature : M. Nicolas devint conseiller à la Cour de cassation, M. de Fabrias, à la Cour d'appel de Nîmes, et M. de Laboulie, à celle d'Aix. Ce dernier fut, tout jeune encore, député à la Chambre, pendant plusieurs législatures, sous le régne de Louis-Philippe, et un des orateurs les plus écoutés de ce temps-là.
D autres, professeurs, ingénieurs, médecins, parcoururent avec honneur les carrières scientifiques: parmi eux, nous devons noter le docteur Louis Bravais, naturaliste aussi distingué que praticien habile, et le docteur Alphonse Robert, regardé comme le premier des chirurgiens français de son époque : l'un et l'autre couronnèrent une vie consacrée à la science et aux bonnes œuvres par une fin des plus édifiantes.
L'armée ouvrit ses rangs à plusieurs d'entre eux. Quelques-uns moururent dans les guerres de la fin de l'Empire ou dans les rudes campagnes de la conquête de l'Algérie : quelques autres survécurent et parvinrent aux grades supérieurs. Nommons : le colonel de Charbonnel, représentant du peuple, tué k la tête de son régiment, pendant les journées de Juin 1848; les généraux Chabord, de Franconnières et d'Hugues, qui se distingua dans la défense du plateau d'Avron, pendant le siège de Paris, par les Allemands (1).
Nous devons citer dans le clergé : Nosseigneurs
(1) « Sous le feu de 72 pièces de gros calibre, la troupe fit, pendant deux jours, bonne contenance et le brave général d'Hugues, circulant d découvert le long des tranchées, ne cessa de lui donner l'exemple du courage et, du mépris de la mort ». Duerot, Tome III.
Donnet, cardinal archevêque de Bordeaux (I); Fabre des Essarts, évèque de Blois (2); de Charbonnel, ancien évèque de Toronto, archevêque in partibus de SozopoHs (3); Vérot, évèque de Saint- Augustin (Floride) (4); l'abbé de la Tour, aumônier de la duchesse d'Angoulême, puis vicaire général de Bordeaux ; l'abbé James, vicaire général de Nancy, puis chanoine titulaire de Paris et longtemps directeur de l'œuvre de la Ste-Enfauce ; les abbés Maniouloux, Lavalette, Majaud, vicaires généraux de Viviers ; l'abbé Joseph Actorie, l'abbé de Montgolfîer et l'abbé Bravais, qui consacrèrent une partie de leur vie à l'enseignement ; l'abbé Béchetoille, chanoine honoraire de Viviers; les abbés Ahignol, connus par la question de l'inamovibilité des desservants ; l'abbé Galho, missionnaire aux Indes, aumônier militaire et à ce titre décoré
(1) Ferdinand Donnet, né à Bourg-- Argental (Loire) en 1795. Elève au collège, 1808-1813. Vicaire à la Gnillotière, 1818. Missionnaire de St-Martin-de-Tours, 1821. Curé de Villefranche-sur-Saône. 1827. Evèque eoadjuteur de Nancy, 1835. Archevêque de Bordeaux, 1836. Cardinal, 1852. Décédé, 1882.
(2) Auguste Fabre des Essarts, né à Aouste (Drôme) en 1795. Elève du collège, 1807-1813. Prêtre, 1819. Vicaire général de Blois, 1824. Evèque de Blois, 1844. Mort, 1850.
(3) Armand de Charbonnel, né à Monistrol (Hte-Loire) en 1802. Elève au collège, 1812-1819. Prêtre Sulpicien, 1825. Directeur de séminaire à Lyon, Versailles, Bordeaux. Directeur à Montréal (Canada), 1839. Evèque de Toronto, 1850. Démissionnaire de son siège et Capucin, 1860. Mort au couvent des Capucins, à Crest (Drôme), 1891.
(4) Augustin Vérot, né à Raueoules (Hte-Loire) en 1804. Elève au collège, 1815-1820. Prêtre Sulpicien, 1826. Directeur au séminaire de Baltimore et missionnaire des nègres des environs, 1830. Vicaire apostolique de la Floride, 1858, et concurremment évèque de Savannah, 1860. Evèque de St-Augustin en Floride, 1870. Mort en 1876.
de la Légion d'honneur; enfin, nonabre de religieux de divers ordres et principalement de la Compagnie de Jésus.
Le prospectus de 1802 se terminait ainsi :
« Le principal et les maîtres du Pensionnat prennent l'engagement solennel de consacrer tout leur temps et leurs travaux à l'avancement des élèves qui seront confiés â leurs soins. Heureux s'ils peuvent continuer de mériter l'approbation des parents, s'ils répondent aux vues d'un gouvernement réparateur, et s'ils forment des citoyens utiles, capables de servir leur patrie par leurs connaissances et de l'honorer par la pureté de leur cœur et par leurs vertus. C'est leur unique ambition ».
Ce que nous avons dit de la vie des maîtres prouve qu'ils furent fidèles aux engagements pris envers les familles et la société, et les résultats obtenus donnaient une ample satisfaction à leur noble et légitime ambition.
Leur zèle, d'ailleurs, s'étendait au-delà même des limites de l'œuvre de l'éducation. Malgré les dures fatigues de l'enseignement, ils vinrent constanimenten aide au clergé trop peu nombreux des paroisses, tant pour la prédication que pour les confessions. Ce ne fut jamais en vain qu'on fit appel à leur bonne volonté pour des sermons solennels, des premières communions, des retraites et même des stations de carême. La veille des grandes fêtes, la plupart d'entre eux, après avoir rempli leurs devoirs de professeurs, allaient passer la soirée au saint tribunal de la Pénitence, soit à Annonay,
soit dans quelque paroisse des environs. Enfin pendant de longues années, ils furent chargés des aumôneries de l'Hôpital et des Religieuses Ursulines. Pour tout résumer en un mot, y aurait-il témérité à dire que, si l'Institution secondaire d'Annonay fut un foyer de lumière intellectuelle, une pépinière pour le clergé diocésain, elle fut aussi une école et un centre d'apostolat ?